CORPS ÉTRANGERS RESTÉS DANS L'ORBITE. (P
Obs. 2. — Corps étranger dans V orbite, y ayant séjourné trois mois. Extraction(\). — Le 19 février 1855, le capitaine anglais John Smith, du navire Earlof Carliste, conduisit au docteur Branzeau un matelot nommé John Bulwer, pour le visiter. Cet homme, âgé de trente-deux ans, dit qu'il souffrait, depuis son départ d'Angleterre, de douleurs à l'œil gauche, tantôt vagues, tantôt vives, et que souvent il était obligé de tenir les paupières fermées, parce que, disait-il, il sentait dans l'œil quelque chose qui le gênait. Cet état de gêne n'était pourtant pas permanent, car il avait pu continuer son service de matelot. A l'examen de l'organe, on observailseulemenl une légère ophlhalmie, peu ou presque pas douloureuse; la paupière supérieure s'abaissait avec quelque difficulté, et l'œil fermé laissait voir sous elle une petite tumeur de la grosseur d'un haricot , dure au loucher, mobile et située près du grand angle. En relevant la paupière, celte tumeur était encore Plus apparente en dedans et offrait aussi plus de mobilité. On ne put obtenir de cet
(I) Biunzeau. Annales d'Oculislique, 18G4, l. LI, p. 134.
MALADIES DE l/ORBITE.
homme aucun renseignement sur l'époque précise où cette tumeur avait commencé à paraître; seulement il assurait que tout à coup il l'avait sentie et que son œil était devenu rouge. Autant qu'il pouvait se le rappeler, c'était peu de jours après son départ de Liverpool. Du reste, le malade ignorait ce qui pouvait avoir occasionné son mal.
M. Branzeau crut avoir affaire à un kyste des paupières, et en proposa la section. Après avoir fait maintenir la paupière supérieure par le capitaine même, il saisit super- Jiciellement la tumeur au moyen d'une érigne, et, avec un couteau à cataracte, disséqua lentement, lorsqu'il sentit que la pointe de l'instrument trouvait de la résistance, absolument comme si elle avait rencontré une lime fine ou une pierre dure. Il prit alors des pinces à ligature d'artères, saisit fortement ce corps dur, et, opérant alors une traction légère et horizontale, amena au dehors un bout de tuyau de pipe d'un pouce et demi de longueur.
Si mon élonnement fut grand , dit M. Branzeau , celui du malade le fut plus encore, et le capitaine, qui soutenait la tète du patient, se trouva mal. Malgré mes demandes réitérées, le malade ne put me rien apprendre, ne sachant rien, ne se rappelant rien luimême. « Mais enfin, lui dis-je, ce bout de pipe n'a pu s'introduire dans votre œil à votre « insu. » Idon't know, me répondit-il (je n'en sais rien). Cetle réponse ne suffisait pas, et voulant à tout prix approfondir la chose, je questionnai le capitaine en présence de M. Swan. Je parvins à savoir que, le jour du départ de Liverpool,ce matelot ayant reçu de l'argent le matin, s'était enivré et pris de querelle avec un autre marin. Avant de s'embarquer, ils avaient vivement boxé, et son adversaire, tenant sa pipe dans sa main par la noix, le poing fermé, lui avait porté un coup violent; le bout de celte pipe était entré horizontalement par le grand angle de l'œil jusqu'au fond de l'orbite, ets'étail cassé juste au niveau des paupières. Celles-ci se refermèrent aussitôt, et le malade ayant sans doute porté sa main à l'œil, comme il arrive toujours, opéra un frollement sur le globe, qui refoula vers la partie supérieure de l'orbite le bout extérieur du corps étranger, qui se logea ainsi sous l'arcade supérieure pour y rester trois mois.
Les phénomènes d'irritation locale cessèrent comme par enchantement après son extraction, et l'opération n'étant rien par elle-même, l'œil guérit rapidement. Je revis cet homme le lendemain ; il me dit que l'élonnement dont il avait été saisi en voyant sortir de son œil ce bout de pipe, l'avait fait réfléchir sérieusement le soir même, et que, rappelant ses souvenirs confus, il croyait savoir comment le fait s'était passé. Il me raconta alors plus au long la querelle, qu'il avait eue avec son matelot, et dont le motif était une chique que l'autre tenait dans sa bouche depuis une heure, et qu'il ne voulait pas lui passer, selon leur convention, pour la mâchera son tour. Sur ce frêlemotif, ils se prirent de querelle , et tous les deux étant plus qu'en goguette , surtout le malade, celui-ci reçut , il se le rappelle bien, un coup de poing des mieux appliqués, quoiqu'il ne sentît presque pas de douleurs par l'état d'insensibilité alcoolique où il se trouvait.
Je livre sans commentaires ce fait, ajoute M. Branzeau, à l'appréciation des honorables confrères de la Société impériale de médecine, accompagné du corps étranger lui-même, comme un cas assez extraordinaire; surtout si l'on veut bien considérer que ce bout de pipe, inoffensif, il est vrai, par sa composition chimique au milieu de nos (issus, y a néanmoins séjourné plus de trois mois sans produire de graves accidents. Mais ce qui étonne le plus, c'est qu'un corps étranger de celte espèce et de ce volume ait pu pénétrer de rorce dans l'orbite, sans occasionner une grave blessure, et y séjourner aussi Ionglemps sans que sa présence ait déterminé, sur un organe aussi délicat que l'œil, plus de désordres que ceux que j'y ai constatés.
Obs. 3.— Extraction dhin corps étranger de l'orbite el de la cavité crânienne, après un séjour de dix-sept ans (1). — Marie D..., âgée de vingt-quatre ans. se présente, le 26 mars 4863, à la clinique de Wiesbaden. Elle avait sept ans lorsqu'elle lomba, en tricotant, et se perfora le globe oculaire droit avec une aiguille qui fut, dit-elle, retirée entière. Bientôt la vue s'abolit complètement de ce côté, et l'œil, porté dans l'adduction, perdit sa mobililéen dehors. La malade eut souvent, par la suite, à souffrir dans cet œil d'attaques inflammatoires subaiguës. Actuellement, le globe oculaire droit est réduit aux deux tiers de son volume primitif. Il est fortement a (tiré en dedans et
(t) Pàgensteciier (de Wiesbaden). Klinisclic Monatsblfttter fur Augenheilkunde, 18(U, B. II, S. Ififi.
BLESSURES DE l'uRBITE.
fixe, de telle sorte qu'une partie seulement de la niasse matérielle qui remplace la cornée s'aperçoit en dessous de la conjonctive fortement tuméfiée. La conjonctive des paupières est le siège d'un chémosis, et les paupières atteintes d'oedème et rougies. Le loucher de l'œil est douloureux. L'œil gauche craint beaucoup la lumière ; la conjonctive est légèrement rouge ; la fonction accommodatrice y est affaiblie, et la papille est rouge. Dans ces conditions, nous crûmes urgent de recourir à l'énucléalion de l'œil droit, pour faire cesser les symptômes précurseurs d'une Inflammation sympathique de l'œil gauche. L'opération fut faite le 30 mars. Lorsqu'on essaya de sectionner le nerr optique, les ciseaux rencontrèrent une résistance très considérable, causée par un corps acéré de fi à 8 millimètres de long sur -1 millimètre de large et qui, provenant de la voûte orbilaire, avait traversé la sclérotique dans la partie postérieure et supérieure. Le corps, en forme d'arête, semblait légèrement mobile et élastique, et la malade, revenue de l'étal aneslhésique, accusait, quand on le touchait, de vives souffrances. Comme les ciseaux ne réussissaient pas à opérer celle section, on se vit contraint de n'enlever que les trois septièmes environ de la sclérotique et leur contenu. On appliqua le bandeau compressif, el l'on se réserva de soumellre la malade à une exploration plus altenlive. Dans l'aprèsmidi, la jeune fille fut très agitée, souffrit beaucoup dans le côté droit de la lêle el eut, à diverses reprises, des vomissements violents qu'on attribua à l'action du chloroforme. Cependant la guérison n'avançait pas : la réunion ne se faisait point par première intention, comme il arrive habituellement après l'énucléalion ; au contraire, il survint une suppuration fétide, et la malade fut agitée d'un mouvement fébrile incessant. La céphalalgie persista ; les vomissements seuls cessèrent.
M. Esmarck qui, le 20 avril, vint à la clinique, me fit penser qu'un corps étranger laissé dans l'orbite pouvait être la cause de celte suppuration el relarder la guérison. Malgré la malade, nous la soumîmes de nouveau aux inhalations du chloroforme, et le doigt porté dans l'orbite y rencontra encore la pointe élastique el mobile dont j'avais constaté la présence. J'introduisis le long de mon doigt une pince à pansement; je saisis ce petit corps, el je relirai un morceau d'aiguille à tricoter, long de 1 décimètre et fortement rouillé. D'après la direction des tractions, il ne fut pas douteux que l'aiguille avait longé la face interne de la cavité crânienne et s'était dirigée vers le rocher droit. Le soir, vomissements violents et douleurs très vives dans la moitié droite de la têle el vers l'occiput. Le pouls s'éleva à 100. Traitement antiphlogislique el calmant. — Le 22 avril, les nausées, les vomissemenlsel la fièvre persistaient. — Le 24, la suppuration diminue : pouls à 90. Calomelà haute dose. — Alors les symptômes généraux s'amendent pour reparaître le 9 mars, après la première sortie delà malade, mais pour céder bientôt aux émissions sanguines locales. — Au bout de trois semaines, la malade put quitter la clinique.
Cette observation était déjà écrite depuis quelque lemps, lorsque j'appris que la malade, après avoir quitté la clinique, avait vécu dans la misère el, tombée de nouveau malade, s'était fait recevoir à l'hôpilal de la ville, où elle avail succombé au mois de septembre. La pancarte qui porte son nom nous fournil les détails suivants : Marie D..., vingt-quatre ans, domestique, entre le 30 août 1861 à l'hospice, ayant été prise, huit jours auparavant, de vertiges, d'une céphalalgie intense, de douleurs à la nuque et de fortes envies de vomir. A ces symptômes s'ajoutaient un mouvement fébrile et un état gastrique. — Étal actuel : injection de la face, augmentation de la température, pouls à 100, régulier, plein ; région précordiale sensible à la pression : la malade se plaint de vertiges' de violents maux de têle, de tiraillements à la nuque, d'envies de vomir, d'une soif ardente et d'anorexie. Le jour suivant, la fièvre el les symptômes céphaliques augmentent • le 7 septembre, la malade tombe dans la somnolence, l'ouïe devient obluse, les pupilles se dilatent et la nuque se roidit. La fréquence du pouls et le coma augmentent ; la malade succombe le 13 septembre.
L'autopsie démontre un foyer purulent d'un demi-pouce d'étendue, à gauche de la moelle allongée, et pénétrant dans la substance du cerveau. Un second foyer semblable, de la grandeur d'un florin, se trouve près du pont de Varole, entre l'arachnoïde et la pie-mère; il ne pénètre pas dans la substance du cerveau. Tous les autres organes sont dans un état d'intégrité parfaite. Reste à savoir si, dans ce cas, l'extraction du corps étranger n'a pas hâté celte funesle terminaison.
MALADIES DE l'oRDITE.
SECTION III
PÉRIOSTITE, OSTÉITE, CARIE ET NÉCROSE DE L'ORBITE, (p. 37-53.)
Il peut être bon, dans quelques cas, de mettre à nu l'os atteint de carie, afin de l'enlever au moyen d'un ostéotrite (1), instrument ressemblant à celui que les dentistes appellent millhead. On le fait pénétrer dans l'os par un mouvement de rotation, de façon à détacher la portion malade.
g I. Périorbitis aiguë. (P. 40.)
Obs. 4. — Périostite de l'orbite et périneuritis du nerf optique (2). — Caroline Wrùgler, manouvrière,âgée de quinze ans, souffrait depuis le commencement de l'année •1862 de maux de têle violents et rémittents. Bientôt ses glandes sous-maxillaires droites devinrent le siège d'un gonflement qui la décida à se soumettre à un traitement. Dans les premiers jours d'avril, elle fut prise d'une céphalalgie intense, occupant surtout la région sus-orbitaire, et qui dura trois jours : au bout de ce temps, la malade avait perdu l'usage de l'œil droit. Le 23 avril 1862, nous voyons celte jeune fille : elle estchétiveet anémique. Les glandes sous-maxillaires droites sont gonflées, la peau est légèrement rouge; nous ne percevons aucune fluctuation. La fente palpébrale droite est plus élevée que la gauche. Par suite d'une exophthalmie, l'œil correspondant se meut très difficilement en dehors; il ne s'élève et ne s'abaisse qu'avec peine, mais se porte aisément en dedans. La pupille est modérément dilatée. L'examen ophthalmoscopique montre une hypermétropie plus prononcée à droite qu'à gauche; la papille est blanchâtre, opaque, irrégulière; les artères sont petites, les veines ont augmenté de calibre; les vaisseaux font, au bord de la papille, un léger coude. L'absence complète de douleur, de rougeur et de gonflement des paupières pouvait seule inspirer des doutes sur l'existence d'une inflammation du tissu graisseux de l'orbite ou d'une tumeur rétro-bulbaire; néanmoins le diagnostic fut suspendu. Nous prescrivîmes des lotions de teinture d'iode sur les glandes, et de l'huile de foie de morue à l'intérieur. Le 23, il survint une attaque violente de maux de tête qui se répétèrent jusqu'au 7 juin. Cependant la malade prit de l'embonpoint, et l'état local s'améliora pendant tout le mois de mai. L'exophlhalmie diminua notablement; l'œil recouvra sa mobilité normale en haut et en bas; en dehors, ses mouvements gagnèrent deux millimètres, mais l'amaurose resta ce qu'elle était. Le 31 juin, la malade, ayant, malgré nos recommandations, essayé de travailler, sentit ses maux de têle augmenter pendant la nuit et fut prise de vomissements : son pouls se ralentit, sa face se congestionna; mais l'exophlhalmie ne fit pas de progrès.
Une méningite devint manifeste: nous prescrivîmes des compresses glacées sur le front, du calomel à l'intérieur et des sinapismes. Pendant la nuit du 4 juin, la malade tomba dans le coma. Vers le soir du 5, nous ne pûmes constater chez elle aucun symptôme de paralysie; mais elle avait perdu toute connaissance, élait fort agitée et poussait
(1) Voyez, sur l'ostéotrite, Marshall, Lancet, 18ii7, Jun. 20, p. 628.
(2) Horner. Klïnische Monatsblatter fôr Augenh. 1865, B. I, S. 71.
Autres faits : Inflammation des membranes qui tapissent l'orbite, par CnAir. (Edinb. Mcd. Journ. 18S!)). — Von Graefe (Arch. fur Oph. B. I, Ab. 1, S. 450). — De la périoslilc aiguë et chronique de l'orbite, par Wiiite Cooper (Lancet, 1862, Jun. 7, p. 595). — Du diagnostic, etc. par De Graefe (Ophtlialmic Rcview, 1864, n° 5, p. 157, ou Klin. Monatsb. f. Aug. 1865, B. I, S. 49). — l'érioslile du sommet de l'orbite, déterminant la paralysie des 5e, 4e et 6e paires et des branches orbilaircs de la 5e, avec ophtlialmopiose, par Workmann (Oph. Hosp. Rep. 1861, Vol. IV, p. 114).)— Observation de carie et nécrose de l'orbite, par Hewett (LancH, ISiii. Keb. 20, p. 205). — Tumeur de l'orbite, abcès cérébral, par Heymasn (Arch. fur Ojdilli. 1860, B. VII, Ab. i, S. 155.