CHAPITRE XII
On appelle sourds-muets ceux de nos semblables qui, tout en présentant les attributs extérieurs de l'humaine nature, en diffèrent cependant par la privation de deux facultés importantes : l'ouïe et la parole.
Cette privation de l'ouïe et de la parole ne doit cependant point être prise dans le sens le plus absolu : il est, en effet, trèspeu de sourds-muets qui soient complètement sourds et muets dans la véritable acception de ces deux mots : un certain nombre (près de la moitié) peuvent encore percevoir certains bruits plus ou moins forts ; et de temps en temps, l'on entend quelquesuns d'entre eux pousser des cris plus ou moins rudes, gutturaux et d'un timbre tout à fait rauque.
Les sourds-muets, idiots, sont les seuls qui ne conservent aucuns vestiges, si faibles qu'ils puissent être, des deux facultés précédentes.
Itard pense que cette dernière catégorie comprend à peu près la moitié des sourds-muets (I).
§ 1. — Historique.
La tradition nous enseigne qu'il y a eu des sourds-muets de tout temps : c'est ainsi qu'au 2e livre de Moïse, appelé Ejuode, on trouve au chapitre iv; verset 11e, le passage suivant :
Et l'Eternel lui dit : « Qui est-ce qui a fait la bouche de l'homme: « le muet et le sourd , le voyant ou C aveugle ; n'est-ce pas moi, « l'Éternel (2) ?
(1) ltard, t. II, p. 30:5.
(2) Exode, chap. 4, \. 11 : Dixit Dominus ad eum : Quis fecit os hominis? aut quis fabricatus est imitum el lardon P Videntem et e&eam ? DOOM
Livre des Psaumes, chap. J' , \ . 1» : EgO autein tanquam surdtis MU audiebam : 8icut mulus non ipefieoi M suuni.
Proverbes, chup. M, v. s -. Aperi os tuum muto et causis omnium li lioruin.
46 4 DES SOURDS MIETS.
Et cependant jusqu'à une époque relativement récente, aucun effort ne fut fait pour améliorer le sort de ces malheureux. L'histoire nous enseigne même que chez des peuples civilisés et même raffinés, comme les Égyptiens, les Grecs, les Hébreux, les Romains, les sourds-muets étaient (et sont encore) regardés comme semblables à la brute :
Aujourd'hui même, en Orient, on les emploie aux travaux les plus pénibles et les plus dégradants, contre lesquels l'humanité se révolte.
Cette manière de traiter les pauvres sourds-muets résulte de cette croyance généralement admise autrefois que les sourdsmuets étaient tout à fait incapables de recevoir aucune amélioration ou instruction d'aucune sorte, cette croyance malheureuse existe encore dans certaines contrées moins favorisées que la nôtre; et d'après W. R. Wilde, les sourds-muets, ainsi privés de la moindre éducation, servent d'instruments ou de victimes à la cruauté et au sensualisme de ceux qui les possèdent (1).
Du reste, si nous jetons un regard en arrière, ne voyonsnous pas les philosophes et les législateurs que l'antiquité a le plus vénérés pour leur sagesse, accumuler les preuves dans leurs écrits pour flétrir et ravaler plus encore, s'il était possible, le sort des sourds-muets : « iiltum ac turpe pecus ! »
Lycurgue même , ce législateur tant vanté , condamnait à l'avance chacun de ces malheureux à « périr dans les flots du Taygète. » Les mêmes principes régnaient à Athènes et à Rome, dans les beaux siècles de Périclès et d'Auguste.
« Il appartenait donc au christianisme, ditW. Wilde (2), de concevoir cette noble idée, au génie et à la persévérance modernes d'accomplir cette grande œuvre, en développant les far
Liber Sapientiœ, ch. il, v. 16: Pro cogitationibus iniquitatis autein insensalis, immisisti illis multitudinem mutorum animalium, in vindicta.
Isaïe, ch. 35, v. 5 : Aperta erit lingua muiorum. Tune aperientur oculi caecorum, et aures surdorum patebunt. »
Propheta Barucli, ch. G, v. 40 : Qui eu m audierint mutuin non posse loqui, oiïetunt illud ad Bal postulantes ab eo loqui.
Liber secundus Machabœorum, eh. 3, w, 29: tt il!e quidem per divinam virtutem jacebat malus.
(1) On the physicai, rnoral, and social condition of the Deaf and Dumb: by W. R. Wilde. London, 1854.
(2) Loco cit.
cultes du muet solitaire : en lui donnant la connaissance du bien et du mal: en le rendant indépendant et en éveillant en lui des sentiments et des aspirations qui, sans les bienfaisants rayons de l'éducation, seraient restés pour toujours enfouis dans son sein.
t Une miraculeuse intervention fut exercée en faveur du sourd-muet à l'ouverture de l'ère chrétienne, quand sur la simple, mais toute-puissante parole murmurée par le divin missionnaire : « Ephphetha » les sourds entendirent et les muets parlèrent. »
Mtraculous interposition ivos exercised in favour of the deaf and dumb ot the opening of the Christian era, when upon the a Ephphatha » uttered by the divine missionnary, the deaf heard and the dumb spake (1).
Ainsi nous devons positivement reconnaître que ce fut depuis les miracles rapportés dans le Nouveau Testament que l'on cessa de considérer le sourd-muet comme semblable à la brute et que l'on commença réellement à lui accorder un peu de cette indulgente pitié dont il avait tant besoin.
Les passages suivants tirés des évangélistes, étaient bien capables en effet d'éveiller de meilleurs sentiments :
Voici ce que dit saint Matthieu (2) :
Ecce obtulerunt ei hominem mutum , daemonium habentem, et ejecto daemonio, locutus est mutus, et miratœ sunt turbae.
Le même (3) :
Tune oblatus est ei daemonium habens caecus et mutus et curavit eum, i\a ul loqueretur et videret.
30. Et accesseruul ad eum lurbœ multœ habentes secum mutos, caecos... et projecerunt eos ad pedes ejus et curavit eos.