III. Médication antinerveuse ou antipapuleuse
Nous lui donnons la dénomination d’antinerveuse ; car elle est dirigée surtout contre les affections lichénoïdes, apanage presque exclusif des tempéraments secs, nerveux, soit que le tempérament nerveux existe comme type, soit qu’il se trouve lié, chez l’individu, aux tempéraments sanguin ou lymphatique bilieux. Les agents de cette médication comprennent les antiphlogistiques et les antispasmodiques, les alcalins, le plus souvent seuls, et quelquefois associés au soufre ; la teinture de cantharides , et l’ hydrothérapie . 11 est d’autres moyens accessoires qu’on ne doit pas négliger, et qui acquièrent
parfois une importance majeure : ce sont le chloroforme et le camphre , sédatifs puissants d’une complication de ces dermatoses, la démangeaison, et du système nerveux en générai. En fait d’eaux minérales, la presque totalité des médecins prescrit les eaux sulfureuses comme pour les autres maladies de la peau. Cette sorte d’eau exaspère presque constamment l’affection papuleuse, le prurigo et la maladie pédiculaire exceptés. Il en est tout autrement des eaux de Louesche, de Vichy, de Néris, de Bourbon-Lancy, de Plombières, qui sont plus spécialement applicables aux affections lichénoïdes. Cette circonstance d’appropriation de certaines eaux à des affections essentiellement liées à tel ou tel tempérament vient encore à l’appui de nos doctrines : or on voit que dans chaque catégorie de maladies il y a des eaux minérales qui leur conviennent plus spécialement ; nous aurons le soin de les faire connaître.
La médication antipapuleuse est donc complexe ; nous allons successivement aborder chacune de ses parties.
1° Antiphlogistiques. — Les affections papuleuses, le strophulus, le lichen, le lichen urticatus, et l’eczéma lichénoïde en particulier, peuvent offrir très fréquemment à leur début un état aigu qui ne réclame d’autre médication que les antiphlogistiques ordinaires, tant à l’extérieur qu’à l’intérieur. C’est ainsi que chez les enfants, chez les femmes et chez quelques jeunes gens on arrête très facilement ces éruptions à l’aide de ces moyens simples, et on les conduit souvent à la guérison sans le secours d’aucune autre médication. Je rapporterai à l’article Lichen une observation très remarquable qui se rattache à ce fait.
2° Antispasmodiques . — L’extrait d’aconit est considéré, par M.Cazenave principalement, comme un des agents généraux les plus propres à guérir le lichen chronique et les autres affections papuleuses. 11 est vrai qu’il regarde ces éruptions comme étant tout à fait symptomatiques de l’état du système nerveux. Pour moi, je n’en ai jamais obtenu des effets marqués. Je crois que le système nerveux est souvent tout aussi secondairement affecté, qu’il l’est primitivement. C’est alors l’éruption cutanée, et surtout les grattages qu’elle entraîne, qui amènent la démangeaison, et celle-ci entraîne à son tour la surexcitation nerveuse. Pour mieux en juger, il faut
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procéder du simple au plus composé. Or, quand on observe ce qui se passe dans un lichen diffus des membres, par exemple, on le voit souvent sans aucune surexcitation nerveuse. Plus tard, lorsque l’affection prend de l’étendue, et lorsque les démangeaisons deviennent plus vives, l’insomnie, passagère d’abord, soutenue ensuite, commence à exercer de l’influence sur l’état- général ; et les malades, arrivés à cet état où la maladie de la peau est déjà très avancée, vous disent très bien qu’ils deviennent plus excitables, plus impressionnables, plus irascibles. Le contraire devrait avoir lieu si le système nerveux était affecté primitivement, et le développement de l’éruption devrait suivre cet état général. Mais il n’en est ainsi que dans les prurigos sans papules, et c’est ce qui nous fait dire que ces sortes d’éruption sont aussi bien primitives que les autres, ce qui n’exclue pas l’emploi des antispasmodiques dans la période où le système nerveux est généralement affecté.
3° Alcalins. — L’observation a démontré que bon nombre d’affections papuleuses étaient avantageusement modifiées par les alcalins, à la condition qu’il s’agira d’un individu d’un tempérament biliosonerveux et d’une médication d’ensemble, c’est-à-dire de l’usage des alcalins à l’intérieur et à l’extérieur ; mais il importe de les employer convenablement. Parmi les alcalins, on n’administre guère que le bicarbonate de soude , le carbonate de soude et le carbonate de potasse. Le premier et le dernier sont trop irritants pour l’usage interne ; mais le bicarbonate de soude peut être pris sans inconvénient à doses assez élevées.
Pour instituer une médication alcaline complète, il faut, dans Pusage interne, chercher à associer le bicarbonate de soude à une boisson. Or il y a des plantes qui contiennent de la soude, ou au moins une matière savonneuse. De ce nombre est la saponaire. On prescrira donc le bicarbonate de soude dans la tisane de saponaire, en ayant soin de doser graduellement le sel. Ainsi on débutera par 1 gramme, et l’on pourra aller jusqu’à 2 et même 4 grammes par litre de tisane, que le malade boira en totalité ou en partie dans les vingt-quatre heures, soit entre les repas, soit aux repas. Toutefois, pour ne pas saturer les malades de tisane, on la remplace par de Peau de Vichy naturelle aux repas, ou de Peau artificielle faite à
THËttàPËimyUK GENERALE .
raison de 2 grammes de bicarbonate de soude par litre d’eau, que l’on rougit de vin, sauf à faire usage de vin blanc qui ne change pas de couleur par son mélange.
L’eau de Vichy contient par litre plus de 5 grammes de bicarbonate de soude; or certains malades en boivent quelquefois jusqu’à trente verres par jour, ce qui fait une dose considérable de bicarbonate. Ne croyez pas cependant qu’on pourrait sans inconvénient faire prendre à un malade dans un jour trente verres de tisane de saponaire ou d’une eau alcaline artificielle à raison de 5 grammes de bicarbonate par litre, il n’en saurait être ainsi ; et ce fait vient à l’appui de ce que nous disions précédemment, que les eaux naturelles ont dans les éléments qui les constituent des combinaisons toutes particulières que nous ne pouvons réaliser dans nos laboratoires : les principes actifs y sont minéralisés , tandis que dans nos tisanes artificielles ils ne sont que mélangés et conservent une action plus irritante.
Enfin on donnera des pastilles de Vichy, douze à quinze dans l’intervalle des repas, car chacune renferme seulement 5 centigrammes de bicarbonate de soude.
Pour compléter la médication alcaline, on joindra aux moyens internes les pommades alcalines et les bains alcalins. Ceux-ci sont employés concurremment avec les antispasmodiques dans la période où le système nerveux général est affecté : on les compose de carbonate de potasse ; mais comme ce corps est plus actif que le carbonate de soude, ce dernier est préférable. Ajoutons encore qu’il est moins cher, nouveau motif de préférence. On prescrira donc des bains avec le carbonate de soude a la dose de 100 à 200 grammes. Si l’on voulait user du carbonate de potasse, il ne faudrait pas dépasser 80 à 100 grammes. Dans les cas de lichen eczémateux, en associe avec avantage à ces bains 30 grammes de sulfure de potassium, avec une certaine quantité de gélatine, s’il y a quelques apparences de lymphatisme chez l’individu; on obtient par là un excellent bain, actif et doux en même, temps, sauf à réduire toutefois la dose de carbonate de soude. Le séjour dans le bain devra se prolonger une heure, une heure et demie, si le malade peut le supporter, car il faut songer à l’absorption pour en obtenir tout l’effet désirable, et il est
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bon de donner à celle-ci le temps de se faire; d’ailleurs ces sortes de malades, en raison de leur tempérament, supportent parfaitement les bains prolongés. A Vichy on compte peu sur l’effet des bains, à cause du peu d'abondance des sources par rapportai! nombre des baigneurs, et le plus souvent l’eau naturelle y est additionnée d’eau simple.
Les pommades alcalines des formulaires sont composées de: carbonate de potasse, U grammes ; axonge, 30 ; plus un peu de chloroforme ou de camphre. Nous ferons observer d’abord que cette dose de carbonate est trop forte, et en second lieu qu’on doit en exclure le carbonate de potasse, à moins toutefois qu’on ne l’emploie comme moyen empirique dans quelques cas de lèpre vulgaire, dans certains psoriasis invétérés et qui ont résisté à tous autres moyens de traitement, même à l’usage interne des solutions arsenicales. Dans les cas de lichen, on ne doit pas dépasser 5 décigrammes à 1 gramme de carbonate de soude pour 30 grammes d’axonge ; cette dernière dose ne sera prescrite que dans les lichens chroniques : en agissant autrement, on s’exposerait à surexciter la maladie qui commence à s’éteindre. Une précaution pratique qu’on ne devra pas omettre en formulant la pommade, c’est de recommander au pharmacien de dissoudre le carbonate de soude dans quelques gouttes d’eau avant de l’incorporer à l’axonge; s’il se bornait à l’incorporer en poudre, il y aurait contact direct des molécules du sel libre avec la peau, et par suite irritation plus ou moins vive de ce tissu.
Parfois on se sert aussi de lotions alcalines, c’est surtout dans les cas où l’on craint que la graisse ne rancisse. Ainsi, chez les femmes qui ont les cheveux longs, on ne peut guère employer une pommade pour le cuir chevelu ; car la graisse, emprisonnée au milieu des cheveux plus ou moins serrés et couverts, s’échauffe, rancit, se mêle avec l’exsudation morbide, et forme un corps étranger dont la présence irritante perpétue la maladie au lieu de la guérir. Même chez les personnes qui ont les cheveux assez courts, on doit user avec discrétion des pommades, et en tous cas prescrire tous les deux jours un lavage avec une solution alcaline ou au moins savonneuse, car l’usage prolongé des solutions alcalines décolore les cheveux et les fait rougir. (Voy. Formulaire , Lotions.)
Les agents de la médication alcaline, que nous venons de faire
connaître d’une manière sommaire, peuvent être appliqués à trois ordres différents de maladies de la peau : l’état papuleux principalement, ou les diverses variétés de lichen chronique, le lichen agrius excepté ; au moins réclame-t-il de préférence un autre agent médicamenteux; en second heu, certaines formes de psoriasis; en troisième heu, la teigne.
Survenant presque constamment sur des sujets nerveux et sanguins, ou nerveux et bilieux, se montrant tantôt sous la forme aiguë, tantôt sous la forme chronique, le lichen est souvent hé à des gastralgies avec productions acides, qui guérissent sous l’influence des alcalins en entraînant la guérison de l’affection de la peau qu’elles ont fait naître. C’est là, il faut bien le dire, la cause la plus commune des succès de cette médication, mais en dehors même de ces conditions les alcalins réussissent encore.
On sait d’ailleurs qu’en thèse générale les alcalins conviennent parfaitement aux sujets de tempérament nerveux et bilieux, les opiacés exaspérant à la longue ces démangeaisons. L’aconit est employé par certains praticiens dans ‘ces sortes de cas; notre collègue M. Cazenave le prescrit souvent; il ne nous a jamais amené d’amélioration notable dans l’état général ou local.
Dans certaines formes squameuses de psoriasis ou de lèpre vulgaire qui ont résisté au goudron, ou pour lesquelles les malades répugnent à l’usage de cet agent, on emploie avec avantage la médication alcaline ; mais, tandis que dans le lichen la peau est d’une irritabilité extrême, dans les affections squameuses, au contraire, elle est épaisse et presque insensible. L’affection squameuse n’amène aucune démangeaison, de sorte que les doses alcalines peuvent être fort élevées sans inconvénients; ce n’est même qu’à cette condition que l’on obtient la guérison de la maladie de la peau.
Quant à la teigne, on sait que les alcalins forment la base de la poudre, ou cendre, ainsi que de la pommade employées par les frères Mahon. Leur traitement est généralement suivi de succès, mais à la condition, d’une part, qu’il soit mis en usage pendant un temps qui varie de huit à quinze mois, et qu’il soit employé avec des soins de propreté tout particuliers; aussine réussit-il pas entre toutes mains, et nous aurons plus tard occasion de faire connaître les ré-
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sultats comparatifs de diverses méthodes propres à guérir la teigne, méthodes essayées sur des sujets malades depuis longues années, et chez lesquels la médication par les alcalins a été tout à fait insuffisante. (Voy. Teigne.)
Parmi les sédatifs les plus puissants de la démangeaison dans les affections papuleuses, on peut citer le chloroforme, l’éther et le camphre. Le médecin retire des avantages immenses de l’emploi de ces agents, en les associant à l’axonge dans la proportion de 1 à 2 grammes pour les deux premiers, et de 25 centigrammes à 5 décigrammes pour le dernier. Mais ces trois médicaments ne doivent pas agir de la même manière : les deux premiers sont, en effet, très volatils ; le second est fixe comparativement aux deux autres. Or le chloroforme et l’étlier, en se volatilisant, amènent un refroidissement de la peau, entraînant une soustraction très grande de calorique qui doit exercer une influence très puissante sur la démangeaison ; d une autre part, ils doivent agir aussi par leur influence sédative sur le système nerveux, quand le malade est couché et placé dans une atmosphère de chloroforme. Aussi est-il bon de recommander l’usage de la pommade, le malade étant au lit et parfaitement couvert.
Quant au camphre, il a certainement un autre mode d’action, mais il nous échappe. Quoiqu'il en soit, nous ne saurions trop préconiser ces médicaments qui s’associent parfaitement aux alcalins, et, en général, à tous les agents que l’on incorpore aux graisses.
Teinture de cantharides. — Biett est celui qui a surtout mis en vigueur l’emploi de ce médicament, et nous devons lui en savoir gré, car il rend de grands services. C’est dans les lichens chroniques qu’on en tire des avantages. Je le prescris fort souvent. Je le donne aux enfants comme aux jeunes gens, et loin d’en redouter les effets, je n’ai qu’à m’applaudir tous les jours de son usage.
Le mot teinture de cantharides impressionne généralement d’une manière fâcheuse les parents et les malades qui sont en âge d’en connaître les effets aphrodisiaques possibles. Une mère craindra d’éveiller dans sa fille des plaisirs précoces, ou de voir surgir des accidents durant son emploi. C’est pour remédier à cette opposition si grande que l’on trouve auprès des malades ou auprès des per-
sonnes qui les entourent, que je prescris cette teinture sous le norn de teinture de meloe vesicatorius. Je la donne par gouttes en commençant par 1 goutte le matin, 1 goutte le soir, augmentant d’une seule goutte pour la journée et pour chaque jour, de manière à arriver à 10 gouttes pour les enfants de sept ou huit ans, 15 gouttes pour un âge plus avancé, et 20, 25 et même 30 gouttes pour l’âge de vingtcinq à trente ans. C’est dans un juiep simple, ou dans un verre d’eau sucrée, ou clans une tasse de tisane, que je fais prendre ce médicament; la dose de la journée toujours en deux fois, moitié le matin, moitié le soir. Ces sortes de gastralgies en vertu desquelles un enfant a, comme on le dit communément, l’estomac capricieux, ne s’accommodant que de friandises ou de mets qui excitent l’appétit, cessent comme par enchantement sous l’influence de cet agent. Un appétit franc se dessine, et l’usage des viandes et des aliments ordinaires devient un besoin pour le petit malade. En même temps, s’il s’agit d’un enfant lymphatique, pâle, décoloré, porteur d’ailleurs d’un lichen agrius si souvent lié à un pareil état, l’affection lichénoïde diminue peu à peu et se guérit à merveille.
Je ne nie pas les accidents possibles qui peuvent résulter de l’emploi de doses exagérées de ce remède, même de son usage continué à 20 ou 25 gouttes, tels que de la difficulté à uriner, allant parfois même jusqu’à rendre un peu de sang avec les urines ; mais cet effet est tellement passager, en même temps qu’il est si peu fréquent, qu’il ne saurait arrêter dans l’admini tration de cette teinture. Au surplus, ce n’est pas l'éréthisme qu’il amène, mais la dysurie douloureuse allant jusqu’à la suppression de l’urine. Il suffit de cesser tout à coup son emploi pour voir disparaître en quelque temps tous ces accidents, surtout si l’on enduit les parties génitales d’un peu de pommade camphrée. En résumé, c’est un de nos moyens les plus héroïques et dont je ne saurais trop préconiser l’usage dans les affections papuleuses à forme chronique, et surtout quand il s’agit de jeunes gens et de jeunes filles.