‹ Traité pratique des maladies de la peauChapitre 46 sur 69 · ONZIÈME GROUPE · texte numérisé non relu

ONZIÈME GROUPE

Maladies exotiques.

Ce groupe comprend sept maladies dont les noms seuls justifient le rapprochement que nous avons fait. Ce sont la pellagre , la lèpre , 1 q pian d’ Amérique , le molluscum , le frambœsia , le bouton dé Alep, la kéloïde et Implique. Ce n’est pas à cause des analogies de caractères morbides que nous les avons réunies, mais parce que ce sont ordi • nairement des affections étrangères à nos climats, ou tellement rares, que beaucoup de praticiens n’ont jamais occasion de les observer durant le cours de leur pratique médicale. Cette seule considération nous paraît péremptoire; mais nous devions faire connaître les motifs qui nous avaient déterminé dans ce classement.

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On doit à Francesco Frapoli, médecin du grand hôpital de Milan, la première description de la pellagre, qui, en 1771, faisait des progrès effrayants dans la Lombardie. Mais, dès 1730, D. Gaspar Casai, médecin espagnol, observait les ravages que eau-

pathologie et thérapeutique spéciales.

sait une maladie qui régnait dans les campagnes voisines d’Oviédo, et en donnait la description, sous le nom de mal de la rosa , dans un ouvrage sur les Asturies qui a été publié en 1762, après la mort de Casai. Cependant Thierry, médecin français, qui avait eu occasion de fréquenter Casai et d’observer cette maladie, en parla dès l’année 1755 dans le journal de Vandermonde. Sauvages la rangea parmi les lèpres ( lepra asturiensis). Vingt ans plus tard, Antonio Rijati décrivait dans ses leçons une maladie qui régnait dans les États de Venise, et qu’il désignait sous le nom de scorbuto alpino. La pellagre de Lombardie, le mal de la rosa de l’Espagne, le scorbut alpin, étaient la même affection. Quelques années après, Francesco Zanetti signalait l’existence de la même affection dans les environs du lac Majeur. En 1784, on fonda à Milan un hôpital destiné à recevoir soixante pellagreux ; Strambio dirigea le traitement de ces malades. Plus tard, l’existence de la pellagre fut constatée sur la presque totalité du territoire du Piémont, et l’on s’assura qu’elle existait dans le royaume de Naples et dans la Grèce.

Jusqu’alors cette maladie à noms divers ne paraissait exister qu’au delà des Alpes; la France, à cet égard, était en pleine sécurité, lorsqu’en 1829 M. Hameau, delà Teste-de-Buch, lut à la Société royale de Bordeaux une notice sur une maladie qu’il observait depuis 1818 dans toute la vallée d’Arcachon; elle fut désignée sous le nom de maladie de la Teste. Bientôt MM. Gintrac et Bonnet en reconnurent l’existence dans les villages du nord de la Gironde. Enfin, en 1842, au retour d’un voyage en Italie, M. Boussel, alors élève interne de M. Gibert, à l’hôpital Saint-Louis à Paris, fut à même d’observer une maladie qui lui retraçait les caractères de ce qu’il avait vu au delà des Alpes. La maladie fut d’abord méconnue, on considérait l’affection locale comme une éruption érythémateuse ; mais bientôt un ensemble de symptômes généraux des plus graves ne put faire illusion plus longtemps, et M. Boussel n’hésita pas à en porter le diagnostic sous le nom de pellagre. Bien d’ailleurs de plus naturel après le voyage qu’il avait fait, comme aussi rien de plus naturel que l’erreur de M. Gibert en présence d’une maladie qu’il n’avait jamis vue, et dont on était loin de supposer l’existence dans nos climats. La femme atteinte de cette maladie succomba, et l’on ne

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put constater que les désordres que la pellagre laisse ordinairement à sa suite.

Un an s’écoula sans que l’attention eût été éveillée par ce fait, lorsqu’un nouveau pellagreux entra dans le service deM. Gibert. Nous ne le vîmes pas ; mais il en lût parlé, et dès ce moment l’attention fut appelée sur cette affection. Aussi pûmes-nous à première vue reconnaître, à notre consultation publique de l’hôpital Saint-Louis, le troisième cas de pellagre qui fut observé à Paris, et que nous présentâmes à l’Académie. La maladie était encore à sa première période. Elle laissa subsister des doutes sur sa nature dans l’esprit de quelques médecins; mais durant les années suivantes, le même malade, reçu dans notre service à chaque printemps, parce qu’à chaque printemps l’affection faisait des progrès, vint confirmer notre diagnostic primitivement porté.

C’est en juillet 1843 que cet homme avait été montré à l’Académie, et c’est quelques jours après que M. Léon Marchand vint lire devant cette société un mémoire sur la pellagre des Landes, qu’il observait depuis six ans. Bientôt les faits se multiplièrent ; on reconnut que la pellagre était beaucoup plus communément répandue qu’on ne le pensait, et qu’elle pouvait se développer au voisinage de Paris même.

Il y a dans la pellagre deux ordres de faits très distincts, qui doivent appeler l’attention : les phénomènes d’éruption, ou locaux, et les phénomènes généraux. Tout d’abord la pellagre débute par un érythème, un coup de soleil exerçant son influence sur les parties du corps habituellement découvertes, le dos des mains, le devant de la poitrine chez les individus qui portent habituellement la chemise ouverte, et la figure. Mais les mains et la poitrine sont primitivement et le plus généralement affectées tout à coup. L’expérience apprend que le dos des mains est très sensible à l’impression solaire. Pour peu que Ton n’ait pas l’habitude du contact du soleil en pleine campagne, on y éprouve des sensations de picotement et de cuisson qui invitent ou à mettre des gants ou à reporter les mains derrière le dos. Dans un coup de soleil ordinaire, à la figure par exemple, il est rare qu’il ne survienne pas un état érythémateux accompagné de phénomènes du côté du cerveau, qui de la céplia-

laigie peut être porté jusqu’au délire. Eli bien, dans la pellagre, s’il y a coup de soleil au début, il y a aussi prédisposition à le contracter. Les vignerons robustes , et suffisamment nourris , n’auront jamais de pellagre, ils pourront avoir un ou plusieurs coups de soleil ; mais un homme des champs, qui dans sa vie aura reçu plusieurs coups de soleil sans autres accidents que ceux qui résultent de cette sorte d’érythème de cause externe, pourra être frappé d’un nouveau coup de soleil avec pellagre, s’il est depuis un certain temps dans des conditions de mauvaise alimentation, de misère , en un mot, s’il existe chez lui un état de prédisposition que nous croyons être dû à la mauvaise alimentation.

Ainsi la différence entre la pellagre et le coup de soleil consiste en ce que le coup de soleil peut être indépendant de tout phénomène général ; par contre, les phénomènes généraux, la maladie d’ensemble constituent essentiellement la pellagre, l’érythème pellagreux n’étant que l’accident de la cause déterminante. Et tandis que dans le coup de soleil, s’il se montre des accidents généraux, ils ont la forme aiguë dès le début et se dissipent sans laisser de traces, dans la pellagre au contraire ces symptômes généraux sont le plus souvent très légers au début, ils persistent et ne décroissent que dans une période de plusieurs mois. Il y a plus : le pellagreux ne s’aperçoit probablement pas du premier coup de soleil qu’il reçoit, au moins dans les pays où la pellagre est endémique. C’est surtout d’après ce que nous avons observé à Paris que nous donnons une certaine importance à ce mode d’invasion, et cependant, chez plusieurs pellagreux que nous avons observés, le phénomène a été tellement marqué, que nous pensons être dans le vrai.

Quoi qu’il en soit, nous croyons devoir, pour la netteté de la description de cette maladie, distinguer, à l’instar des auteurs, trois périodes distinctes. La première, marquée par les phénomènes locaux auxquels viennent se joindre des symptômes encéphaliques et intestinaux très légers; la deuxième, où les phénomènes rachidiens se montrent, et la troisième, où se développent des symptômes encéphaliques les plus prononcés.

Strambio, qui nous a donné une des meilleures descriptions de la pellagre, la distingue en intermittente , rémittente et continue. Dans

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îa première espèce, il comprend les pellagres qui se traduisent par des phénomènes passagers, au printemps, durant cette saison, et restent pendant neuf mois de l’année à l’état de disparition complète, pour se renouveler au printemps suivant, Dans la seconde, ou pellagre rémittente , les accidents sont plus graves au printemps ; ils diminuent notablement dans le reste de l’année, mais sans disparaître entièrement, pour reparaître au printemps suivant. Enfin, dans la pellagre continue , l’affection fait des progrès incessants, quelle que soit la saison. Ces périodes ne sauraient exprimer que des degrés de la même affection : la pellagre est une. C’est le propre de cette maladie de n’apparaître d’abord qu’au printemps, et de disparaître pour se montrer aux printemps suivants en progressant, de manière qu’il arrive un moment où il n’est plus possible de débarrasser complètement les malades des accidents soit cérébraux, soit intestinaux, qu’elle a fait naître, et alors se montre l’état continu. Il vaut donc mieux dire : pellagre au premier, au deuxième, au troisième degré.

Le début de la pellagre est-il précédé de phénomènes généraux, ou les phénomènes généraux sont-ils consécutifs aux phénomènes locaux? L’opinion des auteurs est très variée à cet égard. La prédisposition à contracter le coup de soleil, qui est le phénomène apparent et sensible de l’affection, doit se manifester par quelques dérangements dans les fonctions nutritives. Aussi M. Briere de Boismont dit-il , probablement avec raison , que l’inappétence, le dégoût, les pesanteurs d’estomac, la sécheresse de la bouche, sont des signes précurseurs de cette maladie. Ces prodromes doivent cependant être très variables et de très peu d’importance, puisque la généralité des pellagreux déclarent qu’ils étaient en parfait état de santé lorsque l’affection s’est brusquement montrée avec ses symtômes extérieurs. Certains praticiens pensent qu’il peut exister des pellagres sans état érythémateux.

Le plus généralement apparaît à l’équinoxe du printemps, sous l’influence de l’insolation, un état érythémateux du dos des mains et des pieds, aux avant-bras, au devant de la poitrine, et plus rarement à la figure, avec sensation de cuisson, plutôt qu’avec démangeaison. Cette sensation est constamment exaspérée par l’insolation.

Cet érythème, qui peut avoir lieu par plaques disséminées ou uniformément répandues, n’est pas généralement accompagné de gonflement, on bien ce dernier n’est que passager ; le plus souvent, au contraire, la peau tend à s’amincir, en même temps que le tissu cellulaire sous-cutané perd une partie de son état graisseux dans un espace de temps de douze, quinze ou dix-huit jours, de manière que la peau tende à se parcheminer et à brunir. La rougeur érythémateuse disparaît d’ailleurs sous la pression du doigt. Parfois il s’en détache, mais d’une manière lente, des écailles épidermiques ; en même temps, le malade est frappé d’inappétence, de diarrhée, sentiment d’ardeur à la gorge ou à l’estomac; parfois aussi , au début, le malade a quelques vertiges et quelques étourdissements. Tous ces phénomènes sont loin de se produire instantanément au début; ils ne s’opèrent que d’une- manière successive dans une période d’un mois à six semaines.

L’ensemble de ces symptômes cède peu à peu au régime , à l’usage de quelques bains. La santé générale s’améliore durant la saison chaude ; les forces renaissent au fur et à mesure que celle-ci décroît, et lorsque l’automne arrive, les malades se croient entièrement débarrassés. Mais ce qui ne reprend jamais d’une manière complète, c’est l’embonpoint du dos des mains et des parties frappées d’érythème.

Au printemps suivant, retour des mêmes phénomènes, avec une intensité variable suivant le climat et le pays que le malade habite. Ainsi la marche de la pellagre dans le centre de la France ne sera jamais aussi rapide que dans la Lombardie, par exemple. Mais à cette récidive les phénomènes des voies digestives sont plus marqués et déjà accompagnés de quelques vertiges. Leur ténacité est plus grande, la peau des mains est plus colorée, plus amincie, plus tannée.

Arrive le second degré de l’affection qui se dessine par des phénomènes locaux et des phénomènes généraux plus graves. Amincissement de plus en plus prononcé de la peau, état plus ou moins parcheminé de ce tissu ; coloration brune; disparition complète du tissu graisseux ; état très dessiné des tendons qui se prolongent sur la face dorsale des mains. Aussi quelques auteurs ont-ils comparé

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la peau des mains à celle des pattes de l’oie, d’où ils l’ont désignée sous le nom de peau ansérine. Écailles épidermiques plus marquées, mais adhérentes; elles ne tombent qu’à la fin du printemps; chez quelques sujets, vésicules, phlyctènes, pustules ou croûtes.

Du côté de l’état général, éblouissements, vertiges, sorte d’état d’ivresse qui fait que le malade a une démarche vacillante et parfois des tendances à tourner sur lui-même. Passe-t-il de f ombre au soleil, il est tout à coup frappé d’étourdissements, et aussi rapidement que par la foudre. En même temps le malade perd toute sa gaieté et son énergie; il arrive peu à peu à un état de tristesse véritablement effrayante. Chez beaucoup de malades se montre de la diplopie. Les nuits se passent sans sommeil, ou le sommeil est accompagné de rêves plus ou moins effrayants ; déjà se dessinent quelques douleurs vagues le long de l’épine, un commencement de rachialgie. Quant aux fonctions digestives, elles s’accomplissent fort mal. Il y a peu d’appétit, de la diarrhée plus ou moins permanente. Puis se montrent, suivant les individus, une série de phénomènes variables. Celui-ci éprouve dans le cerveau la sensation d’une meule de moulin qui tourne; celui-là croit sentir les battements d’un marteau, ou entendre le son d’une cloche, le chant d’une cigale. Chez quelques-uns se montrent parfois le dégoût de la vie et la pensée du suicide.

Dans un troisième degré de l’affection, la peau des parties atteintes est devenue réellement malade : elle se couvre de croûtes noirâtres ; il y naît des fissures et même quelquefois des ulcérations d’aspect sanieux, tout en se colorant de plus en plus, de manière que les mains ressemblent un peu à celles des lépreux.

Les facultés intellectuelles se troublent de plus en plus et s’affaissent ; la pensée du suicide devient dominante, et c’est toujours vers l’eau qu’elle est dirigée. La rachialgie devient convulsive ; elle entraîne souvent Y opisthotonos , des contractions convulsives des muscles du cou latéraux ou postérieurs; un affaiblissement croissant de la circulation; de Yamblyopie crépusculaire , des soubresauts partiels des muscles, des crampes, des spasmes cyniques; un état douloureux de toute une moitié du corps que M. Roussel a désigné sous le nom ( Y hémiopalgie , et qui paraît plus particulière-

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ment se dessiner sur le côté gauche du corps ; une puanteur qui se répand autour des pellagreux qui tombent dans le délire; une diarrhée colliquative que rien ne peut arrêter ; un amaigrissement en rapport avec cet ensemble de phénomènes. Puis un état de démence continuel qui s’empare de ces malheureux et qui les amène à une sorte de stupidité. La face terreuse, à traits effilés, porte l’empreinte de la vieillesse. Des sueurs fétides se montrent, et les malades ne tardent pas à succomber soit à la diarrhée incessante, soit à des maladies intercurrentes, des états typhoïdes, la tuberculisation pulmonaire, une dyscntérie, une bydropisie générale , ou le développement du scorbut, de là le nom de scorbut alpin que la pellagre avait reçu à Milan. Enfin, chez des sujets jeunes et vigoureux, le délire va jusqu’à la méningite, qui amène la mort.

Cette maladie parcourt ses périodes durant un espace de temps variable : huit, dix, vingt années. On a vu des pellagreux vivre soixante ans, au milieu des tourments physiques et moraux qu’entraîne une pareille affection. C’est ce que Calderini a observé à l’hôpital de Milan. Tel est l’ensemble des phénomènes locaux et généraux qui sont propres à la pellagre. Les observations que nous relatons à la fin de cet article donnent des exemples de cas de pellagre qui se sont présentés à notre observation à Paris. 11 est rare qu’il s’écoule une année sans que nous en observions un ou deux du même genre à l’hôpital.

Quant aux altérations pathologiques que Ton remarque à l’ouverture des corps, elles ne sont le plus souvent pas spéciales à la pellagre ; car c’est par des complications de maladies que la mort survient. Chez tous ou presque tous,, altération du canal digestif que Ton peut rattacher à la gastro -entérite à forme plus ou moins aiguë; péritonite chez quelques malades; membranes du cerveau, arachnoïde et pie-mère injectées, infiltrées, adhérentes, épaisses, opalines ; augmentation dans la consistance du cerveau et de la moelle épinière; substance cérébrale et cérébro-spinale sablée. Chez quelques-uns absence complète de liquide.

Que si Ton compare l’ensemble de ces phénomènes à ceux qui ont été signalés dans le scorbut alpin, le mal de la rosa des Asturies, le mal de la Teste , ou pellagre des Landes, la pellagre des Landes ,

pellagre.

la pellagre du Lauraguais (département de la Hante- Garonne et de l’Aude), et celle observée dans le centre de la France, on trouve l’analogie la plus complète dans ces maladies, à des degrés divers suivant les pays.

Reste la question de la cause de cette singulière maladie, point à la recherche duquel s’est surtout attaché M. Théophile Roussel dans son excellent ouvrage sur cette affection [De la pellagre , Paris, 1 845) ; elle nous conduirait à des détails intéressants, sans doute, mais inutiles au point de vue pratique, il a voulu rattacher exclusivement à l’alimentation par le maïs le développement de celte affection, il a été facile de prouver que la pellagre existait d’abord dans des contrées où l’on ne faisait pas un usage habituel du maïs, mais encore qu’elle n’existait pas dans des pays où les habitants en faisaient un usage exclusif. Certes, l’alimentation doit entrer pour beaucoup dans le développement de cette affection, mais c’est la mauvaise alimentation, due d’ailleurs à d’autres causes débilitantes qui se rattachent aux divers actes de la vie et surtout aux positions sociales des individus.

Quant au traitement, c’est ici le cas ou jamais défaire une médecine des symptômes: c’est celle qui réussit le mieux. Rarement des émissions sanguines ; un régime simple, doux, émollient, dans le cas de l’existence de phénomènes qui dénotent l’activité de la circulation ou qui se rattachent à une surexcitation nerveuse. Sous ce rapport aussi l’emploi des calmants, mais celui des opiacés à petite dose. S’attacher surtout à combattre la diarrhée, à soutenir les forces du malade, mais autant avec les toniques proprement dits que par une nourriture succulente et en petite quantité.

Le 5 juillet I8A3, un homme se présente à ma consultation : c’était le nommé Guéret (François), âgé de trente-quatre ans. Dès l’abord, à la vue deses mains, à l’aspect de sa physionomie et de son allure, que l’on me passe l’expression, je diagnostiquai immédiatement une pellagre. 11 était charretierconducteur déplâtré de Pantin à Paris, sans cesse sur la grande route, exposé à l’ardeur du soleil. Fort d’ailleurs, très trapu, bien constitué et n’ayant jamais craint personne dans une lutte, ainsi qu’il le dit. Sa vie est régulière ; il boit, mais sans excès, sans jamais se griser ; il se nourrit parfaitement. Levé à trois heures du matin, il charge son plâtre, mange un morceau et boit un verre de vin ; il fait dans le cours de la journée trois repas de viande, et prend deux

ois de la soupe. Un jour, nous dit-il, j’étais endormi sur ma voiture, le dos étendu sur mes sacs de plâtre vides, exposé d’ailleurs à l’ardeur du soleil; je revenais à Pantin. Je suis tout à coup éveillé en sursaut par un vif sentiment de cuisson ; je porte mes mains à ma figure et je frotte en même temps le dos de mes mains; j’éprouve des éblouissements, et j’arrive chez ma bourgeoise comme un homme ivre: je n’avais pas pris plus de vin que de coutume.

La nuit se passe agitée; le matin la figure est rouge, animée : j’avais reçu un coup de soleil.

Je garde plusieurs jours de repos. Cependant l’appétit ne revient pas ; je fus pris de diarrhée, ma démarche resta vacillante, les membres devinrent faibles, je perdis toute énergie.

Mais loin de se dissiper, l’espèce d’état d’ivresse dans lequel il se trouvait fit des progrès ; de temps en temps des éblouissements ; le passage de l’ombre au soleil était surtout marqué par un malaise instantané, qui le forçait à s’arrêter pour se maintenir sur le sol les deux jambes écartées. L’appétit était nul, aussi l’amaigrissement était survenu. Six semaines s’étaient ainsi écoulées dans des variations de bien et de mal, c’est alors qu’il fut admis dans notre service. La figure était rouge, animée, les yeux saillanis, très brillants et se rapprochant de l’expression d’un homme ivre ; les bras étaient sans cesse en mouvement comme dans l’état de demi-ivresse ; la parole brève, jetée avec abandon ; les réponses saccadées. Le dos des mains était d’un brun rougeâtre, la peau sèche, plissée, amincie et un peu parcheminée. Il s’y montrait un sentiment de picotement et de cuisson qui devenait surtout très intense lorsque les mains recevaient l’ardeur du soleil. Quant à la poitrine, elle ne présentait aucune plaque érythémateuse ; mais il faut dire que cet homme tenait constamment sa chemise fermée par une agrafe au col.

Je montrai ce malade à l’Académie : c’était le troisième cas que l’on observait à Paris. Quelques-uns reconnurent avec moi la pellagre; mais le plus grand nombre mit en doute ce diagnostic.

Le malade fut traité par la médecine expectante, et il sortit guéri au bout de six semaines, me promettant bien de changer d’état. Cependant il n’en fit rien, et le printemps suivant il fut repris des mêmes symptômes, mais plus intenses, et avec des phénomènes cérébraux plus marqués. — Quand de nouveau il crut changer de profession en se bornant à conduire des charrettes de charbon dans les rues de Paris, il fut peu incommodé le printemps suivant, et ne vint pas à l’hôpital; mais il s’y présenta l’année d’après avec des phénomènes cérébraux des plus marqués. 11 ressemblait tout à fait à un homme ivre : sa démarche était vacillante ; il était quelquefois obligé de tourner plusieurs fois sur lui-même, en rejoignant le mur de la rue pour s’y appuyer. D’ailleurs toujours de la diarrhée. Les mains s'étaient de plus en plus desséchées, et l’amaigrissement général était plus marqué. Il sortit encore bien rétabli, mais il fallut un séjour de deux mois et demi â l’hôpital. Depuis cette

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époque je ne l’ai plus revu. A-t-il changé de pays ? cela est probable, car il est douteux que la pellagre lui ait fait défaut pendant plusieurs annéss, et il serait certainement revenu me trouver. Il avait déjà un penchant au suicide par le dégoût de la vie que lui inspirait sa position.

Observation recueillie par M. Goié, interne de mon service. — Pellagre. État érythémateux de la face, sans altération des mains. — Le 16 juin 1847, un malade se présente à la consultation de l’hôpital Saint-Louis avec un faciès assez remarquable pour que M. Devergie, sans autre question préalable que celle de connaître la profession de cet individu, le reçût dans son service, et portât immédiatement pour diagnostic: pellagre. Nous fûmes vivement impressionné de ce diagnostic, ainsique les élèves présents à la consultation, et nous recueillîmes bientôt les détails suivants sur ce malade, qui, durant son séjour à l’hôpital, fut examiné avec une scrupuleuse attention par un grand nombre de médecins et d’élèves.

Delaunay, charretier, âgé de vingt-cinq ans, demeurant rue de la Bour» rette, à la Villette, vit apparaître au printemps de 1845, sur chaque joue, une petite plaque rouge, irrégulière, qui augmenta de plus en plus en étendue au point de recouvrir bientôt les deux joues; il y avait en même temps, au soleil et pendant les grandes chaleurs, une démangeaison vive qui, ainsi que la rougeur, diminuait lorsque le malade restait à l’ombre. Quelques symptômes généraux, mais peu intenses, tels que malaise, lassitude générale, inappétence, etc., se remarquaient seulement de temps à autre. Il n’existait donc alors aucun trouble digestif, aucun désordre cérébral bien marqués.

Les chaleurs cessèrent et avec elles tout disparut. Cet homme jouit d’une bonne santé pendant l’hiver de 1845 à 1846, mais il éprouva au printemps de cette dernière année les mêmes symptômes que ceux précédemment énoncés. Bien que ces phénomènes, si l’on ajoute foi au rapport du malade, aient dû être plus prononcés que la première fois, il n’y eut encore ni désordre cérébro-spinal, ni trouble digestif assez intenses pour le forcer de quitter ses occupations habituelles.

Il en fut autrement cette année. Pour la troisième fois, la maladie éclata en affectant une marche bien différente de celle des années précédentes. Les phénomènes cutanés, qui s’étaient jusqu’alors montrés à peu près seuls, ne prirent pas un grand développement; mais en revanche des troubles digestifs et cérébro-spinaux assez intenses se manifestèrent pour la première fois et vinrent éclairer le diagnostic.

De la plupart des causes que l’on puisse soupçonner en pareil cas, telles que la misère, une mauvaise alimentation, la consommation de céréales altérées, l’excès de travail, une habitation malsaine, etc., il n’en est aucune qui ait pu exercer son influence sur notre malade. Uûe seule cause occasionnelle, mais la plus puissante de toutes, l’insolation, a paru agir dans ce cas ; -cet homme, en effet, obligé par sa profession de rester la plus grande partie du

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jour dans les champs ou sur les roules, se trouve exposé à l’ardeur des rayons du soleil.

Mais laissons de côté, pour le moment, Pétiologie et sa valeur dans ce cas relativement au diagnostic, et racontons ce que cet homme éprouva cette année.

Ce fut seulement le 10 juin que Delaunay fut pris au milieu de ses occupations, et sans cause appréciable, de violents maux de tête et d’éiourdissemepts. JL.es jours suivants, il continua de travailler; mais le lo juin, il fut obligé de quitter ses chevaux et sa voiture. 11 éprouvait alors un malaise général, de l’abattement, delà tristesse, de l’éloignement pour le travail ; en même temps céphalalgie plus intense, étourdissements plus fréquents. Ces symptômes, loin de disparaître, ne faisant qu’augmenter en intensité, il enira à l’hôpital Saint- Louis dans l’état suivant :

La ligure revêt un cachet tout particulier ; elle est amaigrie, tiraillée, empreinte de tristesse mélancolique ou hypochondriaque, en même temps que les yeux sont brillants et comme saillants dans leurs orbites. La peau des joues, un peu amincie et sèche, présente çà et là des plaques d’un rouge brun, parsemées d’écailles épidermiques adhérentes, qui tranchent d’autant plus sur les parties voisines, que celles-ci offrent une teinte terreuse. Cette couleur sombre des pommettes était accompagnée d’une sensation de chaleur, de tension et de prurit, surtout au soleil. Cependant la ligure était amaigrie et non pas tuméfiée.

La peau du reste du corps, du dos des mains et des pieds, n’offrait aucune altération A la paume des mains et à la plante des pieds, l’épiderme est jaune et très épais, ce qui rend la peau très épaisse et calleuse. Quant à cette dernière altération, due sans doute à la profession pénible de notre malade, elle datait d’années antérieures à la maladie de la face.

On observait d’ailleurs de l’anorexie, de la soif; la langue était saburrale, blanchâtre au milieu, rouge écarlate à la pointe et sur les bords : les lèvres étaient rosées ; les gencives, un peu luméliées, offraient à leur bord libre, près du collet des dents, un liséré d’un rouge vif; la salive était plus abondante et de saveur salée ; enfin, quelques douleurs à l’épigastre et dans l’abdomen, quelques garderobes liquides à de longs intervalles.

Malgré ces symptômes, le malade conservait de l’appétit, et celui-ci était assez dessiné pour qu’au quatrième jour de son entrée, ayant été mis à des potages pour aliments, il menaçât de sortir de l’hôpital si l’on ne lui donnait pas à manger. D’ailleurs il était assez triste, abattu, la face hébétée, se plaignant de céphalalgie avec vertiges, amblyopie, rêvasseries pendant la nuit, douleurs et fourmillements siégeant aux reins et le long de Ja colonne vertébrale, mais ne s’étendant pas aux extrémités; faiblesse des membres, matche incertaine, chancelante, analogue à celle d’un homme ivre ; crampes dans les doigts et les pieds. La peau est douce, le pouls est un peu fréquent (84), sans résistance. Le malade se plaint par-dessus tout de ses maux de tête ;

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son amaigrissement ne date que de huit jours. — Orge et chiendent pour tisane ; deux bouillons, deux soupes.

Le 19 juin, le malade a eu trois selles liquides dans la journée, un sommeil agité, rêvasseries pendant la nuit. La langue est sèche et rouge à la circonférence; malaise général, affaissement, mais pas de fièvre. — Riz gommé pour tisane; cataplasmes laudanisés sur l’abdomen; lavements laudanisés ; bouillons.

Cet état se prolonge jusqu’au 21 juin, époque à laquelle le pouls se relève, devient plus fréquent ; de la sensibilité se montre à la pression du ventre. Aussi le malade, qui faisait l’objet de l’attention des élèves et des médecins qui assistent à la clinique de M. Devergie, était-il considéré parles uns comme un pellagreux, par les autres comme ayant une fièvre typhoïde. M. Devergie fait appliquer quinze sangsues à l’anus en recommandant de les faire peu couler. A partir de ce moment, il s’opère un changement et une amélioration progressive si notable, que toute pensée de fièvre typhoïde disparaît, et que chacun se range au diagnostic qui avait été primitivement porté.

En effet, le lendemain, plus de céphalalgie, langue un peu moins rouge, pas de coliques, deux garderobes.

Le 2/t, le malade n’a eu qu’une garderobe sans dévoiement, et l’appétit est si prononcé qu’il veut manger ; du reste, la peau est moite et la figure meilleure. M. Devergie lui accorde une portion.

Le 28 juin, on remarque que la sécrétion salivaire est diminuée et que la saveur salée n'existe plus. Enfin, il n’y a plus de diarrhée, plus de coliques ; les douleurs de tête, du dos et des lombes, diminuent chaque jour avec la prostration. — Deux portions.

Le 2 juillet, l’amélioration est de plus en plus notable; la figure bien, quoique encore amaigrie; elle n’est plus aussi empreinte de mélancolie, les traits sont épanouis. Le malade mange deux portions d’aliments et n’éprouve aucun malaise, aucun trouble digestif ou nerveux; appétit excellent, digestions très bonnes, sommeil paisible.

De tous les symptômes dont nous avons constaté l’existence à l’entrée du malade, deux seulement persistent encore aujourd’hui : ce sont la faiblesse dans les jambes et le liséré rouge des gencives.

Malgré cet état, on peut regarder comme complètement guéri le nommé DeJaunay, qui sort de l’hôpital Saint-Louis le 10 juillet 1847, promettant d’abandonner la profession de charretier.

Observation recueillie par M. Ripoll, interne du service. — Ayrel (Jacques), trente-deux ans, mesureur de charbon, né dans le département du Cantal ; entré le 20 mai 18Ô8, salle Saint-Louis, 66. Tempérament nerveux sanguin, bonne constitution. Son père est vivant et bien portant; sa mère a succombé à une fièvre inflammatoire ; lui-même jouit d’une excellente santé, il n’a jamais été malade. Il y a six ans, il a eu une blennorrhagie qu’il a

gardée pendant six mois, et qui a cédé aux balsamiques drastiques. Il y a douze ans qu'il exerce sa profession. Exposé aux ardeurs du soleil toute la journée, et le travail étant très fatigant, son appétit est toujours très vif; il mange, bien, fait usage d’une nourriture saine et digère bien; il n’a jamais subi de privations sous ce rapport. 11 boit habituellement de un à trois litres de vin dans sa journée, quelquefois quatre; il porte très bien le vin, dit-il, il ne s’est jamais grisé. Son domicile présente toutes les conditions d’hygiène possibles ; ses vêtements de travail consistent dans une chemise dont les manches sont relevées au-dessus du poignet, et un gilet boutonné jusqu’au cou. L’année dernière, au mois de mai, il fut pris de diarrhée, de perte d’appétit, d’étourdissements; parfois il lui arrivait de marcher comme un homme ivre, en allant en arrière tandis qu’il voulait aller en avant ; mais il n’a jamais remarqué que l’insolation ou l’exposition à l’ombre fussent pour rien dans la production de ces phénomènes. Il survint des douleurs vives dans la région lombaire, une lassitude générale. Bientôt il s’aperçut que le membre inférieur gauche perdait de sa force , cependant il pouvait encore marcher sans bâton; il se mit à l’usage de tisanes rafraîchissantes. Au bout d’un mois, il remarqua avec étonnement, un matin , après avoir lavé ses mains, que le dos de celles-ci ne présentait pas le même aspect que la veille. L’épiderme était desséché, gercé, et s’enlevait par écailles ; il fit alors des onctions avec le beurre de cacao. Il éprouvait au siège du mal de très vives cuissons. Pendant une quinzaine de jours encore il continua son travail ; mais enfin, voyant que ni la diarrhée, ni ses douleurs, ni la faiblesse du membre, ni la gerçure des mains, ne subissaient d’amélioration, il se présenta à la consultation de motel-Dieu. 11 fut admis dans le service de M. Roux, qui ne lui prescrivit que le repos et le régime ; au bout de dix jours il sortit de l’hôpital dans le même état. 11 alla alors consulter un médecin qui le soumit à l’usage de pilules purgatives dont il ignore la substance, et sous l’influence desquelles la diarrhée cessa complètement; l’appétit revint, le membre reprit un peu plus de force, mais l’aspect, des mains ne fut pas modifié. Il reprit son travail habituel. Peu de temps après la diarrhée avait reparu, il avait quatre ou cinq selles dans le jour ; la nuit se passait bien ; la faiblesse du membre était devenue tout aussi grande que précédemment. Quant aux mains, elles étaient toujours dans le même état; il continua néanmoins son travail sans faire aucun traitement, sans rien changer à son régime habituel. A cette époque il a vu se supprimer une transpiration journalière , générale, très abondante, aux pieds surtout : depuis elle ne s’est point rétablie. A la fin de l’été, quand le soleil a été un peu moins ardent, il lui a semblé que ses mains allaient mieux, mais ni la diarrhée, ni la faiblesse du membre ne diminuaient; cette dernière même subissait chaque jour de l'accroissement. 11 est cependant resté sans traitement, travaillant toujours, jusqu’au commencement de mai 18A8. A cette époque, la maladie, qui avait, aux mains surtout, subi une modification sensible pendant l’hiver, a repris de l’intensité sous l’influence des

PELLAGRE

premières chaleurs. L’affaiblissement étant extrême, la maigreur très grande, l’appétit perdu, l'état des mains s’aggravant, il a cherché à entrer dans un hôpital : il a été admis le 8 mai à l’Hôtel-Dieu, dans le service de M. Husson, qui a pensé avoir affaire à un état typhoïde. Il l’a soumis à l’usage des bains sulfureux, a prescrit des cataplasmes sur le ventre, une tisane amère, des lavements et des purgatifs. Le cinquième jour, la diarrhée était supprimée, et la douleur lombaire, la faiblesse du membre diminuées. Le sixième jour, on a commencé à nourrir le malade; il est sorti le 19 mai. Cependant les douleurs lombaires, la faiblesse du membre semblant empirer depuis quelques jours avant la sortie du malade de l’hôpital, et l’état de ses mains finissant par l’inquiéter, il se présente à la consultation de M. Devergie, à l’hôpital Saint- Louis. Il est admis le 20 mai 18â8. — État actuel . 11 n’a pas de douleur de tête dans ce moment, mais il est sujet aux migraines ; la vue est un peu affaiblie, l’ouïe est un peu dure du côté droit ; il y a de ce côté des tintements d’oreille; l’intelligence est assez nette, un peu lente; il dort bien, il est un peu triste ; il a souvent des fourmillements le long de la colonne vertébrale ; rien d’anormal du côté des gencives et de l’appareil salivaire, rien au cœur et aux poumons; le pouls est un peu lent, petit; il a bon appétit et digère bien; il est un peu amaigri; il éprouve sur le côté gauche de la région lombaire de très vives douleurs : qu’il soit couché, assis ou debout, elles sont égales le jour et la nuit ; une assez vive douleur se fait également sentir dans le creux poplité de la jambe gauche. Ce membre est faibie, .le malade le traîne en marchant, la pointe du pied en bas et un peu en dehors, de façon à broncher très fréquemment; il marche sans bâton cependant, mais il ne peut aller que très doucement. Lorsqu’il veut presser son pas, il est bientôt obligé de s’arrêter, car alors il sent ses jambes fléchir sous lui ; son corps se couvre d’une sueur froide, il est pris de vertige, il va tomber en arrière ; à ce moment la douleur devient tellement vive dans la région lombaire, que tandis qu’il s’appuie d’une main pour se maintenir debout, il porte vivement son autre main sur la région lombaire du côté gauche pour la soutenir. Sur le dos des deux mains également l’épiclerme est desséché, comme parcheminé, brillant, fendillé, brisé çà et là en écailles soulevées sur les bords et qu’arrache le malade. Quelques jours à peine après la chute de ces écailles, dit le malade, il s’en produit de nouvelles. Au-dessous le derme est légèrement injecté, assez pourtant pour trancher nettement sur la pâleur de la peau voisine. Cet aspect se remarque à partir d’un peu au-dessous de la racine des doigts, sur le dos des mains, jusque sur les poignets, à une hauteur de deux travers de doigt. Sur le bord interne et externe du dos des mains et de la face postérieure des poignets, la peau reprend son aspect normal. Cet état des mains ne provoque aucune douleur, aucune démangeaison. Rien de semblable ne se remarque sur aucune partie du corps, seulement à la face on aperçoit çà et là, dans quelques points circonscrits, une sorte de desquamation furfuracée, sans changement de couleur à la peau, sans modification de

son épaisseur. — Prescription. Tilleul, bains simples , deux portions. Dans plusieurs points il s’est détaché des séries d’écailles, dont la chute laisse à nu ün nouvel épiderme très fin et d’apparence normale. L’injection dermique paraît diminuée, surtout dans les points où. les écailles se sont détachées. Le malade est moins triste et a bon appétit.

26 mai. Le malade ce malin a de la fièvre ; il n’a pas d’appétit, la soif est vive, la langue blanche, piquetée ; il y a des étourdissements qui rendent la marche impossible ; il y a un sënliment de froid extrême dans le genou gauche, céphalalgie violente sus-orbitaire et occipitale, douleur lombaire excessive. Deux bouillons. — 27 mai. Céphalalgie moindre, pas d’éblouissement, appétit, soif moins vive, froid à peine sensible dans le genou ; la fièvre est tombée ; hier soir, épistaxis abondante, quelques vésicules d’herpès se montrent sur là lèvre supérieure. Une portion. — 29 mai. Le malade est rétabli de son indisposition dernière; la desquamation des mains est presque terminée, il ne paraît pas devoir së former de nouvelles écailles épidermiques, le derme perd chaque jour sa coloration rouge -brun, la main semble être un peu engraissée ; tin seul phénomène persiste à peu près au même degré, c’est la douleur lombaire et la faiblesse du membre; la sensation de froid diminue, l’état général ëst excellent. Tilleul , bain simple, douches de vapeur dans la région lombaire. Trois portions. — 3 juin. Les mains du malade ont repris à peu de choses près leur coloration et leur embonpoint normal; quant à la desquamation, elle ne se reproduit pas. L’état général est bon, le malade a bon appétit, son membre reprend de la force, la douleur lombaire est moindre ; le malade se plaint d’avaler difficilement, de souffrir de la gorge. Celle-ci, examinée, présente une légère rougeur. Constipation depuis quelques jours. — Même prescription, plus un gargarisme aluminé et purgation avec jalap. — 8 juin. L’aspect des mains est parfaitement normal, le faciès a repris son expression habituelle; le malade est gai, il a bon appétit et digère bien, il a presque repris toutes ses forces; les douleurs lombaires sont à peine sensibles, il n’y a plus de sensation de froid dans la jambe, la tête est parfaitement libre. — 9 juin. Le malade sort complètement guéri.

Lèpres avec hypertrophie ;

Éléphantiasis des Grecs.

Éléphantiasis des Arabes.

Mal rouge de Cayenne.

Jambe des Barbades.

Andrum de Malabar.

Pedarthrocace.

Senki du Japon.

Labri-sulcium d’Irlande, ou chéilocace.

Lèpres.

Lèpres avec atrophie :

Lèpre anesthésique de l’Inde. Lèpre de Holstein.

Radesyge.

Mal de Crimée.

Lèpre des Hébreux.

Mal-mort.

Lèpre de France.

Jusqu’alors on a décrit isôlémefït chaque espèce de lèpre sans chercher à les rattacher directement entre elles par des caractères

LEPRES.

spéciaux communs à certaines variétés. M. Rayer a cependant commencé ce rapprochement en décrivant les unes à côté des autres les variétés qui ont entre elles de l’analogie et en formant ainsi plusieurs groupes. Je crois qu’on peut aller plus loin et dire que la lèpre est une maladie générale de l’économie, plus spéciale à certains pays, à certaines contrées qu’à d’autres, mais qui peut naître sous tous les climats. Je relaterai ici plusieurs exemples de lèpre française, qui a toujours une marche lente, chronique, menaçante pour la vie, et qui est caractérisée par les principaux phénomènes d’hypertrophie ou d’atrophie des parties malades, et dans lesquelles on observe l’existence de tubercules plus ou moins nombreux et plus ou moins volumineux , celle de taches ou décoloration de la peau avec insensibilité de la partie affectée, cette dernière condition se remarquant surtout dans la lèpre avec atrophie. Quant aux sécrétions, aux ulcérations et à la gangrène, elles ne se voient qu’accidentellement, et ne constituent pas un phénomène commun comme ceux que je viens de signaler.

Quoi de plus propre à jeter de la confusion que ces dénominations de lèpres par le pays où on les rencontre; elles ne laissent rien à l’esprit, elles n’apprennent rien. Certes la lèpre des Grecs, qui affecte principalement la figure, de manière à lui donner de la ressemblance avec le faciès du lion, se distingue de la lèpre des Arabes qui atteint spécialement les jambes; mais ces deux sortes de lèpres ne se relient-elles pas entre elles par les variétés qui amènent l’hypertrophie de la figure, des bourses, des seins, du ventre ou des membres; de même pour les lèpres avec atrophie, qui, au lieu d’augmenter le volume des parties, ne font que le diminuer progressivement au point d’amener l’émaciation, la maigreur générale. Nous croyons donc être plus logique en groupant sous ces deux chefs toutes les lèpres , et en établissant ensuite les différences qu’elles peuvent présenter entre elles.

Un autre inconvénient de la dénomination employée par les dermatologistes, c’est celui de faire croire que telle lèpre propre à un pays ne peut se montrer que dans ce pays-là seulement. C’est là une erreur qu’il faut détruire, et puisqu’on observe assez fréquemment encore des lèpres en France, il est bien probable qu’il peut

7 l\li PATHOLOGIE ET THÉRAPEUTIQUE SPÉCIALES.

s’en rencontrer dans tout pays, sauf à réserver à certaines contrées le berceau de telle ou telle variété de lèpre.

Caractères des deux catégories de lèpres. — Hypertrophie des par » ties molles. — Ce phénomène est commun à toutes les lèpres de la première catégorie, mais l’augmentation de volume ne s’opère pas de la même manière dans chacune d’elles. Ainsi, dans l’éléphantiasis des Grecs, c’est par une hypertrophie du tissu cellulaire souscutané et par des tubercules, qui se montrent principalement au front, aux sourcils, que la maladie débute ; c’est par la multiplicité et l’augmentation de volume de ces tubercules, qu’il s’opère une prédominance des sourcils, en même temps que les joues, le nez et les lèvres prennent aussi de l’accroissement; mais c’est surtout le volume du front et celui des sourcils qui augmentent en même temps que la forme de ces parties est conservée ainsi que les rides ou plications naturelles qui s’y trouvent; de là l’enfoncement des yeux qui conservent leur volume, et la physionomie léonine que prend la figure. La peau, d’ailleurs, tout en devenant plus ferme, plus consistante, conserve une grande partie de sa souplesse. Le tissu cellulaire, tout en prenant de l’accroissement, ne s’engorge pas comme dans la lèpre des Arabes.

Dans celle-ci, ce sont principalement les membres abdominaux qui sont affectés. Ce ne sont plus des tubercules qui amènent l’accroissement de volume des parties, mais bien l’hypertrophie de la peau et du tissu cellulaire sous-cutané. En effet, les descriptions qui en ont été données par les observateurs français semblent empreintes de la pensée de la préexistence d’une phlébite à l’engorgement des jambes; mais, si cela se passe ainsi pour féléphantiasis des Arabes, que l’on peut observer sur des sujets d’origine française, il n’en saurait être de même pour la maladie prise dans la localité où elle est endémique. Le même antécédent ne saurait plus être invoqué pour la même affection qui se montrera aux seins, aux bourses ou au ventre. Il est vrai de dire que d’après les observations de Hendy, qui a décrit cette maladie sous le nom de jambe des Barbades , le début de l’affection peut prendre une forme aiguë, la peau devenir érythémateuse , des chapelets de ganglions sous-cutanés se dessiner le long de la partie interne du membre abdominal

affecté, en même temps que le tissu cellulaire se prend, et qu’il se manifeste un ensemble de phénomènes généraux, comme frissons, soif, malaise, efforts de vomissement, délire parfois et chaleur intense accompagnée de fréquence du pouls, bientôt suivie de sueurs prolongées, générales ou partielles; que ces phénomènes paraissent sous forme d’accès , à retours assez éloignés , qui peuvent varier de 3 à 14 par an, ou se renouveler seulement au bout de sept ans. A cette seconde période, les ganglions lymphatiques de l’aine et du jarret, devenus plus volumineux, sont quelquefois sains et indolents; mais ce qui caractérise cette espèce d’éléphantiasis, c’est surtout le développement du tissu cellulaire et celui de la peau. Le tissu cellulaire distend la peau outre mesure en augmentant de volume dans des points très variables , et cependant en conservant au membre des formes sphériques, douces, moulées, qui donnent à la totalité des muscles une conformation bizarre, et qui au toucher ne produit pas du tout la sensation de tubercules , comme dans l’éléphantiasis des Grecs; d’une autre part, la peau, qui, dans les premiers temps , pouvait être lisse , se recouvre bientôt de lames épidermiques et d’écailles grisâtres, alors que la peau s’épaissit de plus en plus. Ces phénomènes se produisent d’une manière plus ou moins marquée dans Yandrum du Malabar ou éléphantiasis des bourses. Dans ces diverses maladies, c’est aussi sous forme d’accès qu’elle se montre, ordinairement tous les mois; il se fait une turgescence des bourses ou du pied, parties qui restent successivement de plus en plus engorgées. Dans l’affection du Japon, désignée sous le nom de senki, maladie d’ailleurs très commune, qui attaque un adulte sur dix, après des phénomènes généraux, fébricitants et nerveux, il se montre sur la surface du corps une série de tumeurs , avec un engorgement prodigieux des sourcils chez l’homme, et avec un développement plus ou moins considérable de tubercules dans les grandes lèvres chez la femme.

Dans toutes ces affections il arrive une époque où, soit que la peau reste saine, soit qu elle ait été malade, il se manifeste des points ou des espaces plus ou moins étendus, où ce tissu perd sa sensibilité quand on vient à le toucher ; circonstance qui semble établir une corrélation très directe avec la seconde variété de lèpre

que nous appelons tuberculeuse ou anesthésique. Ajoutons que des ulcérations se montrent çà et là sur les mains, les poignets et sur diverses parties des membres, de sorte qu’il arrivé un moment où il y a fusion par les symptômes, des deux principaux genres de lèpre que nous avons cherché à grouper.

Atrophie des parties et anesthésie. — Toutes les lèpres comprises dans la deuxième catégorie ont ces deux caractères communs très nettement dessinés. Toutes se manifestent à la surface du corps et en dehors des phénomènes généraux qui constituent une maladie d’ensemble, par le développement de taches ou de décolorations dé la peau, en général très limitées, avec insensibilité tellement prononcée, que Von peut piquer ces taches avec une épingle sans que le malade en ait la conscience. Dans la lèpre désignée sous le nom de radesyge , élles débutent à la face et elles s’étendent ensuite à la surface du corps ; c’est le contraire dans la lèpre de Crimée (lèpre taurique ou lèpre des Conques); toute la surface du corps est couverte de ces taches qui débutent aux poignets, et sur le côté radial des avantbras, pour s’étendre ensuite de bas en haut, les mains seules exceptées. Il est vrai qu’elles sont accompagnées d’ulcères mous, plats, indolents; qu’elles prennent une teinte sombre et brunâtre. Ces tubercules et tumeurs augmentent légèrement d’année en année, de manière à se transformer en ulcères, qui eux-mêmes finissent par amener la chute de toutes les phalanges des doigts; ces ulcères existent aussi bien aux joues, au palais, à la langue, qu’à la surface des membres; ils s’étendent à l’intérieur des fosses nasales et dans la trachée. C’est ordinairement dans une période de six ans que s’accomplissent ces faits, et la mort arrive avec les désordres concomitants qui se manifestent du côté du tube intestinal.

Dans la lèpre anesthésique de l’Inde, au contraire, ces décolorations très bien circonscrites de la peau se montrent aux mains et aux pieds, quelquefois le long des membres, et çà et là sur le tronc, mais beaucoup plus rarement. Elles sont insensibles, accompagnées seulement de quelques ganglions engorgés, très rarement disséminés sur le trajet des vaisseaux, aux aisselles et aux aines. Elles sont bientôt accompagnées d’un amaigrissement qui donne aux doigts un aspect effilé. Plus tard ces parties deviennent comme engourdies par

LEPRES.

le froid; puis des gerçures dures et sèches se forment à la paume des mains et à la plante des pieds; une matière squameuse et furluracée est disposée sous les ongles, les soulève, les décolle, les ronge, les atrophie, et détermine même leur ulcération. Cet état des ongles dans les lèpres très discrètes peut même exister uni avec faiblesse d’un membre, au début de la maladie. Plus tard la peau devient plus malade, se gerce sur les avant-bras et y reste écailleuse, elle finit par se détacher en lambeaux sans tuméfaction ni douleurs, et dans cet état les individus qui sont atteints deviennent un sujet d’horreur pour tous ceux qui les entourent. C’est par la diarrhée et la dysentérie que périssent ces individus.

La lèpre des Hébreux ( saraat ) présente des phénomènes assez analogues. Moïse, dans ses lois sur le discernement de la lèpre (chap. XIII et XIV du Lévitique), indique les signes auxquels les prêtres hébreux peuvent les reconnaître. Ces signes sont : taches blanches, allant en s’accroissant à ce point que, lorsque l’individu était tout à fait décoloré, on le considérait comme atteint de lèpre pure ; tumeurs blanchâtres sur diverses parties du corps, ces taches et tumeurs entraînant la décoloration ou la chute des cheveux. Quant au mal-mort [malufn mortuum) , observé au moyen âge,* il consistait, d’après Jean de Vigo, en des ulcérations des jambes et des bras, allant en s’accroissant; et en de l’insensibilité la plus complète, au point de pouvoir les inciser sans que le malade s’en aperçût.

A ces divers caractères locaux des lèpres, il faut ajouter dans tous ces cas un ensemble morbide qui est tantôt sous forme aiguë dès le début, le plus souvent sous forme chronique, qui laisse dans l’économie une empreinte de faiblesse de plus en plus marquée, et finit par amener une mort plus ou moins lente. Chose remarquable, toutes les lèpres qui portent une certaine atteinte à la figure exercent une influence assez marquée sur la voix ; elle la rend rauque, profonde, et le type de cette altération se fait principalement observer dans l’éléphantiasis des Grecs. Il faudrait détailler chaque espèce de lèpre pour décrire leur mode d’être et suivre leur marche et leur terminaison; nous ne saurions entrer dans ces détails que ne comporte pas notre ouvrage et que M. Rayer a reproduits avec tant de soin dans le sien.

La distinction que nous venons d’établir entre les deux formes principales de la lèpre, celle avec hypertrophie, celle avec atrophie, est bonne surtout pour l’étude, elle ne saurait exsister d’une manière absolue pour tous les cas de lèpre. C’est surtout pendant les premières années qui coïncident avec le développement des états lépreux que l’on peut observer ces deux formes d’une manière tranchée: mais plus tard, dans la lèpre anesthésique ou avec prédominance de taches, d’hypertrophie des parties atfectées, on voit surgir des tubercules, des engorgements ou hypertrophies des parties malades et des ulcérations; de même aussi les phénomènes opposés se montrent dans le cas contraire. Il faut néanmoins convenir que dans les lèpres des divers pays il y a en général prédominance d’un symptôme, soit des taches, soit des tubercules, soit de l’hypertrophie des parties, soit des ulcérations.

Mais il est un fait sur lequel nous devons spécialement appeler l’attention, c’est que les deux espèces de lèpres, celle avec hypertrophie, celle avec anesthésie et atrophie, peuvent naître dans nos climats, et les cas n’en sont pas très rares; nous avons pu en observer quelques exemples. MM. Andral, Larrey, Rayer, etc., en ont rapporté plusieurs. M. Rergeron a fait de l’éléphantiasis du scrotum

le sujet de sa thèse inaugurale. Du ixe au xvie siècle, on comptait en France, comme en Europe, un grand nombre d’hospices destinés aux lépreux. A une époque beaucoup plus rapprochée de nous, Vidal, Valentin et Fodéré, l’ont vu aux Martigues et à Vitrolles. Delpech cite la maladie comme étant commune dans le Roussillon ; il en est de même des plaines de l’ Aragon; mais M. Rayer se pose la question de savoir où la maladie a pris primitivement naissance.

Pour moi, je suis convaincu qu’elle peut naître sans avoir été importée ou transmise par des parents à leurs enfants et petitsenfants. Voici au surplus quelques exemples de lèpres, parmi ceux que nous avons observés, et dont le cachet ne saurait être douteux; sauf le fait suivant, qui m’a paru être une éléphantiasis partielle du cuir chevelu.

Éléphantiasis du cuir chevelu. — Mademoiselle X..., âgée de dix-huit ans, habitant une ferme dans le département de Seine-et-Oise (Franxeville), lieu sain, d’ailleurs sans humidité, me fut adressée par le docteur Gharaudet^

le 13 avril 1850. 11 me demandait mon avis sur une maladie du cuir chevelu, avec invitation d’en établir le diagnostic et le traitement.

Cette jeune fille, très grande, très forte, bien constituée, avait les apparences de la santé ; seulement elle offrait, quoique colorée, les caractères du tempérament lymphatique , peau blanche, cheveux blonds, assez d’embonpoint ; étant plus jeune, elle avait eu des glandes au cou, et des poux s’étaient montrés dans ses cheveux. Réglée à l’âge de quatorze ans, la menstruation a été parfaite depuis celte époque , les fonctions digestives s’exécutent bien; rien d’anormal dans l’état des organes.

Il y a trois ans ses cheveux étaient longs et bien venus, lorsqu’elle crut sentir que la peau de la partie postérieure de la tète s’épaississait; elle y faisait peu d’attention; mais par une gradation insensible, elle devint de plus en plus pâteuse, épaisse, sans douleurs, sans démangeaison; peu à peu quelques plicatures légères se dessinèrent; elles devinrent de plus en plus profondes en même temps que le cuir chevelu formait bourrelet à leur voisinage. Ces plicatures sont aujourd’hui au nombre de cinq, trois du côté droit et deux du côté gauche ; elles sont disposées de haut en bas parallèlement, semielliptiques; deux d’entre elles, les plus déclives, tendent â prendre la forme d’un S. La peau qui les sépare offre une saillie très notable, produite par une sorte d’empâtement qui occupe le tissu cellulaire et la peau ; cet empâtement est assez souple au toucher, quoique plus dense que le tissu graisseux. Dans les plis se trouvent des cheveux poussés très serrés les uns contre les autres, de manière à dessiner des mèches qui ont le trajet des sillons. Ces cheveux sont parfaitement sains et paraissent plutôt plus forts que moins forts que les autres; la peau n’est pas adhérente au périoste; on déplace ces plicatures avec assez de facilité.

11 y a quelques mois cette jeune fille ayant consulté le docteur Charaudet, il prescrivit diverses pommades, et notamment une dans laquelle entrait le deutonitrate de mercure. Cette pommade amena de la douleur, ce fut la seule que la malade ressentit depuis l’origine de sa maladie.

La peau elle-même paraît tout à fait saine; le tissu cellulaire sous-cutané paraissait hypertrophié comme dans l’éléphantiasis.

Lèpre tuberculeuse d'origine française. — Marchand (Henri), âgé de quarante-trois ans , laboureur, né à Vorly (Cher) ; admis à l’hôpital Saint- Louis, le 16 septembre 1844, et couché salle Saint-Louis, n° 18, service de M. Devergie.

Ce malade arrive de son village, qu’il a quitté pour la première fois, afin de venir se faire traiter à Paris. Son père vit encore et se porte bien ; sa mère était chétive, souvent malade; elle est morte fort jeune, emportée par une maladie rapide. Il a un frère et une sœur qu’il n’a jamais vus malades; il est marié et père de trois enfants bien portants, dont le plus jeune a sept ans. Personne dans sa famille n’est sujet aux maladies de la peau ; jusqu’à ces der-

150 PATHOLOGIE ET THÉlUPEÜTIQÜE SPÉCIALES.

nières années il jouissait lui-même d’une fort bonne santé, et passait, dit-il, pour un bon ouvrier; il ne sait pas ce que c’est que la vérole.

Il a toujours habité les champs; sa maison était assez saine, mais située dans une contrée peu fertile, marécageuse. Gomme tous les paysans du Berry, il vivait de pain d’orge et de seigle, auxquels on mêlait un peu de froment pendant les bonnes années; il ne mangeait de viande que fort rarement, et c’était ordinairement du porc salé. La famille, du reste, ne souffrait pas de la misère, et il n’élait pas plus pauvre que ses voisins.

11 y a environ cinq ans, il ressentit pour la première fois de la démangeaison au cou, puis aux bras, puis aux jambes. Des boutons se montrèrent sur ces parties, puis disparurent, laissant quelques écailles à leur place, mais rien de cette disposition noire et sèche qu’on observe aujourd’hui; le visage restait sain.

H y a trois ans une tumeur se forma à l’aine droite, et acquit en deux ou trois mois le volume d’un œuf de pigeon; il n’y avait pas de rougeur, pas de douleur vive, mais le malade ressentait dans son membre une lourdeur insolite. Bientôt de nouvelles grosseurs se formèrent dans les deux aines ; elles ne suppurèrent pas, ne rougirent pas la peau, mais apportèrent une certaine gêne dans la marche ; après six ou huit mois de durée, elles finirent par diminuer de volume, mais ne disparurent jamais complètement.

En même temps que ces tumeurs suivaient leur cours, le maiade aperçut sur ses bras et sur ses cuisses d’autres tumeurs de nature tout à fait différente. Celles-ci, au nombre de cinq ou six, avaient déjà le volume d’un haricot, lorsqu’il y fit attention ; elles étaient rouges, assez dures, ne causaient ni gêne ni douleur; leur nombre s’accrut en peu de mois jusqu’à douze ou quinze, dont quatre ou cinq sur le visage.

Pendant environ deux ans ces tumeurs persistèrent ainsi; les unes grossissant jusqu’au volume d’une noix, les autres disparaissant et étant remplacées par de nouvelles. Cependant la santé restait bonne, l’appétit persistait, lorsqu’il y a près de dix -huit mois il survint de l'amaigrissement, du trouble* dans les digestions et bientôt un affaiblissement, tel que le travail devint tout à fait impossible.

Pendant ces quinze ou dix-huit derniers mois, le malade est resté dans sa chaumière, à la charge de la famille, comme il dit, et faisant le travail d’un enfant de dix ans; ne souffrant pas du reste, mangeant un peu sans en être incommodé, mais ayant de temps à autre une diarrhée qui durait cinq ou six jours et augmentait rapidement son élat de faiblesse. A la peau, l’éruption et la disparition des tumeurs continua, leur volume était surtout énorme pendant l’hiver; elles laissaient en guérissant un élat écailleux, mais aucune ne suppura, aucune ne se creva.

Le malade s’était habitué peu à peu à cet état, et attendait sans demander aucun secours. Mais pendant le dernier mois la faiblesse et la maigreur ayant beaucoup augmenté, il se décida à consulter un médecin, lequel, sans

LE PRÈS. fM

prescrire aucun traitement, lui conseilla de venir à Paris se présenter à Pliôpital Saint-Louis.

A son entrée il est dans l’état suivant :

La maigreur est extrême, les yeux sont caves, le regard éteint, les pommettes saillantes et recouvertes d’une peau jaune-serin, unie, fortement appliquée sur les os. Le sujet est faible, fatigué au moindre effort, ne serre J, a main qu’avec une force très médiocre ; il est très inquiet de n’avoir pas pu venir à pied du chemin de fer d’Orléans , car il marche encore d’un pas assez ferme et se tient assez droit.

Il n’éprouve jamais d’oppression, jamais de battement de cœur, n’est pas enrhumé, ne crache pas. Le bruit respiratoire s’entend parfaitement normal dans toute l’étendue des deux poumons; ii n’y a pas eu de diarrhée depuis quelques jours ; le malade se sent assez d’appétit, n’éprouve pas de soif vive, urine naturellement.

Depuis plus de six mois, il n’a pas eu d’érection et n’a pas désiré approcher sa femme ; il était cependant avant sa maladie fort porté au coït.

Son intelligence est saine ; il s’exprime même fort nettement et demande avec insistance combien il faudra de temps pour le guérir ; mais sa voix est rauque, d’un timbre dur et pénible à entendre, .quoiqu’il n’éprouve ni gêne ni douleur, soit en parlant, soit en avalant. L’inspection de l’arrière-gorge ne montre, au reste, aucune lésion appréciable.

Les paupières sont rouges et à peu près complètement dépourvues de cils, Daps toute l’étendue de la tête, les cheveux sont rares, courts, lanugineux ; le front et les tempes sont eomplétement chauves ; des écailles blanches, sèches, dures, couvrent le cuir chevelu et les sourcils.

Sur le visage, les mêmes écailles dures, sèches, adhérentes, sont disposées sans ordre ; elles abondent surtout dans les favoris, qui sont restés assez pien fournis. Sur le front, on voit quatre tubercules rosés, durs, ayant chacun environ Ix à 5 lignes de diamètre et 1 ligne { de saillie.

Sur les bras, la peau est uniformément écailleuse et noirâtre ; les mains, qui offrent un état analogue , mais porté à l’extrême , ont assez l’aspect du dos d’une écrevisse crue. Cet étal s’est développé peu à peu , sans éruption vive. Cette disposition est interrompue de temps en temps par des espaces de peau blancs, non écailleux, se terminant par fusion avec les parties voisines ; et l’on se demande si c’est là de la peau encore saine ou bien une altération particulière. La sensibilité est, du reste, parfaitement conservée sur ces points. Les bras et les avant-bras sont en outre le siège de tubercules de divers volumes, rosés et recouverts d’un épiderme léger et lisse. Le plus gros de tout le corps existe sur l’avant-bras gauche, vers le milieu de sa face palmaire ; il a environ 15 lignes de diamètre et 6 lignes de saillie ; il est très régulièrement demi-sphérique ; il est, comme les autres, rosé, ferme, solide, sans fluctuation. Sur la paroi antérieure de l’aisselle du même côté, se voient

plusieurs autres tubercules, dont un a 10 lignes, et deux autres de 7 à 8 lignes de diamètre.

Sur les cuisses , sur les jambes , sur le dos des pieds, sur la poitrine, sur les épaules, on remarque pareillement : 1° cet état rude, squameux et brunâtre de la peau ; 2° ces espaces arrondis, mal limités , où la peau est d’un blanc de cire, lisse et sans aucune altération de sensibilité ; 3° des tubercules peu saillants, répandus çà et là, ayant le volume de pois, de haricots, etc.

La peau du ventre est très brune, très dure, très écailleuse ; son épiderme semble fendillé, et est hérissé de rugosités comme au dos des mains ; mais jamais il n’y a eu de tubercules sur cette partie, non plus que sur les fesses, sur la plante des pieds , ni sur la paume des mains. On sent dans les deux aines des engorgements volumineux , durs , sans trace de fluctuation , qui existent depuis plusieurs années, dit le malade; il n’y a aucune cicatrice à leur niveau.

Prescription. — Bain , deux portions.

13 septembre. — Le malade a pris trois bains prolongés qui n’ont rien changé à l’état de la peau ; il mange ses deux portions, se lève dès le matin, et est descendu quelques moments dans la cour ; mais , presque toujours, il reste assis dans la ruelle de son lit.

22. — Diarrhée depuis deux jours ; on cesse les bains ; riz gommé pour boisson, crème de riz ; lavement amidonné.

26. — La diarrhée continue ; il y a eu hier huit selles liquides exhalant une odeur extrêmement fétide, putride. Les urines sont rendues naturellement , sont claires, sans odeur. La faiblesse est grande ; le malade ne peut plus quitter son lit. Lavement avec dix gouttes de laudanum.

29. — Hier, dix selles toujours très fétides ; le malade peut à peine répondre; mais il est plein d’espérance, et assure ne pas souffrir.

Mort le 1er octobre, à cinq heures du matin.

Autopsie. — La peau a une coloration un peu moins foncée que pendant la vie ; les tumeurs sont un peu affaissées, moins saillantes; elles ont complètement perdu leur couleur rosée, et offrent la teinte cadavérique ordinaire. Plusieurs tubercules incisés offrent tous la même disposition suivante : la limitation est fort brusque, fort nette ; mais la tumeur adhère à la peau ambiante, et il est impossible de l’en séparer. Sa couleur est grisâtre, uniforme, sans aucune vascularisation ; sa texture est résistante, comme lardacée, sans aucune disposition fibreuse ; elle ne donne aucun liquide, soit qu’on la presse, soit qu’on la racle avec le tranchant du bistouri ; elle ne se laisse déchirer que très difficilement ; elle est recouverte d’une couche d’épiderme impossible à enlever. On ne reconnaît en aucun point les autres parties constituantes de la peau. Dans tous les points où il n’y a pas de tubercule, le derme n’a éprouvé aucune altération ; le tissu sous-cutané est aussi intact et à peu près complètement dépourvu de graisse.

La mâchoire étant sciée, la bouche, le pharynx, le voile du palais, sont

examinés avec soin; le larynx est détaché et ouvert ; les poumons sont enlevés et incisés en plusieurs points : toutes ces parties sont saines et n’offrent rien à noter. Le cœur est petit, mou, flasque ; il contient, ainsi que l’aorte, des caillots abondants , fort adhérents , grisâtres, analogues à de la gelée de pomme.

Le foie est foncé en couleur, plutôt petit que gros, résistant, et difficile à déchirer. Incisé, il laisse écouler une quantité de sang fort épais et noir. La coupe est uniformément brune , sans mélange de jaune ; la vésicule est gorgée de bile ; la rate est saine. Les reins n’ont de notable qu’une rougeur assez marquée. L’estomac est rétracté, sa cavité est rétrécie ; la muqueuse forme des plis nombreux, couturés, régnant en divers sens. L’intestin grêle est mince, son calibre est fort étroit, mais la muqueuse est saine. La muqueuse du côlon est en tous les points épaissie, îomenteuse, d’un rouge assez foncé ; mais, çà et là , on voit des plaques plus saillantes, d’un rouge plus fort et comme lie-de-vin. Le rectum, à sa partie supérieure, est uniformément rouge violacé, et la muqueuse est très épaisse. En outre, il existe à cette partie un grand nombre d’ulcérations nettement arrondies, ayant de 1 à ù lignes de diamètre, à bords découpés à pic, comme avec un emporte-pièce; les bords sont adhérents, durs, tandis que le reste de la muqueuse est flasque. Les plus larges de ces ulcérations ont environ trois quarts de ligne de profondeur ; toutes se posent sur un fond dur, résistant, d’un jaune soufré, qui ne disparaît que difficilement par le grattage, et qu’un filet d’eau même assez fort ne peut enlever. La partie inférieure du rectum redevientsaine.

L’encéphale n’offre rien à noter.

La peau des deux aines étant incisée, on tombe sur des ganglions engorgés, disposés en chapelet, non adhérents entre eux, enveloppés d’une coque fibreuse, dont on les sépare facilement. Incisés alors , ils se présentent avec une consistance dure, partout la même, de couleur grisâtre, et sillonnés de stries fibreuses, sans arrangement particulier; dans l’aine gauche, un de ces ganglions a environ un pouce de diamètre, et plusieurs autres ont de 6 à 10 lignes.

Les deux bras sont détachés, et l’on pousse dans les artères brachiales une injection d’essence de térébenthine mêlée d’un peu de suif fondu, et colorée à l’aide du vermillon. La dissection des parties injectées est faite le lendemain. L’injection n'a pas été suffisamment pénétrante, surtout au bras gauche ; même au bras droit, on ne la trouve dans la peau qu’en de rares arcades assez déliées et d’une étendue assez grande. En aucun point, ces arcades ni aucun filet injecté ne pénètrent dans les tumeurs nombreuses examinées pour les rechercher : en certains endroits, ces filets cessent brusquement, et les arcades sont interrompues au point où commencent ces tubercules. On ne saurait donc rien conclure d’une manière absolue de l’absence de l’injection dans les parties malades.

7511' pathologie et thérapeutique spéciales.

Nous avions, il y a peu de temps, dans nos salles un homme du département de l’Eure , qui avait une lèpre tuberculeuse avec hypertrophie affectant le front, le nez et les doigts. Nous joignons à ces faits trois exemples de lèpre que nous avons aussi observés, et nous plaçons immédiatement celle d’une lèpre anesthésique du département de l’Indre.

Lèpre tuberculeuse anesthésique. — Paparati , vingt-huit ans, négociant, constitution bonne, tempérament biloso-nerveux , né à Metelin (Lesbos) ; il séjourne chaque année six semaines à peu près dans son pays ; le reste de l’année, il le passe à Constantinople, où le retiennent ses affaires. Son père et sa sœur jouissent d’une excellente santé ; sa mère est morte à la suite d’une couche ; aucun d’eux n’a été touché par son affection, pas plus que ses aïeux et ses parents éloignés. Le lieu de sa naissance est distant de douze lieues de quatre villages entièrement et exclusivement remplis de lépreux; jamais il n’a eu de communication avec eux. Les premières taches qu’il a offertes à la peau se sont développées, il y a six ans et demi, à la partie postérieure de l’avant-bras droit , à la partie postérieure et interne du poignet gauche, et plus tard à la face. Ces taches se sont montrées sans influence de causes à lui appréciables. Toutefois, dans son pays et à Constantinople, les personnes de sa profession font abus de substances alimentaires très stimulantes et alcooliques. Les taches qui parurent les premières prirent un accroissement lent, et leur développement s’accompagna de l’éruption de nouvelles taches, mais moins grandes; il avait même déjà quelques tubercules, mais fort peu prononcés, quand, il y a deux ans et demi, il fut atteint d’une blennorrhagie qui fut traitée par des bains et des potions dont il ne connaît pas la nature ; il ajoute qu’un autre médecin lui prescrivit, un peu plus tard, contre cet écoulement , qui n avait pas complètement disparu , de l’acide arsénieux , dont il ne peut préciser la dose ; il en a pris pendant treize jours dans du lait. Pendant ce traitement, les taches, qui primitivement se développaient avec assez de lenteur, prirent une marche plus rapide ; les légers tubercules déjà existants s’accrurent et se multiplièrent ; tout resta alors dans l’état stationnaire. Mais, deux mois plus tard, il Ht, comme traitement delà lèpre, usage d’une préparation mercurielle qu’il ne peut définir, qui fut continuée pendant vingt-cinq jours, et suivie d’un accroissement des tubercules et des taches. On cessa alors cette médication, qu’on lui conseilla de reprendre plus tard, et les accidents restèrent stationnaires, il demeura alors quatre mois sans traitement, prit de nouveau le mercure , sur l’indication d’un médecin italien, pendant quinze jours : nouveaux accidents, nouvelle suspension. Il fit alors usage de l’iodure de potassium pendant cinquante jours, il ne sait à quelle dose. Ce traitement avait été précédé de quatre purgations et de quatre saignées dans l’espace d’un mois. L’iodure de potassium fut porté à

des doses de plus en plus élevées ; on y joignit l’usagé de pilules mercurielles. La maladie ne lit qu’augmenter, les forces s’amoindrirent. Le traitement fut suspendu, et repris après trente jours de repos ; il amena de nouveaux accidents, qui déterminèrent son médecin à l’envoyer à Paris.

Jamais ce malade , depuis sa blennorrhagie, n’a éprouvé d’accidents du côté de la gorge ni de douleurs ostéocopes.

Etat actuel. — A la face se voient des tubercules disséminés, de différentes grosseurs, offrant une coloration fauve et une sensibilité presque nulle dans quelques-uns, complètement nulle dans d’autres. Les plus volumineux siègent au-dessus des sourcils, à la joue droite et au menton ; ceux de la joue gauche présentent moins de volume, et la peau y conserve à peu près sa coloration normale ; quelques tubercules même, dans ce point, sont tout à fait souscutanés , et ne peuvent être perçus qu’au toucher. Les bras sont le siège de taches fauves, disséminées, insensibles ; lorsqu’on les attaque avec une épingle, le malade n’éprouve aucune douleur ; il ressent seulement la pression qui se transmet aux parties sous-jacentes à la peau. Sur la face postérieure du bras droit se voient des cicatrices, traces d’ulcérations qui ont été la suite d’applications de pommades douées d’une grande énergie, mais dont l’action n’a pas été ressentie par le sujet. L’affection , de ce côté, se termine au-dessous de l’articulation radio carpienne , en obliquant vers le petit doigt, qui aussi est atteint. A l’avant-bras gauche, les taches sont plus rares, disséminées, et dans leurs intervalles la sensibilité se conserve à l’état normal. A la partie postérieure, inférieure, interne de l’avant-bras gauche, existe une tache large, fortement colorée, qui se lie à un épaississement de la peau ; dans ce point, elle est d’une insensibilité absolue. Les cuisses et les jambes sont parsemées de taches analogues, insensibles ou moins sensibles qu’à l’état normal ; la peau , au-dessous d’un certain nombre, est indurée et tuberculeuse. Des tubercules profonds , sous-cutanés , forment comme des chapelets ; à la partie postérieure des jambes, ils ont un volume assez considérable; la peau qui les recouvre n’a point subi d’altération de couleur ; ils sont doués d’une exquise sensibilité. La pression exercée sur la partie inférieure des jambes du malade y détermine de la douleur. Les pieds et les mains se gonflent spontanément, et le gonflement disparaît de même; du reste, l’état général est satisfaisant, l’appétit est bon, les fonctions s’exécutent bien.

Lèpre tuberculeuse. — Gautier, quarante-neuf ans , manouvrier (département de l’Indre). Son père n’a jamais eu d’affection cutanée, est mort à quarante-neuf ans ; sa mère est morte à vingt-quatre ans, d’un purpura ; un frère du même lit que lui est faible, mais a la peau saine ; un autre frère et une' sœur d’un second lit sont faibles aussi, mais sains du côté de l’organe cutané; cinq enfants dont il est le père, et sa femme, jouissent d’une santé parfaite.

Pendant toute sa vie, il a fait un usage à peu près exclusif de l’alimentation végétale et des boissons aqueuses.

Atteint de variole à l’âge de quatorze ans , il était soumis déjà depuis sa plus tendre enfance à des démangeaisons perpétuelles, qui s’exaspéraient lorsqu’il se livrait à quelque exercice violent , ou sous l’influence des variations atmosphériques. Ces démangeaisons et leurs exacerbations offraient leur maximum d’intensité pendant l’été, à l’époque des fortes chaleurs, et alors elles étaient portées si loin, qu’elles forçaient le malade à exercer des frictions sur les diverses parties du corps, mais principalement sur sa poitrine ; toutefois, à cette époque, elles n’existaient ni à la tête, ni à la face, ni aux extrémités; elles s’amoindrirent même sur les autres parties pendant l’accroissement du sujet, sans pourtant disparaître complètement, en sorte qu’elles se perpétuèrent, quoique avec une moindre intensité, jusqu’à l’époque à laquelle commença à se dessiner d’une manière nette et tranchée l’affection qu’ii porte aujourd’hui. En mars I8/il, apparurent au front, au-dessus de la région sus- orbitaire, de petits tubercules plombés, de la grosseur d’une forte lentille, dont le nombre est évalué à vingt ou vingt-cinq par le malade. Le développement de ces tubercules, en tout analogues à ceux qu’il porte aujourd’hui sur sa poitrine, fut suivi de l’apparition au front de la démangeaison qui jusque-là avait respecté celte partie. Cette première poussée resta d’abord stationnaire sous le rapport du nombre et du volume. En juin 18/12, une nouvelle poussée donna naissance à une série nouvelle de tubercules de même dimension et de même coloration, disséminés dans les intervalles qui séparaient les premiers; ceux-ci prirent alors un développement plus considérable. Par trois ou quatre nouvelles éruptions successives , ils envahirent le front et les sourcils ; dans ce dernier point, ils prirent un développement rapide et devinrent promptement confluents. 11 y a quinze mois environ, la maladie, toujours successivement envahissante , attaqua les autres parties de la face, d’abord les joues et les oreilles, puis le nez et le menton. Le malade fit alors une tentative pour s’en débarrasser, et s’appliqua pendant une demi-heure un masque de chaux éteinte : sous l’influence de ce moyen, dit-il, il vit complètement disparaître sa maladie : les tubercules se détachèrent en eschares brunâtres, et il eut, pendant quelques jours, l’espoir d’une guérison parfaite ; mais le soulagement fut passager, car, trois jours après, nouvelle poussée générale de tubercules là où ils avaient été détruits, avec marche plus rapide cette fois dans leur développement; enfin, la tuberculisation se propagea bientôt plus loin, gagna le cou, puis la poitrine, le dos, les épaules , les bras; aujourd’hui, elle atteint le ventre et ne paraît pas devoir s’arrêter là.

État actuel. — L’appétit est bon, les [ fonctions digestives s’accomplissent régulièrement ; la peau offre une teinte légèrement jaunâtre. Le malade dit que, sans souffrir beaucoup, il a pourtant subi un amaigrissement notable. La musculation est effectivement peu développée ; les tissus présentent une mollesse assez prononcée ; toutes les parties du corps, sauf les pieds, les mains et le cuir chevelu, sont le siège d’une démangeaison qui est plus prononcée la où existent les tubercules. La poitrine , le dos, les épaules et les

LÈPHES.

bras représentent l'affection à son premier état de développement. C’est un semis de tubercules très rapprochés et quasi confluents sur la poitrine , plus rares et disséminés sur le dos et les autres parties. Chaque tubercule offre une teinte grise comme ardoisée ou plombée, élastique et comme résistant sous la pression du doigt ; il égale en volume un petit pois. Là où la maladie paraît se limiter, les tubercules sont plus rares et offrent moins de volume. A la face, la maladie a grandi, et, bien qu’on y retrouve la lésion élémentaire tout à fait caractérisée, les tubercules, en général, y ont un volume beaucoup plus considérable que sur les autres parties : on en voit au menton, au front, qui ont déjri dépassé le volume du plus gros pois ; à mesure qu’ils s’accroissent, ils semblent se détacher plus nettement de la peau qui leur sert de base. Très durs au menton, bien qu'offrant une certaine élasticité, ils sont, au contraire , assez dépressibles au front, et donnent à la pression la sensation d’un tissu fongueux à mesure qu’ils croissent en volume. Jusqu’à la teinte que nous venons d’indiquer, le teinte grise primitive qu’ils offraient d’abord se transforme en une coloration rouge plus ou moins vive. Le nez, l’extrémité droite de la lèvre supérieure , sont le siège de deux tubercules énormes, qui paraissent dus à la fusion d’un certain nombre, et dont la surface , lisse et polie, mais un peu brunâtre , est sillonnée de rameaux vasculaires, veineux, multiples. C'est surtout aux sourcils que la maladie présente son plus complet développement : ils sont le siège de deux demi-arcs tuberculeux faisant saillie d’un centimètre et demi environ et se réunissant vers la racine du nez; ils sont formés par la juxtaposition de gros tubercules devenus confluents à leur base, de manière à ne former plus qu’une tumeur aplatie de haut en bas, et couchée en travers sur les sourcils. Cette tumeur est parcourue verticalement et transversalement par des sillons profonds qui donnent à sa surface im aspect mamelonné, et qui indiquent la limite primitive des tubercules actuellement réunis entre eux; les mamelons, gros, rouge foncé, bruns, et même quelquefois presque noirs, sont festonnés au-dessous de l’épiderme aminci qui les revêt par une arborisation veineuse très riche. Cette masse offre une dureté caractéristique et comme squirrheuse.

La sensibilité paraît exagérée dans une partie des tubercules, pris surtout parmi les plus volumineux; pourtant il en est qui semblent frappés d’anesthésie quasi complète là où régnent les tubercules à leur étal primitif; la sensibilité est à peu près normale, et même en certains endroits diminuée.

Le malade, pendant le bref séjour qu’il a fait à l’hôpital, a été soumis à l’usage de l’iodure de potassium ; mais l’efficacité du traitement n’a pu être convenablement appréciée. 11 sort sur sa demande, le 3 juin 18Ù5.

Lèpre anesthésique occupant la face , le cou , les aines , le ventre et le dos .

— Le nommé Jean Lallemand, soixante-quatre ans, cultivateur. Entré le 2 janvier 185ù, à l’hôpital Saint-Louis, n° 22 salle Saint-Louis. Le malade qui fait le sujet de cette observation est d’un tempérament sanguin lymphatique,

court, gros et trapu. L’aspect général que présente ce sujet frappe tout d’abord, de manière à ne point permettre de confondre la maladie qu’il porte avec aucune autre : aussi vais-je essayer d’en esquisser d’une manière générale la physionomie, avant d’entrer dans les détails des régions pathologiques qui se trouvent sur lui. — Il faut vous représenter un homme à face plissée, plus large que longue, empreinte d’un air d’hébétude et de stupidité qui est aussi le résultat de la dégradation de l’intelligence que l’on observe chez tous les sujets atteints de lèpre ; sur laquelle se voient au front, aux paupières, aux joues, aux lèvres et au menton une série de masses tuberculeuses, dont . le diamètre longitudinal varie de 2 à lx quatre centimètres et qui sont rangées suivant la direction des plis de la peau. Insensibles au plus haut degré, ces tubercules sont, récents, les uns d’un diamètre plus petit, lisses, ayant une couleur rouge fauve, et siègent au cou et au-devant du sternum ; d’autres plus gros, plus âgés, déprimés à leur centre, donnent au loucher la sensation de lipomes encore petits, sont livides, et en certains points, au front, à la joue gauche, ils sont ulcérés et laissent écouler un liquide jaune sale et poisseux, auquel succèdent des croûtes noirâtres fortement adhérentes. Cet ensemble de tubercules soit isolés, soit agglomérés, donne à la peau de ce malade . l’aspect du plastron tuberculeux de quelques pachydermes, et à sa face la ..ressemblance la plus parfaite et l’expression de l’ignama tuberculata de Lau- , renti. — Entre ces masses tuberculeuses la peau est ridée, épaissie, blafarde. Puis, si l’on vient à découvrir successivement le malade, on rencontre une série moniliforme. L’étiologie paraît assez difficile à établir : il ne semble pas avoir contracté cette maladie, car peu nomade, il ne s’est jamais éloigné de son département, jamais il n’a eu de maladies vénériennes et s’est toujours jbien porté; c’est seulement à la suite d’un érésypèle dont il fut atteint, il y a quatre ans, que cette maladie s’est déclarée : ainsi donc développement de cette maladie sans contagion, spontanément; sous le rapport de l’hérédité, nous ne trouvons chez aucun de ses parents qui l’ont précédé dans l’échelle généalogique ni lèpre, ni affection vénérienne chez son père et sa mère, etc. Un fait fort remarquable vient confirmer les idées de non-contagion émises par les auteurs modernes et principalement par Fernel et par Forest : ce malade a tout le temps cohabité avec sa femme sans que celle-ci ait été atteinte en aucune manière de cette affection.

Lèpre tuberculeuse» — Dréard, soixante-huit ans, cultivateur (Yonne). Entré, le 23 janvier 185Z|, à l’hôpital Saint-Louis, n° 23 salle Saint-Louis, mort le 11 mars 185Z|. Ce malade, d’un tempérament sanguin lymphatique, grand, maigre, n’ayant eu aucune maladie antérieure, a été atteint de l’affec- . lion qu’il porte, il y a seulement quatre ans. Voici les seuls antécédents qu’il a été possible de recueillir : l’étiologie et le point de départ de la maladie sont assez obscurs; ainsi le malade dit n’avoir eu aucune maladie vénérienne et n’en avoir pas vu de trace dans sa famille; l’interrogation du malade, du

LEPRES.

reste, n’en démontre point. Sous le rapport de l’hérédité, point de maladies analogues sur les parentsqui l’ont précédé. L’habitation du malade ne paraissait ni malsaine, ni sale; sa nourriture était bonne. Enfin, sous le rapport de la contagion, rien d'analogue, ni sur ses parents ou ses sœurs avec lesquels le malade se trouvait en contacl ; rien non plus de semblable dans la localité ; il n’a jamais quitté son pays. Cette maladie est survenue, il y a quatre ans, à la suite d’une rougeur érythémateuse générale, qui a envahi le corps de la partie supérieure vers la partie inférieure, et à la suite de laquelle se sont développées sur quelques points du corps des saillies rouges, qui bientôt ont un peu pâli, puis se sont agglomérées et ont fait prendre à la peau l’aspect chagriné et tuberculeux que nous lui voyons aujourd’hui. Ces tubercules sont plus nombreux à la face antérieure du tronc et à la face interne des membres. Leur volume varie depuis la grosseur d’un pois jusqu’à celui d’une noisette. Les plus petits sont moins colorés que la peau qui les entoure et qui est brune; les plus gros sont rougeâtres ou bleuâtres ; ils ont une base large, sont généralement assez rapprochés les uns des autres et, ainsi agglomérés, ils donnent à la peau un aspect mamelonné qui la fait ressemblera une peau de chagrin dont les granulations seraient volumineuses et inégales. De ces tubercules, il en est, et ce sont les plus volumineux, qui sont profondément ulcérés ; l’ulcération est profonde, la peau est décollée sur les bords dans l’espace d’un millimètre, livide et frangée sur les bords; le fond en est gris etrugueux, il semble voir un petit cratère, et si l’on prend l’empreinte de la cavité ulcérée, elle forme un cône à base plus large, correspondant au fond de l’ulcération à sommet tronqué plus étroit. Les croûtes qui se forment en quelques points sont d’un gris noirâtre. Ces ulcérations, peu nombreuses, se rencontrent çà et là sur toutes les parties du corps. Une vaste plaque ulcéreuse et sanguine, formée par la réunion de plusieurs tubercules ulcérés, occupe les deux tiers externes de la cuisse droite et a son plus grand diamètre suivant l’axe du membre; ces ulcérations ont l’aspect qu’offrent ces excoriations que l’on voit sur la peau des chevaux que le harnais a déchirée. On dirait qu’un emporte-pièce y a taillé d’une manière irrégulière une série de trous qui, s’étant réunis, forment un bord irrégulièrement découpé. Enfin, au centre, se trouvent par-ci, par-là des points qui ne sont pas encore ulcérés et qui forment des îlots violacés ; le fond de cette vaste ulcération est rougeâtre et donne une sanie roussâtre d’une odeur infecte: tel est l’aspect que présente le malade. Depuis qu’il est atteint de cette maladie, il a maigri d’une manière notable ; de temps en temps, il a un peu de diarrhée qui cesse facilement, mais cependant se montre plus rebelle depuis quelque temps. Jl sent ses forces s’affaiblir, les cheveux tombent également depuis quelque temps; du reste point d’autres symptômes généraux. Gomme symptômes locaux, pointde douleurs, point de démangeaisons, les sueurs sont moins abondantes, c’està-dire que la peau est généralement sèche et moins sensible. En effet, les tubercules sont pour la plupart insensibles, ce qui n’a duré que quelques

jours, car à peine le malade a-t-il été en traitement que la sensibilité est devenue moins obtuse. Depuis le LO janvier jusqu’au 7 février, affaiblissement notable des tubercules, rétrécissement des ulcérations, tendance générale à la cicatrisation. Depuis le 7 février, le malade a senti ses forces diminuer de plus en plus ; il fut pris d’une diarrhée fétide et éprouva des borborygmes, des coliques sourdes, jamais aiguës; le pouls est devenu faible, petit, lent; la langue pâle d’abord, puis sèche ; le ventre mou, indolent ; la peau a pris généralement une température peu élevée, puis elle devint sèche, la face jaune bistre ; les yeux s’excavèrent, etc. Le malade tomba dans le marasme le plus complet. Durant tout ce temps, il fut soumis à la médication antidiarrhéique complète, opiacés, astringents, lavements au carbonate de plomb, carbonate de soude à 1 déeigramme, acétate de plomb c. deux décigrammes. llien ne peut l’arrêter pendant les huit derniers jours. 11 se manifesta un subdelirium qui ne le quitta plus jusqu’à son dernier moment. Pendant que ces phénomènes se passaient du côté du tube digestif, il s’en passait d’analogues du côté de la peau. Les tubercules non ulcérés semblaient s’être affaissés, les bords de ceux qui étaient ulcérés semblaient s’être affaissés, de telle sorte que les ulcérations paraissaient moins profondes, on aurait dit qu’elles s’étalaient. Elles devinrent blafardes comme le sont les ulcères chez les sujets alteintsdediarrhée chronique; puis se recouvrirent de croûtes noires, sanguines, peu adhérentes, légères, comme l’est la croûte noire qui se forme sur la surface desséchée de certaines tourbes noires; en frappant dessus, elles donnent la même sensation que fait éprouver un corps léger, spongieux et desséché ; enfin une eschare gangréneuse se formait sur le grand trochanter droit, mais elle était superficielle et peu profonde. Face : tubercules peu nombreux et non ulcérés. Autopsie: la peau est moins colorée que pendant la vie ; elle semble amincie et plissée longitudinalement comme si on l’avait tirée et allongée par ses deux extrémités. L’enveloppe cutanée, le tissu adipeux sous-cutané a disparu presque complètement. Les tubercules sont un peu affaissés, légèrement décolorés ; la peau dans les intervalles est brunâtre. Les tubercules sont arrondis, leur diamètre varie, en procédant du plus petit au plus gros de 5 à 15 millimètres, leur épaisseur au centre est de 3 à 10. Le tissu cellulaire sous-cutané est parfaitement sain. Le tissu musculaire est plus dense qu’à l’ordinaire, plus fortement coloré en violet. Si l’on vient à fendre les tubercules, ils crient sous le scalpel, comme se fend Je tissu fibroplastique ; fendus, on voit que la lésion occupe exclusivement l’épaisseur de la peau, elle présente l’aspect suivant : hypertrophie générale du tissu fibreux de la peau aux points où se trouvent les tubercules ; intégrité parfaite de ce tissu dans leurs intervalles. — Division des tubercules en trois couches colorées différemment en ces trois points : 1° couche profonde ayant 1 millimètre d’épaisseur avec sa coloration normale; 2’ noyau central gris ardoisé éclairé, d’aspect lardacé, ayant 3 millimètres; 3° couche superficielle de 1 millimètre, vascularisée, rouge et recouverte par une couche d’épiderme

fortement adhérente. Les tubercules ulcérés £i ramollis présentent le même aspect ; mais la substance centrale ardoisée a envahi la couche vasculaire superficielle, et la vascularisation de son côté a fait des progrès vers la substance centrale qui, coupée, présente un aspect sablé mélangé de rouge et de gris. La coupe de la portion ulcérée représente un cône à base tournée vers la partie profonde de la peau, à sommet tronqué plus étroit, racorni vers la face superficielle de la peau. Tel est l’aspect que présentent ces différents tubercules non ulcérés; puis à leur période d’ulcération, du côté des autres organes, voici ce que l’on observe : muqueuse des neuf dixièmes supérieurs du tube digestif dans un état parfait d’intégrité. Seulement, dans les deux derniers tiers du côlon on trouve des ulcérations tantôt arrondies, tantôt serpigineuses, n’occupant que la muqueuse; en tout semblables à celles de la peau et d’autant plus nombreuses qu’on s’avance vers le rectum, recouvertes d’une exsudation membraniforme analogue à celle qui recouvre les ulcérations cutanées ; ce n’est qu’au niveau de l’S iliaque que la muqueuse se trouve tellement vascularisée dans la portion supérieure, c’est à peine si un cercle rougeâtre les entoure, leur fond est rose. — Du côté des poumons, rien ; du côté du cœur, rien ; du côté du foie, cet organe a son volume normal, mais il est très dense, la substance rouge prédomine, sa surface est rugueuse, irrégulière et comme chagrinée par la substance jaune qui est devenue plus dense, la vésicule est remplie de bile et un peu distendue; du côté des autres organes, rien de remarquable.

Observation de lèpre tuberculeuse dans sa période la plus

avancée .

Lèpre tuberculeuse. — Buchy (Antoine), entré le 19 avril 185Zt, salle Saint-Louis, n° 60, âgé de vingt-huit ans, ancien marin, né dans l’ile de la Réunion (Inde), est atteint depuis huit ans d’une lèpre tuberculeuse anesthésique. — L’affection occupe la face et les membres supérieurs. La base du front, les arcades sourcilières et le menton sont couverts de tubercules blanc-jaunâtre, lisses, durs, irréguliers, confluents par leur base, séparés entre eux par des sillons sinueux et profonds qui donnent à la peau de ces parties un aspect mamelonné. Sur les oreilles, les joues et au voisinage des commissures des lèvres, tubercules agglomérés et ouverts ne formant plus qu’un ulcère ou plutôt une réunion de petits ulcères à circonférence arrêtée; mais on trouve disséminées au pourtour de ces plaies un grand nombre de petites éminences sous-épidermiques, isolées et différemment circonscrites, qui rappellent la forme morbide de l’affection. Le bord libre des paupières est dépourvu de cils et couvert de tubercules. — Les lèvres épaisses, tuberculeuses; la bouche déformée continuellement ouverte; la langue envahie par les tubercules est dure, marronnée et d’une couleur violette très foncée. Le nez, couvert d’éminences tuberculeuses, porte à sa face supérieure un ulcère

large, profond et sanieux, dont l’étendue est à peu près de deux à trois centimètres carrés. Toutes les parties envahies par la maladie sont dépourvues de poils, sillonnées par de nombreux capillaires sanguins et privées de sensibilité. — Aux membres supérieurs, tubercules semblables à ceux de la face, isolés ou réunis en petit nombre sur les bras, agglomérés en grand nombre à la partie postérieure de l’articulation du coude, disséminés sur les avantbras mais plus nombreux que sur les bras, très confluents à la face dorsale des phalanges, lesquelles sont déformées, volumineuses au niveau des articulations et profondément endommagées par la maladie. Un grand nombre de ces tubercules, recouverts par un épiderme aminci, plus ou moins ulcéré, laissent couler une sanie purulente qui nécessite plusieurs pansements par jour. — L’ensemble du malade est affreux. Qu’on se figure un homme aveugle, d’une maigreur extrême, la peau livide, terreuse et lâchement appliquée sur les muscles atrophiés, les orbites profondes, les yeux d’un blanc mat, peu mobiles et imparfaitement recouverts par les paupières; la face longue, maigre, couverte d’un masque dégoûtant de tubercules, d’ulcères et de concrétions purulentes; la bouche continuellement béante ; la voix rauque, sourde et profonde ; la tête peu mobile sur un cou très long ; les bras décharnés recouverts d’ulcérations; les mains déformées; les doigts couverts de plaies suppurantes; enfin une odeur fétide qui s’exhale de toute sa personne, et l’on comprendra que cet homme, sorte de spectre hideux, soit un objet d’horreur pour tous ceux qui l’approchent. — Voici les détails que nous avons pu rassembler sur les antécédents du malade. Élevé à Calcutta et à Pondichéry (Indoustan), il entra dans la marine à l’âge de dix-neuf ans; d’une constitution robuste, il supporta sans peine les fatigues des longs voyages maritimes. Dans sa jeunesse, pas de scrofules, pas de maladies graves. Son père et sa mère vivent encore et jouissent d’une bonne santé ; ses frères et sa sœur n’ont jamais été malades : personne dans sa famille n’est atteint de maladie de la peau; son père a eu la gale il y a quinze ans, à bord d’un navire où l’équipage tout entier était atteint de cette affection. Son hygiène a toujours été bonne, il n’a jamais éprouvé de chagrins ni de privations. Comme tous les marins, il a été exposé aux intempéries des saisons et à des variations de température assez notables. — A vingt-un ans il quitta l’Inde en parfaite santé, revint en France, séjourna quelques mois à Marseille et vint ensuite habiter Saintes (Charente -Inférieure) où il contracta la vérole en 18A7, maladie qui ne fut pas traitée. — Le malade se portait bien quand, un jour d’hiver, ayant été fortement impressionné par le froid, il s’exposa devant un grand feu et ressentit aussitôt une vive démangeaison à la figure et immédiatement apparut une éruption considérable de tubercules, gros comme des lentilles, durs, mamelonnés, sans coloration autre que celle de la peau, disséminés sur la face, principalement au front, au menton, sur les sourcils et les pommettes des joues. La démangeaison disparut d’elle-même et les tubercules conservèrent leur aspect primitif pendant près d’une année. Traitement

ferrugineux, bains de Barèges, incision des tubercules, pas d’amélioraiion. — Le malade vint à Paris dans le service de M. Gazenave, qui le traita par la strychnine et l’huile de foie de morue ; mais, loin de se modifier sous l’influence de cette médication, l’affection continua sa marche : au bout de six mois, nouvelle poussée de tubercules, les premiers s’ulcèrent et l’état du malade devient des plus alarmants. Après un séjour de plus d’un an, il quitta l’hôpital pour y rentrer bientôt se livrer aux soins de M. Gibert. Cette fois on le soumit aux antiscorbutiques et aux mercuriaux ; amélioration apparente pendant quelque temps, mais bientôt récidive de la maladie avec plus d’intensité que jamais ; les ulcérations se multiplient, la tuberculisation envahit les membres supérieurs qui jusque-là étaient restés sains. La cornée se couvre de taches blanches opaques et le malade est réduit à une cécité complète dans l’espace de quelques mois. Il quitta Je service et resta en province sans faire aucun traitement. — Aujourd’hui il se présente dans le service de M. Devergie dans l’état où nous l’avons décrit il y a un instant. Nous ajouterons seulement qu’en outre de la période fort avancée de la maladie, les forces sont épuisées, les ganglions sous-maxillaires engorgés, et qu’il existe des troubles très grands du côté de la digestion : une diarrhée abondante qui dure depuis plus d’un an. L’appétit est cependant assez bien conservé. — Traitements. Le malade a d’abord été soumis au traitement suivant : tisane sudorifique, six pilules de Vallet, pansement avec du cérat simple, une portion. Ce régime, continué jusqu’au premier mai, n’a produit aucun effet; la suppuration était toujours abondante et les ulcères se multipliaient. A cette époque M. Devergie a fait remplacer le cérat simple par un cérat au sulfate de fer (0,50 pour 30 gr.) ; et voici dans quel état nous retrouvons le malade le premier juin, c’est-à-dire un mois après l’emploi du cérat au sulfate de fer : — La faiblesse est toujours très grande, pas d’appétit; la voix excessivement faible, une toux quinteuse, des crachats blancs, visqueux, d’une expectoration difficile; la diarrhée dure toujours. Mais d’un autre côté l’afl’ection cutanée s’est beaucoup modifiée : sur le front il ne reste plus de traces de tubercules; les sourcils sont beaucoup moins volumineux, on n’y trouve plus ces nombreuses ulcérations que nous y avons décrites; la surface des joues commence à se débarrasser, les ulcères que l’on y remarque encore sont réunis les uns aux autres et disposés de manière à représenter un polygone très irrégulier dont la surface est occupée par des masses blanches, lisses, inégales, sousépidermiques, qui semblent formées par la réunion d’un certain nombre de tubercules à leur première période. La guérison semble marcher du centre à la périphérie. Sur les autres parties de la face, les ulcérations ont presque toutes disparu et le petit nombre que l’on y retrouve encore ne sécrète plus une sanie aussi abondante. L’ulcère de la face dorsale du nez est moins profond et présente quelques bourgeons charnus qui font espérer la cicatrisation prochaine. Sur les bras on ne retrouve plus que de larges taches brunâtres, irrégulières, qui sont les derniers vestiges des ulcérations que nous avions

signalées. Les phalanges sont presque entièrement guéries et les articulations des doigts beaucoup moins volumineuses. Enfin l’état de la peau s’est beaucoup amélioré et nous sommes frappés chaque jour des progrès rapides de la cicatrisation. Plus tard ce malade fut pris d’une diarrhée que rien ne put arrêter, et il succomba après huit à dix mois de séjour à l’hôpital. Ce fut luj qui nous fit connaître les publications faites par M. Boileau dans le Journal des Colonies. La mort survint avant que nous ayons pu nous procurer le remède expérimenté parce médecin.

Que dire maintenant du traitement ? On sait que toutes les ressources de l’art sont impuissantes à guérir cette affection, même lorsqu’elle a pris naissance en France: énumérer par conséquent les moyens qui ont été employés, c’est tracer la série des médications les plus énergiques et les plus actives que l’on préconise ordinairement contre les maladies de la peau, et cela fort inutilement, puisqu’elles sont connues de tout le monde. Soutenir le malade, combattre les symptômes que l’on peut atteindre, sans nuire à la santé, telle doit être la première idée du médecin. 11 est difficile de rester spectateur oisif d’une maladie aussi grave et aussi pénible : aussi faut-il tenter l’effet de quelques agents puissants en raison de l’intensité de la lèpre et du tempérament et de la constitution de l’individu ; mais ce qu’il y a lieu de faire surtout dans l’intérêt du malade, c’est de prescrire une hygiène bien entendue et un régime alimentaire aussi fortifiant que possible.

Telle était la manière dont nous nous exprimions dans la première édition de cet ouvrage. Depuis cette époque, le hasard nous a mis à même de donner nos soins assidus à plusieurs lépreux, et de vérifier jusqu’à quel point telle ou telle médication peut être plus utilement employée. Et d’abord il est constant que les médications mixtes ou composées sont plus efficaces que les médications simples. Ainsi l’administration simultanée de l’huile de foie de morue, des amers et d’un sirop dans lequel entrent les préparations de fer, l’iodure de potassium, le bichlorure de mercure et la solution de Fowler, en petites doses, m’a amené à des résultats fort remarquables et a singulièrement amélioré la position des lépreux, en arrêtant les progrès de la lèpre. Chose remarquable et dont il faut que le praticien se pénètre, c’est que les lépreux ne supportent que des doses très peu élevées des médicaments, qu’ils sont surexci-

tés par les doses ordinaires d’iodure de potassium, ou de fer, ou d’arsenic, ou de mercure.

En avril 1854, je reçus dans mon service, à l’hôpital Saint-Louis, le malheureux jeune homme dont je viens de retracer l’histoire ; il avait déjà été traité par mes collègues Cazenave etGibert, mais sans succès, pour une lèpre tuberculeuse de l’Inde. Ce jeune homme, qui avait une certaine instruction, m’informa un jour que l’on avait publié dans un numéro du Journal des Colonies les bons résultats obtenus par M. le docteur Boileau, de l’île Maurice, sur lui-même et sur un certain nombre de lépreux , de l’usage de Y hydrocotyle asiatica. Je fis immédiatement, au ministre de la marine, la demande d’une certaine quantité de cette substance sous diverses formes, et je reçus, très peu de temps après, de l’hydrocotyle à l’état de feuilles, d’extrait aqueux et d’extrait alcoolique, le tout préparé à la pharmacie du gouvernement à Pondichéry.

Quelque empressement que Son Excellence ait mis à acquiescer à ma demande, ces préparations arrivèrent trop tard pour les utiliser en faveur du jeune marin qui m’en avait indiqué l’efficacité présumée. Singulièrement amélioré d’abord par la cicatrisation des nombreux ulcères qui recouvraient toute la surface du corps, il succomba à un épuisement et à un amaigrissement général, dernier degré de cette terrible affection.

Mais le hasard mit bientôt à ma disposition trois malades atteints de la lèpre : un à ‘.'hôpital, Grec d’origine; deux en ville. Celui de l’hôpital était atteint d’une lèpre tuberculeuse éléphantiasique, développée à la figure et plus tard aux mains, aux pieds et sur le corps. Même forme, mais plus ancienne et plus avancée sur un des deux lépreux delà ville, et chez lui ulcérations assez nombreuses sur les mains, les pieds, les membres et le corps. Quant au troisième malade, c’était un jeune enfant de onze à douze ans, qui m’a été amené de l’île Bourbon par ses parents pour recevoir mes soins. La lèpre chez lui consiste principalement dans l’existence de taches ou décolorations de la peau, avec perte de sensibilité (lèpre anesthésique), dont quelques-unes étaient entourées d’une auréole brunâtre. Quelques petits tubercules s’observaient çà et là sur le corps et à la figure.

766 pathologie et thérapeutique spéciales.

Or, il résulte des faits consignés dans le Journal des Colonies par M. Boileau, et dans un Mémoire publié en 1853 par M. Lépine, pharmacien de première classe de la marine, sur l’hydrocotyle asiatica, que cette plante a été employée pour la première fois par M. le docteur Boileau, del’île Maurice, sur lui-même, qui était atteint de la lèpre, et essayé plus tard aussi par lui sur une soixantaine de lé* preux. Depuis, plusieurs médecins à Pondichéry, à Port-Louis, à Madras, ont expérimenté les effets de cette plante. Les résultats obtenus n’ont pas toujours été les mêmes quant au degré d’efficacité de Phydrocotyle asiatica ; et je remarque que plusieurs d’entre eux l’ont administré en même temps que d’a utres agents aussi très actifs.

Je ne veux pas émettre dans cette note une opinion définitive sur Phydrocotyle comme médicament. Il faut laisser au temps à se prononcer sur ce nouvel agent thérapeutique ; mais comme je l’emploie depuis plus d’une année, comme il a développé sous mes yeux sur plusieurs malades des effets toxiques qui m’ont obligé à en suspendre l’usage, j’ai voulu faire connaître les résultats de mes premiers essais, qui sont les premiers qui aient été faits en France.

Employant pour la première fois un agent que je ne connaissais pas, et ayant à ma disposition environ 500 grammes seulement de la plante, je ne crus pas devoir me servir de Phydrocotyle en sirop, comme le recommande surtout M. Boileau, non plus qu’en poudre. J’avais d’ailleurs à ma disposition une grande quantité d’extrait aqueux et d’extrait alcoolique qui devaient me représenter les éléments d’un sirop, et que je pouvais donner en pilules.

Je m’arrêtai donc à l’usage d’une tisane et d’un extrait. Cette plante étant très aromatique, je fis faire pour essai de la tisane par infusion et de la tisane par décoction. Je m’aperçus de suite que dans la décoction, on perdait tout le principe aromatique de la plante : je n’employai pas cette préparation, et je m’arrêtai à l’usage de l’infusion. Quant à la dose, le goût et la force de la tisane, aidé de son influence sur l’estomac de mon premier malade, me guidèrent seuls; car dans son Mémoire M. Boileau n’a fait connaître aucune dose. J’appris plus tard, par le Mémoire de M. Lépine, que la poudre était préférée, et qu’on la donnait au plus à 50 centigrammes, dose que beaucoup de malades ne pouvaient même supporter.

Pour moi, j’ai commencé par une infusion de la plante non pulvérisée, à la dose de 15 grammes pour un litre d’eau, que j’ai dû réduire par l’usage à 8 grammes. A cette dose mes malades l’ont généralement bien tolérée, à raison d’un litre par jour, excepté le lépreux adulte de la ville. Il est vrai qu’il était dans un tel état de débilité, que tous les médicaments, quels qu’ils fussent, devaient être considérablement fractionnnés pour son estomac.

Plus tard j’ai été conduit, en raison de la propriété essentiellement aromatique de la plante, à remplacer l’extrait aqueux par l’extrait alcoolique, que je crois beaucoup plus actif. L’analyse chimique, dont je donnerai tout à l’heure quelques indications, conduit naturellement à cet emploi.

Le malade lépreux que j’avais à l’hôpital était un homme bien constitué, dans la force de l’âge, d’une santé très peu altérée par la maladie. Je le mis le premier à l’usage journalier de la tisane et de pilules d’extrait aqueux de 5 centigrammes, en commençant par une et augmentant d’une pilule tous les cinq jours, c’était le 1er août 1855. Arrivé à sept pilules par jour, il fut pris de phénomènes très remarquables, et tout à fait semblables à ceux que produisent les poisons narcotico-âcres : étourdissements, éblouissements, regard incertain, plus ou moins fixe, vacillation des membres, physionomie plus ou moins analogue à celle de l’ivresse, malaise général, anorexie, affaiblissement, démarche incertaine, céphalalgie, tendance au sommeil.

Cet état ne fut pas passager chez notre malade, malgré la suspension des médicaments; il dura cinq à six jours, en perdant peu à peu de son intensité, mais en laissant une prostration des forces qui persista, et un dégoût pour les aliments qui fut assez prononcé pendant une quinzaine de jours.

Le malade sortit de là assez amaigri, mais il reprit bientôt son traitement.

Quant à l’action du l’hydrocotyle sur Y état lépreux , il fut peu marqué. Le malade y gagna cependant une diminution notable de l’empâtement des mains et de la ligure , de sorte que les tubercules en devinrent plus saillants, car ils n’avaient pas perdu de leur volume. i es arcades sourcilières et le nez se trouvaient moins volu-

mineux. Mais il s’était développé quatre ou cinq tubercules, et la sensibilité des mains était plus obtuse, au dire du malade. C’est alors qu’étant arrivé au 3 novembre, le traitement fut cessé. Le malade avait supporté 20 centigrammes d’extrait alcoolique par jour dans cette seconde période du traitement.

Ce phénomène d’intoxication dut me rendre plus circonspect à l’égard des lépreux de la ville auxquels je donnais des soins. L’un d’eux , homme de quarante ans, vint me trouver après avoir reçu sans succès les soins de M. Cazenave pendant dix-huit mois. Il était hideux à voir, affaibli, à parole lente, à voix cassée. Sa maladie était beaucoup plus ancienne. (Je donnerai plus tard l’observation détaillée de ces divers malades.) Je le mis à l’usage de l’hydrocotyle en tisane et en pilules d’extrait alcoolique de 25 milligrammes chacune, en débutant par une pilule et augmentant d’une tous les quatre jours. Dans les premiers temps de l’emploi du médicament, le malade annonçait se trouver mieux, mais il avouait qu’il en avait été ainsi toutes les fois qu’il changeait de remède, et il en avait pris de toute sorte. Cependant cette amélioration dans l’état général ne fut pas de longue durée, et je dois néanmoins dire qu’une grande partie des ulcérations qu’il portait avaient paru se cicatricer ; arrivé à 5 pilules par jour, c’est-à-dire à 25 centigrammes d’extrait alcoolique d’hydrocotyle, il fut pris de tous les accidents observés sur le premier malade, et comme ce dernier était beaucoup plus gravement atteint de la lèpre, et dans une période plus avancée ; que d'ailleurs il était déjà très affaibli, ces effets de Fhydrocotyle asiatica le jetèrent pendant six semaines dans un état de prostration extrême. C’était d’ailleurs la similitude la plus complète entre les deux malades quant aux effets toxiques, et il ne saurait exister aucun doute à cet égard.

Chez le jeune enfant D..., je ne dépassai pas la dose de lx pilules d’extrait alcoolique à 25 milligrammes chacune. Mais après six semaines de son usage et de celui de la tisane, dont il prenait jusqu’à trois verres par jour, ne voyant aucune amélioration survenir, remarquant, d’ailleurs, que l’enfant perdait l’appétit et les forces, je dus abandonner son emploi. Les effets à la fois nuis, et plutôt fâcheux comme influence générale, furent appréciés par les parents

eux-mêmes, qui m’engagèrent à supprimer l’usage d’un moyen dont ils avaient cependant entendu vanter l’efficacité à l’ileBourbon.

11 résulte de ces faits, dont nous donnons les observations détaillées ci-après, que l’hydrocotyle asiatica ne nous a pas fourni de résultats réellement utiles chez les trois malades sur lesquels nous l’avons employé, tant à l’hôpital qu’en ville; que sous son influence, cependant, la guérison d’une partie des ulcérations chez l’un des malades a paru s’opérer, et que l’état d’engorgement de la figure et des mains chez le malade de l’hôpital a paru diminuer. Je dis a paru , car ces résultats ont été très temporaires, et nous nous demandons, surtout en ce qui concernait l’ empâtement des tissus, si cet effet est le résultat de l’action thérapeutique de l’hydrocotyle asiatica, ou si la secousse et l’amaigrissement consécutifs aux effets toxiques du médicament n’ont pas été pour quelque chose dans ce genre de résultat obtenu. Ajoutons que, pendant le traitement par cet agent , il est survenu un certain nombre de tubercules.

Mais il ressortait évidemment de ces observations : 1° que Fhydrocotyle asiatica était une substance très active; 2° qu’elle devait surtout ses propriétés à des principes volatils et à des principes principalement solubles dans l’alcool; 3° qu’à une dose assez faible, elle était vénéneuse à la manière des poisons narcotico-âcres.

Or, M. Lépine, à la page 25 de son Mémoire, s’exprime ainsi : « Nous pouvons assurer que l’hydrocotyle asiatica n’exerce aucune » action délétère sur l’économie. »

D’une autre part, il regarde la vellarine comme le principe actif de l’hydrocotyle asiatica. Tout en considérant l’œuvre de M. Lépine comme très exacte en fait d’analyse, il fallait nous procurer de la vellarine pour en étudier les effets. Nous avons donc prié M. Lefort, pharmacien à Paris et chimiste habile, de répéter les expériences analytiques de M. Lépine et de les contrôler au burin. Il s’occupe de ce travail depuis deux mois, et voici à quel résultat il a été conduit jusqu’à présent. La minime proportion de vellarine qui existe dans l’hydrocotyle asiatica, 1 pour 100 suivant M. Lépine, 1 pour 300 suivant M. Lefort, a porté M. Lefort à penser qu’une autre substance partage ou possède les propriétés actives de la plante. Ce serait,

suivant lui, la résine verte. 11 croit que la résine brune de M. Lépine n’est autre que la résine verte; de laies effets plus marqués sur l’économie des préparations obtenues au moyen de l’alcool. Aussi allons-nous administrer à nos malades la teinture. M. Lefort poursuit ses recherches; il en fera connaître les résultats.

N’ayant pas d’autres lépreux sur lesquels je pusse essayer l’hydrocotyle asiatica, j’ai recherché si cette substance pourrait être de quelque efficacité dans le traitement d’une maladie rebelle, l’eczéma. Cinq malades, dont je donne ici l’observation, ont été traités par ce médicament en tisane et en pilules d’extrait alcoolique. J’ai dû suspendre tout traitement chez l’un des malades, à son début, par suite de causes accidentelles ; mais chez les quatre autres l’hydrocotyle a été employé régulièrement et seul , sans aucune application notable de pommade à l’extérieur et sans bains médicamenteux. Dans un cas, et lorsque l’affection était tout à fait voisine de la guérison, j’ai terminé la maladie par i’usage de pommade de sulfate de fer; mais j’ai tenu à soumettre uniquement ces malades à l’influence de l’hydrocotyle, afin que l’on pût mieux apprécier ses effets.

Les eczémas pour lesquels je l’ai mis en usage sont des eczémas localisés, en général très rebelles. Il a amené la guérison dans les quatre cas et dans un espace de temps assez court; c’est donc là un résultat remarquable : le médicament n’a développé aucun accident, soit du côté de l’estomac, soit du côté de la santé générale. La dose, chez ces malades, n’a pas dépassé 25 centigrammes d’extrait alcoolique par jour, en débutant par 25 milligrammes et augmentant tous les trois ou quatre jours de 25 milligrammes, plus trois à quatre verres d’une tisane préparée par infusion , avec à 0 centigrammes de plante desséchée pour 1,000 grammes d’eau.

L’expérimentation d’un médicament nouveau étant toujours longue, quand elle est prudemment et consciencieusement faite, j’ai tenu à publier ces premiers résultats, afin d’appeler l’attention des médecins sur ce nouvel agent thérapeutique, comme aussi pour les engager à essayer son influence dans les maladies autres que celles de la peau. Je vais d’ailleurs, de mon côté, poursuivre mes tentatives dans d’autres formes de maladies cutanées.

Voici les observations d’eczéma dans lesquelles ce médicament a été essayé.

Obs 1. Eczéma chronique général. — La nommée L...., âgée de cin quante et un ans, a déjà été traitée trois fois à Saint-Louis de trois attaques d’eczéma qui avait envahi une grande partie du corps ; c’était chaque fois après un accouchement. Aujourd’hui, 6 mars 1856, elle revient demander les secours de la médecine. La tète est couverte de croûtes jaunâtres et est le siège d’une sécrétion abondante qui se sèche et roidit les linges. Les oreilles, les tempes , une partie des joues, le milieu de la poitrine , les mamelons , le nombril , le pourtour des parties génitales sont le siège de plaques rouges, couvertes de crofdes peu épaisses et qui exhalent de la sérosité. Quelques plaques peu larges et disséminées se rencontrent sur les bras et les jambes, mais se rapprochent là du psoriasis quant à l’aspect. La rougeur est intense partout, les démangeaisons sont très vives, excepté aux membres. Prescription : chicorée, deux pilules induré de soufre, bain de vapeur, glycérine au tannin , en application sur les parties malades, trois portions.

Le 25 mars, la maladie a augmenté d’intensité ; la rougeur, la sécrétion, la démangeaison, n’ont pas diminué, et les plaques se sont élargies. On abandonne le traitement et on adopte le suivant: infusion d’hydrocolyle asiaiica, 8 grammes par litre ; une pilule d’hydrocotyle , et augmenter d’une pilule tous les cinq ou six jours, jusqu’à six pilules ; chaque pilule contient un demi-grain d’extrait alcoolique ; bains simples.

Le 11 mai, la malade est presque entièrement guérie : les membres, le tronc, les oreilles , la face, sont à l’état normal, et la peau est entièrement nettoyée ; la démangeaison a disparu ; sur la tète seule existent encore quelques pellicules minces qui reposent sur un fond dont la teinte est naturelle. L... demande sa sortie.

Obs IL B... est d’un tempérament lymphatique, ses règles sont irrégulières. Entrée le 10 avril 1856. Depuis deux ans, la tête est couverte de pellicules blanches ; il y a six mois, les oreilles devinrent malades, et un eczéma franc ne tarda pas à envahir le cuir chevelu, les oreilles, les tempes et le front. Prescription : infusion d’hydrocolyle ; deux pilules d’extrait alcoolique d’hydrocotyle ; augmenter jusqu’à six par jour ; bain de vapeur ; saindoux ; couper les cheveux ras.

Le 12 mai, amélioration sensible; la rougeur a diminué ainsi que la sécrétion de sérosité. On ajoute au traitement, tous les jours, /j5 grammes de sirop d’iodure de fer.

Le 1er juin , on a suspendu pendant quelques jours le traitement, et il est repris aujourd’hui. La malade avait éprouvé des douleurs dans le dos et l’estomac ; elle accusait un sentiment de constriction sur le front qui a complètement disparu, et un mal de gorge caractérisé par un chatouillement dés-

agréable ; il y a de la constipation , qui n’existait pas auparavant ; les bains simples sont remplacés par des bains alcalins.

Le 13 juin, la sécrétion de sérosité a cessé ; les squames ne se reforment plus aux tempes ni aux oreilles ; la tète seule présente encore quelques croûtes sans rougeur. Continuation du traitement à l’hydrocotyle ; on y ajoute de la pommade au sulfate de fer pour terminer et faire disparaître les dernières traces de la maladie. Enfin, le 25 juin, la malade sort complètement guérie.

Obs. 111. B . . soixante-cinq ans, entre le 12 juin 1856 dans la salle Saint-

Thomas, hôpital Saint-Louis. Depuis dix-huit mois, elle est tourmentée par un eczéma au bas-ventre et à la vulve. Après avoir été guérie chez M. Gibert, elle voit sa maladie reparaître aux oreilles, au front , au cuir chevelu. Les règles ont cessé depuis dix-sept ans. Chagrins et misère. Le front, les tempes, les pommettes, le cou , les joues, les oreilles, le cuir chevelu, sont le siège d’une rougeur intense et de démangeaisons accompagnées de chaleur. Il y a des squames minces, sans hypertrophie de la peau ; la sécrétion séreuse, après avoir été abondante, n’existe plus qu’aux oreilles. Prescription : infusion d’hydrocotyle; une pilule, et augmenter jusqu’à six, d’extrait alcoolique à un demi-grain par pilule ; bains simples; trois portions.

Le 1 i\ août, B . sort guérie; il n’y a plus ni démangeaisons, ni formation

desquames; les oreilles sont redevenues souples, et il n’existe plus qu’une rougeur rosée sur quelques points , notamment au front , aux tempes et au cou. Aucun trouble, aucune sensation qu’on pourrait rattacher à l’action du médicament n’a été accusée par la malade. Les pilules d’extrait ont manqué pendant environ huit jours, et cela a été la seule interruption de traitement.

Obs. IV. L...., âgée de vingt-neuf ans, est d’un tempérament lymphatique ; ses paupières portent encore les traces d’une blépharite chronique intense ; ses règles sont normales. Il y a trois ans, le front, les oreilles et le cuir chevelu se couvrirent de squames minces et suintèrent de la sérosité au printemps et à l’automne ; elle se traita par des bains de vapeur, de l’axonge et des tisanes amères. Puis survint un érysipèle à la suite duquel les cheveux tombèrent; elle entra alors à Saint-Louis, salle Saint-Thomas.

Le 19 juin 1856, le cuir chevelu et les oreilles sont rouges, la peau est œdématiée ; elle laisse couler une sérosité purulente qui se concrète en croûte assez épaisse. La tête est presque nue. Démangeaisons modérées ; le front est rouge, ainsi que toute la face. Prescription : infusion d’hvdrocotyle ; une à six pilules d’extrait alcoolique ; bains de vapeurs; quatre portions. Dès le 8 juillet, la démangeaison a complètement disparu ; vers cette époque, les pilules , étant venues à manquer, sont suspendues pendant une dizaine de jours.

Le lô août, le front et la face ont repris leur coloration normale, les oreilles

ne sécrètent plus ou presque plus ; le cuir chevelu a encore des squames , mais minces et se détachant facilement ; les cheveux repoussent.

L...., trente-six ans, tonnelier, est un homme de bonne constitution, tempérament sanguin ; il a un eczéma revêtu de squames sèches, adhérentes ; la peau est encore épaisse ; il y a de temps en temps des poussées caractérisées par une exhalaison de sérosité. Les plaques existent sur les membres , qui sont envahis en grande partie depuis quatre mois ; le début remonte à cinq ans ; démangeaisons vives, rougeur, chaleur.

A son entrée, le 20 avril 1856, on lui donna tisane de chicorée, saindoux, bains simples.

Le 20 avril, on essaye le traitement par Fhydrocotyle , l’état le plus aigu ayant disparu ; tisane d’hydrocolyle ; une pilule à six d’extrait alcoolique ; saindoux.

Le 12 mai, les démangeaisons ont presque entièrement disparu, et la maladie semble marcher vers la guérison ; mais cette marche est lente ; il y a de

la diarrhée, de l’inappétence. On cesse l’hydrocotyle. L . reste souffrant

jusqu’au 22 mai , époque à laquelle on revient aux amers et aux pommades résolutives, qui terminent la guérison après deux mois de traitement.

Lèpre avec hypertrophie traitée par Vhydrocotyie. — Démétrius (Éthagène), trente-trois ans, né à Samos, professeur de langues, tempérament lymphatique ; son père, sa mère, ses frères et sœurs n’ont été atteints d’aucune maladie de la peau et n’ont jamais eu, pas plus que lui, affirme-t-il, de rapports avec les lépreux, dont le nombre est assez considérable à Samos. il a eu, à l’âge de vingt ans, quelques attaques de rhumatisme. Jamais ni blennorrhagie ni chancres. En 18/tO, il quitte Samos pour se rendre à Cyrrhafpays où l’on ne voit point de lépreux). Pendant son séjour dans cette ville, il prend à plusieurs reprises des pédiluves froids qui suppriment une transpiration habituelle et très abondante. Peu après, il s’aperçoit de gêne respiratoire ; une dyspnée opiniâtre le tourmente pendant tout l’hiver de 18Ù0, hiver qui se termine pour lui par une pleurésie qui le force à garder le lit près d’un mois. Peu après son rétablissement, il commence à éprouver dans les deux pieds des douleurs avec fourmillements et engourdissements. Ces phénomènes augmentent en 18Ù2 et 18Ù3 en même temps que se montre un peu d’amaigrissement des extrémités ; il quitte Cyrrha enl8ù3, revient à Famos et éprouve de l’engourdissement dans la main droite, puis, près de dix mois après, dans la main gauche. Il dit bien qu’en même temps que ces phénomènes se passaient la peau de ces parties devenait plus sèche, un peu rugueuse, et se couvrait de temps à autre de quelques écailles. En 1 8^5, les pieds et les mains étaient notablement amaigris, engourdis, constamment couverts de furfures. La santé se conserva bonne, à part les phénomènes précédents; l’appétit conservé, pas de diarrhée, plus de dyspnée, jamais de battements de cœur; il ne toussait pas, ne souffrait pas des yeux. En 18^9 apparaissent sur la face antérieure et

sur le bord radia! de l’avant-bras les premières taches; en même temps il en voit quelques-unes à la partie inférieure externe de la jambe, taches brunâtres, mais pas de taches décolorées. Peu après il voit survenir les premiers tubercules, d’abord trois ou quatre aux pieds; quelques mois après apparut celui que porte à la base le deuxième espace intermétacarpien de la main gauche. C’est vers le commencement de l’année 1850 qu’apparurent les tubercules que l’on observe à la région inlersourcilière et à la joue gauche. De 1850 à 1853, les taches se multiplient sur les deux avant-bras, sur les jambes ; quelques-unes apparurent à la cuisse droite, en même temps l’insensibilité augmente un peu, sans jamais devenir complète. Souvent le malade n’avait pas conscience, dit-il, des saillies ou dépressions des objets qu’il prenait dans sa main gauche. En 1853, il se rend à llypote pour y prendre les eaux minérales sulfureuses. La peau reste squameuse aux membres inférieurs et aux mains, et la légère teinte bistre de la peau commence à devenir plus complète. La transpiration des mains et des pieds reste nulle, malgré les bains. — 28 juillet 1855. A son entrée à l’hôpital, le malade ne présente pas d’altération notable de la santé; la maigreur est peu marquée, les forces sont diminuées et accusent de la fatigue au moindre exercice ; il éprouve souvent des crampes dans les membres inférieurs et serre la main avec peu de force; il plie et étend difficilement les doigts. Les fonctions respiratoires et circulatoires s’exécutent librement, l’appétit est conservé, la soif n’est pas vive ; il est souvent constipé, n’a jamais de diarrhée. La physionomie du malade n’est pas altérée, mais on est frappé dès l’abord d’une légère bouffissure de la face qui lient au tissu cellulaire sous-cutané ; elle est surtout marquée à la face, aux lobules des oreilles, qui sont devenus volumineux. — Des tubercules de

couleur fauve occupent i’espace intersourcilier, la joue et le menton ; quelques taches, mais peu marquées, existent sur le front. Les bras à la partie inférieure, les avant-bras dans toute leur étendue , les jambes et les cuisses montrent des taches fauves, disséminées, de grandeurs diverses, plus nombreuses dans les régions externes et postérieures de ces parties. La peau des membres inférieurs est très légèrement écailleuse, farineuse comme dans une ichthyose très légère. Un seul tubercule saillant se trouve à la main gauche, à la base du deuxième espace interosseux, sur la face dorsale; il a 12 centimètres de diamètre et fait une saillie de 3 centimètres environ au-dessus du niveau de la peau. Sur les jambes et les cuisses on voit des taches et des tubercules disséminés sur les faces externes et antérieures. La partie moyenne des deux cuisses présente quelques tubercules à peine saillants au-dessus du niveau de la peau. Sur toutes ces parties, taches et tubercules, de même que sur le reste de la peau, la sensibilité est diminuée; on peut, en piquant avec une épingle, s’assurer que nulle part l’insensibilité n’est complète. — La mensuration des tubercules de la face donne les chiffres suivants : à la région intersourcilière il existe sept à huit tubercules dont cinq plus saillants; trois plus rapprochés de l’arcade sourcilière droite et presque superposés, de haut

LEPRES.

en bas : le premier, 8 millimètres; le deuxième, 6 millimètres; le troisième, U millimètres. Celui qui avoisine l’arcade gauche est le plus volumineux : il a 12 millimètres. Tous ont de 1 à 1 1/2 millimètre d’élévation. — La joue gauche présente une élevure tuberculeuse , et par le loucher seulement on constate cinq à six tubercules. La région mentonnière est garnie de six tubercules; les supérieurs, plus volumineux, ont cinq et six millimètres de diamètre; le deuxième est le plus élevé. — 1er août. Deux jours après son entrée, M. Devergie fait la prescription suivante : décoction d'hydrocotyle, deux pilules, id. de 5 centigrammes ; bains de vapeur ; deux portions ; côtelette. Trois jours après, trois pilules, puis quatre pilules quatre jours plus tard. Les bains de vapeur, que le malade se plaint de ne pouvoir supporter, sont remplacés par trois bains sulfureux par semaine. — 27 août. Le malade est pris de fièvre, céphalalgie, constipation. Orge, réglisse; bain simple, puis, le deuxième jour, bouteille d’eau de Sedlitz. — Le traitement est repris le U septembre. Depuis cette époque , non-seulement il n’est survenu aucune amélioration jusqu’au 3 novembre, mais encore des tubercules se sont manifestés au nez et aux joues. Le malade déclare que la sensibilité des mains et des pieds est plus obtuse, quoique le gonflement œdémateux qui existait dans ces parties ne se soit pas montré de nouveau. — 8 novembre. Abandon de l’hydrocotyle asiatica, et traitement ci-après : huile de foie de morue, deux cuillerées; sirop antiscorbutique iodé, deux cuillerées; sirop composé d’iodure de fer, d’iodure de potassium , de bichlorure de mercure et de solution de Fowler, une cuillerée matin et soir ; tisane de noyer. Pendant le cours de ce traitement, l’hydrocotyle asiatica a été donnée à la dose de 8 grammes par litre en infusion. On avait reconnu par des essais préalables que la décoction faisait perdre à la plante tout son principe aromatique : c’est l’extrait aqueux qui a été donné à la dose de 35 centigrammes par jour, le malade n’ayant pas pu supporter une dose plus élevée. — Il y a une diminution notable dans le volume de l’espace cutané intersourcilier, dans celui du nez et dans celui des joues ; mais par opposition, il s’est développé sept ou huit tubercules du volume d’un gros pois, tant à la racine du nez que sur les joues et le menton. Ils sont rosés, plats à leur base. — La face est évidemment meilleure; la peau est rosée, injectée; elle n’a plus la teinte pâle et plombée qu’elle avait avant. La dose à laquelle on s’est arrêté quand les accidents sont survenus, était de Zi5 centigrammes par jour. Au moment où il éprouva de la gêne à respirer, il avait un certain trouble dans les idées, qui lui faisait perdre la mémoire des choses, qui causait un malaise et un affaiblissement général, sans qu’aucun organe fût particulièrement pris. — 12 décembre 1855. Depuis l’usage d’une pommade sur la figure, dans laquelle entraient 1 décigramme d’iode et 30 centigrammes d’iodure de potassium pour 30 grammes d’axonge, la peau s’est irritée, le tissu cellulaire s’est légèrement tuméfié, des lamelles d’épithélium cautérisé se sont formées sur les joues et sur le front. Néanmoins les tumeurs paraissent avoir un peu diminué,

clics se sont d’abord limitées et circonscrites, puis elles ont un peu perdu de leur volume.

Lèpre tuberculeuse anesthésique et tuberculeuse. — Hydrocotyle asiatica . — M. Simonin (Charles-Félix), âgé de trente-neuf ans, négociant, est né à Chandernagor (Indes), qu’il quitta en 1825 ou 1826 pour entrer dans une école à Calcutta. Placé dans un bureau en 1833, il y resta jusqu’à 1853, époque à laquelle il quitta Calcutta pour se rendre 5 Paris, d’après l’avis des médecins du pays.

C’est en 1835 que la maladie fit son apparition par quelques taches rouges circulaires sur les cuisses et les fesses. On soumit M... aux préparations arsenicales deux mois après l’apparition de la maladie. Ce médicament porta une atteinte profonde à la santé; des taches larges se développèrent sur tout le corps. Ayant consulté un des premiers médecins de l’Inde, il lui fut prescrit de frictionner toutes les parties malades avec un liniment dans lequel entrait de l’acide sulfurique, de l’esprit de....; les taches en furent améliorées, mais bientôt l’afTection reparut avec plus d’intensité, accompagnée de douleurs générales. Il fut alors mis à l’usage interne d’une mixture dans laquelle entraient de l’acétate d’ammoniaque, de l’éther sulfurique, du'sirop de gingembre et de l’opium. Il en éprouva d’abord de l’amélioration, puis elle fut sans effet. Il fut remis à l’usage de l’arsenic, qui produisit, comme la première fois, les plus mauvais effets. Un autre médecin le mit à l’usage des alcalins et en obtint d’aborcl un bon résultat; les carbonates de potasse et de soude furent successivement employés , puis la salsepareille. — Les médecins de l’Inde, convaincus que le climat était tout à fait contraire au malade, l’envoyèrent en Europe ; il vint à Paris en juillet 1852. Après quelques mois de séjour à Paris, il crut remarquer de l’accroissement dans son affection, et il eut recours aux soins de M. Cazenave, qui mit successivement en usage l’extrait alcoolique de strychnine, l’eau de Pullna, les eaux d’Enghien, la salsepareille, l’opium, l’extrait de quinquina, l’hydriodate de potasse, le rob Laffecteur, les tisanes amères, etc. (le tout à ce que m’a rapporté le malade). Ces divers traitements, employés pendant une période de trois ans environ, n’amenèrent pas de soulagement au malade. C'est alors que le malade vint réclamer mes soins, c’està-dire vers le mois d’octobre 1855. — C’était un homme d’un aspect hideux, représentant plutôt cinquante-cinq ans que trente-neuf, démarche vacillante et pénible, haleine forte ; il répandait assez d’odeur de tout le corps pour infecter mon cabinet dans l’espace de dix minutes. Il était dans un état cachectique, mangeant peu, etc., en un mot, d’une grande faiblesse. Quant aux symptômes lépreux, voici en quoi ils consistaient : La figure avait une physionomie bouffie; elle était hypertrophiée, hérissée de tubercules disséminés sur toute sa surface, confluents au nez, aux sourcils, les lèvres épaisses, les narines élargies ; la langue épaissie, la voix rauque et cassée; les mains et les pieds déformés, empâtés, remplis de crevasses et d’ulcérations creuses à

LEPRES.

croûtes sèches et noirâtres; de nombreuses ulcérations étaient disséminées sur les bras, les cuisses et les jambes ; des taches ou décolorations existaient çà et là, le tout avec perte plus ou moins complète de la sensibilité ; d’ailleurs très peu d’appétit ; faiblesse générale très grande. En présence de son passé et des nombreuses médications qu’il avait subies, ayant d’ailleurs mon attention appelée sur l’hydrocotyle, vu l’essai que j’en avais déjà fait sur un autre malade, je n’hésitai pas à prescrire ce médicament, en tisane et en extrait alcoolique, par pilules de 25 milligrammes, en commençant par deux et progressant tous les trois à quatre jours d’une pilule. 11 buvait de plus deux à trois verres de tisane. 11 était à peine arrivé à cinq ou six pilules par jour, c’est-à-dire à 15 centigrammes, lorsqu’il fut pris d’accidents qui durent me faire renoncer à l’emploi du médicament. Toutefois pour arriver, cinq à six semaines s’étaient écoulées, et pendant ce laps de temps il était survenu une amélioration très notable dans la santé. Le teint plombé de la figure avait pris une coloration plus naturelle. L'empâtement des tissus avait diminué; les mains étaient moins gonflées ; les plaies s’étaient généralement cicatrisées. — - Mais à cette dose de 15 à 20 centigrammes d’extrait par jour, le malade fut pris de vertiges, d’anorexie, de malaise et de sensibilité dans la région épigastrique, de prostration générale des plus marquées; il était comme un homme ivre et pouvait à peine marcher; il ne mangeait plus. Cet état de prostration et d’affaissement se soutint pendant fort longtemps, et ce ne fut guère que deux mois après que nous pûmes revenir aux mêmes moyens. Ajoutons que, dans cet espace de temps, le malade perdit à peu près ce qu’il avait gagné et qu’il s’amaigrit considérablement. — Le même traitement fut repris, mais il ne put être supporté, même à faible dose. Nous dûmes en cesser totalement l’usage. On ne saurait se faire une idée de l’état dans lequel cette médication l’avait mis. Il faut dire que ce malade, qui avait pris un grand nombre de médicaments, était devenu d’une impressionnabilité extrême; et l’expérience nous a démontré plus tard qu’il ne pouvait supporter qu’à très faible dose tout agent un peu actif. — Afin de compléter cette observation, j’ajouterai que je soumis le malade à ma médication la plus composée, un sirop dans lequel entraient l’iodure de fer, l’iodure de potassium, le bichlorurede mercure et la solution de Fowler. 11 en est déjà résulté une amélioration assez sensible. — J’avais eu le soin de le laisser pendant deux mois sans médication, l’usage du fer excepté, et je me bornais à le soumettre à une bonne alimentation. — Mais bientôt l’estomac se fatigua de cette médication composée. Quelques ulcérations se renouvelèrent ; je suspendis encore tout traitement, puis j’abordai l’usage du bichlorure de mercure seul, et à dose très fractionnée, dans du sirop sudorifique. Sous l’influence de ce traitement, il y eut des progrès rapides vers la guérison. La figure devint excellente, les forces se rétablirent, l’appétit revint, les plaies disparurent, les tubercules diminuèrent. 11 put vaquer à ses occupations de négociant ; il alla même faire un voyage en Angleterre. 11 en revint très bien; en un mot,

il s’est opéré un changement très notable dans son état. — Voulant profiter de. la saison, je l’ai envoyé à Bagnères-de-Luchon.

Lèpre anesthésique , taches, ganglions et tubercules. — Hijdrocotyle asia tica. — (Narration du père.) Mon fils est venu au monde fort et vivace. Il annonçait alors avoir une constitution, sinon robuste, au moins bonne en apparence et réunissant les conditions voulues pour permettre d’espérer un développement normal. Ces espérances n’ont pas été trompées jusqu’à l’âge de six à huit mois. A celte époque, une nourriture insuffisante, conséquence de changements assez fréquents de nourrices et de moyens d’alimentation artificielle, jointe aux difficultés d’une dentition pénible, ordinaires d’ailleurs dans le pays, occasionna divers accidents (diarrhée, langueur, prostration), dont on triompha à la longue par des moyens variés ordonnés par le docteur Lhermitte, et exécutés avec persévérance. (Bains de gélatine, bains fortifiants, lait d’ânesse, nourriture artificielle très légère, et substances médicales, en petite quantité, qui ne me reviennent pas à la mémoire.) Cette première époque critique franchie, l’enfant se porta assez bien jusqu’à l’âge de deux ans, où un nouveau travail de dentition apporta d’autres troubles dans son économie. Ces seconds phénomènes, en conservant certaines analogies avec les premiers, affectèrent toutefois un caractère assez différent pour qu’il en soit fait mention. Des symptômes nerveux se produisirent particulièrement, consistant en convulsions générales, mais peu développées, et douleurs assez fréquentes dans les mâchoires. La difficulté d’alimentalion dans un pareil état fut alors doublée par la perte d’appétit et un extrême dégoût : il en résulta naturellement un grand amaigrissement et une déperdition de forces, qui furent d’une nature inquiétante , circonstances fâcheuses, qui furent combattues par des moyens appropriés, longuement étudiés et péniblement appliqués, associés à des changements d’air varié aux campagnes.

Cette seconde révolution, plus menaçante que la première, s’apaisa peu à peu, et l’on vit le malade reprendre assez de santé et de vigueur. L’état de l’enfant s’améliora ainsi jusqu’à l’âge de quatre ans ; il ne se manifesta point de phénomènes particuliers autres que ceux qui s’observent habituellement dans l’enfance, c’est-à-dire qu’il eut à subir des indispositions accidentelles passagères, telles que petites fièvres, occasionnées tantôt par des refroidissements, tantôt par la présence de vers intestinaux, et autres causes peut-être que je ne saurais indiquer. J’insiste sur ce point, parce que ces diverses indispositions ne parurent jamais sérieuses et cédèrent tout aussi facilement que les pareilles éprouvées par d’autres enfants.

L’enfant, étant dans sa cinquième année, prit la rougeole, qui régnait alors épidémiquement. La maladie n’ayant offert aucun caractère sérieux, il en guérit parfaitement. Quelques jours après qu’il était entré en convalescence, prenant l’air dans le jardin après le coucher du soleil, il se plaignit d’avoir froid. On le rentra aussitôt, et l’on prit toutes les précautions possibles pour

LEPRES.

rappeler la chaleur. Mais dans la nuit même il se déclara un accès de fièvre suivi d’autres accès successifs à des heures déterminées, affectant ainsi un caractère intermittent. La fièvre persista pendant une vingtaine de jours, et ne céda qu’à la suite de l’emploi du sulfate de quinine. Ce fut donc un choc d’un nouveau genre, mais assez rude, qu’eut à soutenir la constitution de l’enfant. Les forces se réparèrent cependant avec les soins et le temps, et tout semblait faire présager un retour à la santé assez satisfaisant. De cette période à la dernière que je vais tracer, il ne s’est manifesté rien d'extraordinaire dans l’état général. Des indispositions passagères encore survinrent, et eurent leur cours d’une manière franche et normale. L’enfant subissait alors des influences épidémiques, en suivant toutes les phases de la même manière que ceux de son âge atteints comme lui. Mais à la suite de ces secousses, il lui est resté un peu de langueur, de la nonchalance, dont il sortait cependant volontiers pour les jeux et exercices de son goût. A part les moments d’oisiveté dans le milieu du jour, à cause de l'excès de chaleur, l’enfant se plaisait particulièrement aux promenades à pied et à cheval, aux chasses, qu’il suivait sans efforts apparents et avec une vivacité qui semblait accuser une force musculaire assez satisfaisante. Néanmoins elle ne s’est jamais développée comme on l’eût désiré. Tout annonçait alors qu’il serait d’une constitution délicate, mais sèche. Il n’a jamais eu d’embonpoint proprement dit, l’alimentation étant restée chez lui un point difficile à atteindre, à cause du défaut d’appétit et de la propension au dégoût. C’est dans cette période que des taches blanches, circonscrites à leur début, apparurent aux jambes. Soumises, en l’absence du docteur Lhermitte, à un autre médecin, elles n’éveillèrent aucune inquiétude. Elles étaient attribuées à un défaut de circulation qui devait disparaître avec l’âge et à l’aide d’un régime tonique. Les taches ne disparurent point, mais ne prirent pas non plus des proportions remarquables. Elles étaient encore à peu près dans l’état primitif lorsque l’enfant fut atteint d’une angine couenneuse grave, qui faisait alors de nombreuses victimes. Il en guérit parfaitement bien. J1 lui en était resté seulement une petite surdilé, phénomène qui parut d’autant plus naturel qu’il s’observait également chez d’autres. Mais bientôt des douleurs se firent sentir dans une oreille ; elles devinrent de plus en plus vives et intolérables. A cette époque le docteur Lhermitte était en France. Le docteur auquel je confiai mon fils lui fit appliquer des sangsues à la tempe. Le sang coula en abondance avant qu’on pût l’étancher, et tellement que le malade éprouva des syncopes. A dater de cette époque, les divers symptômes observés prirent un caractère plus alarmant. Les taches (blanches comme du lait) se multiplièrent et se circonscrivirent d’une auréole couleur cuivrée. Malgré ce travail vers la peau, l’enfant ne fut pas abattu. Un régime tonique, des bains froids d’eau de rivière et de mer furent indiqués et suivis ; moyens qui, s’ils n’attaquaient pas le mal directement, en empêchaient au moins les progrès. Ce ne fut que plus tard, lorsque des taches cuivrées, dont quelques-unes avec indurations, paru-

rent isolément sur les bras et sur les jambes, que M. Lhermitte, de retour de France, jugea à propos d’employer divers moyens. Ce traitement opéra visiblement sur les taches, en particulier par l’amollissement des indurations; mais c’est de ce moment que la plus grande prostration des forces a été remarquée , d’autant plus que le manque d’appétit et le dégoût rendaient l’alimentation très difficile. Dans ces circonstances, le voyage de France fut résolu, 'fout traitement avait cessé plusieurs jours avant l’embarquement et pendant tout le voyage , pour n’être repris qu’à Paris sur les ordonnances de M. Devergie. La traversée fut très bien supportée; Tentant avait repris de l’activité. Mais à cinq ou six jours des côtes de France, l’enfant fut pris de fièvre accompagnée d’une éruption un peu plus intenses que celles observées par M. Devergie lui-même.

L’indisposition s’annonça d’ailleurs peu de jours avant par une nonchalance qui ne s’était pas observée pendant la traversée, l’enfant ayant mené une vie aussi active que possible pour le peu d’espace qu’offre le pont d’un navire. La fièvre, tombant la nuit, reparaissait le lendemain dans l’aprèsmidi. Elle dura ainsi dix à quinze jours, jusqu’à Nantes, où elle fut coupée par l’emploi du sulfate de quinine à très petites doses. En même temps, il se manifesta une éruption qui affecta à peu près toutes les parties du corps, consistant en petits boutons rouges, ou plutôt roses, les uns très éloignés des autres. Le médecin de Nantes qui vit le malade dit que de semblables affections s’observaient alors.

Il fallut donner du repos à l’enfant avant d’entreprendre le voyage de Paris. Débarqués le 1 1\ avril, nous sommes arrivés le ‘2 mai à Paris. Le 10 je soumettais la note du docteur Lhermitte à M. Devergie, qui examina le malade dès le lendemain. Après quelques jours de repos, de promenade et de vie régulière, l’enfant fut soumis à un traitement général. Tel était alors l’état du malade, qu’il s’offrit aux yeux de M. Devergie dans les conditions suivantes : qu’on se figure un enfant débile, amaigri, au teint jaune et bouffi ; d’une assez grande faiblesse, timide à l’excès, d’une nature indolente, avec des muscles grêles et amaigris ; la peau d’une teinte bistre, sur les membres inférieurs principalement, et çà et là des taches d’un centimètre de diamètre, blanches, mais entourées le plus souvent d’une auréole d’un jaune verdâtre plus ou moins foncé; quelques ganglions ràres au creux des jarrets, le long de la partie interne des cuisses et aux aines; le dos des mains empâté, la figure à traits arrondis, contrastant avec la maigreur générale^ quelques petits tubercules aux oreilles, au sommet du menton; la voix très voilée, et une impressionnabilité très grande au froid. Je mis le malade à l’huile de foie de morue depuis une jusqu’à deux cuillerées par jour, deux cuillerées de vin de gentiane et deux cuillerées d’un sirop dans lequel entraient Tiodure de fer, de potassium, de mercure, et la solution de Fowler, mais dans des proportions moindres que pour un adulte. Eau ferrée aux repas; régime substantiel ; bains salins et sulfureux. Sous l’influence de ce traitement, tous les symptômes

BOUTON d’aLEF.

furent arrêtés et amoindris; les forces reparurent à un tel point, qu’il put faire de la gymnastique et arriver à la force des enfants de son âge. Plus tard, je le mis à l’usage de Yhydrocotyle asiatica, mais sans aucun résultat. Une année s’écoula avec des intermittences de traitement, tantôt Pioclure de potassium seul, tantôt l’usage d’un sirop mercuriel. L’enfant fut conduit aux eaux de Bagnères-de-Luclion dans l’été de 185G; il en revint très bien portant comme état général , mais avec une progression considérable dans le développement d’une série de petits tubercules lenticulaires, notamment sur la figure. Quant à ce qui restait des taches, elles avaient entièrement disparu avec l’insensibilité qui les accompagnait.

Bouton d’Alep.

La maladie désignée sous ce nom sévit sur F universalité des habitants des contrées où elle trouve les conditions de son développement; elle n’épargne pas certains animaux domestiques, tels que le chien et le chat ; sa cause serait, suivant M. Willemin, parfaitement connue et facilement évitable, toutes circonstances fort rares dans F histoire des endémies.

M. le docteur Willemin s’est trouvé favorablement placé pour étudier et observer cette maladie, dont il a tracé la description. 11 a passé un mois dans la capitale de la Syrie; il a trouvé des médecins instruits qui, par suite d’un long séjour dans le pays, ont pu lui fournir des documents nombreux et précieux ; il a vu un très grand nombre de malades; il a pu recueillir soixante observations détaillées ; il a dessiné les principales formes de la maladie ; il s’est livré à de nombreuses recherches microscopiques ; il a tenté, sur seize individus, l’inoculation du bouton; il a recueilli de l’eau du fleuve dont l’usage est, selon lui et selon plusieurs autres médecins, la cause de cette étrange affection, et c’est dans ces conditions et avec ces chances heureuses qu’il a rédigé un mémoire dont M. le docteur Amédée Latour a fait un extrait très substantiel dans un journal, V Union médicale , auquel nous empruntons les faits qui suivent.

Le nom de bouton d’Alep est une expression vicieuse, non-seulement parce que le mot bouton est un mot vague qui ne peut indiquer le véritable caractère de l’affection de la peau, mais encore parce que cette maladie se rencontre ailleurs qu a Alep, dans tous les villages des environs baignés par le Coïq, fleuve d’Alep, àAntab,

où ce fleuve prend sa source; ailleurs encore, à Orfa, Diarbekir, Mossoul, Bagdad, etc.

À Alep même, le bouton attaque sans exception tous les indigènes . C’est principalement dans la première enfance que la maladie apparaît. Il est rare qu’un enfant né à Alep, de père et mère alepins, ait atteint sa septième année sans avoir eu le bouton. Quant aux étrangers, M. Willemin cite des exemples qui prouvent qu’ils peuvent rester indemnes de la maladie, malgré un séjour à Alep de treize et de quatorze ans. Un médecin, M. le docteur Tomasini, est dans ce cas. D’après un relevé de dix observations, la maladie s’est déclarée chez des étrangers après une durée de séjour qui a varié entre un mois et trois ans.

Mais, fait singulier qui, du reste, n’est pas sans analogue dans la science, M. Willemin cite des cas authentiques qui prouvent que la maladie peut se développer chez des étrangers, plus ou moins de temps après qu’ils ont quitté Alep. L’auteur rapporte six observations dans lesquelles on voit la maladie apparaître un mois et demi, un an, deux ans, trois ans, et jusque trente-cinq ans après le départ d’Alep.

M. Willemin a voulu rechercher quel est le tempérament qui prédispose le plus les étrangers à contracter la maladie, ou qui la rend plus grave chez les indigènes ; il croit être arrivé à ce résultat, que c’est le tempérament lymphatique.

Abordant l’examen des caractères particuliers du bouton. M. Willemin expose qu’il est difficile d’en donner une idée qui s’applique à tous les cas; car, ainsi qu’il le fait remarquer plus loin, cette affection peut revêtir, même dans sa première manifestation, des formes très diverses, déterminées, sans doute, le plus souvent par la constitution propre du sujet, ou par la maladie dont il est atteint.

« Cependant on peut dire, ajoute l’auteur, qu’en général le bouton d’Alep est constitué par un ou plusieurs tubercules qui se manifestent le plus communément à la face ou aux extrémités. Le tubercule apparaît d’abord sous la forme d’un bouton de la grosseur d’un pois ou d’une fève, le plus souvent indolent et accompagné de peu de rougeur. Le développement en est lent; il emploie plusieurs mois à doubler ou à tripler de volume et à passer au ramol-

BOUTON d’aLEP.

lissement. Quand cette nouvelle période est arrivée, il se forme, à sa surface, une croûte quelquefois humide et facile à détacher, le plus souvent sèche et fortement adhérente. Celle-ci tombe soit spontanément, soit arrachée par le malade ; mais elle 11e tarde pas à se reformer, pour se détacher de nouveau, et ainsi de suite, jusqu’à ce que, l’inflammation ayant diminué, une nouvelle croûte se forme et persiste jusqu’à la guérison.

» Pendant toute cette période, quand la croûte est tombée, ou, ce qui est plus commun, lorsqu’elle s’est crevassée et séparée en plusieurs fragments, on aperçoit au-dessous d’elle un fond en général lisse, uni, tantôt au niveau des téguments voisins, tantôt et généralement plus bas. Ce fond est dépourvu de bourgeons charnus, tels que nous les observons dans les plaies ou les ulcères ordinaires. Le liquide qui en suinte a rarement le caractère d’un pus bien lié; il est le plus souvent séreux ou séro-purulent, parfois très limpide, et presque toujours inodore ; dans un ou deux cas seulement, j’ai appris qu’il exhalait une odeur fétide. Cette lymphe est très plastique; aussi, comme je l’ai dit, la croûte ne tarde-t-elle pas à se reformer.

» Lorsque la période de cicatrisation est arrivée, à l’ ulcération croûteuse succède un tissu modulaire, de teinte d’abord rosée, qui pâlit ensuite. Quelquefois elle doit à un dépôt abondant de pigment une coloration brunâtre ; j’en ai observé deux ou trois cas. Une fois formée, la cicatrice, dont les bords sont plus ou moins irréguliers, dont la surface est généralement au niveau des téguments, quelquefois un peu plus profonde, la cicatrice ressemble assez exactement à celle que laisse une brûlure ; elle est indélébile. Ajoutons, enfin, que la durée moyenne de la maladie est d’une année à peu

près. »

Quant au siège, la maladie se développe presque exclusivement à la face et aux extrémités. Elle est aussi plus grave dans le premier cas que dans le second, et celui-ci se rencontre plus fréquemment chez les étrangers que chez les indigènes. A la face, c’est plus particulièrement le milieu de la joue et souvent les deux joues, le côté du nez, la paupière supérieure, le front, qui en sont atteints ; aux avant-bras, c’est l’extrémité inférieure, plus spécialement le poignet,

et toujours à la face dorsale; c’est également à la face externe de l’avant-bras, de même à la jambe ; au pied c’est encore le dos du membre qui est exclusivement le siège de la maladie. M. Willemin ne connaît pas un seul cas de bouton développé sur le tronc.

Quant au tissu anatomique envahi par le bouton, c’est originairement, dit M. Willemin, le tissu cellulaire sous-cutané. Après y être longtemps renfermée, l’affection s’étend au tissu même de la peau, qu’elle finit par perforer et ulcérer. Sans nier que les cartilages soient quelquefois attaqués, comme le lui ont dit les habitants et les médecins du pays, M. Willemin n’a pas vu de cas semblables, pas plus que la destruction complète des paupières et de l’œil, dont on lui a aussi rapporté des exemples.

« Pour le nombre des boutons, il est très variable : les gens du pays nomment le bouton mâle , quand il est unique; femelle , s’il est multiple (distinction parfaitement oiseuse) : c’est le dernier cas qui est le plus commun. Mais il n’est pas exact de dire qu’un tubercule unique est plus grave que chacun de ceux qui forment une agglomération . On a parlé d’individus atteints de 60 boutons et plus.

Durant mon séjour à Alep, il était question d’un religieux d’Antab qui en aurait eu à la fois 75. Je ne l’ai pas vu. Mais j’ai pu visiter le neveu de l’évêque grec, un Chypriote âgé de dix-septans, quia été attaqué de la maladie huit mois après son arrivée. La rumeur publique lui attribuait, si je ne me trompe, âO boutons; il en avait 15, présentant la plupart, il est vrai, des dimensions insolites. Une jeune dame d’origine allemande en a eu 21. -—On en observe le plus ordinairement 2, 3 ou /;. »

Quant à l’étendue du bouton, ou plutôt de l’ulcère qui succède au ramollissement du tubercule, elle est encore très variable. M. Willemin en a mesuré qui avaient jusqu’à U et 5 centimètres de diamètre. Mais il cite d’autres cas assez nombreux de jeunes lilles d’Alep, qui portent simplement à la lèvre, sur la joue ou sur l’avantbras, de petites cicatrices arrondies de la grandeur d’une pièce de 50 centimes, à peine plus pâles que les téguments voisins, dont elles atteignent presque le niveau.

À côté delà forme type dont il a été donné la description, tubercule dur, rosé, indolent, auquel succède une croûte épaisse, entourée

BOUTON D’ALEP

d’une auréole d’un rouge plus ou moins vif, présentant, quand elle s’est détachée, un fond lisse et uni, d’une coloration variable, sorte d’ulcère dont les bords élevés, inégaux, offrent une disposition tuberculeuse caractéristique, ces tubercules varient depuis la grosseur d’une tête d’épingle jusqu’à celle d’une petite lentille, ce qui n’empêclie pas les bords de l’ulcère de se relier ordinairement par une pente insensible avec le fond ; à côté, disons-nous, de ces caractères généraux et en quelque sorte pathognomoniques du bouton d’Alep, très importants pour le diagnostic, M. Willemin a observé un grand nombre d’autres formes qu’il indique avec soin, car, dit-il, il n’est pas une maladie de la peau dont le bouton d’Alep ne puisse emprunter les caractères. Ainsi, il l’a vu prendre une forme semblable à celle de l’impétigo, de l’ecthyma, de l’acné, de l’eczéma, de l’herpès circiné, du cancer épithélial, de quelques dermatoses syphilitiques. Mais à travers ce masque étranger emprunté à la constitution des malades ou à la diathèse, il reste toujours quelques signes qui permettent de reconnaître la nature primitive de la maladie.

Quant à la marche de la maladie, son lent développement, sa période d’augment et de décroissance : la saillie du bouton s’affaisse peu à peu ; la plaque colorée qui lui succède pâlit par le centre ; de sorte que, parfois, le milieu du cercle est déjà revenu à une teinte presque normale, quand subsiste encore la bordure de petits tubercules dont il a été question; et ceux-ci, contigus d’abord, finissent par se séparer, par suite du retrait de quelques-uns d’entre eux.*

Du reste, pendant toute la durée de la maladie, la santé générale ne semble nullement altérée, et la maladie débute sans prodrome et sans mouvement fébrile.

Quant à la durée, son nom arabe, qui veut dire bouton d’un an, exprime bien ce qui se passe dans la généralité des cas. Cependant M. Willemin a vu ou on lui a rapporté des cas où l’évolution de la maladie s’était faite tantôt dans sept ou huit mois, tantôt dans plusieurs années.

En général, le bouton d’Alep ne récidive pas. Cependant M. Willemin rapporte plusieurs cas qui prouveraient, contrairement à

pathologie et thérapeutique spéciales.

l’assertion des auteurs, que le bouton contracté à Ürpha ou à Bagdad ne préserve pas de celui de Mossoul ou d’Alep et réciproquement, quoique la maladie soit dans ces différents lieux identique. Néanmoins, dit M. Willemin, on ne voit pas à Alep un individu prendre deux fois le bouton, ou du moins le bouton tel qu’il vient de le décrire. Il est vrai qu’il existe dans cette même ville un second exanthème qui semble être la miniature, du premier, etqu’on observe surtout chez les personnes lymphatiques affaiblies, exanthème ayant d’ailleurs le même siège géographique, la même durée, les mêmes caractères anatomiques, mais ne constituant, en définitive pour l’auteur qu’une seconde et moins puissante manifestation de la maladie. Cette similitude des deux exanthèmes paraît avoir échappé jusqu’ici à tous les observateurs. Les habitants eux-mêmes attribuent ce second exanthème à la piqûre du cloporte. M. Willemin a fait de vains efforts pour détruire cette croyance. En présence d’une famille entière, il a mis un cloporte sur son bras, et, quoique à la pression il ait senti une sorte de piqûre déterminée par le bord tranchant de la carapace de l’animal , inutile de dire qu’aucune éruption n’est survenue. C’est avec raison, du reste, que l’auteur insiste sur l’identité de ces deux exanthèmes , car il serait bien extraordinaire, en effet, ainsi qu’il le fait remarquer, que le même pays présentât deux exanthèmes spécifiques différents.

Pian d’Amérique, frambœsio , yaivs , micosis d’Alibert.

Le pian , ou frambœsia de Willan, que l’on observe principalement à Saint-Domingue, à la Guadeloupe, au Brésil, à la Jamaïque, est considéré comme identique avec une autre affection désignée sous le nom de yaws , qui existe principalement dans les Indes occidentales, et notamment dans le royaume de Guinée. Cependant, il y a dans le début de ces deux affections des différences assez tranchées : ce qui les a fait rapprocher ainsi , c’est que , dans toutes deux, à une certaine période, il se montre à la peau de petites tumeurs fongueuses, rouges, granulées, ressemblant à une framboise.

La maladie n’est pas exclusive à ces climats d’une manière absolue, Baulin a décrit, sous le nom de pian de Nérac, une affection

BOUTON D’ALEP

épidémique qui a régné dans le département de Lot-et-Garonne en 1752, et qui a de l’analogie avec celles que l’on nomme yaws. Biett a eu dans ses salles une affection tuberculeuse du genre du pian, chez une jeune fille française. J’ai traité et guéri une demoiselle du département de l’Ailier, qui avait des tubercules nombreux de pians sur la figure et le cou, ce qui prouve que les maladies étrangères à nos elimats peuvent aussi s’y montrer spontanément, mais accidentellement, il est vrai; c’est d’ailleurs ce que nous faisions observer à l’occasion de la lèpre. Voici quelle est la physionomie de ces deux maladies.

Dans l’une et dans l’autre , l’affection cutanée est précédée ou non de symptômes généraux : faiblesse , lassitude générale, amaigrissement, anorexie, etc.; puis, dans le pian, apparaît à la surface un nombre plus ou moins considérable de petites taches ou boutons rouges, sur diverses parties du corps, avec fièvre, douleurs dans les membres et dans les os. Ces symptômes diminuent d’intensité, et le malade entre alors dans la seconde période de la maladie ; alors aussi l’éruption caractéristique se manifeste sous trois formes différentes: 1° des gros pians ou pians blancs , 2° des petits pians , 3° des pians rouges.

Les pians blancs sont quelquefois aussi larges que la main ; leur chair est fongueuse et blafarde ; il s’en écoule une humeur épaisse et sanieuse. Les petits pians sont rouges, beaucoup moins fongueux, et sans sécrétion marquée. Les pians rouges constituent, à proprement parler, le frambœsia, par leur couleur et leur volume; ils se développent très lentement , mais ils représentent la forme la plus grave de la maladie; l’un d’eux, plus considérable que les autres,, s’excorie , s’ulcère , prend un mauvais aspect, se guérit très difficilement , et constitue ce que l’on nomme la mère pian ou marna pian.

On a de plus rattaché à cette maladie diverses productions morbides consécutives, telles que les guignes , ou excroissances de chair qui se montrent à la paume des mains , au bout des doigts, à la plante des pieds ; 2° les crabes , ou excroissances blanchâtres sur les mêmes parties; 3° les saouaouas , ou épaississement de la peau de la plante des pieds et de la paume des mains ; 4° enfin, le mal aux os,

ou douleurs ostéocopes ambulantes, avec tuméfaction des os spongieux, des exostoses, la carie, etc. On conçoit qu’avec de tels symptômes, certains auteurs aient pu considérer cette maladie comme étant de nature syphilitique : la physionomie de la maladie désignée sous le nom d 'yaws est différente. Les prodromes sont à peu près les mêmes , langueur, faiblesse, douleurs dans les articulations et fièvre ; apparition d’une sorte de poussière blanche, farineuse, avant l’éruption ; quelques jours après, apparition sur la peau, et notamment sur le front, de taches semblables à des piqûres de puce ou à de petites papules. Accroissement de ces phénomènes pendant huit à dix jours, après lesquels se forment des croûtes qui cachent un pus sanieux et mal élaboré. Ces sortes de pustules croissent en nombre ainsi qu’en largeur, et prennent la dimension de 1 à 2 centimètres ; si on les enlève, on aperçoit un ulcère de mauvais aspect. Ce n’est qu’après un, deux ou trois mois, et quelquefois plus tard, que se montre l’état fongoïde, encore est-il souvent précédé de plusieurs éruptions à ulcère croûteux du genre de ceux que nous venons de décrire, et ces tubercules fongueux sont-ils presque tous ulcérés. Ils occupent principalement la face , les aines , les aisselles, la marge de l’anus et les grandes lèvres de préférence. Comme dans le pian, il existerait toujours une pustule plus large qui constituerait la mère pian ou répondrait à ce que l’on désigne sous ce nom dans le pian d’Amérique. Enfin, ces malades sont sujets aussi à des douleurs nocturnes, à des gonflements dans les os et à des ulcérations dans le pharynx.

On voit, par cette description succincte, qu’il existe beaucoup d’analogie entre Yyaws et 1 epian d’Amérique , la forme seule diffère ; aussi pourrait-on dire avec quelque raison qu’il existe deux espèces de pians, le pian non ulcéreux , ou frambœsia , pian d’ Amérique, et le pian ulcéreux , dit y aies.

C’est de cette dernière variété qu’il faut rapprocher l’épidémie de pian de JSérac qui a eu lieu en 1752. Les sujets qui en étaient atteints commençaient à maigrir, puis il survenait des pustules au visage, à la bouche, au cou , aux fesses et aux cuisses. Les enfants à la mamelle en étaient les premiers atteints ; ils communiquaient cette maladie à leur nourrice par la succion des seins, et bientôt

BOUTON D’ALEP

l’infection devenait générale chez ces dernières. D’abord à l’état de pustules dures et calleuses, la maladie passait à l’état de pustules croûteuses, et, plus tard , plus ou moins largement ulcérées. Les pustules et les ulcères se réunissant bientôt , compromettaient les jours de ces petits malades, dont quelques-uns succombèrent.

Chez le malade de Biett, l’affection était entièrement tuberculeuse ; elle occupait principalement la partie interne et inférieure des cuisses , où les tubercules, réunis en cercle , formaient une espèce de bourrelet comme fongueux, fort adhérent aux parties sousjacentes et entouré de tous côtés de cicatrices qui avaient succédé à d’anciens tubercules ; quelques-uns se rencontraient aussi sur le dos et sur la face dorsale du pied. Voici maintenant le fait que j’ai été à même d’observer.

Mademoiselle D...., âgée de dix-huit ans, est réglée seulement depuis une année ; sa bisaïeule était une créole de la Guadeloupe; sa grand’mère est née à Nantes, elle est allée dans les colonies, elle s’y est mariée, et y est restée peu de temps, pour revenir en France ; sa mère est née dans le Bourbonnais. Jamais maladie semblable n’a été observée dans la famille. Il y a cinq ans, apparition d’un bouton au-dessus de l’œil gauche et sur le sourcil ; plus tard, il en apparut un deuxième sur le lobule de l’oreille gauche, et successivement à des intervalles plus ou moins éloignés : un troisième au milieu du front, un quatrième sur le sourcil droit, un cinquième à la joue gauche, un sixième sur l’aile droite du nez ; plusieurs autres au menton, au voisinage de la bouche, et près de l’un des deux angles de la mâchoire inférieure ; puis l’autre oreille s’est prise ; de nouveaux tubercules se sont formés et groupés à côté des premiers.

Ces tubercules sont d’un rouge sanguin , se décolorant par la pression ; ils font à la peau une saillie de 25 millimètres , en forme de bourrelet. Quand ils sont rassemblés en plaques, leur surface est hérissée çà et là de petits points blanc jaunâtre, qui paraissent contenir du pus sous-épidermique ; mais, quand la malade excorie ces surfaces, il ne s’en échappe que du sang en quantité plus ou moins grande. Les diverses tumeurs sont nettement circonscrites, de sorte que l’on passe brusquement de la peau malade à la peau

saine: leur coloration ressemble à celle de la framboise. Tous les tubercules n’ont pas, cependant, cet aspect aussi dessiné : il en est de pâles et de flétris; ajoutons que leur surface est hérissée généralement d’aspérités qui donnent à ces tumeurs l’aspect de ce fruit.

C’est en mars 1850 que j’ai commencé le traitement de cette affection. Cette jeune fille était d’un tempérament lymphatique sanguin. Elle a été mise à l’usage de l’huile de foie de morue mêlée à du sirop d’iodure de fer et aux pastilles soufrées. Elle recevait tous les deux jours des douches sulfureuses sur les tumeurs ; celles-ci étaient enduites d’huile de cade tous les trois jours ; des ablutions générales d’eau froide sur tout le corps tous les matins en été. Sous l’influence de ce traitement , j’obtins un affaissement gradué des tubercules, et, au bout de trois mois, lorsqu’ils étaient réduits à un très petit volume, j’ai commencé une cautérisation partielle à l’aide du caustique de Canquoin. J’ai obtenu ainsi, par l’ensemble de ces moyens, dont l’emploi a été prolongé pendant cinq mois, une guérison parfaite et exempte de cicatrices à la figure, si ce n’est dans deux ou trois points très circonscrits où la malade avait arraché les croûtes.

A la description sommaire que nous avons faite de Yyaws et du pian d’ Amérique , nous ajouterons que c’est principalement chez les nègres malpropres et mal nourris que se développe Yyaws. Cette affection est contagieuse ; elle ne peut être communiquée qu’une seule fois chez l’homme. La maladie, quant au traitement, est livrée aux seuls efforts de la nature, unis à une bonne alimentation. On a préconisé aussi l’usage du soufre, des préparations mercurielles et des sudorifiques. C’est aussi et surtout aux pommades mercurielles, aux préparations mercurielles à l’intérieur alliées aux sudorifiques, que l’on attribue le plus de succès dans le traitement du pian, qui est aussi contagieux, mais que l’on peut avoir plusieurs fois. — J’ai eu dans mes salles , à l’hôpital , un homme qui avait contracté le pian en Amérique. Il me montra une cicatrice assez semblable à celle d’un rupia, qui existait vers le tiers inférieur d’un tibia, et qui avait été surmontée d’une petite tumeur que le malade assimilait à une framboise.

KÉLOÏDE. 791

K É LOÏ DE.

Entrevue d’abord par Retz et désignée par lui sous le nom de dartre de graisse , cette maladie n’a réellement été bien décrite que par Aubert, qui en a admis deux espèces, d’après les formes sous lesquelles elle pouvait se présenter : kéloïde cylindracée, ou tumeur étendue en longueur; kéloïde ovalaire , ou tumeur ramassée sur elle -même et sans prolongements.

Le siège de cette affection est le plus ordinairement sur le sternum ou au bas du sternum et en travers de la région épigastrique. Ce siège, s’il est le plus commun, n’est pas exclusif de toute autre partie du corps. La tumeur se développe sans cause connue, aussi bien sur une plaque de cicatrice de brûlure que sur une peau tout à fait saine; elle se montre par un petit noyau charnu ne produisant aucune sensation, sans changement de couleur à la peau, seulement avec une sorte d’induration des chairs. Le noyau charnu fait peu à peu des progrès, mais d’une manière très lente, et prend alors dans sa forme deux dispositions différentes : l’une cylindrique, avec des espèces de prolongements de même forme qui s’étendent en se digitant, en même temps que la peau se plisse en travers sur la surface de ces cylindres; tandis que dans l’autre variété, au lieu de gagner en longueur, la tumeur s’élargit dans tous les sens ; elle prend une forme irrégulièrement quadrilatère, à bords renflés et inégaux, tout en envoyant cependant de sa circonférence quelques prolongements irréguliers en forme et en étendue. Ainsi, dans cette maladie, il existe une sorte d’hypertrophie, avec induration du tissu de la peau, sans aucune sensation, avec des progrès extrêmement lents, au point que presque tous les malades, en général, préfèrent garder ces tumeurs plutôt que de se soumettre à aucun traitement; elles acquièrent d’ailleurs un petit volume, celui d’un très petit œuf au plus, et cela après un grand nombre d’années. Il faut ajouter qu’on ne les guérit pas, etqu’elles ne portent aucune atteinte à la santé.

Molluscum ; mycosis fongoides d’Alibert ; élevures folliculeuses de

Rayer.

Il existe une grande divergence d'opinions parmi les auteurs sur ce que l’on doit désigner sous le nom de molluscum , dénomination primitivement adoptée par Bateman, qui le premier a bien décrit deux variétés de cette maladie. Àlibert a évidemment décrit sous le nom de mycosis fongoïde une sorte de pian ou d ’yaws. 11 en est de même de la maladie décrite par Bontius, car il est question de l’ulcération consécutive à presque toutes les tumeurs. Quant à Bateman, il a décrit deux espèces de molluscum , celui qui est contagieux, et celui qui n’est pas contagieux. Le premier n’est autre chose que l’ acné tuberculoïde dont nous avons donné la description (voy. Acné tuberculoïde), et dont nous avons rapporté un exemple de transmission douteuse de l’enfant à la mère ; mais à l’égard de cette transmission ou contagion, les faits cités par Bateman et Bayer ne sauraient laisser de doute. On a fait dans ces derniers temps revivre cette maladie sous les noms de tumeurs d'ecdermoptosis, d'acné varioli forme, d’ acné tuberculeuse ombiliquée ; mais il faut bien reconnaître que tout ce que l’on a écrit à ce sujet se trouve dans les traités de Bateman et de M. Rayer.

Quant au molluscum non contagieux, il consiste dans le développement sur diverses parties du corps, et notamment à la face de tubercules nombreux, de peu de sensibilité, se développant avec lenteur, et dont le volume varie depuis la grosseur d’une vesce jusqu’à celle d’un œuf de pigeon. Ces tubercules contiennent une matière athéromateuse; leur forme est diverse, quelques-uns sont sessiles, globuleux ou aplatis; quelques autres présentent un pédoncule. Leur accroissement n’est lié à aucun dérangement fonctionnel interne; ils ne sont disposés, ni à s’enllammer, ni à s’ulcérer; mais ils subsistent pendant toute la vie. Ils ne demandent aucun traitement. En présence de ces considérations et de ces faits, je crois qu’il faut réserver le nom de molluscum seulement à cette dernière maladie.

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