‹ Traité pratique des maladies de la peau [electronic resource] (volume 2)Chapitre 41 sur 73 · LÈPRES · texte numérisé non relu

LÈPRES

crut sentir que la peau do la partie postérieure de la tête s'épaississait, elle y faisait peu d'attention; mais par une gradation insensible, elle devint de plus en plus pâteuse, épaisse, sans douleurs, sans démangeaison, peu à peu quelques plicatures légères se dessinèrent; elles devinrent de plus en plus profondes en môme temps que le cuir chevelu formait bourrelet à leur voisinage. Ces plicatures sont aujourd'hui au nombre de cinq, trois du côté droit et deux du côté gaucho ; elles sont disposées de haut en bas parallèlement, semi-elliptiques; deux d'entre elles, les plus déclives, tendent à prendre la forme d'un S. La peau qui les sépare offro une saillie très notable, produite par une sorte d'empAlement qui occupe lo tissu cellulaire et la peau : cet empalement est assez souple au toucher, quoique plus dense que le tissu graisseux. Dans les plis se trouvent des cheveux poussés très serrés les uns contre les autres, de manière à dessiner des mèches qui ont le trajet des sillons. Ces cheveux sont parfaitement sains et paraissent plutôt plus forts quo moins forts que les autres; la peau n'est pas adhérente au périoste ; on déplace ces plicatures avec assez de facilité.

Il y a quelques mois cette jeune fille ayant consullé le docteur Charaudel, il prescrivit diverses pommades et notamment une dans laquelle entrait le deutonitrate de mercure. Cette pommade amena de la douleur, ce fut la seule que la malade ressentît depuis l'origine de sa maladie.

La peau elle-même paraît tout à fait saine ; le tissu cellulaire souscutané paraissait hypertrophié comme dans l'éléphanliasis.

Lèpre tuberculeuse d'origine française. — Marchand (Henri), âgé de quarante-trois ans, laboureur, né à Vorly (Cher); admis à l'hôpital Saint-Louis, le <1 6 septembre \ 844 et couché salle Saint-Louis n° 1 8, service de M. Devergie.

Ce malade arrive de son village qu'il a quitté pour la première fois, afin de venir se faire traiter à Paris. Son père vit encore et se porte bien; sa mère était chétive, souvent malade; elle est morte fortjeune, emportée par une maladie rapide. Il a un frère et une sœur qu'il n'a jamais vus malades ; il est marié et père de trois enfants bien portants dont le plus jeune a sept ans. Personne dans sa famille n'est sujet aux maladies do la peau, jusqu'à ces dernières années il jouissait lui-même d'une fort bonne santé, et passait, dit-il, pour un bon ouvrier ; il ne sait pas ce que c'est que la vérole.

Il a toujours habité les champs ; sa maison était assez saine, mais située dans une contrée peu fertile, marécageuse. Comme tous les paysans du Berry, il vivait de pain d'orge et de seigle, auxquels on mêlait un peu de froment pendant les bonnes années; il ne mangeait de viande que fort rarement, et c'était ordinairement du porc salé. La famille, du reste, ne souffrait pas de la misère et il n'était pas plus pauvre que ses voisins.

Il y a environ cinq ans, il ressentit pour la première fois de la démangeaison au cou, puis aux bras, puis aux jambes. Des boulons se mon-

trèrenl sur ces parties, puis disparurent, laissant quelques écailles à leur place, mais rien de cette disposition noire et sèche qu'on observe aujourd'hui ; le visage restait sain.

Il y a trois ans une tumeur se forma à l'aine droite et acquit en deux ou trois mois le volume d'un œuf de pigeon ; il n'y avait pas de rougeur, pas de douleur vive , mais le malade ressentait dans son membre une lourdeur insolite. Bientôt de nouvelles grosseurs se formèrent dans les deux aines ; elles ne suppurèrent pas, ne rougirent pas la peau, mais apportèrent une certaine gêne dans la marche ; après six ou huit mois de durée elles finirent par diminuer de volume, mais ne disparurent jamais complètement.

En même temps que ces tumeurs suivaient leur cours , le malade aperçut sur ses bras et sur ses cuisses d'autres tumeurs de nature tout à fait différente. Celles-ci, au nombre de cinq ou six, avaient déjà le volume d'un haricot, lorsqu'il y fit attention; elles étaient rouges, assez dures, ne causaient ni gêne ni douleur: leur nombre s'accrut en peu de mois jusqu'à douze ou quinze, dont quatre ou cinq sur le visage.

Pendant environ deux ans ces tumeurs persistèrent ainsi; les unes grossissant jusqu'au volume d'une noix, les autres disparaissant et étant remplacées par de nouvelles. Cependant la santé restait bonne, l'appétit persistait, lorsqu'il y a à peu près dix-huit mois il survint de l'amaigrissement, du trouble dans les digestions et bientôt un affaiblissement tel que le travail devint tout à fait impossible.

Pendant ces quinze ou dix-huit derniers mois le malade est resté dans sa chaumière, à la charge delà famille, comme il dit, et faisant le travail d'un enfant de dix ans ; ne souffrant pas du reste, mangeant un peu sans en être incommodé, mais ayant de temps à autre une diarrhée qui durait cinq ou six jours et augmentait rapidement son état de faiblesse. À la peau l'éruption et la disparition des tumeurs continua, leur volume était surtout énorme pendant l'hiver ; elles laissaient en guérissant un état écailleux, mais aucune ne suppura, aucune ne se creva.

Le malade s'était habitué peu à peu à cet état et attendait sans demander aucun secours. Mais pendant le dernier mois la faiblesse et la maigreur ayant beaucoup augmenté, il se décida à consulter un médecin, lequel, sans prescrire aucun traitement, lui conseilla de venir à Paris se présenter à l'hôpital Saint-Louis.

A son entrée il est dans l'état suivant :

La maigreur est extrême, les yeux sont caves, le regard éteint, les pommettes saillantes et recouvertes d'une peau jaune-serin, unie, fortement appliquée sur les os. Le sujet est faible, fatigué au moindre effort, ne serre la main qu'avec une force très médiocre ; il est très inquiet de n'avoir pas pu venir à pied du chemin do fer d'Orléans, car il marche encore d'un pas assez ferme et se tient assez droit.

Il n'éprouve jamais d'oppression, jamais de battement de cœur, n'est pas enrhumé, ne crache pas. Le bruit respiratoire s'entend parfaitement normal dans toute l'élendue des deux poumons : il n'y a pas eu de diar-

LEPRES.

rhée depuis quelques jours ; le malade se senl assez d'appélit n'éprouve pas de soif vive, urine naturellement.

Depuis plus de six mois, il n'a pas eu d'érection et n'a pas désiré approcher sa femme; il était cependant avant sa maladie fort porté au coït.

Son intelligence est saine, il s'exprime même fort nettement et demande avec insistance combien il faudra de temps pour le guérir ; mais sa voix est rauque , d'un timbre dur et pénible à entendre ; quoiqu'il n'éprouve ni gène, ni douleur, soit en parlant, soit en avalant; l'inspection de l'arrière-gorge ne montre , au reste , aucune lésion appréciable.

Les paupières sont rouges et à peu près complètement dépourvues de cils. Dans toute l'étendue de la tête les cheveux sont rares, courts, lanugineux ; le front et les tempes sont complètement chauves ; des écailles blanches, sèches, dures, couvrent le cuir chevelu et les sourcils.

Sur le visage les mêmes écailles dures, sèches, adhérentes, sont disposées sans ordre ; elles abondent surtout dans les favoris, qui sont restés assez bien fournis. Sur le front on voit quatre tubercules rosés, durs, ayant chacun environ 4 à 5 lignes de diamètre et 1 ligne 1 /2 de saillie.

Sur les bras la peau est uniformément écailleuse et noirâtre; les mains, qui offrent un état analogue, mais porté à l'extrême, ont assez l'aspect du dos d'une écrevisse crue. Cet état s'est développé peu à peu, sans éruption vive ; cette disposition est interrompue de temps en temps par des espaces de peau blancs, non écailleux, se terminant par fusion avec les parties voisines ; et l'on se demande si c'est là de la peau encore saine ou bien une altération particulière. La sensibilité est, du reste, parfaitement conservée sur ces points. Les bras et les avant-bras sont en outre le siège de tubercules de divers volumes, rosés et recouverts d'un épiderme léger et lisse. Le plus gros de tout le corps existe sur l'avantbras gauche, vers le milieu de sa face palmaire; il a environ 1 5 lignes de diamètre et 6 lignes de saillie ; il est très régulièrement demi-sphérique, il est comme les autres rosé, ferme, solide, sans fluctuation. Sur la paroi antérieure de l'aisselle du même côté, se voient plusieurs autres tubercules dont un a 4 0 lignes et deux autres de 7 à 8 lignes de diamètre.

Sur les cuisses, sur les jambes, sur le dos des pieds, sur la poitrine, sur les épaules, on remarque pareillement: \ ' cet état rude, squameux et brunâtre de la peau; 2" ces espaces arrondis, mal limités où la peau est d'un blanc de cire, lisse et sans aucune altération de sensibilité; 3° des tubercules peu saillants, répandus çà et là, ayant le volume de pois, de haiicots, etc.

La peau du ventre est très brune, très dure, très écailleuse, son épU derme semble fendillé et est hérissé de rugosités comme au dos des mains, mais jamais il n'y a eu de tubercules sur cette partie non plus que sur les fesses, sur la plante des pieds, ni sur la paume des mains. Un sent dans les deux aines des engorgements volumineux, durs, sans

trace de fluctuation, qui existent depuis plusieurs années, dit le malade; il n'y a aucune cicatrice à leur niveau. Prcscrijiiiun. — Bain, deux portions.

13 septembre. — Le malade a pris trois bains prolongés qui n'ont rien changé à l'état de la peau ; il mange ses deux portions, se lève dès le matin et est descendu quelques moments dans la cour; mais presque toujours il reste assis dans la ruelle de son lit.

22. — Diarrhée depuis deux jours; on cesse les bains; riz gommé pour boisson , crème de riz; lavement amidonné.

26. — La diarrhée continue, il y a eu hier huit selles liquides exhalant une odeur extrêmement fétide, putride. Les urines sont rendues naturellement, sont claires, sans odeur; la faiblesse est grande, le malade ne peut plus quitter son lit; lavement avec dix gouttes de laudanum.

29. — Hier dix selles toujours très fétides; le malade peut à peine répondre, mais il est plein d'espérance et assure ne pas souffrir. Mort le premier octobre à cinq heures du matin. Autopsie. — La peau a une coloration un peu moins foncée que pendant la vie, les tumeurs sont un peu affaissées, moins saillantes ; elles ont complètement perdu leur couleur rosée, et offrent la teinte cadavérique ordinaire. Plusieurs tubercules incisés offrent tous la même disposition suivante: la limitation est fort brusque, fort nette; mais la tumeur adhère à la peau ambiante, et il est impossible de l'en séparer. Sa couleur est grisâtre, uniforme, sans aucune vascularisation ; sa texture est résistante, comme lardacée, sans aucune disposition fibreuse; elle ne donne aucun liquide, soit qu'on la presse, soit qu'on la racle avec le tranchant du bistouri; elle ne se laisse déchirer que très difficilement; elle est recouverte d'une couche d'épiderme impossible à enlever ; on ne reconnaît en aucun point les autres parties constituantes de la peau. Dans tous les points où il n'y a pas de tubercule, le derme n'a éprouvé aucune altération; le tissu sous-cutané est aussi intact et à peu près complètement dépourvu de graisse.

La mâchoire étant sciée, la bouche, le pharynx, le voile du palais, sont examinés avec soin, le larynx est détaché et ouvert, les poumons sont enlevés et incisés en plusieurs points ; toutes ces parties sont saines et n'offrent rien à noter. Le cœur est petit, mou, flasque; il contient, ainsi que l'aorte, des caillots abondants, fort adhérents, grisâtres, analogues à de la gelée de pommes.

Le foie est foncé en couleur, plutôt petit que gros, résistant et dimcile à déchirer. Incisé, il laisse écouler une quantité de sang fort épais et noir ; la coupe est uniformément brune, sans mélange de jaune, a vésicule est gorgée de bile; la rate est saine. Les reins n ont de notable qu'une rougeur assez marquée. L'estomac est rétracté, sa cavité esl retrécie ; la muqueuse forme des plis nombreux, couturés, régnant en divers sens. L'intestin grêle est mince, son calibre est tort étroit, ma. s a muqueuse est saine; la muqueuse du côlon est en tous les points

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