‹ Traité pratique des maladies de la peauChapitre 25 sur 60 · DIXIÈME CONFÉRENCE · texte numérisé non relu

DIXIÈME CONFÉRENCE

Caractères pathognomoniques des trois principales

herpétides :

ECZÉMA. — PSORIASIS. — PRURIGO.

Messieurs,

Après vous avoir montré d'une manière générale et synthétique, quels sont les caractères des lésions cutanées de la diathèse herpétique, abordons de plus près l'étude de ces lésions extérieures, et faisons, pour la diathèse herpétique, ce que nous avons fait pour la syphilis et pour la scrofule. Nous avons pris chacune de leurs lésions à part ; nous vous les avons décrites isolément, afin de vous mettre à même de les reconnaître, de les discerner, partout où vous les rencontrerez ; eh bien! faisons de même pour l'herpétis. Pour vous donner une idée exacte et précise du caractère des lésions qu'elle produit sur la peau, et par lesquelles elle se manifeste, choisissons seulement trois des affections cutanées les plus fréquentes, et dans lesquelles se résument le mieux les caractères dont je vous g,i fait voir l'ensemble. Nous allons retrouver ces caractères, en traits saillants et parfaitement tranchés, dans ces trois herpétides. En les observant avec soin, et dans leurs

130 ECZÉMA — rSORIASIS — PRUfllGO

détails, vous allez reconnaître, dans chacune d'elles, une physionomie spéciale, qui, d'ahord, les distinguera les unes des autres, mais qui les rattachera toutes les trois à la même famille, c^est-à-dire à la même diathèse herpétique.

Les trois affections herpétiques dont nous allons vous présenter une description sommaire, comparative et différentielle, sont, le prurigo, l'eczéma et le psoriasis. Toutes les trois, de nature herpétique, elles vous offriront la réunion des mêmes caractères diathésiques, et en même temps, vous les verrez se distinguer les unes des autres par une manière d'être spéciale qui étahlit, pour chacune d'elles, une individualité morhide particulière.

Les affections cutanées diathésiques, quelle que soit la diathèse qu'elles représentent, sont remarquables, nous l'avons dit, par leur durée ; elles ont toutes, ce même caractère de durée toujours très longue. Or, il en est ainsi du prurigo, du psoriasis et de l'eczéma. Le prurigo herpétique, nous dit Héhra, ne guérit jamais; il est incurable, quoi qu'on fasse. Sans adopter pleinement cette doctrine désespérante, nous reconnaissons que la durée du prurigo est indéfinie ; il en est de même du psoriasis, et trop souvent aussi de l'eczéma. Ces trois affections, si différentes par leurs lésions anatomiques constitutives, par leur aspect, par tout ce qui caractérise leur évolution, par les phénomènes pathologiques dont elles sont le siège, ont, au milieu de toute cette disscmhlance, les traits similaires et communs, que leur donne leur nature herpétique. Elles représentent l'herpétis.

ECZÉMA — PSORIASIS — PRURIGO 151

non pas seulement iDar la longueur de leur durée, mais encore par les intermiltences de leur existence sur la peau, par leurs récidives, parla ténacité de leurs réapparitions, et la persistance de leur séjour sur notre tégument externe, en dépit de tous les efforts de la thérapeutique pour les combattre. Elles représentent encore riierpétis, par leur étiologie, par leur origine, leur filiation liéréditair-es, par leur généralisation sur la peau, par le développement et l'accroissement progressifs qu'elles y prennent avec le temps, par la disposition symétrique qu'elles y affectent, et l'isolement qu'elles savent y conserver, en y restant seules de leur espèce, et sans se mêler à aucune autre affection de la même nature, que l'on ne voit jamais se placer à côté d'elles, pour y devenir un symptôme concomitant de plus de la même diatlièse.

Ces trois affections vous représenteront encore les trois formes que revêtent les herpétides. Les lierpétides sont, nous vous l'avons dit, tantôt aiguës, iamtot chro7iîçues; et tantôt, réunissant, dans le cours de leur évolution, ces deux caractères d'acuité et de chronicité, elles ont, sous ce rapport, un caractère mixte que nous vous avons signalé. La chronicité vous la trouverez dans le prurigo et le psoriasis ; l'acuité dans l'eczéma : mais l'eczéma vous offrira, en même temps un caractère mixte, car vous le verrez sous trois formes différentes : tantôt, dans tout le cours de son évolution, sous la forme toujours aiguë ; tantôt sous la forme exclusivement chronique, et d'autres fois, sous la forme aiguë, dans une première période, et sous la forme

ECZÉMA — PSORIASIS — PRURIGO

chronique dans une seconde et terminale période.

Le psoriasis, l'eczéma et le prurigo vous offriront encore les trois types différents et parfaitement trancliés, de chacune des trois grandes classes des maladies de la peau, dont le caractère distinctif repose sur l'existence, ou la non-existence du phénomène de la sécrétion.

Considérées à ce point de vue, toutes les maladies de la peau se divisent en trois catégories : les unes ne sont pas sécrétantes ; c'est-à-dive qu'aucun phénomène de sécrétion ne se produit, au sein de la lésion anatomique qui les constitue; elles restent, pendant toute leur durée, dans un statu quo permanent et immuable, sans qu'aucun changement survienne dans leur manière d'èlre, sans qu'aucune modification se produise dans leur physionomie, dans leur aspect. Elles représentent, relativement à leur apparence extérieure, des proliférations inertes, inorganiques, et dénuées de vitalité; car une fois constituées, elles restent, pendant toute leur durée, et jusqu'à leur disparition, ce qu'elles étaient à leur premier jour ; tel est le prurigo.

Les affections, ou maladies sécrétantes, constituent la deuxième grande catégorie des maladies de la peau. Cette seconde grande division est fondée sur le phénomène d'une sécrétion s'opérant, au sein même de la lésion anatomique qui constitue la dermatose. En vertu, et par le fait de cette sécrétion, la dermatose revêt, à ses différentes périodes, des aspects nouveaux ; elle subil de véritables métamorphoses, qui la rendent quelquefois méconnaissable, tant elle devient protéique,et différente

ECZÉMA — PSORIASIS — PRURIGO 153

d'elle-même. L'eczéma et le psoriasis senties deux types principaux des affections sécrétantes. Mais ce n'est pas tout ; la grande classe des maladies sécrétantes comprend deux sous-divisions. Elle se divise, suivant la nature du produit sécrété, suivant que ce produit est liquide ou solide, en affections : sécrétantes sèches, et affections sécrétantes humides. Or l'eczéma et le psoriasis, sont les deux principaux types de chacune de ces deux sous-divisions. L'eczéma est la plus importante des affections à sécrétion humide, et le psoriasis, la plus importante des affections à sécrétion sèche ou solide.

Dans le psoriasis, le produit sécrété est constamment sec, et solide, puisque c'est de l'épiderme: c'est un épiderme anormal, n'ayant plus ses qualités et propriétés physiologiques, et devenant par le fait de cette sécrétion morbide, tout à fait différent de ce qu'il est à l'état sain. Il se présente sous la forme de lamelles, de squames, si intimement imbriquées les unes dans les autres, qu'elles ne peuvent pas être séparées, qu'elles constituent une masse épaisse, dure, comme métallique, blanche et quelquefois d'un brillant de nacre, ou d'argent, masse saillante, et qui, par le grattage, se désagrège en petits fragments pulvérulents, en véritable poussière blanche. Or cette hypersécrétion épidermique qui donne au psoriasis son véritable et pathognomoniquo caractère, lui donne en même temps, au moment où elle se produit, un aspect tout nouveau. Dans sa première et dans sa deuxième période, le psoriasis n'était constitué que par deux éléments pathologiques, une coloration d'un rouge brun,

'^■'t ECZÉMA — PSORIASIS — PRURIGO

Cl une plaque dermique légèrement épaissie, hypertrophiée et surélevée ; la sécrétion morbide d'épiderme s'opère sur cette plaque dermique, et alors tout change. La coloration rouge brunâtre disparaît ; elle n'est plus conservée que sous la forme d'un liseré entourant la circonférence de la plaque, dont toute la superficie devient blanche, cà reflets métalliques et argentés, rugueuse, dure, sèche, écailleuse et cassante.

Dans l'eczéma, les métamorphoses, par le fait de la sécrétion, sont plus nombreuses et plus remarquables encore. A sa première période, l'eczéma n'était constitué que par une simple coloration érythémateuse disposée en plaque d'un rouge rosé, et à surface lisse unie. Mais à sa deuxième période, il s'opère, à la surface de cette plaque, une sécrétion humide. Cette sécrétion consiste en un liquide clair, incolore, transparent qui, produit à la surface du derme, soulève l'épiderme sous la forme de petites vésicules agglomérées, pointues, semblables à de petites granulations. Ces vésicules développées sur la plaque érythémateuse, lui donnent un aspect nouveau. Mais elles ne persistent pas; elles se rompent, et à leur place apparaissent de petites ulcérations superficielles, sur lesquelles continue à se produire la sécrétion de ce même liquide gommeux, visqueux et collant, analogue à une solution de gomme arabique. Cette sécrétion liquide s'opérant ainsi, à ciel ouvert, sur de petites surfaces ulcéreuses, donne à l'eczéma un troisième aspect différant essentiellement des deux premiers ; et quand le liquide sécrété se concrète en croûtes lamelleuses d'un jaune blanchâtre, l'af-

ECZÉMA — PSORIASIS — PRURIGO lo3

fcclion prend, par cela même, un quatrième aspect, en attendant qu'elle en prenne un cinquième, lorsque les croûtes étant détachées, les ulcérations sous-jacentes sont remplacées par une large surface miroitante, brillante, comme vernissée, sur laquelle on voit se produire des lamelles d'un épidémie mince, foliacé, qui se renouvellent à mesure qu'elles se détachent, et constituent ainsi une deuxième, et temporaire sécrétion anormale et morbide, préparatoire à la sécrétion définitive et normale, d'un épiderme sain, dont la reconstitution indidique la fin et la guérison de la maladie.

Vous voyez quels changements radicaux apporte le phénomène sécrétion, dans les affections cutanées ; la division de ces affections en affections sécrétantes^ et non sécrétantes^ et des premières en sécrétantes sèches, et sécrétantes humides est donc parfaitement naturelle et légitime, et les trois affections que nous vous avons présentées, nous offrent un type de chacune de ces trois grandes divisions.

Le prurigo, l'eczéma et le psoriasis nous offrent encore à constater, dans leurs lésions anatomiques constitutives, l'existence du phénomène douleur que nous avons considéré comme un des symptômes les plus constants, et pathognomoniques de l'herpétis. Le phénomène sécrétion n'est pas exclusivement le propre, et le trait caractéristique des herpétides ; on trouve la sécrétion sèche et humide dans les exanthèmes, dans les pseudo-exanthèmes, et dans les affections de cause externe, professionnelles et parasitaires; mais si elle existe dans ces affections, elle ne s'y trouve jamais au

1S6 ECZÉMA — PSORIASIS — PRURIGO

même degré, que dans les lierpélidcs ; sa durée y est toujours courte et la quantité du produit sécrété n'est jamais abondante, tandis que dans les herpétides, on trouve la sécrétion à son maximum de durée et d'abondance. Dans l'eczéma aigu, fluent, généralisé, dénature herpétique, la sécrétion humide est quelquefois si longue, si tenace et si abondante qu'elle épuise les forces du malade, et le mène au marasme et à la consomption. Dans Fherpétide maligne exfoliatrice, la sécrétion épidermique s'opère sur une si grande surface, et en si grande quantité, elle se renouvelle incessamment à mesure qu'elle s'exfolie et se détache, avec une si désespérante rapidité, que le malade peut en mourir d'épuisement.

Dans le psoriasis, la même sécrétion épidermique se produit aussi avec une abondance excessive, mais sous- une tout autre forme, et d'une tout autre manière. Ce ne sont plus, comme dans l'herpétide exfoliatrice, des folioles épidermiques qui se produisent, se détachent, tombent et se reproduisent sans fin, et presque à vue d'oeil, tant cette reproduction est rapide. Dans les psoriasis, on ne voit plus le malade se dépouiller de son épiderme, le semer, le perdre tout autour de lui, comme les arbres perdent leurs feuilles ; on voit au contraire, se produire et s'accumuler quelquefois sur toute l'étendue du corps, des masses épidermiques compactes, épaisses et indurées, qui forment des saillies, des reliefs considérables, et une véritable cuirasse qui revêt en quelque sorte tout le corps. Cette sécrétion psoriasique n'est plus caduque, mais les produits sécrétés.

ECZÉMA — PSORIASIS — PRURIGO 157

s'imbriquent, s'enchevêtrent les uns dans les autres, et restent intimement fixes et adhérents au derme, comme ils sont adhérents entre eux; ils font corps avec la peau; ils n'en peuvent être détachés que par la violence ; mais ils n'en sont pas moins très abondants. Ainsi donc, si la sécrétion sèche ou humide se trouve en dehors de l'herpétis, et dans des lésions cutanées qui ne lui appartiennent pas, elle ne s'y trouve jamais en aussi g"rande abondance que dans les herpétides, dont elle devient un des caractères ; voilà pourquoi nous en avotis parlé avec des détails que comporte c^ phénomène important.

Les mêmes considérations s'appliquent au phénomène douleur. Si la douleur, ainsi que nous l'avons dit, n'existe ni dans les lésions syphilitiques, ni dans les lésions scrofulcuscs, on la trouve quelquefois dans les exanthèmes et dans les pseudo-exanthèmes; on la trouve en particulier dans l'urticaire ; on la trouve aussi dans les affections de cause locale, professionnelle et parasitaire, mais jamais à un degré aussi intense, et avec une persistance aussi longue et aussi opiniâtre que dans les herpétides.

Le phénomène douleur, avons-nous dit, est un dos caractères pathognomoniquesdes herpétides ; elles nous présentent la douleur avec des modalités, des formes diverses, et des degrés d'intensité divers : chaleur, cuisson, brûlure, tension, élancement, picotement, démangeaison ou prurit; telles sont les diverses formes que revêt la douleur dans les herpétides, et elle y prend aussi les degrés d'intensité les plus divers.

Or le prurigo, l'eczéma elle psoriasis, que nous avons

1S8 ECZÉMA — PSORIASIS — PRURIGO

clioisis, comme les trois types principaux desherpétidos, nous présentent, à eux Lrois, toutes les différentes modalités de douleur, do même qu'ils nous ont présenté les faits de sécrétion, et de non-sécrétion les plus importants.

Le psoriasis dans sa troisième période, c'est-à-dire dans sa période de sécrétion épidermique, n'est pas douloureux en raison même, et par le fait de cette sécrétion, les malades quelquefois même ne s'aperçoivent pas de son existence. Mais dans ses deux premières périodes, 'quand il n'est encore constitué que par une simple macule, et ensuite par une plaque dermique hypertrophiée, et maculeuse, alors il est le siège d'une douleur qui n'est jamais intense, c'est une démangeaison toujours légère. Le psoriasis représente dans les herpétides, le phénomène douleur, à son minimum d'intensité.

Le prurigo, au contraire, nous offre la douleur avec toutes ses violences, avec tous ses paroxysmes les plus intolérables. C'est la douleur sous la forme du prurit, ou démangeaison, c'est-à-dire constituée par un mélange indéfinissable de. chatouillements, de picotements, d'élancements, douleur dont l'acuité est excessive, insupportable, et qui entraîne le besoin irrésistible de se gratter. Tandis que dans le prurigo parasitaire, et dans le prurigo senilis ou cachectique, la démangeaison, avec le besoin de se gratter, n'ont que peu d'intensité, cette intensité est extrême dans le prurigo herpétique, et devient même le signe dénonciateur de sa nature herpétique. Rien ne peut donner une idée des douleurs

ECZÉMA — l'SOniASlS — PRURIGO 4S9

atroces, intolérables que fait endurer, aux malades, le prurigo herpétique dans ses formes les plus graves, dans ses formes dites formicans, et ferox. Ce sont des démangeaisons, des élancements, dont la violence est excessive. Tandis que dans le lichen, autre herpétide, la douleur ne consiste qu'en picotements, comparés par le malade, à la sensation que feraient éprouver des pointes d'aiguilles s'cnfonçant dans la peau, dans le prurigo, la douleur revêt à la fois tous les caractères réunis du picotement, du chatouillement, de l'élancement; elle procède par des accès, dont les paroxysmes existentsurtout la nuit, et prennent, quelquefois, une violence intolérable, qui pousse les malades cà des emportements furieux, et qui va jusqu'à la frénésie et jusqu'au délire. Le prurigo est, de toutes les herpétides, celle où le phénomène douleur existe à son plus haut point d'intensité ; celte douleur est, dans certains cas, si excessive, qu'elle a pu conduh-e les malades au suicide ; trop souvent elle les mène à l'amaigrissement, au marasme, à la consomption, par épuisement nerveux, et parle trouble, ou plutôt la suppression de toutes les fonctions physiologiques les plus importantes, telles que l'appétit, la digestion, le sommeil.

L'eczéma, nous présente la douleur ù un degré d'intensité moindre, mais avec dos modalités variées, et sous les diverses formes que nous avons indiquées dans les herpétides. Dans sa première et sa deuxième période, il justifie sa dénomination, dérivée du verbe grec Ixçe'coQe brûle) ; les surfaces eczémateuses sont le siège de chaleur, de brûlure, de tension. Dans la quatrième période,

160 ECZÉMA — PSORIASIS — PRURIGO

quand la sécrétion séro-g-ommcusc osl tarie, la tension, la chaleur, la brûlure qui avaient disparu, au moment où cette sécrétion se produisait, sont remplacées par la tlémangeaison, ou prurit, dont l'intensité est souvent assez prononcée pour que le grattage et l'action des ' ongies, irrésistibles, ramènent l'afTection à un état d'acuité qu'elle n'avait plus.

Nous avons dit que dans les herpétides, l'intensité de la douleur est en raison inverse de la gravité des lésions ^ anatomiques. Nous en avons la preuve dans les trois • affections qui nous occupent. Les lésions épidermiques si prononcées que nous offre le psoriasis, les vastes plaques dermiques hypertrophiées et recouvertes d'une : carapace d'épiderme si épaisse, ne sont pas douloureuses. ] j L'eczéma est douloureux, quand les lésions si prononcées ' ^ de sa troisième période ne sont pas encore formées; il cesse d'être douloureux, lorsque ses ulcérations s'étalent largement, et il le redevient, quand ces ulcérations se sont desséchées et cicatrisées. Le prurigo, la plus douloureuse de toutes les herpétides, est, avec le lichen, celle, : -, dont la lésion mère, ou anatomique, a le moins d'importance,puisque cette lésion, de la grosseur d'une petite ^ j tête d'épingle, est constituée parla simple hypertrophie d'une papille sensitive du derme.

Un des caractères des herpétides, avons nous dit, c'est leur généralisation, l'envahissement progressif et de plus en plus prononcé de la peau, et leur disposition symétrique. Or ces caractères sont manifestes, dans j les trois herpétides que nous étudions en ce moment. Si vous avez affaire à un prurigo localisé à la base du cou.

ECZÉMA — PSORIASIS — PRURIGO 161

entre les deux épaules, par le seul fait de cette localisation, diagnostiquez la nature ^Jamseto'e de ce prurigo. Si au contraire le prurigo est généralisé, s'il occupe le tronc, dans presque toutes ses parties, et les membres, par cela seul, diagnostiquez la nature herpétique de ce prurigo ; à moins que le peu d'intensité de la douleur, l'âge avancé, l'amaigrissement, la cachexie du malade ne vous indiquent que vous avez affaire au jinirigo cachectilis ou prurigo seniïù, signe de la décrépitude de l'âge, et de la dégradation des forces.

L'envahissement progressif de la peau, la généralisation de plus en plus marquée, sur toute son étendue, et la disposition symétrique, ne sont jamais plus accusés, et d'une manière plus tranchée, que par l'eczéma et le psoriasis. Dans leur premièi^o période, ces deux affections ne sont pas permanentes ; elles n'occupent la peau, que d'une manière intermittente ; elles y apparaissent, surtout au printemps ; et après une durée variable, elles disparaissent, souvent spontanément, pour se réveiller ultérieurement, alors que le malade pouvait s'en croire à tout jamais débarrassé. Ce n'est qu'à une époque avancée de leur existence qu^dles deviennent permanentes, et continues. A cette époque, non seulemont, elles ne quittent plus la peau, mais encore elles l'occupent en larges étendues : elles y forment de vastes surfaces, de vastes ilôts, et quelquefois, même, elles n'y laissent que peu ou point d'endroits sains. Cette extension progressive a été très remarquable ; car, à leur début, les lésions eczémateuses et psoriasiques ne formaient, sur la peau, que des petits points. épars, de

OUIBOUT, PEAU. 11

'62 ECZÉMA — PSORIASIS — PRURIGO

Ici dimension d'une goulLe de cire, et d'une pièce de monnaie. Non seulement, avec le temps, le psoriasis et l'eczéma s'élargissent et s'étendent de plus en plus, mais ils présentent encore, l'un et l'autre, et d'une manière plus visible, et plus tranchée que nulle autre atrection, la disposition symétrique, si importante à considérer, puisqu'à elle seule, elle suffit pour établir la nature herpétique de telle ou telle dermatose. Jamais la symétrie n'est plus marquée, n'est plus régulière que dans l'eczéma et le psoriasis : jamais les deux, côtés parallèles et correspondants du tronc et des membres, ne sont couverts de lésions plus identiques et plus semblables, parleur config'uration et leur étendue, que dans l'eczéma et le psoriasis.

La diathèse herpétique, avons-nous dit, n'a pas. comme la scrofule, et comme la syphilis, de sièges, de régions, qui lui soient spéciaux sur la peau, et qui soient, pour ses dermatoses, un caractère pathognomonique de leur nature herpétique ; mais avons-nous dit encore, les herpétides, à type chronique, à sécrétion sèche, ou non sécrétantes, à évolution lente et torpidc, se choisissent, sur la peau, un siège spécial, et tout différent des herpétides à caractère inflammatoire et .'i sécrétion humide. Les premières se choisissent, pour s'y développer, les régions où la peau a le plus d'épaisseur et de sécheresse, où elle a le plus faible degré de vitalité, où elle est le plus riche en épidémie : les secondes, au contraire, se développent de préférence, sur les régions, où la peau a le plus de finesse, le plus d'humidité, le plus de sensibilité, où elle réunit le plus grand nom-

ECZÉMA — PSORIASIS — PRUIIIGO 163

brc des éléments nécessaires au développement de Finllammation.

Or ces caractères de sièges, vous sont très manifestemont indiqués par les trois affections que nous vous offrons comme exemples, et comme types des hcrpétides. Le prurigo qui n'a jamais aucun caractère inflammatoire, qui ne présente jamais rien d'aigu, se lixc de préférence sur le dos, à la partie postérieure du tronc, sur le côté externe des membres. Le psoriasis, un des types les plus prononcés de la chronicité, et que, pour cette raison, les anciens appelaient la dartre froide^ la, dartre morte, le psoriasis aies mêmes sièges d'élection, et, en particulier, les genoux et les coudes. L'eczéma, au contraire, la dartre vive, la dartre chaude, affecte de préférence le visage, la partie antérieure du tronc, la face interne des membres, les rég'ions, oix la peau, eu opposition avec elle-même, a le plus de finesse, de chaleur, de sensibilité et d'humidité, telles que les régions axillaires , poplitées, interdigitales, anales et génitales.

Un autre caractère des herpétidcs, avons-nous dit, c'est la rétrocession et la métastase ; c'est-à-dire une disposition toute particulière à quitter brusquement la peau, à entrer plus profondément dans l'économie, à pénétrer plus avant dans nos organes, à cesser d'être superficielles, pour devenir profondes, viscérales, et à déterminer, par cela même, des accidents internes, habituellement beaucoup plus graves que ceux qui étaient la conséquence de leur séjour sur la peau. Ces accidents internes, avons-nous ajouté, sont d'autant plus sérieux.

IG'* ECZÉMA — PSORIASIS — PRURIGO

que les lésions ciUanées rétrocédées avaient d'importance et d'étendue, et de plus, ils ont le mémo caractère d'acuité, ou de chronicité que ces lésions présentaient sur notre tégument externe.

Or le psoriasis et l'eczéma nous offrent la démonstration de ce principe. La rétrocession brusque, spontanée, ou accidentelle d'un psoriasis, ancien et invétéré est liabituellement le signal du développement de bronchites chroniques, de catarrhes pulmonaires, de la tuberculose pulmonaire, de dyspepsies rebelles, et du cancer de l'estomac, ou dos intestins, maladies ayant toutes le même caractère de chronicité que le psoriasis avait lui-même. La rétrocession de l'eczéma, au contraire, surtout d'un eczéma aigu, et à larges surfaces, amène des accidents internes aigus aussi, comme des accidents cérébraux, méningés ou encéplialiques, des bronchites aiguës, des inflammations intestinales. Mais si la rentrée, si la rétrocession de l'eczéma et du psoriasis, si le transport de ces maladies sur des organes internes et profonds, produisent de si redoutables conséquences, en revanche, leur retour sur la peau, après avoir abandonné leurs sièges internes et profonds, est le signal deguérisons rapides et spontanées, qu'aucun moyen thérapeutique n'avait pu obtenir. Il y a donc des psoriasis et des eczémas, dont l'apparition et le retour, sur la peau, peuvent être considérés comme une crise salutaire, comme un effort de la nature pour mettre fin à une maladie interne et viscérale, comme un bienfait pour la santé, et comme une condition nécessaire au rétablissement, et au libre exercice des fonctions physiologiques. Ce sont comme des

ECZÉMA — PSORIASIS — PRUUIGO 165

émonctoires naturels, dont l'action révulsive doit être soigneusement entretenue et ménagée, sous peine de voir survenir les accidents internes, souvent les plus redoulables.

Les diallièses scrofuleuse et syphilitique ont leurs cicatrices spéciales et patliognomoniques, qui survivent à leurs lésions, et conservent leur empreinte indélébile ; de telle sorte qu'à l'aide de ces cicatrices, on peut encore en faire un diagnostic posthume et rétrospectif. Ces dia- Ihèses se survivent indéfiniment à elles-mêmes, par les cicatrices qu'elles laissent après elles, et qui gardent leur cachet ineffaçable, que vous ne devez jamais laisser passer, sans en reconnaître le caractère, et sans remonter, grâce à lui, jusqu'à la lésion dont il est le fidèle vestige.

La diathèse herpétique, qui n'a pas de couleur spéciale, nous l'avons vu, n'a pas non plus de cicatrices caractéristiques. Ses lésions sont trop superficielles pour laisser, après elles, des cicatrices; nous vous l'avons dit, dans notre dernière conférence, mais aujourd'hui je tiens à vous en donner la preuve, en plaçant sous vos yeux, ce qui se passe dans l'évolution des affections herpétiques, que je vous- ai proposées comme types des hcrpélides.

Les papules de prurigo dans leur période de déclin, sont le siège d'un travail de résorption, d'intussusception interstitielle, qui fait progressivement disparaître les éléments hyportrophiqucs, dont l'accumulation, sur une, ou sur plusieurs des papilles sensitives du derme, avait transformé ces papilles en une papule, c'est-à-dire en une petite tumeur de la grosseur d'une tête d'épingle

166 ECZÉMA — PSORIASIS — PRURIGO

Or ce travail de résorption ne s'cxcrçant que sur les parties morbides, que sur les éléments hypertropliiqucs seulement, aucune perte de sulîslance n'a lieu ; aucune atrophie locale, aucune rétraction de tissu ne se produisent, comme il s'en produit dans les scrofulides. Les lésions de la syphilisterliaire pénètrent trop profondément dans le derme, pour que le tissu cicatriciel qui se forme,, étant plus dense que le tissu dermique ambiant, se mette parfaitement à son niveau, et ne produise pas une légère dépression; en outre la couche pigmentaire et le corps muqueux de Malpighi, sont trop sérieusement atteints par ces lésions, pour que l'épiderme cicatriciel ne soit pas quelque peu altéré et décoloré ; aussi les cicatrices de ces syphilides sont-elles légèrement creuses, déprimées, et recouvertes d'un épidémie aminci et décoloré. Les lésions de l'herpétis, au contraire, n'étantjamais profondes, et ne faisant qu'effleurer la superficie du derme, sans en détruire, même la couche la plus superficielle, il en résulte qu'aucune réparation de tissu n'est nécessaire pour le derme, et que les éléments de la sécrétion épidermique étant conservés, la réparation de l'épiderme s'opère sans que l'épiderme de formation nouvelle présente aucune modification anormale. Voilà comment il se fait que les herpétides ne laissent après elles, aucune cicatrice apparente.

Le prurigo, nous vous le disions tout à l'heure, est résorbé et nivelé, sans qu'il en reste aucune trace. L'eczéma le plus grave, le plus aigu, le plus flucnt, ne laisse non plus aucun vestige cicatriciel ; remarquez, en efl'et, que ses lésions s'étalent en surface, et n'ont pas de

ECZÉMA — PSORIASIS — PRURIGO 167

profondeur ; ses ulcérations sont tellement superficielles qu'on les appelle des exulcérations, plutôt que des ulcérations, l'épiderme seul est détruit. Les lésions du psoriasis si considérables, si saillantes, ne sont aussi que des lésions de surface, et non point do profondeur. Ce sont des accumulations d'un épiderme vicieux, qui s'entassent sous la forme de squames, et qui recouvrent des portions de derme épaissi. Or, il n'y a là qu'une prolifération dermique, qu'un état hypertrophique et morbide du derme, ayant pour conséquence l'hypersécrétion d'un épiderme hypertrophié et morbide lui-même. Dans la période de déclin du psoriasis, le travail de résolution ne s'opérantque sur les parties dermiques hypertrophiées, n'allant pas au delà de ces parties, ne faisant rien autre chose que de les remettre de niveau avec les parties circonférencielles, i] en résulte qu'aucune perte de substance n'a heu ; les tissus reprennent purement et simplement leur état physiologique; le derme qui était épaissi et desséché reprend son état normal, et secrète, alors comme auparavant, un épiderme normal, sans qu'il y ait de trace subsistante des lésions passées. Ainsi donc nous trouvons après le prurigo, après le psoriasis, après l'eczéma, cet important caractère d'absence complète de cicatrice, que nous avons indiqué comme étant un des caractères des herpétides.

Nous n'avons point à faire ici la monographie de ces trois affections si importantes, du psoriasis et de l'eczéma surtout, qui dominent, en quelque sorte, toute la dermatologie; ou plutôt, pour n'employer qu'un langage d'une exactitude plus rigoureuse, qui se placent à la tète de

1C8 ECZÉMA — PSORIASIS — PRURIGO

louLos les lierpéLiclcs, et qui en résument tous les caractères. Cette monographie, nous l'avons faite dansle premier volume de nos leçons cliniques, nous n'avons donc point à la recommencer. Nous n'avons voulu que faire saillir, dans ces trois affections, leurs caractères diallicsiques, leur nature herpétique, afin de ne vous laisser aucun doute sur l'existence réelle et indéniable de la diathèse herpétique, démontrée de la manière la plus évidente et la plus incontestable, par des affections, ou maladies cutanées qui n'en sont que les symptômes et la manifestation extérieure.

Le prurigo démontre sa nature herpétique, et par conséquent la réalité de l'herpétis, par son origine héréditaire, par sa généralisation sur la peau, aussi bien que sur le tronc, et sur les membres, par sa durée interminable, par ses récidives, par l'intensité des douleurs qu'il occasionne, et aussi parla cachexie diathésique, dont il devient souvent l'aboutissant.

L'eczéma et le psoriasis, les deux affections les plus communes de toute la dermatologie, héréditaires aussi, sont aussi celles dont les caractères subjectifs et anatomiqucs, et dont le mode d'évolution démontrent le mieux, leur nature diathésique.

• Rappelez-vous que l'un et l'autre sont le siège d'une sécrétion des plus remarquables par son abondance. Le psoriasis est la plus commune et la plus importante des affections à sécrétion sèche ; l'eczéma, la plus importante et la plus commune des affections à sécrétion humide. Malgré la sécrétion dont ils sont le siège , l'eczéma et le psoriasis sont douloureux, et, ensem-

ECZÉMV — PSORIASIS — PRURIGO 169

ble ils préscntenl à peu près toutes les modalités, toutes les variétés do la douleur, à ses divers degrés d'intensité, telle qu'on la trouve dans les herpétides. L'eczéma et le psoriasis sont intermittents dans la première période de leur durée, toujours longue et indéfinie, comme la durée des affections diathésiques, et ils sont continus dans leur dernière période. Quand ils disparaissent, ils ne laissent aucune cicatrice. L'un et l'autre, à mesure qu'ils sont plus anciens, prennent une possession de plus en plus large de la peau ; on peut en quelque sorte, mesurer leur degré d'ancienneté, à l'étendue des surfaces qu'ils y occupent, à leurs récidives de plus en plus rapprochées, et surtout à leur existence, qui finit par y devenir fixe, permanente, et sans discontinuité. L'eczéma et le psoriasis, en se généralisant, nous offrent les plus remarquables, et les plus parfaits exemples de cette symétrie, de cette disposition symétrique qui n'appartient qu'à ladiathèse herpétique. L'un, la dartre sèche, la dartre morte, toujours chronique, et sans caractère inflammatoire, occupe les régions où la peau a le moins de vitalité, le plus de sécheresse, et la couche épidermique la plus épaisse ; l'autre, la dartre humide, la dartre chaude, choisit de préférence les régions où la peau est plus fine, plus humide, plus impressionnable, et plus favorable au développement d'une affection à type aigu, et inflammatoire. Le psoriasis et l'eczéaia commencent par être, l'un et l'autre, compatibles avec la santé, qu'ils n'altèrent pas ; mais, dans leurs formes les plus graves, ils lui portent la plus sérieuse atteinte, et aboutissent, l'un et l'autre, à la cachexie, au marasme et à la consomp-

no ECZÉMA — PSORIASIS — PRURIGO

lion. Tous deux sont sujets à des mouvements do va-etvient, à des rétrocessions suivies des accidents métastatiquos les plus graves, mais aussi à des réapparitions, véritables crises salutaires, qui mettent fin à ces accidents internes et généraux. L'eczéma, tenace comme tout ce qui est herpétique, peut guérir, mais à la longue, au bout d'un temps toujours bien long : le psoriasis, plus tenace encore, ne guérit pas ; le traitement ne peut que retarder, qu'atténuer ses réapparitions , que les rendre moins graves, et plus rares ; il est comme la branche de lierre qui s'attache à l'arbre, et ne s'en détache plus : compagnon de la jeunesse et de l'âge adulte, la vieillesse le retrouve encore, et il descend, avec sa proie, dans le tombeau. L'eczéma et le psoriasis n'abrègent pas toujours l'existence ; quelquefois même , comme des émonctoires salutaires, ils sont nécessaires à la santé ; mais quelquefois aussi ils la perdent et la détruisent, par l'extension qu'ils ont prise sur la peau, par les troubles fonctionnels qu'ils occasionnent, et les complications qu'ils éveillent. D'autres fois ils se terminent en se transformant en herpétide maligne exfoliatrice, leur commune dégénérescence, ou bien ils éveillent des perturbations viscérales profondes, des altérations organiques, des dégénérescences cancéreuses.

Telles sont, Messieurs, en quelques traits, rapidement esquissés, ces deux affections qui dominent toute la dermatologie, et sont les premières, les plus fréquentes et les principales manifestations de la diathèse herpétique.

Page 1