ONZIÈME CONFÉRENCE
Caractères généraux pathognomoniques des lésions cutanées du cancer.
Messieurs,
La, peau, nous l'avons vu, est le siège d'élection des lésions de la syphilis, de la scrofule, de l'herpétis ; c'est sur la peau que ces trois diatlièses manifestent surtout leur présence ; c'est par la peau, et par les muqueuses qui confinent à la peau, qu'elles entrent dans notre économie, qu'elles y prennent racine , et qu'elles s'y développent. C'est la peau, plus que tout autre organe, qui est leur terrain ; c'est sur la peau, plus que partout ailleurs, que nous les] voyons proliférer, et s'affirmer, chacune par les lésions spéciales qui leur sont propres, qui établissent leur individualité, en les distinguant leè unes des autres. Dans les premiers temps de leur existence, ces trois diathèses ne produisent, sur notre peau, que les empreintes les plus légères, elles n'en touchent que la superficie, elles restent à la surface, elles ne font que Feffleurer, En vieillissant, et dans des périodes plus avancées, elles s'enfoncent davantage dans l'épaisseur de notre tégument externe ; elles attaquent son intégrité, pour pénétrer plus profondément dans notre économie. Plus tard encore, et dans leurs, périodes ultimes, elles deviennent de plus en plus pro-
fondes; la scrofule traverse la peau de part en pari, elle atteint les muscles, les cartilages et les os qu'elle détruit. La syphilis, après avoir passé h travers la peau, sur laquelle elle laisse ses empreintes cicatricielles ineffaçables, pénètre jusque dans nos cavités splancliniques, et atteint nos viscères. L'iierpétis, après avoir pris, delà peau, une possession de plus en plus complète, après s'y •être étalée au point de la recouvrir quelquefois dans toute son étendue, plonge, comme la syphilis, dans les cavités thoracique et abdominale, pour y déterminer les lésions organiques les plus profondes.
Ainsi ces trois diathèses suivent, dans leurs envahissements, la même marche. Leur action nocive, devient, avec le temps, de plus en plus profonde ; leur cours se dirige invariablement, de la surface, de la superficie du corps, vers ses organes les plus profonds, qu'elle n'atteignent qu'au bout d'un temps toujours très long, et quand elles sont arrivées à la dernière période de leur évolution.
La diathèse cancéreuse se comporte tout différemment ; tantôt elle se manifeste d'emblée, sur un organe splanclinique, sur l'estomac, sur l'intestin, sur le foie; et quand elle s'est fixée sur un de ces organes, elle y accomplit son œuvre de destruction, non pas seulement par les désastres anatomiques qu'elle y produit, mais encore par les troubles fonctionnels qui en sont la conséquence, et par l'intoxication générale et dialhésique, qu'elle porte avec elle. Dans ce cas, ses lésions anatomiques j-estent intérieures, viscérales et splanchniques.
D'autres fois le cancer se fixe sur des organes moins
profonds, mais communiquant avec l'extérieur, comme la glande mammaire, comme l'utérus ; dans ces cas , il irradie, il se propage de la profondeur vers la superficie, c'est-à-dire de Porgane primitivement affecté, à des organes moins profonds ; ainsi , de l'utérus , le cancer se propage au vagin, et du vagin, il monte aux ganglions inguinaux. Si le cancer alTectc la glande mammaire, il gagne, secondairement, les ganglions de l'aisselle; il gagne aussi la peau, il l'amincit, l'ulcère et la détruit au niveau même de son siège mammaire. Dans quelques cas aussi, ses éléments néoplasiques se répandent péripliériquement dans la trame de la peau ; ils s'y développent, ils y prolifèrent dans une zone quelquefois très étendue. Le cancer a donc envahi la peau, mais d'une manière secondaire ; la peau l'a reçu d'un organe qu'elle recouvi'ait, et qui le lui a transmis. Dans ces cas, la marche envahissante du cancer a été ascendante; elle a monté de la profondeur à la superficie, au lieu d'être descendante, et d'aller de la superficie à la profondeur, comme le font la syphilis et l'herpétis.
D'autres fois, le cancer, en se généralisant, suit une marche inverse, et comme la syphilis et l'herpélis, il se duige, d'organes relativement superficiels, vers des organes plus profonds. Ainsi de la mamelle, de l'utérus, il envoie des irradiations à l'estomac, au foie, aux gangHons mésentériques...
Ladiathèse cancéreuse, suit donc un douhle courant, un courant ascendant, et un courant descendant, do manière à envahir, à occuper plus sûrement, et plus
rapidement réconomic toiil entière. Mais tandis que la syphilis et l'herpétis n'occupent nos viscères et ne pénètrent dans nos cavités splanclmiques, qu'après avoir abandonné la peau ; tandis qu'elles ne deviennent profondes, qu'après avoir été superficielles, et avoir cessé do l'être ; le cancer lui, est à la fois, et en même temps, superficiel et profond. Il possède, et il a pour caractère la fixité de la scrofule. Quand il a envahi un organe, il ne le quitte plus, il y reste fixé, comme la scrofule ; mais en même temps, et tout en restant fidèle à son premier siège, il envoie des irradiations jusque dans les régions qui en sont le plus éloignées. Il a donc, à la fois, et la fixité de la scrofule, et la puissance d'expansion, et do généralisation delà syphilis et de l'herpétis. Cette puissance, il la possède, à un plus haut degré encore, que ces deux diathèses, et comme il a aussi un degré de malignité plus grand, il en résulte qu'il imprègne, qu'il empoisonne plus rapidement, et plus complètement qu'elles ne peuvent le faire, l'économie tout entière de Fcs sucs toxiques et délétères. Voilà pourquoi la cachexie cancéreuse est plus prononcée, plus grave, et arrive plus vite que la cachexie herpétique, et que la cachexie scrofuleuse ; voilà pourquoi aussi les ablations de lumeurs cancéreuses superficielles, opérées par la chirurgie, sont si fréquemment suivies de repullulations, soil locales, soit éloignées et générales.
Si le cancer débute, le plus souvent, sur des organes plus ou moins profonds, il y a aussi des cas, oii il commence par la peau ; il est alors cutané, de prime abord ; et c'est essentiellement le cancer de la peau.
LÉSIONS CUTANÉES DU CANCER 17o
Nous n'avons point à faire l'hisLoire de la diaLhèse cancéreuse.
Nous n'avons à nous occuper que des lésions produites par le cancer sur la peau, autrement dit que des lésions cutanées patliognomoniques de la diatlièse cancéreuse. Or, après vous avoir montré d'une manière générale, et en quelques mots seulement, comment, et de quelle manière évolue le cancer, comparativement aux autres diatlièses, nous allons maintenant le considérer exclusivement sur la peau, et vous faire voir comment il s'y comporte, et par quels caractères il s'y manifeste.
Le premier caractère des lésions cutanées du cancer c'est la malignité. Toutes les lésions produites par le cancer sur la peau, sont invariablement empreintes de ce caractère que nous avons appelé lo, malignité; c'est-à-dire que, d'une part, elles désorganisent, et détruisent la peau, et que d'autre part, elles exercent une action réflexe, et d'un retentissement des plus fâcheux sur la santé générale. Nous avons dit tout à l'heure que la diathèse cancéreuse possède un degré de malignité plus grand que les diathèses scrofuleuse herpétique et syphilitique; or ce degré de malignité plus considérable se reflète dans toutes ses lésions cutanées. Tandis que les lésions cutanées de la scrofule, de l'herpétis et de la syphilis commencent, toutes, par être des lésions bénignes ; tandis qu'elles ne deviennent malignes que dans certains cas seulement, dans certaines de leurs formes, et à une période avancée de l'évolution de la diathèse, les lésions du cancer, toutes, sans exception, et de prime abord, sont des lésions malignes.
Le degré de maligiiilé do ces lésions est variable, suivant la forme que revêt le cancer; la malig-nité s'y développe plus ou moins tardivement, elle y suit une marche plus ou moins rapide, mais elle y est toujours; elle peut y rester longtemps comme à l'état latent, et sans se manifester, au point qu'une lésion de nature cancéreuse peut être prise pour une lésion torpide, et sans caractère malin ; mais il arrive un jour, où la malignité se réveille et se manifeste dans cette lésion, qui paraissait en être exempte.
Ainsi qu'y a-t-il déplus bénin, de moins g-rave en apparence que la lésion initiale du cancroïde? Cette lésion n'est d'abord qu'une squame, ou qu'une verrue, qu'une sorte de papillome. Elle peut rester sous cette forme pendant des mois, et quelquefois des années, sans changer d'aspect, sans s'ulcérer, sans occasionner de douleur, sans altérer aucunement la santé : cette lésion, bien que cancéreuse, a donc tous les caractères d'une lésion bénigne, et cependant c'est bien réellement une lésion maligne. La malignité n'y est qu'endormie, et, d'un instant à l'autre, elle peut s'éveiller, et se manifester de la manière la plus positive, la plus rapide, et la plus inattendue. La malignité s'y éveillera spontanément, sans cause appréciable, et sous la seule influence de la nature même de la lésion : elle s'y éveillera aussi par le fait d'un traitement intempestif, de pansements irritants, d'une cautérisation, d'une ablation incomplète, de telle sorte que la lésion la plus innocente en apparence, sera brusquement transformée, en une lésion de la pire espèce, et dont le caractère essentiel avait été jusque -là méconnu.
En quoi donc consiste celle malignité si redoutable, et qui est un des caractères des lésions symptomaliques du cancer? C'est ce que nous allons examiner.
La malignité dans les lésions cutanées du cancer, se manifeste sous deux formes différentes : 1° sous la forme végétante ou liypertropliiquc ; 2° sous la forme ulcéreuse. Ces deux formes sont inséparables, la première aboutit fatalement à la seconde, dont elle n'est que le premier
degré.
La forme végétante appartient à l'encéplialoïdc, au squirrlie, au cancroïde. Dans le cancroïde, la surface malade se recouvre d'une véritable végétation d'un développement cbampignonneux de proliférations fongoides, .molles, violacées, suintantes, acquérant quelquefois un volume énorme, formant une masse saillante, une tumeur considérable, et donnant lieu cà la sécrétion d'un liquide appelé icbor, mélange infect de pus, de sérosité et de sang-, et d'une odeur spéciale, d'une fétidité sui .generis, qui à elle seule possède un caractère pathognomoniquc assez trancbé, pour faire diagnostiquer le cancer. Cette odeur se répand tout autour du malade; elle est souvent assez prononcée pour remplir la cliambre qu'il habite; elle lui fait comme une atmosphère empoisonnée qu'il respire, qu'il absorbe, dont il s'imprègne, et dont les effluves fétides et vénéneuses, pénétrant dans son organisme, y introduisent une source nouvelle el incessante de décomposition, et de désorganisation. Celle respiration d'un air nauséeux cl vicié engendre une véritable septicémie, et contribue à produire la consomption et la fièvre hectique, qui emmènent le malade.
GUIROUT, PEAU.
l'^S LÉSIONS CUTANÉES DU CANCEll
Ces masses végcLanlcs, quelquefois si développées, subissent les conséquences du principe de malignité qu'elles représentent. Elles deviennent le siège d'un travail ulcératif qui les désorg-anisc ; la puissance qui les produit les détruit bientôt; elles se détruisent ellesmêmes incessamment, et finissent par ne plus consister qu'en un liidcux et dégoûtant putrillage. Ce que nous venons de dire des végétations cbampignonneuses des cancroïdes, s'applique aussi aux proliférations molles fongoïdes et mamelonnées de l'encépbaloïde, qui n'apparaît sur la peau, que dans des cas exceptionnellement rares.
Le squirrbe s'y développe plus fréquemment. Il y revêt deux formes différentes, la forme granuleuse, et la forme hypertrophique. Ne parlons actuellement que de cette dernière forme. Elle se révèle de deux manières : par des masses dures constituant de véritables tumeurs, et par des tubercules isolés.
Los masses ou tumeurs squirrlieuses composées d'éléments de formation nouvelle, d'un néoplasme blanc, dur. compact etnapiformc se développent, soit dans la trame même, et dans l'épaisseur de la peau, soit dans le tissu cellulaire sous-cutané. Nous en avons observé un cas très remarquable cbez une femme, pendant notre internat à la maison municipale de santé en 1849. Collo femme présentait à la région ombilicale une tumeur du volume d'un omf de dinde ; cette tumeur était d'une dureté cartilagineuse, inégale, bosselée dans ses contours, offrant sur toute sa surface, des saillies comme marronuées; elle était le siège de douleurs lancinantes; elle fai-
sail corps avec la peau, clans l'épaisseur de laquelle elle était manifestement enclavée. La peau, sur différents points de sa surface, était d'un rouge livide précurseur de l'ulcération; mais avant que cette ulcération se fût produite, la malade succomba à des accidents graves de pleurésie avec épanchement, et de péritonite avec ascitc. A l'autopsie, faite avec beaucoup de soin, sous la direction de notre excellent maître M. Gustave Monod, nous trouvâmes une notable quantité de sérosité dans le péritoine et dans les plèvres : mais ce qui excita surtout notre attention ce fut l'état anatomo-pathologique de ces membranes. Les plèvres des deux cotés, à droite et à gaucbc, aussi bien les plèvres pariétales que les plèvres viscérales, et le péritoine, dans toutes ses parties, étaient criblés, parsemés sur toute leur surface, et dans toute leur étendue de milliers de petites tumeurs de la grosseur d'une tète d'épingle. Ces petites tumeurs semblables à des gi'ains de millet, étaient dures, rondes, granuleuses, très adhérentes aux séreuses, et d'un tissu blanchâtre et homogène. Quant à la tumeur cutanée ombilicale, elle était d'un tissu napiforme blanc, lardacé, criant sous le scalpel. Cette tumeur néoplasiquc, et plusieurs des granulations pleurales et péritonéales, examinées au microscope par M. Lcbert, étaient manifestement de nature squirrheuse. La malade était entrée à la maison de santé pour sa tumeur ombilicale, cette tumeur était alors d'un diagnostic difficile; rien ne pouvait faire pressentir les accident spéritonéaux et pleuraux, qui devaient emporter la malade, et dont la nature ne put être bien apprécié(> qu'à l'autopsie. Ce cas très intéressant devait être inter-
prêté de la manière suivante : cancer squirrheux de la peau, développé primitivement dans la peau de la région ombilicale, ayant donné lieu à des processus de la même nature, et s'étant généralisé sous la forme d'une véritable granulie cancéreuse du péritoine et des plèvres, dont il a été Forigine et le point de départ. Ici le cancer a été bien incontestablement développé primitivement dans la peau. La forme hypertrophique de ce squirrhe cutané a été visiblement de nature maligne puisqu'elle a engendré la granulic si fatale à la malade.
Dans d'autres cas, la malignité de la forme bypertrophique du squirrhe cutané se manifeste, sur place même, et dans la tumeur même, par l'ulcération et la désorganisation ulcérative de celte tumeur, qui finit par ne plus être qu'un ulcère cancéreux,
La seconde forme du squirrhe de la peau c'est la forme tuberculeuse.
Les tubercules syphililiques, nous l'avons vu, sont aplatis, convexes. Leur surface est lisse, unie, de couleur cuivrée, et leur base est entourée du cercle épidermique, appelé collerette de Biolt. Leur volume ne dépasse guère le volume d'une Icnlillo, dont ils rappellent la forme et rapparenco. Les tubercules de la scrofule sont petits, peu saillants, pointus, de la teinte lie de vin qui appartient à la scrofule; leur tissu est mou, et s'écrase facilement sous le doigt.
Les tubercules du cancer cutané, au contraire, sont volumineux, durs, bosselés, de formes diverses. Lesuns sont ronds, noueux et comparables à des marrons. Les autres, au contraire, sont ovoïdes, pyramidaux, lancéolés
et pointus; leur caractère de malignité se manifeste par le travail ulcératif dont ils sont le siège, et qui les détruit progressivement. Ces tubercules, incorporés à la peau, dont ils ne sont que la dégénérescence partielle hypertrophique, et que la transformation en néoplasme morbide, commencent par la faire rougir ; puis ils Tamincissent, la perforent et l'ulcèrent au-dessus, et en dehors de son niveau. Tandis que les tubercules syphilitiques sont lisses, et que tous leurs contours sont arrondis, les tubercules cancéreux, au contraire, sont aigus, anguleux, leurs arêtes sont tranchantes et séparées les unes des autres par des anfractuosités ulcéreuses. Ces cavités ulcératives sont l'indice, et le résultat du travail de désorganisation, dont les tubercules sont le siège, travail qui doit finir parleur entière destruction, et la formation d'un ulcère cancéreux, à leur lieu et place.
Le cancer se manifeste donc sur la peau par les végétations champignonneuses, molles, fongoïdes et ulcératives qui appartiennent au cancroïde et à l'encéphaloïde, parles masses néoplasiqueshypertrophiques, dures, marronnées, et par les tubercules qui appartiennent au squirrhe. Mais ce n'est pas tout: le squirrhe de la peau a encore pour lésion pathognomonique, de petites tumeurs granuleuses dont nous avons déjà parlé à propos des plèvres et du péritoine. Ces petites tumeurs, du volume, et de la consistance d'un grain de millet, peuvent être répandues en quantités innombrables, dans l'épaisseur du derme ; elles y constituent une véritable infiltration miliaire, développée au sein de la trame dermique. Le caractère de malignité de cette granulie s'affirme par
1*^2 LÉSIOMS CUTANÉES DU CAKCER
la teinte violacée de la peau, par sa turgescence, par son état congestif, tendu, induré, comme érysipélaleux, par l'engorgement des ganglions limitrophes, et par une multitude de petites ulcérations formées dans l'épaisseur de chaque noyau granuleux, ulcérations qui tendent à l'envahissement, à la destruction de la peau tout entière. La malignité de cette granulie se manifeste encore par l'état général du malade essentiellement mauvais, par la perte de Fappétit et du sommeil, par une fièvre hectique, lente et de consomption, dont la mort est le terme fatal. Nous avons observé un cas semblable de granulie cutanée cancéreuse, chez une femme qui se trouvait, l'année dernière, au n° 41 de notre salle Henri lY. Nous reviendrons plus loin sur ce cas intéressant, qui a dû fixer notre attention, d'une manière toute particulière.
Vous le voyez, Messieurs, la désorganisation de la" peau par l'ulcération, allant de pair avec la ruine de la santé, un trouble profond et irrémédiable apporté à l'exercice de toutes les fonctions physiologiques, la dégradation de l'état général des forces, et finalement la mort, telle est la terminaison fatale du cancer de la peau ; l'ulcération est l'aboutissant le plus habituel des diverses lésions cutanées du cancer; il faut donc étudier cette ulcération, et apprécier ses caractères spéciaux et pathognomoniques.
L'ulcération syphilitique est profonde ; elle a une forme parfaitement régulière et arrondie ; ses bords de niveau avec les parties ambiantes, sont adhérents au pourtour de l'ulcération, ils sont tranchants, coupés à
pic, cl le fond de l'ulcération est uni, lisse et d'une couleur roug-e cuivreuse.
L'ulcération scrofuleuse, au contraire, est irrégulière dans sa forme et dans ses contours ; ses bords sont décollés, détachés des parties environnantes ; ils sont amincis, déchiquetés et présentent une couleur roug'e vineuse qui est un des attributs de la scrofule. Le fond de l'ulcération est inégal, mamelonné, et présente la même teinte vineuse que les bords.
L'ulcération herpétique, irrégulière dans ses contours, ne fait qu'effleurer la couche la plus superficielle du derme ; elle manque absolument de profondeur. C'est à peine si elle forme une dépression de niveau avec les parties environnantes, restées saines. Ses bords ne sont pas décollés; ils sont amincis et biseautés, elle est si légère, si peu marquée, si peu profonde, qu'il faut, souvent la regarder de très près pour constater son existence.
L'ulcération cancéreuse a des caractères tout à fait différents. Ses bords, formés par l'accumulation de tissus amorphes et néoplasiqucs, sont surélevés ; ils font une saillie considérable au-dessus des parties qui les entourent; ils sont durs, comme cartilagineux, et renversés en dehors en manière de bourrelets; ils sont irréguliers dans leurs contours et anfractueux. Ces anfractuosités sont la conséquence de leur destruction partielle et progressive, par l'ulcération, qui, s'élarg-issant incessamment, gagnant du terrain, envahissant toujours, et sans se limiter jamais les parties limitrophes, les creuse, les mine, les ronge, et les détruit sans cesse. Ce carac-
tère de propagation ulcéralivc, a fait donner le nom d'ulcère rongeant à l'ulcère cancéreux. L'étendue de l'ulcère cancéreux s'accroît donc incessamment par la destruction ulcérative de ses bords, qui se trouvent incessamment reculés, par le fait de l'élargissement de l'ulcère. Mais avant d'être détruits par l'ulcération, ces bords commencent, de proche en proche, par être indurés, hypertrophiés et surélevés, par la transformation, ou dégénérescence, en masses cancéreuses, néoplasiques, des parties continues et avoisinantes. La surface des ulcères cancéreux est inégale, bosselée, parsemée de productions nouvelles hypertrophiques, anguleuses, d'un tissu dur, lardacé o.t inégalement creusé d'ulcérations, qui détruisent ces productions de mauvais aloi, à mesure qu'elles se forment. L'ulcère cancéreux est toujours profond, très appaïent, de l'aspect hideux et repoussant, qui appartient aux ulcères de mauvaise nature; il résulte de l'existence simultanée de l'élément néoplasique et de l'élément ulcératif; le cancer dénature avant de détruire, et ses destructions n'atteignent que les organes, ouïes tissus, qu'il a préalablement désorganisés, et remplacés par ses néoplasmes. Il s'écoule de toute la surface de ces ulcères, un liquide dont nous avons déjà parlé, un ichor infect, mélange de sang, de pus et de sérosité, d'une teinte brunâtre, diffluent, et d'une odeur si tranchée, et si fétide, que, n'appartenant qu'au cancer seulement, elb^ devient un de ses caractères patliognomoniques ; on sent à distance le cancer, et sans avoir besoin de le voir, on peut le diagnostiquer, rien qu'à son odeur.
Les lésions cutanées du cancer ne présentent aucune
intcrmillcncc clans leur durée ; elles ont la fixité des lésions scrofuleuses ; elles sont trop graves, elles atteignent trop profondément la peau, pour qu'elles puissent disparaître temporairement. Elles sont essentiellement, continues et prog"ressives : leur première phase est l'iiypertrophie et l'induration, et leur deuxième, l'ulcération. Elles sont quelquefois le siège de douleurs aiguës, lancinantes; d'autres fois d'une sorte de chatouillement, de picotement, sans intensité, c'est plutôt une agacement qu'une douleur. Parfois aussi, elles sont tout à fait indolores. Compatibles avec la santé, dans leur première phase, elles cessent de l'être, quand elles sont devenues ulcéreuses : leur caractère de malignité se faisant sentir alors d'une manière plus tranchée, réagit sur l'ensemble de l'organime, c'est alors que se produisent les troubles fonctionnels, l'amaigrissement et la cachexie.
Les lésions cutanées de la scrofule et de la syphilis sont trop profondes, pour qu'en se cicatrisant, elles ne laissent pasde trace cicatricielle, et la manière d'êtrespéciale de leur cicatrice devient, pour l'une et pour l'autre, un cachet distinctif et patliognomonique. Les lésions do l'herpétis sont trop légères, trop superficielles pour qu'un tissu cicatriciel leur survive ; elles guérissent sans laisser après elles aucune cicatrice, aucune trace de leur passage.
Les lésions cutanées du cancer ne laissent pas non plus de cicatrice; mais par unejaison bien différente ; ces lésions ne se cicatrisent jamais. Elles ont un degré trop considérable de malignité, elles sont, par nature, trop ulcératives, trop rongeantes, pour fournir le moindre
travail cicatriciel. Loin de se rétrécir, et de se cicatriser, l'ulcère cancéreux ne fait, au contraire, que s'étendre, que s'élargir, que se creuser davantage.
Ainsi donc, Messieurs, le caractère dominant des lésions cutanées du cancer, c'est la malignité ; la malignité dans la lésion elle-même, qui est essentiellement désorganisatrice et destructrice de la peau, et la malignité pour l'état général, qui subit une perturbation de plus en plus profonde, par le fait même de l'existence d'une lésion, qui représente unediatlièseimplacable, et irrésistible dansson œuvre de désorganisationlocale,etd'empoisonnementgénéral. Quelles que soient ces lésions, que ce soitla simple verrue, la simple squame initiale du cancroïde, le plus rapide et le moins méchant, que ce soit le tubercule, le néoplasme liypertrophique induré et napiforme, ou la granulie du squirrhe, ou bien la végétation cliampinonneuse ou fongoïde du cancroïde, en voie d'évolution, et de l'encephaloïde, que ce soit enfin l'ulcération, l'aboutissant de toutes ces lésions, vous y trouverez toujours le caractère de la malignité, c'est-à-dire de la destruction.
Le cancer a donc des lésions spéciales et patbognomoniques, par lesquelles il nous manifeste sa présence sur la peau ; nous l'y trouvons, dans trois cas différents; tantôt il y est secondairement ; il y a été développé par un organe primitivement atteint, et qui a développé el comme infiltré tout autour de lui, dans la trame cutanée, le néoplasme dont il était lui-même pénétré. Tantôt au contraire c'est la peau qui est primitwenient le siègt^ du cancer, et qui le transmet ensuite et secondairement
à d'autres organes. D'autres fois, enfin, le cancer, développé primitivement et uniquement dans la peau, y reste confiné ; il y parcourt toute son évolution, sans être transmis à aucun autre organe ; il avait pris naissance dans la peau, et il y reste exclusivement.