DES CORNETS ACOUSTIQUES
Vous avez constaté qu'il existe des affections de l'oreille dont la gravité est extrême, en les traitant même à leur début. Parmi elles on doit nommer certaines surdités héréditaires, congénitales, la plupart des surdités rhumatismales, ou celles qui succèdent aux inflammations anciennes de l'oreille moyenne. Comme elles réagissent toutes sur l'oreille interne, elles causent la paralysie complète ou incomplète du nerf auditif. La première est au-dessus des ressources de l'art, la seconde peut être un peu modifiée, parce qu'il est possible d'y remédier en partie en faisant usage de cornets acoustiques. L'origine de ces instruments remonte à la plus haute antiquité, et plusieurs auteurs en parlent dans leurs écrits en termes très-nets.
Les cornets acoustiques sont creux ou pleins et se composent: 1° D'une extrémité auriculaire destinée à être placée dans le méat ;
2° D'une extrémité beaucoup plus large, beaucoup plus évasée, qui est le pavillon et est destinée à recevoir un grand nombre d'ondes sonores;
3° D'un corps dans lequel les ondes arrivent et convergent vers l'extrémité auriculaire pour pénétrer dans le conduit sous la forme d'ondes condensées.
Les appareils pleins ont été employés par Itard et se composent de tiges pleines ou creuses à parois très-épaisses, dont on applique une des extrémités sur les parois du crâne. Comme on les a employés jusqu'à présent au point de \ue expérimental, je ne vous en parle pas plus longuement.
Les diverses substances employées pour la construction des cornets acoustiques sont l'argent, le cuivre, le fer-blanc, la
il 6 MALADIES DE L OREILLE.
gutta-percha, le cuir bouilli, le bois. Itard s'est servi des coquillages univalves pris dans la classe des enroulés ou des purpurifères (Lamarck) ; tels sont les vis, les buccins, les cônes (1). Les cornets acoustiques ont une forme variée. Ils sont droits ou courbés, un peu contournés ou spiroïdaux. Ils ont un volume très-variable.
Toynbee les a rangés en deux classes, la première : comprenant ceux qui tiennent seuls dans le conduit; la seconde, ceux que l'on tient à la main. Je pense qu'il est peut-être préférable de les classer plutôt d'après leur puissance. C'est pourquoi je les diviserai en trois classes parfaitement distinctes. Dans la première je range tous les instruments qui tiennent seuls dans le conduit et condensent les ondes sonores en assez petit nombre. Tels sont les cornets simples ou doubles d'Itard, les conques de Gâteau et autres, destinés à être placés dans l'oreille et à être dissimulés autant que possible sous la coiffure. Dans la deuxième classe je place tous les appareils de puissance moyenne qui se tiennent à la main, parce qu'ils ont un certain volume. Tels sont les cornets de Dunker, les tubes conducteurs, le cornet acoustique de Luer, le cornet métallique à grillage.
Dans la troisième je comprends tous lés instruments qui ont une puissance fort grande : tels sont les instruments inventés par le père Hautefeuille (2) et par M. Thiloricr (3).
Les cornets acoustiques rangés dans la première classe n'ont pas une puissance bien grande et ne rendent pas de grands services aux malades. Parmi ceux-ci, je dois vous signaler surtout ceux que je vous ai déjà nommés tout à l'heure. Le cornet sim* pie d'Itard et la conque de Gâteau concentrent très-peu d'ondes sonores dans le conduit et sont plutôt employés pour mainte* nir écartées les parois de la portion fibro-cartilagineuse du conduit. Car vous savez que ces parois sont quelquefois assez rapprochées l'une de l'autre pour produire un certain degré de surdité, surtout quand il y a des poils et une petite quantité de cérumen dans le Conduit, Cette déformation du méat, par suite du relâchement de la portion fibro-cartilagineuse, coïncide la
(1) Itard j Traité des Maladies de l'oreille, 2 vol. Paris, 1821.
[2) Itard, ouv. cit.
'3) Ubimalbnt, Traité des Maladies de l'oreille, Taris 1860.
plupart du temps avec une paralysie variable des nerfs acoustiques, mais comme cette paralysie est parfois peu avancée, le malade retire un léger avantage de ces cornets, s'il ne se décide pas à suivre un traitement.
Le cornet double d'Itard est préférable et améliore un peu l'audition de quelques sourds, néanmoins il ne satisfait pas beaucoup les malades, bien qu'il tienne seul dans le conduit et soit en partie masqué par la coiffure, parce qu'il est ennuyeux à placer et à porter.
Les cornets de la deuxième classe ont une puissance beaucoup plus grande que ceux de la première et sont les plus employés. Vous en voyez plusieurs; je pourrais vous en montrer d'autres sans grand intérêt. Les plus connus et les meilleurs sont ceux que je vais vous décrire.
Le premier que vous voyez a été fait de trois grandeurs différentes; il est composé d'un tube dont l'extrémité auriculaire est un peu recourbée et appropriée à son usage, et dont l'extrémité opposée est munie d'une cavité irrégulièrement conique, ouverte à sa base qui est garnie d'un grillage métallique. Le plus petit modèle est le moins puissant et doit être conseillé aux malades dont la surdité n'est pas très-prononcée. Le modèle moyen sera réservé pour les surdités prononcées, le grand pour les paralysies très-avancées du nerf acoustique. Le deuxième instrument que vous examinez est le cornet acoustique de Dunker. Il est composé d'un tronc de cône auquel est adapté un long tube en cuir bouilli ou en caoutebouc revêtu d'un tissu semblable à celui qui double les tubes de clyso-pompes. II concentre assez bien les ondes sonores et fatigue peu l'organe de l'ouïe. Le troisième instrument que vous voyez en ce moment est le cornet de Dunker modifié par Luer. Il diffère de celui de l'inventeur par deux spirales métalliques, placées l'une en dedans, l'autre en dehors du tube. Ces spirales rendent la conductibilité du cornet plus grande et en augmentent la puissance.
Les cornets de la troisième classe donnent des sons beaucoup trop forts et peuvent causer des ébranlements assez considérables du nerf auditif. Ainsi Comiers, d'après Itard (1), parle
(lj Ouvr. ci lé.
(l'un instrument inventé par le père Ilautefeuille et au moyen duquel le bruit que faisaient deux personnes marchant dans la rue était, dit-il, semblable à celui qu'aurait pu produire la marche d'une armée entière. Que devaient alors produire des ondes sonores plus fortes ?
Thilorier, d'après les indications de Bonnafont, construisit un immense cornet acoustique très-puissant.
Je pourrais vous citer d'autres exemples; mais ceux-ci suffisent pour vous prouver que les cornets rangés dans cette classe sont des instruments employés d'une manière tout exceptionnelle.
Il vous est facile maintenant de savoir celui de ces instruments qui peut être le plus utile au malade dans un cas donné.
11 me reste à vous dire quelles sont les conditions générales auxquelles doit satisfaire un bon instrument acoustique, et à vous indiquer à quelle époque ils sont indiqués ou contreindiqués.
Les conditions auxquelles doit satisfaire un cornet seraient très-nettes si, les lois sur l'acoustique étant connues, on avait perfectionné les instruments acoustiques autant que les instruments optiques. Nous possédons seulement quelques mauvais cornets acoustiques qu'il s'agit encore de choisir d'une manière convenable, selon les cas donnés.
Généralement le cornet ne doit être ni trop volumineux, ni trop lourd, ni trop bon conducteur du son. Itard avait fait cette dernière remarque; c'est pourquoi il avait essayé différentes substances et avait préféré l'argent, le cuivre, le fer-blanc à l'ivoire, au bois, au cuir bouilli, etc. L'instrument acoustique doit concentrer dans l'oreille des ondes sonores à timbre convenable, afin qu'elles ne nuisent pas au fonctionnement de l'organe. Car vous n'ignorez pas que certains malades entendent mieux les sons graves que les sons aigus, la voix articulée lentement et doucement que celle dont le timbre est plus aigu. Rappelez-vous qu'un diaphragme placé au pavillon de l'instrument diminue l'intensité des ondes sonores.
La forme du cornet acoustique doit être droite, de préférence à toute autre. Le tube conducteur simple et le cornet de Dunker modifié par Luër donnent généralement de bons résultats ; il est utile de les faire essayer aux malades.
1/ usage du cornet acoustique est indiqué toutes les fois que la surdité est incurable, ou que l'on désire modifier la vitalité de l'organe dans des cas spéciaux et tout à fait exceptionnels. Alors il est nécessaire d'expérimenter différents cornets avec le malade pour lui conseiller de prendre celui qui le fatigue le moins, de ne pas s'en servir continuellement, afin de ne pas diminuer la sensibilité acoustique. Certaines surdités gaumentent rapidement sous l'influence fâcheuse de certains cornets acoustiques. On doit donc constater l'effet de ces instruments et en donner un autre si l'organe en paraît incommodé au bout de plusieurs jours. On doit aussi tenir compte du genre de surdité, car il y en a qui sont influencées beaucoup plus que d'autres par des causes générales. C'est ce qui fait que le nerf auditif est plus sensible à certains moments qu'à d'autres, et qu'il faut concentrer dans l'oreille une quantité moins grande ou plus grande d'ondes sonores.
Il est nécessaire de ne pas employer journellement un cornet acoustique trop puissant, pour ne pas produire dans l'oreille des ébranlements trop forts, qui congestionnent l'oreille interne et augmentent la paralysie du nerf auditif. Pour éviter cet inconvénient, il est préférable de conseiller au malade un simple tube conducteur, celui de Dunker, par exemple, qui fatigue moins l'organe que tous les appareils dits perfectionnés. Seulement, le tube -de Dunker a l'inconvénient d'empêcher le malade de jouir des charmes d'une conversation générale. Mais cet inconvénient est compensé par le plaisir de conserver plus longtemps un certain degré de sensibilité auditive qui pourrait disparaître en voulant trop bien entendre. Aussitôt que certains malades ont cessé d'entendre convenablementavec les cornets acoustiques moyens, j'ai constaté qu'on leur permettait d'entendre de nouveau avec ces instruments, après les avoir soumis pendant dix à quinze jours, quelquefois un mois, à l'usage des douches de vapeur d ether acétique ou de teinture d'iode dirigées dans la caisse du tympan. Quand le traitement est continué seulement pendant dix à douze jours, on ne l'interrompt pas. Mais s'il est suivi pendant un mois environ, il est nécessaire de le suspendre pendant dix à douze jours, pour continuer ensuite pendant une semaine ou deux. A La (in du traitement, s'il y a une inflammation notable de la
muqueuse de la trompe d'Eustache, on insuffle un peu d'air dans les caisses au moyen du procédé de Polilzer, et l'on prescrit la douche naso-.pharyngienne. Les cornets acoustiques peuvent encore être utiles à guérir certaines affections analogues à celle dont parle ltard dans la quinzième observation de son second volume (1). Ce fait est curieux, et je tiens à vous le résumer en quelques mots.
Madame de Souvray, jeune femme très-nerveuse, dormait profondément lorsqu'elle fut réveillée tout à coup par un bruit étrange venant d'une pièce voisine. Elle se leva, pénétra dans la chambre qui était celle de son fils, et vit les rideaux du lit dévorés par les flammes. A la suite de cet accident, cette dame fit une maladie nerveuse qui guérit au bout de 18 mois. Mais elle conserva un bourdonnement continuel qui augmentait à l'approche de la nuit, résista à plusieurs traitements et disparut quinze jours après avoir établi son domicile dans un moulin à eau.
Pour essayer d'obtenir la guérison d'une affection analogue, on place un cornet acoustique dans l'oreille de la malade, et l'on dispose près du pavillon de cet instrument un mouvement de montre ou d'horlogerie, dont le bruit continuel est transmis à l'oreille par l'instrument, Si le bourdonnement augmente, le soir, on peut essayer le cornet acoustique, seulement à cette heure de la journée.
Je vous ai proposé ce moyen thérapeutipue que vous pourrez employer à titre d'essai. Telles sont, messieurs, les notions indispensables que je devais vous donner.