CÉCITÉ NOCTURNE
Obs. ^269(1). — L'équipage du brick de Sa Majesté, Le Griffon, employé sur la côlé occidentale d'Afrique à la répression de la traite des nègres, avait été nourri, pendant cinq mois consécutifs, avec des vivres salés; bientôt quelques hommes se plaignirent de ce qu'ils ne pouvaient plus voir pour faire leur service la nuit sur le pont, quoique a cette époque la lune fût très-brillante. Ils l'appelaient, entre eux, ce elle lunaire (moon blindness); et cet accident n'excita pas d'abord beaucoup d'alarmes, jusqu'à ce que, sur cinquante blancs environ dont se composait l'équipage, vingt-deux, dès que le soleil se couchait, fussent obligés de se faire conduire sur le pont, se trouvant dans un état de cécité absolue. Il y avait là de quoi s'effrayer, car avec tant d'hommes incapables de tout service de nuit, le vaisseau eût à peine été en état de résister à quelqu'un des négriers armés qui abondent sur la côlé à celle époque. Heureusement, un homme vint se plaindre d'une ulcération et d'un gonflement du gras de la jambe, sur la nalure desquels il n'y avait pointa se tromper; on examina ses gencives, qu'on trouva gonflées et spongieuses. Il faisait partie de ceux qui étaient affectés d'héméralopie. On examina alors tous ceux dont la vueélail troublée, aussi bien que ceux qui continuaient à bien voir la nuit, et l'on reconnut que tous les premiers présentaient des symptômes non douteux de scorbut, et que, parmi les seconds, un petil nombre avaient les gencives spongieuses. Parmi les cinq officiers, aucun n'était atteint ni d'héméralopie, ni de scorbut, mais leur alimentation était plus variée que celle des simple matelots. Le vaisseau alla jeter l'ancre à Vile du Prince pour se procurer de la viande fraîche, des fruits, des végétaux, et, au bout de trois jours, presque tous les héméralopiques avaient recouvré leur vue normale.
M. de Hubbenet a remarqué que l'héméralopie apparaît endémiquement et sous l'influence de conditions hygiéniques mauvaises ; il l'a vue se développer, pendant le carême, consécutivement à une alimenlion peu riche en fibrine; dès que le carême finissait, c'est-àdire dès que les malades étaient nourris de viande, la maladie cessait (2). M. Doumic l'a vue se produire comme complication d'une épidémie varioleuse, dans un établissement où il y avait encombrement : sur 262 enfants, il y en avait 47 qui ne voyaient plus le soir; tous ces malades offraient un élat saburral de la langue, avec perle de l'appétit et courbature générale (5). Enfin l'héméralopie s'est montrée, pendant l'été de 1858, chez un certain nombre de détenus qu'on avait transférés à la prison de Halle; ces individus, mal nourris, mal logés, travaillaient toule la journée près d'un cours d'eau qui élincc- Iait au soleil, occupés à des travaux de construction dont les matériaux reflétaient vivement la lumière (4).
D'après M. Netler (5), aucune des causes que nous venons d'énumérer ne jouerait de rôle actif dans la production de l'héméralopie épidémique : Toutes les fois, dit-il, que le refroidissement nocturne, l'humidité, le scorbut, une influence miasmatique, etc., ont été invoqués, une autre cause, plus puissante et la seule véritablement productrice, l'insolation, venait s'y ajouter : celte insolation élail le résultat, tantôt de la réverbération produite par un sol crayeux, des montagnes recouvertes de neige, une rivière élincelanle au soleil,
(1) Brïso.n. Loc. cit.
(2) Soc. .les hop. de Paris, 26 sept. 1860, et Ann. d'Ocol. 1860, 1. XLIV, p. 295. (5) Société de méd. prat. de Paris, séance du 7 février 1861.
(4)- Alfred Graefe. Arcli.fiir Oplith. 1859, B. V, Ablb. 1, S. 112.
(3) Des cabinets ténébreux dans le traitement de l'héméralopie, 1863. Paris.
tantôt de la réflexion du soleil sur la surface de navires frottés à blanc, elc. Pour cet auteur, rhéméralopie n'est autre chose que l'inaptitude à percevoir les faibles quantités de lumière qui existent pendant la nuit ou le crépuscule, ainsi qu'au jour, dans les mêmes conditions artificiellement produites. Elle est à l'amaurose ce que la surdité incomplète est à la surdité complète : c'est simplement une amaurose circonscrite à de très faibles quantités de lumière, sans intermittence ni périodicité. En plein jour, les liéméralopes n'y voient pas dans les endroits mal éclairés; il suffit, pour s'en convaincre, de les faire regarder dans l'intérieur d'une armoire, où tout ce qui est dans les coins sombres leur échappe, alors que d'autres y découvrent encore les moindres objets.
« Lorsque, sortant du grand jour où nous voyions très bien, dit M. Nelleivious descendons brusquement dans une cave, nous ne saisissons pas tout de suite les faibles quantités de lumière qui y existent et nous y sommes pendant quelque temps véritablement aveugles. Tout est ténèbres autour de nous, et pour peu que la cave soit obscure, il faut que plusieurs minutes se passent avant que la vision recommence à s'effectuer. Eh bien, au lieu de cette cécité temporaire, passagère, figurons-nous, dans ce milieu, une cécité durable, tenace : c'est Yhèmèralopie. L'éblouissement et lïiéméralopie ne constituent en réalité qu'un seul phénomène, provenant d'une même cause et se dissipant exactement de la même manière. Quelle est la cause de l'éblouissement dont il vient d'être question? Évidemment une insolation antérieure. Si, en entrant de jour dans une cave, nous sommes aveugles, c'est qu'antérieurement nous avons été éblouis par le soleil. Eh bien, une insolation énergique est la seule et unique cause de l'héméralopie épidémique.
» Comment se dissipe l'éblouissement? Comment dans la cave la vision se rétablit-elle? Chacun le sait, par un séjour de quelques instants dans ce milieu. Or, un séjour de quelques heures dans un cabinet ténébreux fait également disparaître l'héméralopie. »
On peut aisément faire concorder l'opinion si exclusive de cet auteur avec celle qui a pu faire considérer l'héméralopie comme un symptôme prémonitoire du scorbut, en admettant que les individus affaiblis par des causes quelconques de débilitation générale sont plus susceptibles que d'autres à subir l'influence de l'insolation, ce qui ne répugne pas à nos données pathologiques.
2. Les altérations ophthalmoscopiques propres à l'héméralopie varient selon l'époque à laquelle on les recherche : au début, il est rare qu'on observe autre chose qu'une coloration rose de la papille, une turgescence inaccoutumée des veines rétiniennes, devenues tortueuses, et parfois une augmentation du volume des artères centrales de la papille. Il arrive même que ces symptômes fassent complète-