SECTION UNIQUE
§ I. De la sensation unique résultant de la vision binoculaire. — Mécanisme de la production du relief.
166. — Dans la plupart des questions qui font l'objet des chapitres précédents , nous avons considéré l'acte visuel comme étant formulé tout entier dans la fonction d'un œil. Ce point de vue, qui est celui de tout le passé de la science, est incomplet et par là même inexact.
La vision ne s'exerce pas de façon complète avec un œil ; la vision complète n'est pas davantage réalisée par l'action doublée d'un œil: La vision est le résultat du système harmonique des deux yeux.
L'analyse physiologique du rôle isolé de chaque œil ne représente donc que la première partie de l'étude de sa fonction: Cette élude, pour être entière, exige l'établissement des principes de la vision associée ou binoculaire :
Nous exposerons rapidement les lois physiologiques de la vision simple avec deux yeux.
Chaque rétine représente un tableau hémisphérique, concentrique avec celui de la perspective extérieure, dont il offre l'image renversée. Le centre de chacun de ces tableaux est, comme nous l'avons dit (3), la macula lutea ou tache jaune, point anatomique qui sert de siège ou d'organe à l'attention sensorielle.
Ce point anatomique a une autre propriété: il représente à l'esprit le centre de figure du moi sentant et jugeant, avec lequel il est lié sans doute par un rapport supérieur, une notion exacte innée de leurs positions respectives. Par l'intermédiaire de ces deux points, le centre sensoriel, sans cesser d'être un, se dédouble pour ainsi dire fonctionnellement pour se mettre en rapport, par la droite et par la gauche, avec un point donné, un objet dans l'espace, comme le font les deux mains dans l'acte du loucher immédiat. Tel est le mécanisme de la vision simple, réalisée, en ce qui concerne seulement le point de l'attention, le point de mire, au moyen de deux organes.
CXXXVI DIOPTRIQUE PATHOLOGIQUE
Il est aisé de passer de là à l'unité de la sensation qui résulte des deux tableaux de droite et de gauche.
Et d'abord, ces deux dessins représentent le même tableau, avec le même centre. Toute la moitié droite de l'un est donc la même que la moitié droite de l'autre, et réciproquement pour la moitié gauche; et de même encore pour le haut et le bas. Bref, les deux tableaux, fusionnés sensoriellement par leurs centres, étant composés adroite, à gauche, en haut et en bas, de la même série d'objets semblables, ne réveillent qu'une idée unique ainsi que leurs centres, qui déjà ne font qu'un.
Celte. similitude cependant n'est pas absolue. L'analyse géométrique montre que, dans ces circonstances, les deux images rétiniennes de droite et de gauche, extrêmement semblables, ne sont pourtant pas identiques. La distance entre deux points quelconques de la perspective extérieure n'offre pas, dans l'œil droit et dans l'œil gauche, la même distance angulaire: elle y sous-lend des angles légèrement inégaux.
Cette inégalité, qui exclut la doctrine des points identiques (1), la remplace par un haut avantage ; elle est l'origine, la ratio qud de la sensation du relief ou, plus généralement, de la notion des dislances relatives des différents points du tableau extérieur.
Tous les axes secondaires des yeux (ou directions virtuelles) jouent en effet, à la perfection près, dans l'exercice de la vision binoculaire, le même rôle exactement que les axes polaires ou de l'attention; ils jouissent de la propriété de procurer au sensorium la notion du lieu exact de leur entre-croisement.
Chaque point réel de l'espace est donc vu ou projeté par le sensorium, exactement au lieu où il est ; et le sensorium a conscience de cette position relativement à lui-même.
Ce résultat est dû précisément à l'inégalité de l'angle sous-tendu par la rétine à droite et à gauche, et correspondant à un même espace dans la perspective. De cette circonstance si importante découle, comme corollaire inévitable, la notion des positions respectives et des limites des corps dans l'espace, c'est-à-dire celle de la grandeur relative des corps, de la sensation du relief ou des trois dimensions de l'espace.
Les yeux, en un mot, sont deux cercles répétiteurs intelligents, qui rapportent à l'esprit les angles mêmes qu'ils relèvent. La vision binoculaire est un travail géodésique instinctif et sans interruption.
.', II. Images doubles. — Diplopie binoculaire.
1 G7. — Si le pèle de chaque rétine est ainsi la personnification sensorielle du centre de figure de l'individu, il est simple que la droite
(!) Voir notre Traité de la vision binoculaire, Cl). III.
PRINCIPES GÉNÉRAUX PHYSIOLOGIQUES DE LA VISION BINOCULAIRE. CXXXVIl
et la gauche, le bas et le haut de chacun de ces hémisphères représentent les régions correspondantes (renversées) du moi sentant.
Toutes les questions de diplopie binoculaire seront donc jugées d'après cette base. Tout objet qui, pour une cause ou une autre, dessinerait son image nelte sur la moitié droite d'une rétine et sur la moitié gauche de l'autre, serait nécessairement vu double.
C'est ce qui arrive, par exemple, au moment où un prisme est placé devant un œil. Le champ entier de la vision, le tableau extérieur est déplacé pour cet œil. Si ï angle réfringent du prisme est dirigé en dehors, par exemple, l'œil ne bougeant pas, tout le tableau rétinien se déplace en dedans, sur la région interne. 11 est alors projeté en dehors de sa position première par rapport au centre du sujet.
Comme, de l'autre côté, il n'y a pas eu changement, le sujet voit donc deux tableaux semblables, l'un à droite par l'œil droit, l'autre à gauche par l'œil gauche.
Il a des images doubles homonymes. (Fig. xli).
Si le prisme n'est pas très fort, que son angle ne dépasse pas quelques* degrés, il arrive généralement que, sous l'empire du besoin devoir simple, les deux images, d'abord séparées, se rapprochent bientôt d'un mouvement continu, et se fusionnent en une seule.
Si Ton observe, pendant ce mouvement, l'œil devant lequel est placé le prisme, on remarque que cette fusion des deux images est accompagnée d'un mouvement de divergence de cet œil, l'autre demeurant fixe.
Le point de concours des axes optiques, ou de l'attention, est donc alors virtuel et au delà de la position réelle de l'objet. Cet objet est vu plus loin et, ajouterons-nous, plus ou moins agrandi. Si l'angle du prisme était tourné en dedans, c'est-à dire vers la racine du nez, les phénomènes s'accompliraient en sens inverse; les images doubles seraient croisées, et exigeraient, pour se réunir en une seule, un mouvement de convergence ou d'adduction de l'axe optique, correspondant à l'image déplacée. L'objet serait alors jugé plus rapproché ou plus petit. (Fig. xlii).
La figure xli montre ce qui se passe dans le premier cas (prisme à angle externe); la figure xlii ce qui a lieu dans le cas inverse.
cxxxvm
DI0PTR1QUE PATHOLOGIQUE
L'effet subjectif d'un prisme placé devant l'œil, l'image double de la diplopie binoculaire, peut être produit de même façon par un mécanisme inverse. Au lieu du déplacement de l'image, imaginons que, pur suite d'une modification anormale quelconque,Tun des axes optiques se meuve quand l'autre demeure immobile. Supposons, pour fixer les idées, que l'œil droit fixant un objet qui se déplace, se meuve vers la droite, l'œil gauche demeurant fixe. L'atlenlion étant portée
sur l'objet qui se déplace, l'image de cet objet est maintenue sur la macula de l'œil droit, et l'objet est mis par elle en rapport constant avec le centre du sujet.
Mais, dans l'œil gauche, qui est demeuré fixe, l'objet peint son image non plus sur la macula, mais bien sur la région externe de la rétine gauche. L'œil gauche rapporte donc cet objet à la droite du sujet, tandis que le droit le met en rapport avec son centre.
Il y a donc, en ce cas, Fl8'XL"' double sensation (diplopie)
croisée. Les yeux sont en même temps à l'Stat de strabisme divergent relatif.
C'est le cas du prisme à angle interne.
Les images doubles de la diplopie binoculaire accuseront donctoujours un état de discordance ou de strabisme relatif des axes de l'attention, ou axes polaires. Les images croisées : un état de strabisme divergent; les images homonymes, un strabisme convergent relatif.
§ III. Influence des verres convexes et concaves sur la grandeur apparente
des objets.
168. — La notion exacte de la grandeur des objets est altérée par deux conditions : 1° une erreur sur la distance; 2° une modification dans l'angle visuel.
L'influence des prismes nous fournit un exemple saisissant de la première de ces modifications. (Voyez les fig. xu et xlii.)
L'action des verres concaves ou convexes nous présente un exem-