EXEMPLES DE QUELQUES-UNES DES ESPÈCES DAMAUUOSE
Hannseus , le cas d'une petite fille de quatre ans, qui, ayant perdu la faculté de voir et de parler, fut guérie par l'usage des vermifuges ; et d'après Renier, que deux personnes affectées d'amaurose furent guéries par l'évacuation d'ascarides. Rognetta (1) cite, d'après Weller, le cas d'une petite fille, âgée de six ans, qui avait été complètement amaurotique pendant trois ans. Tout autre moyen ayant échoué, on administra des poudresanlhelmintiques, à la suite desquelles l'enfant expulsa treize lombrics en six jours. Au moyen de l'usage continué des purgatifs, la vue se trouva en grande partie rétablie. Dans un cas rapporté par M. Pétrequin (2), la guérison fut due principalement à l'emploi des semences de santonine, ou ar ternis la judaïca.
Obs. 591. — Je n'ai vu qu'un seul cas d'amaurose produite par les vers. C'était sur une pelite fille, âgée de 7 ans, malade du Glasgow Eye Injirmary. Sa vue était restée obscurcie à la suite d'une attaque d'inflammation des yeux, quand tout à coup ses pupilles se dilatèrent largement et devinrent immobiles. L'abdomen était fort lumélié. Un mois environ avant celte époque, elle avait expulsé un lombric. On lui administra tous les trois jours, le malin, une demi-once d'une mixture composée d'buile de ricin et d'huile de térébenthine: elle rendit par les selles, en diverses fois, neuf lombrics, et en vomit deux; à la suite de quoi son ventre devint mou, les pupilles se contractèrent à la lumière, et en quelques mois de traitement la vision se trouva rétablie.
Obs. 592. — Delarue rapporte le cas d'un jeune garçon de la campagne, qu'on amena à l'Hôtel-Dieu de Clermonl-Ferrand; on le trouva aveugle, les pupilles fortement dilatées, l'expression de la physionomie égarée, la face tuméfiée et injectée, l'esprit troublé de temps en temps par des accès de délire. On avait raconté qu'il avait été mordu par un chien enragé; on le plaça donc au rez-de-chaussée dans un local approprié pour les malades hydrophobes. Il refusa la boisson el loule espèce de nourriture, et mourut la première nuit après son entrée à l'hôpital. A l'autopsie, on trouva que les intestins contenaient environ '160 lombrics (3).
[Le docteur Vandevoorde, de Denterghem, nous communique le fait suivant :
Obs. 593. — Le 41 novembre 1852, je fus appelé près de la fille V..., âgée de 10 ans, dentellière. Cette fille était à la période de desquamation d'une scarlatine. Depuis quelques jours, il était survenu un œdème général de tout le corps, quand tout à coup la malade éprouva des attaques d'éclampsie qui se reproduisirent de demi-heure en demi-heure et devinrent de plus en plus intenses. Dès les premières attaques, elle avait dit qu'elle n'y voyait plus. — A mon arrivée, le matin, je trouvai la malade dans l'étal que je viens de décrire: je fus témoin d'un accès qui fut suivi de somnolence; puis elle revint peu à peu à elle; les paupières restèrent largement ouverles, les yeux fixes et les pupilles dilatées. Une lumière que j'en approchai n'y produisit aucune impression. Je prescrivis : jalap, un demi-gros; calomel, quinze grains; à diviser en dix doses à prendre toutes les demi-heures. Pendant la journée, la malade eut plusieurs selles liquides et expulsa deux grands bols d'ascarides lombricoïdes entrelacés. Après celle expulsion, les accès d'éclampsie cessèrent et la vue se rétablit complètement. Quelques purgatifs et diurétiques suffirent pour amener cette malade à la guérison au bout de huit jours.
« On doit bien regarder ici, dit M. Vandevoorde, la présence des
(1) Revue médicale, t. IV, p. 455; Paris, 1852.
(-2) Traité pratique de Tamaurose, p. 14 ; Paris, 1841.
(3) Cours complet des maladies des yeux, p. 578 ; Paris, 1820.
entozoaires dans le tube digestif comme la cause de l'éclampsie et de l'amaurose, puisque ces deux affections ont cessé après l'expulsion des vers, tandis que l'albuminurie a persisté. » Peut-être cette conclusion n'est-elle pas absolument rigoureuse et l'amélioration n'a-t-elle été, dans ce cas, que le résultat de l'action des médicaments sur l'épanchement séreux dont le cerveau était vraisemblablement le siège et qui a pu disparaître avant les autres symptômes de l'albuminurie. T. W.)
§ XIV. — Amaurose par congestion ou inflammation de l'appareil nerveux optique, due à la suppression des règles.
Lorsque l'amaurose survient comme transformation d'une autre affection , ou comme conséquence de la suppression de quelque évacuation habituelle, il est souvent difficile de dire si la maladie du cerveau, à laquelle est due l'altération de l'appareil nerveux optique, est une congestion, une inflammation, ou une hydrocéphalie. Au point de vue pratique, cette difficulté est sans importance; car, quelle que soit la nature de l'affection cérébrale, les principaux moyens de soulager le cerveau seront toujours la saignée, les purgatifs et le rappel de l'évacuation supprimée ou de la maladie primitive.
Obs. 594. — M.Brown, de Musselburgli, rapporte le cas suivant: Il s'agit d'une malade, âgée de 40 ans environ. Pendant une longue promenade par un temps très chaud, les règles apparurent au moment ou elle allait rentrer. Bien que fort échauffée, elle but une grande quantité de lait battu; ce qui détermina immédiatement de l'oppression à la région précordiale, de la céphalalgie et la cessation complète de l'écoulement menstruel. En peu d'heures, la douleur de tête devint déchirante, et il survint des symplômes d'hémiplégie avec une attaque d'amaurose de l'œil gauche.
Des saignées générales et locales abondantes, les vésicatoires et les purgatifs amenèrent un soulagement considérable; mais l'affection oculaire resta la même. Lorsque la période menstruelle revint, il ne se fit aucun écoulement. M. Brown, étant convaincu qu'aucune guérison complète ne pouvait s'effectuer sans qu'on eût obtenu le retour des menstrues, dirigea surtout son attention de ce côté. Elles reparurent au bout de six mois, et leur retour fut suivi peu après du rétablissement complet de la vue (1).
Obs. 595. — Une dame, âgée de 30 ans, s'étant, vers la fin de juin 18°24, exposée au froid et à la fatigue pendant qu'elle avait ses règles, celles-ci s'arrêtèrent prématurément. A la suite de celte suppression, cette dame resta fort languissante, triste et abattue. Le pouls était naturel: la malade accusait une légère céphalalgie; mais l'ensemble de son aspect faisait plutôt redouter une affection mentale qu'une maladie corporelle. Les choses marchèrent ainsi pendant neuf à dix jours. Le docteur Abercrombie la vit le 15: elle avait alors des façons bizarres, des brusqueries et des absences; mais lorsqu'elle parlait, elle le faisait fort sensément ; elle accusait une céphalalgie légère ; le pouls était un peu fréquent. — Le 16, elle était fort oppressée, et le 17 elle se trouvait dans un coma presque complet: cet état persista le 18. — Le 19, à la suite d'une forte purgation avec l'huile de croton liglium, elle sortit complètement de son étal comateux, redevint sensible à toute chose, et aucun symptôme alarmant ne persista, si ce n'est que parfois elle voyait les objets fortement déformés, et d'autres fois doubles. Dans d'autres moments, sa vue était parfaitement naturelle, le pouls fréquent et la langue chargée. Elle resta plusieurs jours dans cet état, puis elle accusa de nouveau de la céphalalgie; les divagations reparurent, la vue devint
(1) Edinburgh Médical and Surgieal Journal, vol. XXVI, p. 279; Edinburgh, 1826.
EXEMPLES DE QUELQUES-UNES DES ESPÈCES d'aMAUROSE. 825
plus confuse, et la pupille se dilata : la fréquence du pouls s'élait accrue. Le pouls continua de s'élever, l'incohérence des paroles à augmenter, et les forces s'affaissèrent. Elle mourut le 20 sans coma.
Les ventricules étaient distendus par du liquide, et il existait un ramollissement du septum et delà voûte. Il n'y avait pas d'autre apparence morbide (1).
Obs. 59(5. — Une jeune femme, qui avait été pendant longtemps affectée d'aménorrhée, avait eu des attaques nombreuses et soudaines de congestion dans différents organes; néanmoins, elle se sentait assez bien depuis quelque lemps, lorsqu'un matin elle s'éveilla aveugle. On crut d'abord qu'elle plaisantait; mais on s'aperçut bien lot qu'elle ne disait que trop vrai. On appliqua des sangsues derrière les oreilles, et l'on eut recours aux pédiluves et aux laxatifs ; vers le douzième jour, il survint quelque amélioration. M. Desmarres, ayant été appelé, trouva les pupilles complètement immobiles et fortement dilatées, et la perception de la lumière complètement abolie. La malade resta aveugle malgré l'emploi de plusieurs médications énergiques (u2).
A côté de l'amaurose due à une suppression morbide des règles, on peut mentionner la perte de la vision qui est quelquefois occasionnée par la grossesse (3).
Obs. 597. — Béer a vu une jeune juive qui, pendant ses trois premières grossesses, qui se succédèrent rapidement, commençait à devenir aveugle dès le début; dans le troisième ou quatrième mois, elle devenait complètement amaurolique. Lors des deux premières grossesses, elle récupéra la vue après ses couches; mais après la troisième, elle resta aveugle (4).
[M. Santesson rapporte (5) le fait suivant : Une femme, faible et délicate (épouse d'un pharmacien de Wadslena, village de la Suède), a été atteinte d'amaurose complète des deux yeux pendant les cinq derniers mois de huit grossesses successives et dans un laps de dix années. Après chaque délivrance, elle récupérait complètement la vue; mais chaque grossesse la rendait de plus en plus faible, et elle lardait davantage à se remettre. Pour ce qui est de l'amaurose, elle mit, chaque fois, plus de temps à disparaître. Dans les premières grossesses, la vue se rétablissait une semaine après l'accouchement; mais, lors dès dernières délivrances, il se passa un mois avant que le retour de la vision fût complet.
Dans un mémoire très intéressant, intitulé : De la paralysie comme accident de la grossesse et de l'état puerpéral, le docteur F. Churchill (6) a rassemblé cinq observations d'amaurose survenues pendant la grossesse, le travail de l'accouchement, ou peu de temps après la
(1) Abi-rcrombik. Op. cit., p. 145. Voyez une observation de Pechlinus. Observationes Physico- Mediccc, Obs. 42, p. 96; Ilamburgi , 1691 : Un cas par Deval. Traité de l'amaurose, p. 2; Paris, 1851.
(2) Trailé des maladies des yeux, p. 705 ; Paris, I8i7.
[(5) Roscow. Observation de convulsions avant le Iravail, avec perle de la vue. (Association Médical Journal, Aug. 10 1835. p. 744.) On triomphe en pareil cas de la congestion cérébrale par la délivrance, les sangsues el les purgatifs (iXulede M . Mackenzie.)]
(4) Lebre von den Augenkranklieilen, Bai:d II, p. 444; Wien, 1817.
|(5) Edinburgli Monllily Journal of Médical Science ; 1848.]
[(6) Dublin Quarkrly Journal of Med. Science, Mai 1834, p. 237; trad. par M. H. Blot, Archives générales de Médecine, 5mc série, t. V, 1855, vol. 1, p. 15 et suiv.]
820 AMAUROSK.
parturition. Ces sortes d'observations sont encore assez rares pour que nous croyions devoir les reproduire ici :
Obs. 598. — Mme T., 31 ans, peu de temps après avoir commencé à sentir remuer son enfant, éprouva tout à coup, en travaillant à l'aiguille, une sensation particulière dans les globes oculaires ; elle s'aperçut à l'instant qu'elle ne pouvait plus qu'à peine apercevoir les objets dont le centre lui paraissait tout à fait obscur : yeux noirs, pupille resserrée, quoique lente à subir l'influence de la lumière; mobilité moindre du globe oculaire, qui est comme immobile, ainsi que les paupières qui couvrent presque entièrement les globes oculaires; sécheresse et picotements des conjonctives. Cet état persisle jusqu'à l'accouchement. Notable amélioration huit jours après la parturition. Quatre mois plus tard, la vue est redevenue ce qu'elle était avant ces accidents (1).
Obs. 599. — Une dame, de 30 ans environ, très nerveuse, enceinte de huit mois, fut prise d'amaurose complète dans un œil, incomplète dans l'autre, après des attaques dont je ne pus savoir la nature: il y avait albuminurie. On hâta l'accouchement par la rupture arlificielle des membranes. Le travail commença vingt-quatre heures après celle opération; l'enfant naquit vivant. Trois semaines plus tard, celle dame pouvait jouer aux cartes.
Obs. 600. — Mme X..., 26 ans, primipare, est prise des douleurs de l'enfantement le 9 septembre 1811. Presque aussitôt surviennent des convulsions fréquentes et violentes qui persistent après la délivrance, opérée par le forceps (saignées abondantes, vésicatoires, froid sur la tête); insensibilité durant quarante-huit heures, après lesquelles elle se rétablit peu à peu; cécité pendant quinze jours, vision imparfaite pendant six semaines.
Dans un autre cas, la vue d'un œil surtout resta quelque temps imparfaite (2).
Obs. 601.— MmeC..., 30 ans, primipare: convulsions dès le début du travail, perte de la vue et de la sensibilité, pupilles dilatées; accouchement par le forceps (saignées, vésicatoires); cessation des ailaques convulsives, cécité absolue pendant plusieurs jours, puis enfin rétablissement complet (3). T. W.]
§ XV. — Âmaurose par congestion ou inflammation de l'appareil nerveux optique, consécutive à la suppression d'un écoulement purulent.
Obs. 602. — Un voiturier, âgé de 45 ans, entreprit un voyage pendant un temps froid et humide. L'écoulement purulent d'ulcères qu'il portait depuis longtemps aux jambes se supprima, et il devint complètement aveugle. Quatorze jours après, on l'amena à l'hôpital. 11 ne distinguait rien, pas même une fenêtre fortement éclairée; les pupilles étaient oblongues et extrêmement dilatées. Béer porta immédiatement le pronoslic le plus favorable, surtout parce qu'il existai! dans lesyeux des sensationsinlernesde lumière, sans varicosités et sans changement dans les humeurs. Il avait vu guérir plus de vingt cas d'amaurose de celte espèce parle rétablissement de l'écoulement purulent. Il prescrivit des sinapismes de la grandeur de la paume de la main, à appliquer sur les ulcères des deux jambes, des pédiluves sinapisés. et, à l'intérieur, trois des poudres suivantes par jour : — Sulphuris aurati antimonii, gr. I; camphorœ, gr. II; floritm sulphuris, gr. VI; sacchari gr. X. Misce. On appliqua chaque jour de nouveaux sinapismes, et, le dixième jour, la vision commença à revenir. Les sinapismes agirent avec intensité sur les ulcères, qui devinrent des cavités profondes, avec des bords de couleur foncée. En trente jours, la vision fut presque complètement rétablie (4).
[(1) Guy's Hospital Reports, t. V, p. 17.]
[(2) Dewee's Compendioiis System of Midwifery, p. 505.]
[(5) Crosse's Cases in Midwifery, p. 155.]
(.4) Osiander's Naclirichlen von Wien, p. 76 ; Tubingen, 1817.
EXEMPLES DE QUELQUES UNES DES ESPÈCES d'aMAUROSE. 827
§ XVI. — Amaurose par congestion ou par inflammation de l'appareil nerveux optique par suppression de la transpiration.
Divers auteurs ont rapporté des cas d'amaurose qui paraissent dus à l'action du froid, ou à la suppression brusque de la transpiration. Ainsi, Arrachart rapporte le cas d'une jeune femme qui, pendant les chaleurs excessives de l'été, ayant porté une charge de linge vers la rivière, y arrivant dans un état de transpiration abondante, plongea ses mains dans l'eau. Elle fut saisie par le froid; sa peau se sécha instantanément et, en moins d'un quart d'heure, elle fut privée de la vue. Il rapporte aussi le cas d'un jeune homme très corpulent qui, après être resté longtemps dans un appartement fortement chauffé parun poêle, eut l'imprudence de sortir pendant qu'il était en transpiration. L'air froid supprima brusquement celle ci. Il alla se coucher avec une céphalalgie violente, et le lendemain s'éveilla aveugle. Dans l'un et l'autre de ces cas, les pupilles restèrent noires, dilatées et immobiles, les yeux fixes et sans expression, et le corps accablé et incapable d'agir (1).
J'ai été consulté par un monsieur qui, pour avoir pris pendant qu'il était échauffé, un bain de poussière d'eau, pratique à laquelle il n'était nullement accoutumé, fut frappé de céphalalgie et d'amaurose incomplète.
Traitement. — Le traitement général consiste dans la saignée et les purgatifs, suivis des diaphorétiques et des altérants. Le calomel avec l'opium, la poudre de Doner, le gaiac, le camphre et la salsepareille, sont très utiles.
Parmi les applications externes, les vésicatoires tiennent la première place. On doit les mettre alternativement derrière l'oreille, à la tempe et sur le front, de façon à en avoir toujours un en action.
Obs. 603. — Un homme d'habitudes inlempérées, el souvent exposé au froid pendant son travail qui consistait à voiturer du poisson à Londres pendant la nuit, fut d'abord pris d'une violente douleur dans le front et perdit la vue d'un œil. La continuation de ses anciennes habitudes amena bientôt le même résultat à l'autre œil. 11 continua à éprouver une violente douleur et de la tension à la région frontale, ce qui le détermina à entrer au University Collège Hospital, dans le service de M. Liston, où il fut saigné et purgé avec avantage. 11 était sujet à des attaques convulsives et succomba à une fièvre qui vint le saisir. En examinant le cerveau, on découvrit de suite la cause de l'amaurose; les lobes antérieurs du cerveau étaient recouverts d'une couche de lymphe plastique qui y faisait adhérer la dure-mère, enveloppait et comprimait les nerfs optiques (2).
Obs. 604. — J. Powell, vieillard de 77 ans, jouissant d'une très bonne santé, était depuis plusieurs années sujet à une transpiration excessive des pieds, surtout lorsqu'il prenait de l'exercice. Cette tendance à la transpiration le gênait depuis plusieurs années, au point qu'il était quelquefois obligé de changer de bas plusieurs fois par jour. Un de ses voisins lui conseilla un jour d'appliquer sur ses pieds des feuilles fraîches d'oseille, lui affirmant que cela le débarrasserait de son incommodité. Il mit donc sur la plante de ses
(1) Mémoires de Chirurgie, par J. N, Arraciiakt, p. 201 ; Paris, 1805.
(2) Lancet, April 28, 1838, p. 173.
828 AMAimosE.
pieds une seule feuille d'oseille el s'aperçut promptemcnt qu'elle faisait effet. Il ressentit une sensation de battement et d'irriïalion dès que les feuilles eurent été mises en contact avec la peau. Une demi-heure après leur application, il ressentit un grand malaise et de la céphalalgie. Celte douleur dev.nt bientôt très forte, surtout au-dessus des yeux, qui s'affectèrent d'une façon si prompte, qu'une heure après l'application des feuilles, il était presque complètement aveugle.
Lorsqu'il fut admis à ùaiiit-Gcorçje's Infirmary , on constata qu'il apercevait la lumière intense el qu'il reconnaissait la figure d'un objet opaque placé entre lui et la lumière. Ces objets lui paraissaient enveloppés d'un brouillard épais. La nuit suivante, la douleur qu'il ressentait dans la tète le priva complètement de sommeil; mais il n'éprouvait aucun trouble général et n'avait aucune disposition à la fièvre. Le lendemain, son état était le même. L'iris n'éprouvait de changement d'aucun côté sous l'influence de la lumière. Les pupilles restaient immobiles, dans un état de contraction permanente. Il s'apercevait encore lorsqu'on l'approchait d'une fenêtre, mais c'était tout.
On appliqua un vésicaloire derrière chaque oreille et d'autres sur les parties latérales des pieds. On administra de pelles doses de calomel à de courts intervalles, dans le but de plonger le système sous l'influence du mercure. Dès que les vésicatoires commencèrent à agir et devinrent douloureux, il s'aperçut que sa douleur de télé et l'état de ses yeux allaient s'amélioranl. Lorsqu'on les pansa au bout du temps ordinaire, vingl-qualre heures, il distingua déjà assez bien plusieurs objets. On appliqua des onguents irritants parce qu'on jugea utile d entretenir pendant longtemps un écoulement considérable. On prescrivit aussi de lui plonger les pieds malin et soir dans de l'eau chaude, et de les essuyer ensuite dans de la flanelle fortement chauffée, afin de rétablir, si cela était possible, la transpiration habituelle.
Sous l'influence de ce traitement, la santé du malade se rétablit graduellement, la douleur intense qu'il éprouvait dans la tète disparaissant et sa vue s'amélioranl chaque jour. Le mercure agit assez vivement sur la bouche, el, sous son influence, il eut la satisfaction de voir disparaître le peu qui lui restait de son mal de lêle, ainsi que la presque totalité de son affection oculaire. 11 avait joui jusqu'à sa maladie d'une netteté de vision rare à son âge; après sa guérison, sa vue revint presque aussi bonne qu'avant la suppression de la transpiration des pieds. Lorsqu'il quitta l'infirmerie, on lui recommanda de s'envelopper les pieds dans du taffetas ciré, dans le but de favoriser la perspiration insensible (d).
g XVII. — Amaurose par congestion de l'appareil nerveux optique, produise par l'action des poisons.
Presque toutes les substances renfermées dans la classe des poisons narcotiques ou dans celle des narcotico-àcres, parmi d'autres effets qu'ils produisent sur le système nerveux, déterminent, lorsqu'on les prend à certaine dose, l'obscurcissement de la vue et la dilatation des pupilles. La dilatation et l'immobilité de la pupille succèdent même à la simple application sur la peau de quelques-unes de ces substances, propriété que nous utilisons dans plusieurs maladies des yeux; mais la belladone et la jusquiame, employées de cette façon, ne paraissent exercer d'autre effet que celui qui est la conséquence d'un trop grand afflux de lumière à travers une pupille dilatée, c'est-à-dire une confusion de la vue, due à l'éblouissement. Pris à l'intérieur, toutefois, ces poisons, ainsi que beaucoup d'autres de la même classe, occasionnent l'insensibilité complète de la rétine, accompagnée le plus souvent de la dilatation des pupilles, mais quelquefois de leur contraction. Ils déterminent
(1) Howship. Op. cit., p. 135.
EXEMPLES DE QUELQUES-UNES DES ESPÈCES d'aïUUROSE. 829
aussi Finjection de la face, le délire, des hallucinations de la vue, le coma, les convulsions, et s'ils ne sont point prompteinent combattus, la mort.
On a eu fréquemment l'occasion d'observer les effets de la belladone prise à haute dose, parce que la belle couleur et le brillant, que possèi dent les baies de cette plante, tentent souvent les enfants et les personnes adultes. La sécheresse de la gorge, de la difficulté dans la déglutition, sont des symptômes accusés par presque tous les malades. Le délire est généralement d'une nature très extravagante; il s'accompagne de rires immodérés et que l'on ne peut arrêter, tantôt avec loquacité continuelle, tantôt avec perte de la voix. Les globes oculaires sont rouges et proéminents. La vision est plus ou moins affectée; elle l'est parfois au point que le malade ne peut même pas distinguer la lumière la plus vive. La torpeur ou la léthargie qui succède au délire arrive plus ou moins promptement, mais généralement plusieurs heures seulement après l'ingestion du poison. ïî est rare que la belladone produise des convulsions. Les effets de ce poison se dissipent rarement aussi promptement que ceux de l'opium, La cécité surtout constitue souvent un symptôme très obstiné, qui persiste parfois longtemps après que les troubles de l'intelligence se sont dissipés. Les pupilles restent dilatées et la vue dérangée pendant des jours et même des semaines (1).
De fortes doses de jusquiame et de stramonium produisent des effets semblables (2). La cécité avec dilatation des pupilles accompagne aussi l'empoisonnement par la douce-amère, l'ellébore blanc, le tabac et plusieurs autres substances (5). L'opium et l'alcool (4) déterminent aussi l'insensibilité de la rétine, accompagnée d'abord de la contraction, puis, aux approches de la mort, de la dilatation des pupilles (S).
Comment les poisons narcotiques et les narcotico-âcres produisentils l'amaurose? Agissent-ils par l'intermédiaire du système nerveux sur cette portion du cerveau qui constitue l'organe immédiat de la perception visuelle, sur le nerf optique, ou sur le moteur oculaire commun qui anime l'iris, et les autres nerfs en rapport avec le globe de l'œil et les paupières? Se bornent-ils à déterminer la congestion des vaisseaux du cerveau, et parfois une extravasalion de sang à l'intérieur du crâne ? 11 est vraisemblable qu'ils exercent cette double action. On trouve fréquemment, à la dissection, mais pas toujours, une congestion des vais-
(1) Voyez un cas par Burtoiv, Médical Gazelle, Jime 16, 1848, p. 1024 : Cas dans lequel le sulfate d'atropine fui pris à l'intérieur, Dublin Médical Press, November 15, 1850, p, 310: Deux cas par Tufnijll, dans lesquels des baies de belladone furent avalées ; Ibid., Januury 5, 1833, p. 2.
(2) Effets inorlels d'un dose excessive de stramonium, par Dufi'in, Médical Gazelle, vol. XV, p. 194.
(5) Voyez des observations de Martin, sur la digitale, Edinburgh Médical and Surgieal Journal, vol. LXI, p. 555; Edinburgh. 1844 : Un cas par l'aconit napel, par Devay, Ibid., p. 496.
(4) Ocston. Edinburgh Médical and Surgical Journal, vol. XL, p. 277.
[(5) Dans un cas d'hydrolhorax, une amaurose complète el incurable a suivi l'emploi d'une infusion de digitale à la dose d'un demi gros sur 4 onces de liquide, dont le malade prenait une cuillerée de deux eu deux heures. (H. IIaiin. Ue la méningite tuberculeuse, p. 177, Paris, I853,T.\V.] u. 70
seaux du cerveau chez les individus qui ont succombé à l'ingestion de poisons narcotiques ou narcolico-àcres. Cet état doit indubitablement avoir de la tendance à produire l'insensibilité, comme il le fait dans les cas d'apoplexie ou cle pléthore cérébrale ; mais il ne paraît pas probable que les effets amaurotiques de ces substances doivent être attribués complètement à cette congestion. Lorsqu'on réfléchit que la dilatation des pupilles succède parfois, en quelques minutes, à l'application de la belladone sur la peau des paupières, et qu'on regarde ce phénomène comme produit par l'action nerveuse ou par l'absorption, on ne peut guère l'attribuer avec quelque raison à une compression cérébrale.
J'ai déjà eu maintes fois l'occasion d'accuser l'un des poisons narcolico-àcres, le tabac, dont la mode fait si sottement prévaloir l'usage, d'être une cause fréquente d'amaurose. La majorité des amaurotiques par qui j'ai été consulté, avaient l'habitude de chiquer ou plus souvent de fumer de grandes quantités de tabac. Il est certainement difficile de prouver que la cécité est due à une cause en particulier, quand plusieurs causes favorables à sa production ont pendant longtemps agi sur le même individu; il est surtout difficile de suivre l'action d'un poison appliqué au corps journellement, et pendant des années, en quantité telle à la fois, que l'influence délétère ne s'en fasse que très peu sentir, et dont l'effet consiste seulement à déterminer l'insensibilité d'un certain nombre d'organes nerveux. Néanmoins, nous sommes familiarisés avec les conséquences que de petites doses d'autres poisons que l'on laisse agir pendant longtemps finissent par avoir sur la constitution, tels que l'alcool, l'opium, le plomb, l'arsenic, le mercure, etc. ; et l'on ne saurait guère douter qu'un poison aussi délétère que le tabac ne doive aussi finir par déterminer des altérations spéciales.
L'huile essentielle de tabac est un poison si violent, que les petits animaux meurent instantanément lorsqu'on les blesse avec une aiguille trempée dans ce liquide, ou lorsqu'on en laisse tomber quelques gouttes sur leur langue. Le docteur Paris (1) rapporte le cas d'un jeune enfant qui mourut pour avoir avalé une portion de tabac à moitié fumé qu'il avait prise de la pipe de son père, et dans laquelle existait sans aucun doute une certaine quantité d'huile essentielle. Pendant qu'on fume, l'huile essentielle séparée, et rendue empyreumatique par l'action de la chaleur, vient se mettre en contact avec l'a mère-gorge, sous sa forme la plus active. On ne saurait donc s'étonner que l'application régulière d'un poison si puissant, renouvelée de cette façon, peut-être cinq ou six fois par jour pendant des mois ou des années, ne finisse par produire des eflets sérieux sur le système nerveux, et notamment sur le cerveau. Il serait même surprenant qu'il en fût autrement.
(1) Pliarmaeologia, vol. II, p. 431 ; Lonilon, 1723.
EXEMPLES DE QUELQUES-UNES DES ESPÈCES d'AMAUROSE. 831
Le docteur Proul suppose que le tabac développe chez certains individus quelque principe vénéneux. De là leur aspect cachectique, et souvent la teinte jaune-verdàtre de leur sang. 11 pense que le tabac dérange les fonctions assimilalrices en général, mais particulièrement l'assimilation du principe saccharin. « Il en est du tabac, dit-il, comme des aliments malsains; les personnes vigoureuses et en bonne santé en souffrent comparativement peu, tandis que les faibles et les valétudinaires tombent victimes de son action toxique (1). »
Lorsqu'on veut se faire une idée des mauvais effets du tabac, on doit prendre en considération la perte de la salive qu'occasionne l'habitude de chiquer ou de fumer.
Les Allemands accusent de produire l'amaurose beaucoup de substances amères, employées comme aliments ou comme médicaments; je ne saurais dire jusqu'à quel point cette opinion est fondée. Béer énumère les amandes amères, la racine de chicorée, le quassia et la centaurée comme étant dans ce cas.
La colique de plomb s'accompagne assez fréquemment d'amaurose, aussi bien que de surdité, de vertige, de délire, d epilepsie et d'autres symptômes nerveux (2).
Traitement. — î . Si l'amaurose est la conséquence de l'ingestion d'une forte dose d'un narcotique qui se trouve encore dans l'estomac, il faut ordinairement commencer par administrer le tartre émétique, ou le sulfate de zinc, et les donner clans une aussi petite quantité d'eau que possible, parce que, tant que le narcotique reste dans l'estomac, l'addition de tout liquide qui n'est pas immédiatement rendu ne fait que dissoudre le poison s'il a été avalé à l'état solide et ajouter à son activité. Le vinaigre, en particulier, qui agit si efficacement contre les accidents consécutifs produits par l'opium, ne fait qu'ajouter à l'activité du poison, s'il n'a pas encore été expulsé de l'estomac. Lorsqu'on n'a à redouter aucun danger de celte nature, comme dans les empoisonnements par l'alcool, on aura recours de préférence à des injections faites dans l'estomac à l'aide de la pompe stomacale, au moyen de la quelle on retire immédiatement tout à la fois le liquide injecté et la subtance toxique. Dès que le contenu de l'estomac a été évacué, on doit administrer un fort purgatif, surtout s'il y a lieu de soupçonner que le narcotique est déjà arrivé aux intestins.
2. La saignée, tant générale que locale, est d'un grand secours dans l'amaurose produite par des poisons narcotiques. Ce remède doit probablement son efficacité à ce qu'il remédie à la tendance à la congestion cérébrale qui accompagne toujours l'amaurose.
(I) Nature and Trealmcnt ofStomach and Rénal Disrnscs, p. 2">; London, 1840.
(î) Dun.AY. Archives générales de médecine, 21' série, t. V, p. ;> ; Paris, 18ô'i. [Weiss Ainaurnse saturnine bornée à l'œil droit, aneslliésic de In paupière supérieure gauche. Annales d'Oeulistique, I. Il, p. 252.]
832 AMAUR0SE.
3. La maladie produite par le narcotique et dont l'amaurose n'est qu'un symptôme, doit ensuite être combattue à l'aide de fortes doses de café, de camphre, de vinaigre, et des acides végétaux.
4. On s'est bien trouvé des applications froides sur la tète et les yeux. Les affusions froides sur la tèle sont surtout avantageuses lorsque les symptômes sont dus à l'ingestion de l'opium ou de l'alcool.
5. Dans les cas invétérés, après la saignée et les purgatifs, on peut essayer le mercure et les révulsifs de différentes sortes, les sternutatoires et l'électricité. Le pronostic est alors très défavorable, si les pupilles sont immobiles, la rétine insensible et les vaisseaux externes de l'œil, variqueux.
6. Le trailement de la colique de plomb par les purgatifs réussit généralement à faire disparaître l'amaurose qui accompagne quelque fois cette maladie (1).
Obs. 605. — Le 24 mai 1815, M. J. H., âgé de 19 ans, et n'ayant commencé que depuis un jour ou deux à faire usage du tabac, fuma une première pipe, et en partie une seconde, sans avoir la précaution de cracber sa salive; il but aussi en même temps un peu de porter. 11 fut pris de syncope, de violentes nausées et de vomissements. Il retourna chez lui, se plaignit de douleur dans la tête, se déshabilla et se mil au lit. Bientôt il tomba dans la stupeur et sa respiration devint laborieuse. Son médecin le trouva dans l'état suivant : La face était d'une couleur livide foncée, les yeux dépourvus de leur brillant, les conjonctives injectées; la pupille droite était extrêmement contractée; la gauche, beaucoup plus dilatée qu'à l'ordinaire, avait perdu sa forme circulaire; l'une et l'autre restaient insensibles à l'approche de la lumière. Les mains étaient jointes et dans un étal de rigidité; les bras croisés sur la poitrine; tout leresle du corps affecté de contractions spasmodiques. La respiration élail slertoreuse; le pouls à 80 ou 82, et presque naturel sous tous les autres rapports. Il n'y a plus de vomissements, ni de selles; il n'existe pas de paralysie el les urines ne sont pas rendues.
On pratiqua immédiatement une saignée de 14 onces à la temporale, et l'on administra le vinaigre. Lemaladerevintàlui ; sa contenance était moins livide, l'élat spasmodiquedes mains cessa, la respiration devint moins stertoreuse. On le lit vomir à l'aide de l'ipécacuanha, et on lui fit prendre ensuite un purgatif.
Il fut assoupi pendant la nuit. Le lendemain matin, syncope pendant les efforls qu'il fit pour sortir du lit et aller à la chaise percée. 11 accusait une forte douleur dans la tête et les yeux; les yeux et les paupières étaient rouges et injectés. Langue chargée et brune. Une selle. Pouls naturel à 80. L'assoupissement continue. Pieds froids le matin. Saignée du bras de 16 onces.
Le troisième jour, il élailencore assoupi, se plaignaitde douieursdans la tête, de nausées el de .tendance à la syncope. Face plus naturelle; pupilles normales et se contractant sous l'influence de la lumière. Pouls à 72. Il rend une selle liquide dans son lit sans s'en apercevoir. Dans la soirée, il est de nouveau pris de stupeur, de spasmes des mains et de respiration stertoreuse. On lui tire six onces de sang de Tarière temporale, on administre le vinaigre, on applique un vésicaloire au front et des sinapismes aux pieds, ce qui calme beaucoup les symplômes.
Le quatrième jour il est comme la veille. Il y a de la céphalalgie, mais point de nausées ni de vomissements. 11 se rétablit ensuite graduellement (2).
[(I) Voy. J. Aldersoîj. Nouvelle méthode de traitement de l'amaurose saturnine (occlusion). Annales cl Oculistique, t. III, p. 87.]
(2) Case of llie liffeclsof Tobacco, by Marshall Hall, SI. D. ; Eilinburgh Médical and Surgical Journal, vol. XM, p. 11 ; Edinburgh, 1816.
EXEMPLES DE QUELQUES -UN ES DES ESPÈCES d'aMAUKOSE. #7)7)
C'est là un exemple d'amaurose aiguë produite par le tabac; on peut en rencontrer journellement des cas chroniques dans tous les établissements consacrés aux maladies des yeux, et le plus ordinairement à la période où il y a lieu de supposer que la rétine et le nerf optique se trouvent dans un état d'atrophie plus ou moins complète.
Une des meilleures preuves que le tabac est une cause d'amaurose, c'est l'amélioration considérable, et quelquefois le rétablissement complet de la vue, qui survient lorsqu'on renonce à l'usage de ce poison. Un homme dont la vue se perdait rapidement vint me consulter; je lui expliquai que la cause de son mal résidait dans son habitude de fumer, et je lui conseillai sérieusement d'y renoncer. Il revint quelques mois après, fort satisfait car il pouvait lire. Mon avis avait produit une forte impression sur son esprit; il n'avait fait usage d'aucun médicament, mais avait dès lors renoncé au tabac, et il venait me remercier. De pareils cas sont rares; les personnes qui fument sont tellement attachées à leur habitude, qu'elles préfèrent pour ainsi dire renoncer à voir que de renoncer à fumer. Il est parfaitement inutile d'essayer aucun traitement médical contre l'amaurose de personnes qui persistent à s'exposer à la cause de leur maladie (1).
[L'amaurose saturnine existe parfois indépendamment de la colique de plomb. Elle comporte alors un traitement spécial dicté par les symptômes et la cause qui l'a déterminée. L'observation suivante se rapporte à une amaurose produite par la teinture des cheveux au moyen d'une préparation contenant du plomb.
Obs. 606. — Il y a trois ans que je fus consulté par une femme, âgée de 57 ans, pour une cécité complète qui s'était développée rapidement; elle jouissait d'ailleurs d'une bonne santé, abstraction faite d'une tumeur ancienne dans l'abdomen, qui ne lui causait qu'une incommodité relativement légère, lorsqu'après plusieurs jours de céphalalgie, elle s'éveilla, un matin, aveugle de l'œil droit. Malgré le traitement de son médecin habituel, le quatrième matin elle était à son réveil aveugle des deux yeux. Je trouvai les deux pupilles extrêmement dilatées, complètement immobiles, un peu ternes; la sclérotique présentait des vaisseaux fortement dilatés, et dans leurs espaces un réseau de très petits vaisseaux qui se ramifiaient irrégulièrement jusque près de la cornée. Yeux très tendus, sensibles au contact, immobiles, parce que tout mouvement y occasionnait une forte tension. Forte céphalalgie frontale, tête brûlante, pouls très fréquent et remarquablement dur; cécité telle que la plus forte irritation lumineuse ne produisait aucune impression ; abdomen médiocrement tendu, douloureux à la pression, ce que la malade attribuait à une constipation de plusieurs jours à laquelle elle était assez sujette. N'ayant aucun renseignement étiologique, je dus diriger mon plan de traitement d'après les symptômes objectifs, et diagnostiquant une hypérémie aiguë de la choroïde, voisine de son inflammation,
[(I) Amaurose par la quinine, Voyez : Coutanceau. Sur les fièvres pernicieuses à Bordeaux, p, i\, Paris, 1809 : Guersunl rapporte le cas d'une dame i|ui fui forcée par son mari, maniaque, de prendre 651 grains de sulfate de quinine dans l'espace de quelques jours. Elle perdit rouie, la vue, la voix et la chaleur, mais ne mourut pas. Bence Jones. Médical Times and Gazette, June9, 183;i, p. 569.— Amaurose par le tabac. Sur la quantité de nicotine absorbée en fumant. Dublin Médical Press, Septembre 19, 1855, p. 182. — La fumée de tabac renferme dix pour cent de nicotine: une portion en est rejetée ; une autre, absorbée, se mêle au sang et agit comme poison sur le cerveau et sur les nerfs. Il y a comparativement plus de nicotine dans les cigares (pie dans l'autre tabac. — V. sur les affections nerveuses produites par la nicotine, Dublin Uospital Gazette, Janv. lii, 1856, p. 576. {Note de M. Muekenzie.)]
je prescrivis une forte saignée au bras, à l'intérieur du calomel à doses purgatives, des frictions d'onguent mercuriel à la région sus-orbitaire, un lavement purgatif et des pédiluves irritants. Malgré les nombreuses selles qu'il amena, le calomel fit naître dès le troisième jour les avant-coureurs d'une salivation, qui me détournèrent d'autant moins de l'emploi de ce médicament, que ma malade récupérait un degré assez distinct de perception de ia lumière. Les doses, diminuées, durent être suspendues le cinquième jour à cause du ptyalisme, et remplacées par des poudres de sel amer additionné de soufre. Le huitième jour, la malade, dont la salivation avait diminué, voyait tous les objets assez distinctement, mais incolores et comme enveloppés d'une fumée; les pupilles, un peu plus contractées, réagissaient à la lumière, et la douleur frontale avait disparu.
A celte période de la maladie, j'appris par une personne qui habitait, la même maison que cette femme, que celle-ci avait, depuis un certain temps, et en dernier lieu peu avant sa cécité, teint sa chevelure déjà grise avec un remède secret, dont on me montra encore une certaine quantité. Je retrouvai dans cette substance noire et molle un mélange à moi connu de lilliarge et de chaux, dont j'avais déjà vu deux fois les applications locales suivies d'accidents. Cette découverte ne pouvait m'engager à changer sensiblement le traitement que j'avais suivi. Je recourus à l'iodure de potassium, dans le but de faire cesser les dernières traces du ptyalisme. Quinze jours après l'accident, cette malade était assez rétablie pour pouvoir distinguer même de petits objets avec leurscontours tranchés et leur couleur naturelle, mais pas assez pour lire. Une cure fortifiante, l'usage des lunettes et une saison aux eaux de Bade (en Argovie) n'améliorèrent pas davantage la vue de cette personne, qui mourut un an plus tard, de sa tumeur abdominale, à ce qu'il parait (1). T. W.]
§ XVIII. — Arnaurose par congestion ou inflammation de l'appareil nerveux optique, dépendant de maladies aiguës ou chroniques des organes digestifs.
Beaucoup de personnes sujettes à la dyspepsie accusent certains symptômes affectant les organes de la vision, tels que la tension et la raideur des yeux, une sorle d'éblouissement, de brouillard devant les yeux, des mouches volantes, et autres phénomènes semblables. Ces symptômes s'accompagnent généralement de céphalalgie, parfois de vertige, et disparaissent graduellement à mesure que l'estomac reprend son activité accoutumée. Les Français désignent sous le nom iïéblouissement, une perle soudaine et temporaire de la vue, parfois presque complète, et accompagnée généralement d'une douleur intense à l'estomac et quelquefois au front. Ces accès reviennent de temps en temps dans la journée. Ils effrayent le malade, surtout lorsqu'il en est pris soudainement dans la rue. Dans quelques cas, les effets sympathiques de l'indigestion ne sont pas aussi fugitifs; ils consistent dans la dilatation des pupilles, la lenteur des mouvements de l'iris et un obscurcissement continu de la vision. En même temps, le malade se plaint d'éprouver constamment des éructations acides ounidoreuses, une chaleur brûlante à l'estomac, une sensation de pesanteur au scrobicule du cœur, delà distension de l'abdomen, un haut degré de flatulence, de la soif, des nausées, du malaise général et de l'agitation; la bouche est amère, la langue sale et le pouls accéléré.
Tous ces symptômes, y compris ceux de l'amaurose, disparaissent en général promptement après l'usage de quelque médecine absor-
[(I) Rau. Ophlhalmoloiiïsehe Miscellcn. Arcliiv fur Ophtalmologie, t. I, 2, p. 205-208.]
EXEMPLES DE QUELQUES-UNES DES ESPÈCES d'aMAUROSE. 835
banle ou laxative, comme la magnésie calcinée ou le carbonate de magnésie, le mélange de ces deux médicaments avec la rhubarbe et le gingembre, ou d'autres substances analogues. Les personnes sujettes aux éblouissements se débarrassent pour un certain temps de leurs attaques en prenant une dose de calomel, suivie d'un purgatif.
Dans quelques cas, c'est plutôt entre l'appareil optique et les intestins, qu'entre celui-ci et l'estomac, qu'agit la cause sympathique qui occasionne l'amaurose temporaire. Tiedemann(l) cite, d'après Helwich, le cas d'un hypochondriaque qui devint aveugle sous l'influence d'attaques de constipation spasmodique. Les lavements le débarrassèrent de la cécité.
Des attaques fréquemment répétées et négligées, de la nature de celles que nous venons de mentionner, surtout chez les personnes sédentaires, inattentives à leur régime alimentaire et aux moyens de préserver la santé, peuvent néanmoins finir par amener des conséquences plus sérieuses. L'appareil optique n'est d'abord affecté que d'une congestion sympathique ; mais, comme clans toutes les affections sympathiques fréquemment renouvelées, l'œil finit par rester soumis à l'action morbide et le siège d'une amaurose permanente. Chaque attaque de l'espèce purement sympathique dure plus longtemps que la précédente, et, à la fin, la congestion du cerveau se termine par une altération de structure qui ne cède plus aux simples évacuations de l'estomac et des intestins. Les intestins deviennent paresseux, le foie n'exécute plus ses fonctions, l'appétit diminue, la digestion se fait mal, l'esprit devient chagrin et abattu. Sous l'influence de pareilles conditions qu'on laisse se prolonger sans interruption pendant des années, il survient souvent une faiblesse de la vue qui s'accroit lentement, et se termine à la fin par une amaurose confirmée. Chez Millon, dont la maladie appartenait, je crois, à cette catégorie, l'affection de la vision dura dix ans avant de se terminer par la cécité; il s'écoule même parfois un temps plus long avant que la maladie soit complètement développée. Le malade accuse pendant tout ce temps un accroissement constant dans la détérioration de la vue, souvent sans avoir été obligé de renoncer à ses occupations habituelles. Bien que celte espèce d'amaurose ail en général une marche lente, il y a cependant des cas dans lesquels elle prend une marche rapide, ou devient même mélaslatique.
La pupille est dilatée, les mouvements de l'iris sont très lents et limités, la sclérotique revêt une teinte jaunâtre ou cendrée, les vaisseaux de la conjonctive sont souvent turgescents. Chaque objet parait enveloppé d'un brouillard épais, et assez souvent même une portion seulement en est aperçue. L'affaiblissement de la vue s'accompagne d'une céphalalgie avec pesanteur et slupeur, s'étendant à toute la léle, privant
(i) Zeilscln-ifl fur Physiologie, vol. I, p. 271 ; Heiilelberg., iSU.
85G ÀMAUROSE.
le malade du peu de vue qui lui reste, et de tout plaisir dans les occupations qui exigent à la l'ois l'usage de la vue et de la pensée.
L'amaurose qui est la conséquence de désordres des organes digestifs, ne se distingue pas facilement de celle qui dépend d'altérations de structure de l'encéphale et s'accompagne de symptômes que l'on rapporte à l'estomac, mais qui réellement dépendent d'une maladie du cerveau. Les malades sont très sujets à se méprendre, en pareille circonstance, sur le siège de leur maladie. Il se peut qu'ils rapportent toutes leurs souffrances à l'estomac, et que cependant, après la mort, on ne découvre pas un seul symptôme de maladie dans les viscères de l'abdomen, tandis qu'on trouve dans le cerveau ou les membranes, des traces d'altérations anciennes, susceptibles de produire l'amaurose et d'agir en même temps sympalhiquemenl sur l'estomac.
Traitement. — La condition la plus importante dans cette espèce d'amaurose, c'est de renoncer à tout ce que l'on peut soupçonner avoir donné naissance à l'affection des organes digestifs , que cette cause ait été l'élude trop prolongée, des écarts de régime, l'usage des boissons alcooliques ou d'autres poisons, le manque d'exercice, la respiration d'un air impur, ou d'autres causes analogues. La nourriture du malade devra être simple et de facile digestion ; il veillera à ce que ses selles soient régulières, fera chaque jour de l'exercice en plein air dans la campagne, soit à pied, soit à cheval; il recherchera la société des personnes gaies.
La saignée, surtout l'application de sangsues aux tempes, rendra de grands services. On fera raser la tète, eton la couvrira de linges mouillés. Les révulsifs, tels que les vésicaloires derrière les oreilles, sont quelquefois nécessaires. On se trouvera souvent bien du mercure à doses altérantes, et l'on retirera beaucoup d'avantages de l'usage des médicaments toniques judicieusement choisis et combinés.
Béer déconseille les émétiques et les nauséeux dans le traitement de l'amaurose dépendant d'une affection chronique des organes digestifs ; il proscrit aussi l'usage de tous les stimulants externes et de l'électricité ou du salvanisme.
Obs. 607. — Scarpa rapporte le cas d'une jeune fille, âgée de 16 ans, d'une conslilution délicate, qui n'était point encore réglée, et qui, vers la lin de niai, lut prise d'un appétit morbide qu'elle pouvaità peine satisfaire en avalant d'énormes quantités d'aliments grossiers de toute espèce, et surtout du pain de maïs. Le dur travail de la campagne, auquel elle n'était point encore accoutumée, la fatiguait beaucoup, et sa vue commença à s'obscurcir. Son appétit immodéré cessa brusquement; un goût amer se manifesta dans la bouebe et une sensation de pesanteur à l'épigastre, accompagnée de nausées et d'une céphalalgie continue. Elle perdit alors complètement la vue de l'œil droit et en grande partie celle de l'œil gauche. Les pupilles étaient considérablement dilatées et presque insensibles à la lumière la plus vive. Elle paraissait aussi atteinte d'un strabisme commençant.
Le 4 juin, elle prit par cuillerées à soupe une solution de quatre grains détartre émétiqua dans cinq onces d'eau, ce qui détermina des nausées fortes et continues, mais point de vomissement, si ce n'est celui d'un peu de matière visqueuse blanchâtre. — Le 5, on
EXEMPLES DE QUELQUES-UNES DES ESPÈCES d\\MAUROSE. 8Ô7
répéta le même vomitif administré de la même façon, et qui détermina un vomissement plus abondant que la veille, mais toujours d'une matière muqueuse blanchâtre. La céphalalgie et la sensation de pesanteur à l'épigastre se trouvèrent considérablement diminuées. Toutefois, les nausées persistaient, et la langue restait chargée. La pupille se mouvait un peu à une lumière brillante, et de l'œil droit la malade pouvait distinguer le jour de l'obscurité. Elle commença à exposer ses yeux toutes les deux ou trois heures à la vapeur de l'ammoniaque. — Le 6, la céphalalgie avait sensiblement diminué, et la bouche était moins amère. La pupille avait repris un peu de mouvement. On prescrivit la continuation des vapeurs ammoniacales, et trois poudres apérilives par jour, consistant en crème de tartre mélangée avec une petite proportion de tartre émétique. — Le 7, peu de céphalalgie. Les poudres ont produit des nausées pendant quelques heures, puis deux selles copieuses. La pupille se contractait un peu et la malade discernait les contours des gros objets. — Le 8, la céphalalgie, le goût amer de la bouche et l'enduit de la langue avaient disparu. La pupille était aussi plus sensible. La malade continua l'usage des poudres apérilives et de l'ammoniaque les 9, 10, 11 et 12. — Le 13, elle accusa de nouveau de la céphalalgie et un goût amer dans la bouche; langue chargée. Au lieu des poudres, Scarpa'prescrivit un vomitif composé d'un demi-gros d'ipécacuanha et d'un grain d'émélique;la malade vomit une grande quantité de matière jaune-verdàtre. La cépha:algie s'arrêta immédiatement, et la jeune tille put distinguer assez bien les objets qu'on lui présentait. Le 14, elle se sentait très bien. La pupille de l'œil droit, qui avait été le plus amaurotique, était même plus contractée que celle du côté gauche. Le 15, la malaue recommença l'usage des poudres laxatives et de l'application externe de la vapeur d'ammoniaque. Le 16, elle reconnaissait de l'œil droit une petite aiguille. Les 17, 18, 19 et 20, les poudres déterminèrent chaque jour deux selles copieuses, sans que la malade en fût affaiblie. Elle avait bon appétit et digérait bien. Le 21, on substitua aux poudres une décoction de quinquina avec une infusion de valériane. En quelques jours, elle put distinguer les plus petits objets aussi bien d'un œil que de l'autre. Son teint était devenu bon et le strabisme avait presque complètement disparu. Elle sortit parfaitement guérie, mais on lui conseilla de continuer pendant une semaine l'usage de la vapeur d'ammoniaque, de prendre matin et soir une poudre composée d'un gros de quinquina et d'un demi-gros de valériane, d'observer un régime régulier, et d'éviter les rayons brûlants du soleil (1).
Obs. 608. — Un gentleman d'une constitution faible était sujet à des attaques de constipation opiniâtre, qui s'accompagnait d'une amblyopie allant parfois jusqu'à l'amaurose complète. Lorsque M. Edwards vit ce malade pour la première fois, il le trouva complètement amaurotique. Il s'était plaint, quelque temps auparavant, d'une céphalalgie atroce, et avait rejeté par le vomissement tous les médicaments solides ou liquides que lui avait prescrits son médecin. L'amblyopie dont il était atteint s'était transformée en amaurose complète pendant ce vomissement, que l'on pouvait appeler spontané, par opposition à celui que l'on avait déterminé dans une autre attaque au moyen d'un émétique. Le malade tomba dans le délire.
On appliqua des sangsues à l'abdomen, et l'on débarrassa les intestins au moyen des lavements. A l'aide de ces moyens et d'applications froides sur la tête, le malade récupéra promptementet complètement l'usage de la vue et de ses facultés mentales.
M. Edwards pense que, dans celle attaque, la coexistence de la céphalalgie et du délire, et le rétablissement obtenu par le traitement antipblogistique, indiquent suffisamment une congestion locale active, ou une inflammation commençante du tissu nerveux des yeux. Il existait en même temps une grande faiblesse, et l'amaurose n'était devenue comp.'ète qu'après le vomissement.
Au bout de six semaines, il survint une nouvelle attaque d'obstruclion viscérale : l'amaurose concomitante fut incomplète; il n'y eut pas de vomissement. L'affection amaurotique languit pendant un temps considérable, résistant à l'emploi des lavements, et l'irritation persistant plus longtemps que lors de la première attaque, dans laquelle la congestion vasculaire avait été presque exclusivement sympathique et transitoire.
Le malade, à la suite de quelques erreurs de régime, eut une nouvelle rechute au bout de quelques semaines. 11 avait de la constipation, les hypochondres tendus, des nausées,
(1) Tratlalo dellr principali Malallie degli Occhi, vol. II, p. 281 ; Pavia, 1816.
858 ÂMAUROSE.
de la céphalalgie et de l'amblyopie. M. Edwards eut alors recours au traitement employé sur le continent, et donna un émélique. Il en résulta l'évacuation d'une grande quantité de matière jaune verdâtre, mais l'amaurose devint immédiatement complète. On vida les intestins à l'aide de lavements, mais la cécité persista beaucoup plus longtemps que dans aucune autre attaque antérieure, et ne disparut enfin que sous l'influence de nombreuses applications de sangsues aux tempes et de lotions évaporantes sur la tète.
Dans chaque attaque, le degré de l'amaurose fut en rapport avec l'existence ou l'absence de vomissements: elle fut complète lorsqu'il y eut vomissement spontané, comme dans la première attaque, ou vomissement provoqué par un émélique comme dans la dernière; l'amaurose fut incomplète lorsqu'il n'y eut pas de vomissement, comme dans la seconde.
M. Edwards pense que les vomitifs sont conlre-indiqués dans les affections amauroliques ; il allègue, à l'appui de cette opinion, que les vomissements opiniâtres du début de la grossesse occasionnent parfois l'amblyopie ou même l'amaurose complète (1).
Obs. 609. — Thomas Crighlon, âgé de 23 ans, fut admis à Saint-Bartholomew's Hoxpital pour une paralysie des membres. Un an auparavant, alors que ses membres n'étaient point encore affaiblis, il eut à diverses reprises dans les intestins de violentes douleurs uniformément précédées de constipation, et qui se terminaient généralement par des évacuations copieuses de selles liquides, fétides et noires. Le soulagement amené par la diarrhée était prompt et constant. II y a six mois, il ressentit parfois des tiraillements dans les membres inférieurs, et s'aperçut qu'en marchant il ne pouvait pus en régler les mouvements : cet étal s'accrut au point qu'il lut réduit à ne plus pouvoir faire aucun exercice. Il avait éprouvé, au début de son mal, de la confusion dans la vue et une douleur constante et violente dans la tète. Le premier de ces symptômes s'accrut au point qu'il ne pouvait plus apercevoir distinctement aucun objet : une chandelle, par exemple, tenue près de lui. lui paraissait aussi large que la lune. La sensibilité restait parfaite dans les extrémités inférieures; mais la volonté n'avait plus d'empire sur la vessie: tantôt l'urine coulait involontairement, tantôt elle était retenue pendant plusieurs heures avec des douleurs très vives. Il commença ensuite à perdre l'usage des extrémités supérieures : la main et le bras gauches étaient plus affectés que les droits; mais les deux membres inférieurs étaient dans le même état. La parole s'embarrassa aussi beaucoup : il hésitait et bégayail; les tons de sa voix étaient irréguliers; de sorte qu'à la fin, il pouvait à peine se faire comprendre. A l'époque de son admission à l'hôpital, il avait complètement perdu le mouvement volontaire des extrémités inférieures, et ceux des extrémités supérieures étaient fort diminués. Les intestins étaient dérangés, la céphalalgie constante, la parole très indistincte, et la vision si imparfaite, qu'il ne pouvait lire les plus grands caractères.
On établit un cautère au cou, et l'on prescrivit quelques médicaments à prendre sous la direction du médecin. Comme le traitement n'amenait aucun soulagement, on pria M. Abernethy d'examiner la colonne vertébrale; il trouva une courbure et unesaillie telles des apophyses épineuses des vertèbres lombaires supérieures et dorsales inférieures, qu'il pensa que le corps de ces vertèbres était malade. Il fut donc disposé à attribuer la paralysie des membres inférieurs à la maladie de la colonne vertébrale, et conseilla en conséquence d'appliquer des cautères de chaque côté des vertèbres saillantes. Gomme cette hypothèse n'expliquait pas l'affection paralytique des parties situées au-dessus de ce point, et comme les intestins étaient dérangés, M. Abernethy prescrivit deux grains de calomel et huit de rhubarbe, à prendre deux fois par semaine, et de temps en temps un peu d'infusion de gentiane avec du séné.
Lorsque le malade eut suivi ce traitement pendant trois semaines, ses intestins reprirent leurs fondions, la sécrétion biliaire se fit normalement, et l'appétit devint bon. 11 avait repris la faculté de mouvoir les mains et les bras presque aussi bien qu'à l'état sain; sa vue s'était tellement améliorée qu'il pouvait lire le journal ; il était en vérité presque complètement guéri. La vessie avait repris régulièrement ses fonctions ; sa voix était bien articulée, et sa santé générale fort améliorée sous tous les rapports. Il resta encore dans l'hôpilal environ deux mois, mais avec peu d'amélioration dans l'étal de ses extrémités inférieures (2j.
(1) Lancet, ÎSovember ô, 1838, p. 228.
(2) Abernetiiy's Surgïeal Observations on I lie Constilutioual Origin and Trealmcnt of local Diseases, p. 91 ; London, 1809.
EXEMPLES DE QUELQUES-UNES DES ESPÈCES d'aMAL'ROSE. 859
Obs. 610. — Elisabeth Healey, jeune femme frêle et délicate d'environ 25 ans, menant un genre de vie sédentaire, ayant la figure émaciée, un tempérament faible et mélancolique, vint consulter M. Lessey, le 9 juin 1820, pour une affection intestinale à laquelle elle était sujette depuis plusieurs années, et qui, lors même qu'elle se portait relativement bien, nécessitait l'usage constant des purgatifs. Le dérangement des fonctions intestinales était si intense et si permanent, qu'on était porté à croire qu'il s'agissait d'une altération organique. Elle était de plus sujette à une céphalalgie fréquente et intense, et parfois à des attaques de dyspnée, avec spasme de la poitrine et de la gorge, qui, lorsqu'elle s'efforçait d'avaler, déterminaient des symptômes alarmants de suffocation. Ces attaques étaient soudaines et violentes, s'accompagnaient d'une grande faiblesse de la voix, et étaient suivies d'épuisement complet. On avait fréquemment remédié à l'état de ses intestins à l'aide de caliiarliques mercuriaux et salins, et aux attaques de céphalalgie par la saignée du bras, l'application de sangsues et de vésicatoires à la tête et au cou, et à l'affection pulmonaire par divers autres remèdes. En janvier 1821, elle eut une attaque de son affection intestinale; celle-ci paraissait céder aux remèdes, quant tout à coup le 23 la malade fut prise d'une violente dyspnée. Chaque tentative qu'elle faisait pour avaler était suivie d'un spasme convulsif du pharynx et de la poitrine, et accompagnée de sanglots fréquents (1). Quelques doses d'élher et d'opium et un vésicatoire sur le sternum, parèrent aux symptômes les pius urgents; néanmoins la respiration continua à être laborieuse, et la voix, qui avait été longtemps faible, se trouva réduite à un murmure que l'on entendait à peine. Le dérangement intestinal reparut; les selles étaient vertes et visqueuses, le pouls faible, et la débilitégénérale si grande, que M. Lessey désespérait de la guérison.
Elle resta dans cet état, avec peu de changement, jusqu'au 15 février. A celte époque, la difficulté de respirer disparut tout à coup, la voix devint distincte, forte et claire; mais elle fulprised'une douleur violente et soudaine, ei, au grand étonnementde ceux qui l'entouraient, elle se mil à appeler au secours avec des cris perçants. On se hâta de la secourir el on la trouva agonisante de douleur et complètement aveugle. M. Lessey fit immédiatement raser la tête, sur laquelle il appliqua un vésicatoire, ainsi qu'une douzaine de sangsues aux tempes, ce qui diminua la violence de la douleur, mais n'amena aucun changement dans la vue. Les yeux élaient fixes et presque privés de mouvement, la pupille immobile, dans un état moyen entre la contraction et la dilatation, et complètement insensible à la lumière. Lorsqu'on amenait brusquement une chandelle devant ses yeux, elle ne s'apercevait point de sa présence, à moins qu'elle ne fût assez rapprochée pour pouvoir en sentir la chaleur. On appliqua des vésicaloires aux tempes, qu'on pansa fréquemment avec de l'onguent canlharidé, de façon à entretenir l'écoulemenl pendant plusieurs semaines. Les intestins restaient paresseux et exigeaient l'usage constant des purgatifs. On essaya ensuite les bluepills; les gencives s'affectèrent légèrement, mais aucun effet ne se produisit sur la vue. La voix continua à être forte, la respiration facile, el l'affection de la poitrine semblait tout à fait disparue. La douleur de la tête avait considérablement diminué, mais la vision restait si complètement éteinte, qu'on perdit toul espoir et qu'on l'envoya au Worhhouse de Manchester comme amaurotique incurable.
Trois mois après son admission, elle fut prise d'une violente attaque de son affection de poitrine el des intestins; il y avail une constipation opiniâtre, de la dyspnée, un spasme violent el une grande difficulté dans la déglutition. Celle attaque dura trois semaines et se dissipa lentement. A la fin de 1822, elle eut une légère attaque de pleurésie qui céda à la saignée, aux vésicaloires, et aux aulres moyens ordinaires; elle resta ensuite assez bien débarrassée de ces accidents, excepté de légères céphalalgies.
Quoiqu'elle n'eût que peu ou pas d'espoir de recouvrer la vue, elle n'en essayait pas moins de temps en temps ses yeux avec une chandelle. Le soir du 29 oclobre, elle n'apercevait pas la moindre lueur; mais, à sa grande surprise, le soir du jour suivant, pendant qu'une personne la guidait dans la rue. elle aperçut confusément une apparence de feu, et s'écria : Qu'y a-t-il dans mes yeux? Au houl de quelques minutes elle reconnut que c'étaient les lampes à gaz qu'elle voyait confusément. Sa vue continua à s'améliorer pen-
(1) Les paroxsymes que décrit ici M. Lessey sont généralement considérés comme hystériques. J'ai trouvé sur une femme qui avail été longtemps en proie ù de pareilles attaques, le cœur remarquablement petit. Elle avait élé saignée excessivement .souvent pendant les cinq ou six années qui avaient précédé sa mon, el c'est peut-être à cette circonstance qu'était dû le petit volume (I u cœur.
dant la soirée. Le lendemain, M. Lessey la trouva avecla vue nuageuse et confuse, etavec des mouches volantes couleur de feu; néanmoins, elle distinguait les traits de ses connaissances, et pouvait même lire les grandes lettres capitales; mais les petits caractères lui paraissaient confus. Tous les objets éloignés n'étaient vus qu'à travers un brouillard coloré, et paraissaient en conséquence indistincts et confus.
Le 20 novembre, la vue était à peu près dans le même état. Elle avait néanmoins été meilleure dans l'intervalle; mais la maladeyavail nui en restant imprudemment dans une chambre fortement chauffée. Elle était encore parfois troublée par les brouillards colorés; les mouches volantes étaienl quelquefois très nombreuses; elles paraissaient mêlées, disait-elle, de petits flocons blancs comme de la neige. Elle ne lisait pas mieux, mais, avec l'aide d'un verre bi-concave, elle distinguait les lellres qui, à l'œil nu, lui paraissaient une masse confuse. Ses intestins et ses poumons étaient exempts de toute maladie depuis douze mois, et elle était remplie de joie à l'idée qu'elle marchait vers une guérison complète {i).
§ SIX. — Amaurose par congestion ou inflammation de l'appareil nerveux optique, due à la perte continuelle des liquides du corps.
Celle auiaurose est caraelérisée dès son début par la sensation d'un réseau au-devant des yeux, sensation qui ne s'accompagne que rarement, ou môme jamais, delueurs brillantes ou d'éblouissemenls, comme il arrive dans d'autres variétés de la même maladie. Chez un malade qui vint me consulter, elqui rapportait sacécitéà des excès vénériens, il n'existait ni photopsie, ni globes lumineux tournoyant devant les yeux, mais la sensation d'un nuage qui s'étendit d'abord devant un œii, puis devant l'autre, de la tempe vers le nez, comme si c'était la portion nasale de la rétine qui fût devenue insensible la première. Durant la marche de la maladie, l'état de la vue éprouve des changements très remarquables, suivant les influences physiques ou morales auxquelles l'individu se trouve soumis. Après avoir fait un repas joyeux, ou pris quelques verres de vin, ou sous l'influence de quelque émotion vive et agréable de l'esprit, le malade voit pendant un certain temps beaucoup mieux ; mais un effet tout opposé se produit sous l'influence des passions déprimantes, du manque de nourriture, des veilles continues, etc. Assez souvent cette amaurose se déclare par un brouillard qui survient le soir devant les yeux, la lumière artificielle ordinaire étant trop faible pour stimuler suffisamment la sensibilité émoussée de l'appareil nerveux de la vision. Il n'y a que rarement de la douleur dans la tète ou dans les yeux, ni aucune sensation de plénitude ou de pesanlcur. Les symptômes marchent d'ordinaire très lentement. Les malades sont souvent mélancoliques, timides et hypochondriaques ; ils sont sujets aux vertiges, à la perte de la mémoire, incapables de travaux d'esprit, capricieux, tourmentés par l'insomnie, la gastralgie, le manque d'appétit, des flatulences et de la constipation. Il n'existe que rarement des symptômes objectifs, si ce n'est peut-être une dilatation des pupilles, accompagnée d'une débilité générale évidente, de
(1) Edinburgh Médical and Surgical Journal, vol. XXV, p 519; Edinbçtr^li, 1826.