‹ Traité pratique des maladies des l'oeil :Chapitre 95 sur 147 · HYPERESTHÉSIE OCULAIRE · texte numérisé non relu

HYPERESTHÉSIE OCULAIRE

L'état morbide très remarquable que je propose de désigner sous le nom âliyperesthésie , parait surtout consister dans un accroissement très notable de la sensibilité du nerf optique et de la branche ophlhalmique de la cinquième paire. Le symptôme le plus caractéristique de cette affection est une photophobie intense, à laquelle viennent se joindre, à un degré plus ou moins marqué, de la photopsie, de la chrupsie, de la douleur dans l'œil et la tête, une augmentation, de la sensibilité tactile du globe de l'œil et des paupières, et une contraction spasmodique de l'orbiculaire des paupières. Quant à la part que la cinquième paire et la portion dure de la septième prennent à la maladie, elle paraît être la conséquence d'une action réflexe provoquée par l'état d'excitation dans lequel se trouvent la rétine et le nerf optique.

Celte maladie se rencontre à l'état aigu et à l'état chronique. La première forme se déclare d'ordinaire brusquement à la suite de quelque cause extérieure évidente; elle atteint en quelques heures son

(1) Médical Transactions of the Collège of Physicians, vol. IV, p. Î56 ; London, 1813.

ii 56

plus haut degré d'intensité, et, après quelques jours de durée, cède promptement aux moyens employés ou disparaît d'elle-même. La seconde, qu'on peut rarement faire remonter à quelque irritation particulière de l'organe de la vision, semble plutôt dépendre de l'état de la constitution ; sa violence va croissant pendant un certain nombre de jours ou de semaines. Elle persiste parfois pendant des mois avec intensité sans que le traitement semble à peine avoir prise sur elle; elle peut par sa longue durée compromettre la santé générale du malade et dégénérer en un état que nous serions tenté d'appeler hypochondrie oculaire, mais elle finit par disparaître complètement et presque spontanément.

Dans la variété aiguë, un seul œil est en général affecté, mais bientôt le second se prend également. J'ai néanmoins parfois vu la maladie, qui avait débuté par les deux yeux, se concentrer promptement sur un seul. L'attaque débute par une douleur si atroce dans l'œil, qu'elle fait pousser au malade des cris aigus, et que parfois il tombe brusquement sur le sol. Il lui est de toute impossibilité de supporter l'accès de la lumière sur l'œil; aussi cherche-t-il à s'en garantir en restant dans le lieu le plus obscur qu'il peut trouver, en comprimant ses yeux avec les mains, ou en se les cachant dans l'oreiller quand il est au lit. Le spasme de l'orbiculaire des paupières est tel, qu'il est presque impossible de parvenir à examiner l'œil même pendant le plus court instant. Le pouls est plein et vite et la tète chaude. Les symptômes sont si intenses, que le malade croit sa vue perdue et que le médecin, s'il n'est pas au courant de ces sortes de cas, partage parfois la même opinion et déclare que la maladie est une rétinite aiguë.

L'observation suivante indique bien les causes, aussi bien que la marche de l'hyperesthésie oculaire aiguë :

Obs. 547. — Un soldat, d'un tempérament sanguin, exposé pendant les exercices militaires à la chaleur d'un soleil de juillet, tomba brusquement à terre, puis courut en criant vers sa tente, où il chercha à se garantir complètement de la lumière. Comme il était connu pour un assez mauvais serviteur, son sergent crut qu'il jouait la comédie et l'envoya à la salle de police. 11 continua à y chercher le coin le plus obscur et à pousser les cris les plus aigus chaque fois qu'on essayait d'écarter ses mains de dessus ses yeux. On l'envoya à l'hôpital du camp de Beverloo, dans le service de Cunier, le 1er juillet 1838. Il était couché sur le ventre, la tête entre les mains, dans le coin le plus obscur de la salle des ophlhalmiques, poussant de profonds gémissements. Cunier chercha à lui ouvrir les paupières, mais leur spasme était si violent qu'il ne put y parvenir. Il réussit cependant une fois à les écarter un peu, mais le malade se rejeta brusquement en arrière et un flot de larmes s'échappa de ses deux yeux. On lui pratiqua une saignée de vingt onces et des onctions avec l'onguent mercuriel belladone; on. prescrivit un pédiiuve sinapisé, et on le maintint dans une chambre obscure. Légère amélioration à la visite du soir. On renouvelle le pédiiuve. — 2 juillet. Le malade est dans le même état que la veille au soir. Quatre drachmes d'onguent mercuriel belladone à employer dans le jour. Trente grains de tartre stibié divisés en six doses, à prendre une toutes les deux heures. Pédiiuve sinapisé. — Dans la soirée, diminution du spasme palpébral. Cunier peut ouvrir les paupières à demi. L'œil n'est que légèrement enflammé, et la pupille fortement contractée. — 3 juillet. On continue l'usage des mêmes remèdes et l'on applique des vésicatoires aux

HYPERESTIIÉSIE OCULAIRE. GG5

tempes. La maladie continue d'aller en diminuant jusqu'au 6, époque à laquelle le malade demande à pouvoir sortir de ia chambre. La photophobie revient et s'accompagne de pholopsie constante. On prescrit cinq grains de tartre émétique en quatre do'ses, une toutes les deux heures; six drachmes d'onguent mercuriel belladone; pédiluve sinapisé; pansement des vésicatoires avec une pommade irritante. — 7 juillet. 11 y a à peine de la photophobie; point de pholopsie; on continue les révulsifs. — 9 juillet. Le malade commence a se servir de ses yeux, la rétine devenant de moins en moins irritable. — 15 juillet. Guérison complète (1).

Obs. 548. — M. G. était occupé, le vendredi 29 mars 1844, à disséquer les nerfs d'une langue d'homme placée sous un puissant microscope; il se trouvait dans un lieu exposé au plein soleil, qui, bien que parfois obscurci, se montrait de temps en temps dans tout son éclat. Les nerfs soigneusement nettoyés étaient d'une blancheur éblouissante. Pendant qu'il était occupé à les regarder attentivement à travers le microscope, le soleil tomba brusquement sur eux dans toute sa puissance. Une douleur se fit immédiatement sentir dans tout le globe de l'œil, si intense que M. G. se rejeta brusquement en arrière en poussant un cri. Il cessa son travail ; mais, pendant quelque temps, il lui fut impossible de rien voir de cet œil : le spectre solaire continuait de briller devant lui, soit qu'il le maintînt ouvert ou fermé. Au bout de vingt minutes toutefois, ce phénomène ainsi que la douleur, s'était suffisamment apaisé pour qu'il pût reprendre son travail avec l'autre œil; mais tout malaise ne disparut point avant le soir.

Le lendemain, cet œil n'était plus douloureux, et M. G. eut l'imprudence de s'en servir pour compléter sa dissection : les mêmes circonstances que la veille, c'est-à-dire, la vive réflexion des rayons solaires sur la rétine, se reproduisirent. L'impression fut des plus vives; une douleur profonde envahit tout le globe oculaire, s'accompagnant d'une photophobie intense, et le spectre solaire tourmenta le malade au plus haut point. Cet état persista pendant toute la soirée et la nuit qui suivit. Le jour suivant, les souffrances s'accrurent, accompagnées d'une sensation de plénitude et de douleur dans le globe de l'œil, et d'une photophobie extrême. Les fomentations ne procurèrent aucun soulagement. Le lundi, lorsque le malade consulta M. White Cooper, les symptômes étaient les suivants : douleur vive profondément située dans l'œil; sensibilité extrême, surtout dans la moitié supérieure du globe oculaire; photophobie intense; larmoiement abondant; toute tentative pour exercer la vision détermine des spectres lumineux; pupille contractée; iris naturel; la conjonctive ne présente qu'une injection légère; pouls faible et nerveux; le malade accuse de la faiblesse et un affaiblissement de l'intelligence. On l'envoie se coucher dans une chambre obscure; on lui prescrit l'application de douze sangsues autour de l'œil, des fomentations et un purgatif. Le mercure, à ce qu'il dit, lui ayant toujours mal réussi, ne fut employé qu'avec ménagement.

Le lendemain il était un peu mieux : frictions avec l'onguent mercuriel opiacé sur le sourcil et la tempe; bluepiU, avec la ciguë le soir; potion saline et antimoniale par intervalles.

Le jour suivant, tous les symptômes s'étaient apaisés. On supprima l'antimoine; maison continua l'usage des mercuriaux. Le mardi, l'amélioration était encore plus manifeste: l'œil était parfaitement exempt de douleur, excepté lorsqu'on l'exposait à la lumière; il existait toutefois une grande faiblesse et un épuisement général. On prescrivit un demigrain de quinine deux fois par jour, un régime modéré et la continuation des frictions mercurielles. On continua strictement et avec avantage ce traitement pendant une semaine, en y joignant l'usage des révulsifs derrière les oreilles et d'un collyre légèrement astringent; toutefois, le moindre exercice de l'œil déterminait immédiatement la production de spectres lumineux. Le reste du traitement n'offrit rien de remarquable; l'œil se rétablit rapidement et complètement (2).

Lorsqu'on est appelé près d'un malade atteint d'hyperesthésie ocu-

(1) Annales d'Oculistique, 1er vol. Supp«, p. 48 ; Bruxelles, 1842.

(2) Lancet, July 6, 1844, p. 487. Voyez une observation d'iiypereslhésie oculaire, par Tayi.or, Médical Times and Gazette, June 5, 1852, p. 559 : Observations de cas suites d'éclairs, par Mayo, Médical Gazette, vol. Il, p. 58 : par Lawrence, ïreatise on the Diseases of Ihe Eye, p. 481 ; London, 1841.

laire chronique, on est presque toujours introduit dans une chambre aussi obscure qu'il a été possible de la rendre, dont on a bouché toutes les fentes susceptibles de laisser passer la lumière, et où un large écran empêche le jour de pénétrer par la porte lorsqu'on l'ouvre. C'est là que l'on trouve le malade tantôt levé, d'autres fois couché, les yeux couverts, et la tète entourée d'un voile épais ou d'un chàle. On apprend quelquefois qu'il est ainsi depuis des mois. Aucun argument en pareil cas ne parvient à persuader le malade qu'il pourrait supporter la lumière pendant les quelques instants nécessaires pour s'assurer de l'état de ses yeux; ou bien, s'il consent à laisser enlever les appareils qui les recouvrent, il éprouve une telle terreur qu'on le touche du doigt, qu'il n'est pas possible de les examiner d'une façon satisfaisante. L'exagération de la sensibilité de la cinquième paire n'est guère moins prononcée que la photophobie, qui est excessive. Le moindre attouchement auprès de l'œil détermine une douleur qui continue d'être perçue pendant longtemps.

Il existe en général, dans l'hyperesthésie oculaire tant aiguë que chronique, une combinaison du blépharospasme, de la photopsie, et souvent aussi de la chrupsie, telle que je l'ai déjà décrite (pp. 24-9, 654, 659). ïl est cependant remarquable qu'il peut n'exister ni photopsie, ni chrupsie, ni spasme des paupières. J'ai observé des cas dans lesquels, bien que le malade restât dans l'obscurité la plus complète, les yeux recouverts, dans la crainte que le moindre rayon lumineux n'y arrivât par hasard , il pouvait néanmoins ouvrir ces organes et n'éprouvait ni spasme de l'orbiculaire, ni sensations lumineuses.

Quoique les cas aigus s'accompagnent toujours d'une vive douleur, il y a sous ce rapport de grandes variétés dans les cas chroniques. Dans quelques-uns, elle est assez vive, concentrée dans le globe de l'œil, ou étendue au front et aux tempes. Dans d'autres, les malades accusent à peine de la douleur.

J'ai connu des malades chez qui l'hyperesthésie oculaire chronique durait depuis plusieurs mois , et dont la vue très perçante n'avait été aucunement affaiblie par le long temps qu'ils avaient passé dans l'obscurité. Parfois même il semblait qu'elle fût devenue beaucoup plus perçante qu'à l'ordinaire, car, dans l'obscurité la plus profonde, ils voyaient suffisamment pour prendre leurs repas, et reconnaître promptement les meubles de leur appartement et les personnes qui les entouraient. La dilatation de la pupille est bien en partie la cause de cet état qui se rapproche de Yoxyopie ; mais il peut être aussi attribué en partie au repos forcé de la rétine, qui, au bout d'un certain temps, la rend propre à percevoir des sensations qui autrement auraient été trop faibles pour l'impressionner.

Diagnostic. — On différencie l'hyperesthésie oculaire de la pho-

HYPERESTIIÉSIE OCULAIRE. 665

tophobie scrofuleuse, et de celle qui dépend de toute autre ophthalmie, par l'âge du sujet et l'absence de rougeur des yeux. On la distingue de la rétinite par la douleur excessive et la photophobie, symptômes qui n'accompagnent point l'inflammation de la rétine, et par la restitution complète et soudaine de la vision, qui dans la rétinite est toujours lente et incertaine. Après la guérison de l'hyperesthésie, il n'existe aucune preuve que la nutrition de la rétine ou celle d'aucun des tissus de l'oeil ait eu à souffrir; la rétinite laisse, en général, la texture et la nutrition tant du nerf optique que des autres tissus, sérieusement compromises.

Sujets prédisposés. — Les sujets prédisposés à l'hyperesthésie oculaire sont le plus souvent des adultes encore jeunes. Je l'ai néanmoins rencontrée chez des personnes avancées en âge. Elle affecte plutôt les femmes que les hommes. Elle ne parait pas nécessairement en rapport avec un état de pléthore ou d'anémie. Les yeux des personnes affectées sont généralement d'une construction normale, quoique la maladie se montre parfois dans des yeux myopes ou atteints d'oscillation.

Causes. — On peut mentionner comme cause de la variété aiguë : i. l'exposition à une lumière et à une chaleur intenses; 2. l'abus des yeux, comme dans les observations microscopiques; 5. l'action des éclairs; 4. les affections fébriles dans lesquelles le cerveau souffre beaucoup. Ces causes manquent souvent dans la variété chronique, et alors l'origine du mal est obscure. Chez les femmes, elle parait souvent constituer une affection hystérique, ou dépendre d'une irrégularité des menstrues.

[Le docteur Hays (1), dans une communication faite par lui au Collège of Physicians of Philadelphia, April a, 1849, a rapporté plusieurs observations démontrant que la photophobie peut parfois être la conséquence de l'exaltation de la sensibilité de la branche sensitive de la cinquième paire qui se rend à l'œil, exaltation produite par une irritation de la branche sensitive du même nerf qui se rend aux dents. Nous croyons devoir analyser ici ces observations, afin de démontrer l'influence que les maladies des dents peuvent réellement avoir dans certains cas sur les yeux, influence qu'on avait d'abord singulièrement exagérée, et qu'on avait fini par nier.

Obs. 549. — Le Col. A., lors du grand incendie qui eut lieu en 1842 à Wilmington, Caroline du Nord, s'était exposé à de grandes fatigues pour sauver les propriétés et les effets d'une banque dont il était le caissier; il s'était ensuite beaucoup fatigué la vue à mettre en ordre les papiers et les documents échappés aux flammes. Peu de temps après, il fut pris de photophobie avec conjonctivite. Le traitement mis en usage triompha de la conjonctivite, mais la photophobie persista. Il se transporta successivement dans plusieurs villes pour y prendre des avis médicaux, mais son mal ne fit qu'aller en s'aggravant, au point que la moindre exposition à la lumière devenait pour lui une véritable torture. 11

[(1) Édition américaine de Lawrence' s Trealise on llie Diseases of Ihe Eye, p. 651 et sniv. Philadelphie, 1854.]

fallut, pour que ses amis pussent me l'amener, que, d'après mon conseil, on lui recouvrît les yeux d'une sorte de masque formé de soie noire pliée en double et rembourrée d'ouate.

Lorsque j'allai le voir à son arrivée à Philadelphie (août 1843), je le trouvai dans un appartement tellement obscur, que je n'y pouvais rien apercevoir; et cependant le malade ne pouvait supporter la lumière réfléchie par ses propres mains, et celle renvoyée par le devant de sa chemise occasionnait des douleurs si vives, qu'on était obligé de la maintenir constamment couverte. La garde, femme de couleur qu'il avait amenée avec lui, étant entrée dans l'appartement avec un tablier blanc, la lumière renvoyée par celui-ci occasionna au malade une douleur atroce. La sensibilité de la rétine était si exaltée, que dans celte chambre si obscure où je ne pouvais voir ma main que je tenais levée devant moi, le malade distinguait tous les objets qui l'entouraient et jusqu'aux dessins du tapis. Il se détermina enfin à se laisser examiner les yeux, examen qu'il supporta avec un grand courage. Je trouvai ces organes complètement exempts d'inflammation ou de toute autre maladie apparente. L'estomac du malade ne fonctionnait pas bien. Ayant remédié à cet état de choses, et la photophobie n'ayant point diminué, il me fallut rechercher quelque autre cause d'irritation. Après un examen attentif du malade, je fus conduit à soupçonner que la cause du mal pouvait résider dans les dents dont plusieurs manquaient, mais dont aucune n'était douloureuse. D'après mon conseil, un dentiste en arracha deux, mais sans amener aucune diminution de la photophobie. Au bout de huit à dix jours, j'examinai moi-même la bouche du malade, et ayant frappé avec une clef l'incisive latérale supérieure correspondant à l'œil le plus affecté, le malade témoigna de la douleur et déclara que déjà à plusieurs reprises il avait ressenti une sensation désagréable partant de cette dent et se propageant jusqu'à l'œil. Cette dent fut extraite, et avec elle disparut une sensation des plus désagréables « de morsure et de pincement de la partie postérieure de l'œil, » qui depuis longtemps tourmentait le malade. On trouva à la racine de la dent un vaste abcès et un épaississement du périoste alvéolaire. A partir de cette époque, la sensibilité morbide des yeux diminua rapidement, et le malade fut bientôt suffisamment rétabli pour pouvoir retourner chez lui.

Obs. 550. — L'auteur vit en consultation avec le docteur Ashmead un Espagnol qui, deuxans auparavant, avait eu une légère attaque d'iritis. Lorsque cette affection fut guérie, il éprouva, chaque fois qu'il essayait de lire, un malaise particulier dans les yeux. Un grand nombre de moyens avaient été essayés sans succès. Lorsque l'auteur examina les yeux, il les trouva exempts de toute trace d'inflammation ou d'aucune affection quelconque; néanmoins le malade éprouvait toujours le plus grand malaise chaque fois qu'il essayait de lire. « Me rappelant les particularités de ma première observation, je soupçonnai que la même cause pourrait bien exister; j'examinai les dents du malade, bien qu'il affirmât n'en avoir jamais souffert. Quelques-unes étant malades, je les fis enlever. Après la première extraclion, le courage manqua au malade qui ne laissa pas continuer; aussi ne survint-il aucun amendement. Quelque temps après, il se laissa enlever une nouvelle dent à la racine de laquelle existait un abcès. Le malaise oculaire, qui depuis si longtemps empêchait le malade de lire, disparut, et depuis tout a été parfaitement bien. »

Obs. 551. — Dans un troisième cas, il s'agissait d'une dame qui éprouvait une photophobie aussi intense que celle de notre premier malade, et chez laquelle j'avais tout sujet de croire que la sensibilité morbide de la rétine avait été produite par une irritation des rameaux dentaires de la cinquième paire. En explorant la bouche, on trouva plusieurs dents malades. Cinq furent extraites; il existait des abcès à la racine de trois d'entre elles. Les gencives restèrent malades pendant un certain temps; mais la photophobie diminua considérablement. Jai appris du médecin qui a continué le traitementauprès de celte dame, qu'elle s'est entièrement rétablie sans l'emploi d'aucun autre moyen que le bain de pluie et le soin de couvrir les yeux avec une compresse trempée dans l'eau fraîche.

Obs. 552. — Un monsieur d'environ 30 ans, qui s'occupait beaucoup de chimie, fut pris d'une photophobie extrême qu'il attribua à ce qu'il s'était pendant longtemps livré à une série d'analyses chimiques qui avaient exigé l'emploi d'un feu vif de charbon de bois. Son affection oculaire devint assez intense pour l'obliger à renoncer à ses occupations. 11 ne

HYPERESTHESIE OCULAIRE.

pouvait plus supporter la lueur de son feu, ni lire ou écrire sans éprouver une vive souffrance. 11 ressentit en même temps des douleurs névralgiques dans la face et l'orbite. L'examen de sa bouche me lit découvrir un grand nombre de dents gâtées; les frictions avec l'aconit diminuèrent les douleurs névralgiques. 11 se fit extraire, sur mon conseil, plusieurs de ses dents malades, ce qui amena un soulagement considérable. Il fut obligé de se rendre à Baltimore pour ses affaires, et à son retour ses yeux étaient aussi malades qu'auparavant. Je supposai qu'il les avait beaucoup fatigués, mais il m'assura que non; il ajouta, toutefois, que plusieurs de ses dents étaient devenues malades : j'en conseillai l'extraction qui cette fois encore fit disparaître la pholopbobie. Les dents de ce monsieur continuèrent à s'altérer rapidement, et chaque fois que de nouvelles devenaient malades, la photophobie reparaissait, mais chaque fois l'extraction la faisait disparaître. Finalement, il s'en fit arracher un grand nombre qu'il remplaça par une pièce artificielle. La guérison fut radicale.

Obs. 553. — Le docteur Smith (1) a donné des soins à une jeune dame qui souffrait d'une photopbobie intense, accompagnée de douleurs névralgiques sus-orbitaires et traversant le globe de l'œil; ce qui, conjointement avec d'autres symptômes caractéristiques, lui faisait craindre une tendance à l'amaurose. Après avoir lu les observations du docteur Hays, il pensa que la maladie de cette jeune dame pouvait être due à la présence de quelque dent gâtée. II fit donc examiner sa bouche par un dentiste capable, qui, après un examen attentif, trouva toutes les dents saines. Le docteur S. provoqua un second examen, et en pressant soigneusement sur chaque dent, découvrit une certaine sensibilité au. niveau de l'une des bicuspidées correspondant à l'œil le plus affecté. On arracha cette dent, et l'on trouva un abcès à sa racine. Après l'extraction de la dent, la pholophobie et la douleur cessèrent, et elles n'ont pas reparu depuis, bien que celte dame ait eu à supporter de grandes afflictions de famille.

Obs. 554. — Le docteur Emmerich (2) a rapporté le cas suivant : Un homme le consulta pour une affection douloureuse de l'un de ses yeux, qui durait depuis quatorze ans, et lui avait occasionné de grandes souffrances. La conjonctive et la sclérotique étaient très vascularisées, surtout autour de la cornée qui elle-même était un peu opaque et tachetée. Il y avait un larmoiement continuel, avec douleur et pholophobie. Tous ces symptômes s'aggravaient au moindre écart de régime, surtout par l'usage des stimulants; il suffisait pour cela d'un seul verre de vin. On avait à diverses reprises essayé tous les remèdes sans succès, et l'affection paraissait incurable. En examinant la mâchoire supérieure, le docteur Emmerich trouva une molaire cariée du côté correspondant à l'œil affecté; la portion de mâchoire qui entourait cette dent était douloureuse et très sensible à la pression. On enleva la dent, et presque aussitôt les symptômes oculaires commencèrent à diminuer, pour disparaître bientôt complètement. T. W.]

Pronostic. — Quelle que soit l'intensité des symptômes, de la variété aiguë ou chronique, on peut promettre une guérison complète. Dans la variété aiguë, le rétablissement est le plus souvent soudain ; dans la variété chronique, il est graduel, mais quelquefois immédiat et complet. La longue durée de l'affection agit parfois défavorablement sur la nutrition et la force générale du sujet; de sorte qu'il reste affaibli après la disparition complète des symptômes oculaires.

Traitement. - — Les cas aigus, à cause de l'intensité de la douleur qui les accompagne, ont été généralement traités par des moyens déplétifs, tels que la saignée et les sangsues, suivies du calomel avec l'opium, et, après un certain temps, du sulfate de quinine. J'ai vu une guérison complète obtenue à l'aide de ces moyens. Dans un cas très intense

[(I) QuarterlySunimary oflhe Trans. of IheCol. of Pliysicians of Pliiladelphia, vol. II, p. 461.] 1(2) Pl'eufer's Zcilschrift.]

pour lequel j'ai été appelé, et dans lequel les sangsues et les révulsifs avaient été employés, ni l'usage interne de la teinture de belladone, ni les fomentations avec l'opium et la belladone, ne furent d'aucune utilité; mais aussitôt que la bouche fut affectée par l'usage du calomel avec l'opium, les symptômes s'apaisèrent et la guérison fut complétée par l'usage de fer et du quinquina.

La photophobie, dans les deux variétés aiguë et chronique, cède pour un temps à l'action anesthésique de l'inhalation des vapeurs d'éther sulfurique ou de chloroforme ; et j'ai vu l'usage répété de ce moyen procurer un soulagement permanent. Les bains de vapeur rendent de grands services dans les cas chroniques. Le rétablissement de la santé générale, après que les symptômes les plus douloureux ont cédé, peut être grandement favorisé par le changement de climat, et surtout par le séjour, durant l'hiver, dans le midi de l'Europe. Lorsque la photophobie est extrême, le meilleur écran consiste en plusieurs couches de crêpe noire, ou de soie de même couleur, montées sur un léger cadre d'argent ou de laiton, embrassant la moitié supérieure de la face comme un masque, mais suffisamment creux pour ne pas se mettre en contact avec les yeux. Dans les cas moins graves, on peut faire usage de verres colorés, d'une teinte neutre pour le jour, bleue pour le soir.

SECTION VII

Syn. — Advenlilious Colours, Boyle. Couleurs accidentelles, Buffon.

Quelques courtes remarques sur cette classe de phénomèmes ne paraîtront pas ici hors de propos, si l'on considère surtout que les spectres oculaires sont le résultat de la fatigue des yeux, ou, pour nous servir des expressions de Porterfield, « d'une agitation trop violente excitée dans la rétine, » et que cette fatigue ou cette agitation peut être considérée non-seulement comme une maladie en elle-même, mais encore comme le prélude d'autres maladies d'un caractère plus permanent. A mesure que nous avancerons, nous verrons que les phénomènes qui constituent les spectres oculaires sont en relation avec diverses autres parties de notre sujet.

Tant que dure la condition dans laquelle le stimulus lumière a jeté la rétine, la sensation persiste aussi, bien que la cause excitante ou l'objet visible ait disparu. L'intervalle pendant lequel la sensation persiste est extrêmement court, et n'excède pas d'ordinaire trois ou quatre dixièmes de seconde; toutefois, c'est de la persistance de cette sensation que dépend ce fait, que pendant le clignotement nous ne

perdons pas de vue les objets que nous sommes occupés à regarder. Après cet intervalle de temps même, la rétine ne reprend pas soudainement et complètement l'état dans lequel elle se trouvait avant qu'elle fût excitée par une impression. A la sensation actuelle succède ce que Ton appelle la sensation consécutive ou spectre, dont la durée et l'intensité sont proportionnées à l'intensité et à la durée de l'impression qui l'a occasionnée.

Si, de l'extrémité d'un long appartement, nous regardons pendant quelque temps une fenêtre, et que, fermant promptement les yeux, nous les dirigions du côté opposé et que nous les couvrions de la main, nous apercevons la représentation exacte de la fenêtre, avec les barres obscures et les carreaux brillants. A cette apparence, que l'on appelle spectre oculaire direct, succède instantanément, si, retirant la main, nous dirigeons les yeux fermés vers la lumière, un spectre oculaire inverse, ou image complémentaire, dans laquelle les barres paraissent brillantes et les carreaux obscurs. Ce spectre persiste pendant un temps considérable; on peut en prolonger la durée en faisant passer la main alternativement de haut en bas et de bas en haut devant les yeux fermés, de façon à ne laisser tomber la lumière sur eux que par intervalles ; et il ne se dissipe qu'à la suite d'oscillations dans lesquelles il paraît et disparaît alternativement.

Si nous regardons fixement pendant un temps assez long un point d'une couleur quelconque placé sur un fond blanc ou noir, il nous semble entouré d'un bord d'une autre couleur. Ainsi , par exemple, si ce point est rouge, il paraît entouré d'un bord vert ; et si nous dirigeons les yeux vers un autre point du fond blanc ou noir, nous apercevons un point vert de la dimension et de la forme du point rouge. On peut, à l'aide d'expériences semblables, trouver la couleur opposée ou accidentelle, comme on l'appelle, de toute espèce de teinte. Ainsi le spectre que Ton aperçoit lorsque l'œil s'est fatigué à regarder un objet vert, est rouge ; celui d'un objet violet est jaune ; celui d'un jaune, violet. Ces couleurs s'appellent couleurs opposées.

Si l'impression produite sur la rétine par l'objet lumineux est très intense, comme lorsqu'on regarde fixement le soleil couchant, le spectre revêt successivement différentes couleurs.

A cause de ce fait que le spectre produit par un objet est souvent d'une couleur différente de celle de l'objet qui le produit, Boyle (1) a donné aux couleurs qui naissent de cette façon le nom de adventitious colours, et Buffon (2) celui de couleurs accidentelles, afin de les différencier de celles qui sont dues aux éléments de la lumière blanche, naturellement réfléchis par les corps extérieurs.

(1) Boyle's Experimentsand Considérations toucliing Colours, p. 16; London, 1670.

(2) Buffon, sur les couleurs accidentelles. Mémoires de l'Académie Royale des Sciences, année 1745, p. U7 ; Paris, 1746.

Pour comprendre la signification du lerme complémentaire, appliqué à ces couleurs, il est bon de faire observer que la couleur du spectre est toujours telle que, ajoutée à la couleur de l'objet qui a fatigué la rétine , elle complète la somme des trois couleurs primitives, rouge, jaune et bleue, qui par leur réunion forment la lumière blanche ; d'où le nom de complémentaires, que l'on a donné aux couleurs du spectre oculaire. Le vert, qui se compose de jaune et de bleu, est la couleur complémentaire du rouge ; le violet, composé de rouge etdebleu, est la couleur complémentaire du jaune ; et l'orange, qui est un composé de rouge et de jaune, celle du bleu. Deux couleurs qui, réunies, donnent naissance au gris, telles que le noir et le blanc, sont aussi complémentaires.

D'après ce que nous venons d'établir, le lecteur comprendra qu'il convient de diviser, à l'exemple de Mùller(l), les spectres oculaires en trois classes.

L'explication donnée par ce physiologiste sur la première classe, celle qui renferme les spectres incolores après l'examen d'objets incolores, comme le spectre inverse des barres et des carreaux d'une fenêtre, est celle-ci : — La portion de la rétine qui a reçu l'image lumineuse reste pendant un certain temps dans un état d'excitation, tandis que la portion de cette membrane qui a reçu l'image noire n'a éprouvé aucune excitation et se trouve par cela même dans des conditions propres à être plus facilement excitée. Lorsqu'on dirige l'œil, dans cet état, vers une surface blanche, les rayons lumineux qui en partent produisent sur les parties excitées de la rétine une impression beaucoup plus faible que sur celles qui ne sont encore le siège d'aucune excitation, et qui sont par conséquent plus susceptibles d'en recevoir une. C'est ce qui fait que les parties de la rétine sur lesquelles tombaient auparavant les portions obscures de l'image reçoivent une impression beaucoup plus intense de la part de la surface blanche que celles sur lesquelles les parties lumineuses de l'image étaient dirigées ; de là le changement de place qu'éprouvent dans le spectre les parties obscures et les parties claires de l'image.

La production de spectres colorés succédant aux impressions produites par des objets incolores, comme cela se voit après que l'on a contemplé le soleil, constitue la seconde classe : on ne peut l'expliquer par aucune circonstance extérieure agissant sur l'œil, et elle prouve que les couleurs ont leur cause immédiate dans les conditions où se trouve la rétine elle-même.

Les spectres colorés succédant à des images colorées constituent la troisième classe : on les a en général expliqués de la manière suivante en s'appuyant sur des principes physiques : — La lumièreblanche

(1) Eléments of Physiology, traduits par Baly, vol. II, p. 1180. London, 1842.

est constituée par la réunion de toutes les couleurs. Lorsque la rétine a été longtemps dirigée sur un objet rouge, elle devient insensible aux rayons rouges ; mais elle est encore susceptible d'être influencée par les autres rayons d'une autre couleur. Si donc on la dirige vers une surface blanche, comme elle n'est plus sensible à l'action des rayons rouges contenus dans la lumière blanche, elle ne perçoit que le reste des rayons qui composent la lumière blanche, — ceux qui produisent la couleur complémentaire du rouge, c'est-à-dire le vert.

Un fait qui est en opposition avec cette explication, c'est que l'on peut apercevoir des spectres colorés après la contemplation d'objets colorés, bien que les yeux se trouvent dans l'obscurité absolue; de sorte qu'il ne reste que l'explication physiologique suivante : — La perception de l'une des trois couleurs simples consiste uniquement en ce que la rétine se trouve dans l'une des conditions que l'excitation a delà tendance à produire chez elle ; si l'une de ces conditions a été artificiellement produite à un haut degré, la rétine acquiert une tendance extrême à la production de la couleur complémentaire qui, conséquemment, est perçue sous forme de spectre oculaire.

Les particularités suivantes relatives au spectre oculaire me paraissent mériter d'être signalées. Le lecteur qui désirera en trouver l'explication détaillée peut consulter les ouvrages que nous indiquons dans la note (1).

1 . Bien qu'une certaine quantité de lumière facilite la formation du spectre inverse, une trop grande quantité en empêche la production, un stimulus puissant excitant même les parties de l'œil déjà fatiguées ; sans cela, chaque fois que nous détournons les yeux, nous verrions se produire le spectre de l'objet contemplé en dernier lieu.

2. On produit facilement la confusion dans les expériences que Ton fait sur le spectre oculaire , si on les renouvelle d'une manière trop rapprochée les unes des autres, car le spectre dont la durée n'est point encore épuisée vient se mêler avec ceux produits à nouveau. C'est là une circonstance qui gêne beaucoup les peintres obligés de regarder longtemps la même couleur ; ceux surtout dont les yeux, par suite d'une débilité naturelle, ne peuvent supporter longtemps la même espèce d'occupation. Une couleur accidentelle, toutefois, ne peut ni s'ajouter à une autre ni se combiner avec elle. Ainsi, quand l'œil voit une couleur

(I) De la Hire. Sur les différents accidents de la vue, Mémoires de l'Académie Royale des Sciences, année 1694, t. IX, p. 614; Paris, 1730: Jurin. Essay on Distinct and Indislinct Vision, à la fin de Smith's Oplics : Porterfield. On the Eye, vol. I, p. 343 : iEnivus. Novi commenlarii Petropolitsmi, t. X, p. 283; Petropoli, 1766 : Sciierffer. Sur les couleurs accidentelles : Rozier. Observations sur la physique, t. XXVI, pp. 175, 273, 291 ; Paris, 1785 : Darwin. Philosophical Transactions, vol. LXXVI, p. 513; London, 1786 : article, Accidentai Colours, in the Edinburgh Encyclopœdia : Plateau. Mémoires de l'Académie royale des Sciences de Bruxelles, t. VIU ; Bruxelles, 1834 : Ibid., Philosophical Magazine, May, 1859, pp. 550, 459 : Brewster. Ibid., December, 1839, p. 435 : Feciiner. Poggendorffs Annalen ; Band XL1V, pp. 221, 515 : Band I, pp. 193, 427; Leipzig, 1858, 1840.

accidentelle, le rouge par exemple, la portion excitée de la rétine reste insensible à tous les rayons autres que ceux de la couleur accidentelle. Si la même portion de la rétine est excitée instantanément par un autre objet qui détermine pour couleur accidentelle le vert, et se trouve ainsi rendue insensible au rouge, l'œil aperçoit alors le noir, non parce que le rouge et le vert accidentels produisent le noir, mais parce que l'œil a été rendu successivement insensible à deux couleurs qui composent la lumière blanche elle-même (1).

5. D'après des expériences faites sur les spectres oculaires, il paraîtrait que l'impression produite sur une rétine peut être transmise à l'autre. Sir Isaac Newton ayant été interrogé par Locke sur ce qu'il pensait d'un fait relatif à ce sujet et avancé dans les expériences de Boyle, communiqua à son ami les observations suivantes, faites par lui-même :

« J'ai fait une fois sur moi-même l'expérience que vous me mentionnez dans le livre de M. Boyle sur les couleurs, au risque de perdre mes yeux. Voici de quelle façon : je regardai pendant un court espace de temps, de mon œil droit, le soleil réfléchi par un miroir, puis je dirigeai mes yeux vers un coin obscur de ma chambre; je clignais, afin d'observer l'impression produite, les cercles colorés formés et la façon dont ils décroissaient par degrés, puis s'évanouissaient. Je répétai cette épreuve une seconde fois, puis une troisième. A la troisième, quand le fantôme lumineux et les couleurs qui l'entourent s'étaient presque évanouies, concentrant ma volonté sur elles pour en apercevoir la dernière trace, je reconnus, à mon grand étonnement, qu'elles commençaient à se reproduire, et que petit à petit elles avaient reparu aussi vives etaussi brillantes que je les avais vues au moment où j'avais cessé de regarder le soleil. Lorsque je cessais de fixer ma volonté sur elles, elles disparaissaient de nouveau. Après cela, je m'aperçus que chaque fois que j'allais dans l'obscurité, et que je fixais mon attention sur ce phénomène, comme lorsqu'on regarde attentivement quelque chose de difficile à voir, je faisais reparaître le fantôme sans avoir besoin de regarder au préalable le soleil: plus souvent je le faisais reparaître, plus il m'était facile de le faire revenir. A la fin, en répétant fréquemment cette expérience sans regarder de nouveau le soleil, je déterminai une telle impression sur mon œil, que si je regardais les nuages, un livre, ou quelque objet brillant, j'apercevais sur eux un point rond lumineux comme le soleil; et, ce qui est encore plus étrange, bien que je n'eusse regardé le soleil qu'avec l'œil droit, ma volonté commença à produire sur l'œil de l'autre côté la même impression que sur le droit. Ainsi, lorsque fermant l'œil droit, je regardais avec le gauche un livre ou les nuages, j'apercevais le spectre solaire presque aussi nettement qu'avec le droit, pour peu que je fixasse un peu ma volonté sur ce point; par l'exercice, ce phénomène se reproduisit de plus en plus facilement. En quelques heures, je mis mes yeux dans un tel état, qu'il ne me fut plus possible de regarder d'aucun d'eux un objet brillant sans voir le soleil devant moi, ce qui fait que je n'osais ni lire, ni écrire. Afin de récupérer l'usage de mes yeux, je m'enfermai pendant trois jours dans une chambre obscure, et j'employai tous les moyens possibles de détourner mon imagination de l'idée du soleil, car si je venais à y penser, l'image se présentait immédiatement à moi, bien que je fusse dans l'obscurité. En restant ainsi dans les ténèbres et en occupant mon esprit par d'autres objets, je parvins, au bout de deux ou trois jours, à pouvoir me servir un peu de mes yeux, et en m'abstenant de regarder des objets brillants, la vue se rétablit assez bien; pas assez bien cependant pour que, quelques mois après, le spectre solaire ne recommençât à se montrer aussi souvent que je songeais à ce phénomène, même à minuit avec les rideaux de mon lit fermés. Maintenant, je suis très bien depuis plusieurs années; néanmoins, je suis convaincu que, si je ne craignais pas de compromettre mes yeux, je pourrais encore faire reparaître le fantôme par le pouvoir de ma volonté (2).

(1) Brewster. Edinburgh Review, April, 1834, p. 1G1,

(2) Vie de Locke, par Lord Kikg, vol. I, p. 405 ; London, 1830.

Il est bon de faire remarquer que le fait de la transmission du spectre oculaire du soleil d'un œil à l'autre, avait été observé et décrit par Sir David Brewster (1) longtemps avant que la lettre de Newton, dont nous venons de donner un extrait, eût été communiquée au monde savant.

k. Les spectres oculaires produits par la contemplation du soleil non-seulement persistent pendant des heures, des jours ou des semaines, mais sont encore souvent suivis d'affections sérieuses de la rétine.

Buffon (2) rapporte qu'un de ses amis, ayant un jour regardé une éclipse de soleil à travers un petit trou, avait vu pendant plus de trois semaines une image colorée de ce corps sur tous les objets qu'il examinait. Lorsqu'il regardait fixement quelque objet d'un jaune brillant, tel qu'un cadre doré, il y voyait une tache de pourpre; lorsque c'était quelque objet bleu, comme un toit en ardoises, il voyait une tache verte.

Sir David Brewster, à la fin de ses expériences, avait les yeux tellement affaiblis, qu'il lui aurait été impossible de se livrer à de nouveaux essais. Un spectre d'une couleur foncée flottait pendant des heures devant son œil gauche ; puis à ce symptôme succédaient des douleurs atroces qui s'irradiaient dans toutes les parties de la tète. Ces douleurs, accompagnées d'une légère inflammation des deux yeux, durèrent plusieurs jours. Deux ansaprès, la faiblesse des yeux persistait encore, et plusieurs parties de la rétine de chaque côté avaient perdu tonte sensibilité (3).

Le cas rapporté par Boyle, et qui donna lieu à la lettre de Newton à Locke, est celui d'un savant distingué qui, ayant regardé le soleil au télescope, sans employer de verres colorés pour diminuer la splendeur de ce corps, fut atteint d'un spectre oculaire tel, que neuf ou dix ans après, il voyait encore, en se tournant vers une fenêtre ou tout autre objet blanc, un globe lumineux de la dimension qu'avait à peu près le soleil lorsqu'il l'avait regardé.

5. Chaque objet, en tout temps, a de la tendance à déterminer la production d'un spectre oculaire ; mais, soit que d'ordinaire on n'y prête point attention , soit que les impressions directes le dominent, et qu'il s'efface de la rétine dans les intervalles de repos, on s'en plaint rarement, à moins d'avoir les yeux affligés d'une sensibilité spéciale, ou fort affaiblis par la fatigue ou d'autres causes (4). On voit assez souvent dans ces cas delà photopsie, des mouches volantes et le spectre oculaire. J'ai connu une personne qui, à la suite d'études de nuit, avait gagné des mouches volantes, et qui, pendant les premières heu-

(1) Article Accidentai Colours, dans Edinburgh Encyclopa-dia.

(2) Op. cit., p. 155.

(3) Article Accidentai Colours, dans Edinburgh Encyelopœdia.

(4) Galenus. De symptomatum causis ; Lib. 1, Capul i.

il. 57

res de repos, était fort incommodée de photopsie, et, le malin, de spectres inverses des objets qui se trouvaient dans sa chambre : une chaise noire, par exemple, lui apparaissait en blanc quand elle regardait les murailles de la chambre; un tableau imprimé entouré d'un cadre, donnait lieu à un spectre noir entouré d'un cadre blanc ; le papier imprimé étant blanc et le cadre noir.

« Tout le monde, dit Millier, n'est pas également prédisposé au phénomène du spectre coloré. Quelques sujets ne l'aperçoivent qu'avec difficulté, d'autres le voient facilement. Dès qu'on l'a une fois aperçu, l'observation s'en renouvelle avec la plus extrême facilité. La plupart des personnes ne connaissent point les spectres oculaires, parce que leur attention n'a jamais été appelée sur eux. Toutefois, lorsqu'ils sont connus, ainsi que les lois de leur production, leur présence constante devient souvent fatigante. »

L'action de regarder à travers des verres bleus ou verts détermine nécessairement la production des spectres oculaires. Dès qu'on quitte les lunettes bleues, tous les objets clairs paraissent d'une teinte orange ; si les lunettes sont vertes, en les ôtant on voit tout en rouge, couleur complémentaire du vert. Lorsque les yeux sont assez faibles pour exiger d'être protégés par des verres colorés, on doit généralement préférer ceux qui ont une teinte neutre ou couleur de fumée. Les Chinois, ainsi (511e nous l'apprend M. White Cooper (1), ont montré leur sagesse en faisant usage, de temps immémorial, pour se préserver de l'éclat du soleil, d'une substance transparente qui, à cause de la ressemblance de sa teinte avec celle d'une légère infusion de thé noir, s'appelle pierre-thé.

SECTION VIII

Syn. — Dyschromalopsie, de ôuç, arec difficulté, '/pw^a, couleur, et oi|/iç, vision. Colourblindness, Brewxler. [Acritucliromucy, Dixon (5j.] Mangel un Farbensiun, AU.

On a relaté de nombreux exemples de personnes qui commettaient, à l'endroit de la couleur des objets, les méprises les plus étranges, ou qui même étaient incapables de percevoir certaines couleurs. Quelquesunes de ces personnes paraissent avoir été myopes; mais les yeux de la plupart d'entre elles sont décrits comme ne présentant ni affection morbide, ni anomalie, et comme exécutant parfaitement leurs fonctions, lorsqu'il s'agit de faire connaître la forme , la dimension et la distance des objets, d'après la connaissance qu'en donnent la lumière et

l'ombre.

(1) On Near Siglit, etc., p. 190; London, 1853

[(2) Voyez page 540.]

[(.5) J. Dixcm. A Guide to tlie Practical Sludy, etc., p. 261 Londun, 1855.]

M. Huddart rapporte le cas d'un certain Harris, cordonnier à Maryport, dans le Cumberland, qui ne distinguait que le noir et le blanc, et avait deux frères dont la vue était presque aussi défectueuse que la sienne: l'un d'eux confondait toujours la teinte orangée avec le vert. Harris s'aperçut, à l'âge de quatre ans, de ce défaut de la vision. Ayant trouvé dans la rue un bas d'enfant, il le porta à une maison voisine pour s'informer à qui il appartenait ; il remarqua que les autres l'appelaient un bas rouge, tandis que lui ne comprenait pas pourquoi on lui donnait cette dénomination, trouvant l'objet suffisamment indiqué par le mot bas. Cette circonstance resta gravée dans sa mémoire et, jointe à d'autres observations subséquentes , l'amena à reconnaître le défaut visuel dont il était affecté. Il remarqua, par exemple, que les autres enfants distinguaient les cerises qui se trouvaient sur un arbre par une prétendue différence de couleur, tandis que lui ne les reconnaissait d'avec les feuilles qu'à leur dimension et à leur forme (1).

On rapporte aussi le cas d'un M. Scott, à qui le rouge et le vert paraissaient identiques, tandis qu'il distinguait parfaitement le jaune du bleu foncé. Le père de M. Scott, son oncle maternel, une de ses sœurs et ses deux fils, étaient aussi atteints de la même imperfection visuelle (2).

Dalton, le célèbre chimiste, ne pouvait, à la lumière du jour, distinguer le rouge du bleu, dans le spectre solaire ; le rouge était à peine visible pour lui et le reste du spectre ne lui paraissait consister qu'en deux couleurs, le jaune et le bleu. Il semble être resté longtemps sans reconnaître la défectuosité visuelle dont il était atteint; il avait été amené à penser, non qu'il existait chez lui une incapacité pour reconnaître les couleurs, mais plutôt que la nomenclature de celles-ci présentait quelque indécision (5).

Ceux qui voudraient connaître toutes les particularités des autres cas de celte espèce peuvent consulter les ouvrages que nous citons eu note (4). lis verront que le plus souvent les personnes atteintes de ce défaut visuel confondent le rouge écarlate avec le vert, et le rouge foncé avec le bleu, ou, en d'autres termes, qu'elles confondent les couleurs rouge-clair, dans lesquelles le rouge n'entre que comme un

(1) Philosophical Transactions, vol. LXVII, p. 260 ; London, 1777.

(2) Ibid., vol. LXVIII, p. 611 ; London, 1779.

(3) Memoirs of the Lilerary ami Philosopliical Society of Manchester; Ist Séries, vol V, p. 28, Manchester, 1798.

(4) Nichom.. Médico-Chirurgical Transactions, vol. VII. p. 477 ; vol IX, p. 339 : et Armais 61' Philosophy, New Séries, vol. III, p. 128: Buttefi. Transactions of the Phrenological Society, p. 209 .- Combe. Ibid., p. 222 : IIarvëy. Transactions of the Royal Society of Edinburgh, vol X, p. 235 ; et Edinburgh Journal of Science, vol. V, p. 114: Brewster. Edinburgh Journal of Science, vol. IV, p 83 : Phrenological Journal, vol. III, p. 263 ,- et vol. VII, p. 132 : Colquiioun. Glasgow Médical Journal, vol. Il, p. 12 : Grille und Walther's Journal der Chirurgie und Augenheilkunde, Band V, p. 19 ; Berlin, 1823 : Eari.e. American Journal ofihe Médical Sciences, April, 1843, p. 346 : D'Hombres-Firmas. Comptes rendus des séances de l'Académie des Sciences, 13 Aoùl, 1849, p. 173.

composé avec sa couleur accidentelle le vert. Le rouge ne leur parait qu'une couleur sombre, et le vert qu'une ombre foncée. Elles ne distinguent que très difficilement l'orange, le pourpre et le brun. Les seules couleurs qu'elles reconnaissent facilement sont le jaune et le bleu, qui leur paraissent l'opposé l'une de l'autre, comme le noir et le blanc. Beaucoup distinguent imparfaitement le bleu du rouge. Chez toules, c'est la perception du jaune qui est la plus parfaite. A la lumière du gaz ou d'une bougie, la diiïerence, qui à la lumière naturelle était à peine saisie, entre le rouge et le vert, devient le plus souvent bien marquée. Sir John Herschel, ayant soigneusement examiné M. Troughlon, trouva que les seules teintes qu'il put bien apprécier étaient le bleu et le jaune, et ces appellations dans sa nomenclature correspondaient, dans la plupart des cas, aux rayons plus ou moins réfrangibles , les plus réfrangibles excitant tous indifféremment la sensation du bleu, et ceux qui l'étaient le moins celle du jaune (1). On a rapporté l'histoire d'individus qui, voyant bien sous tous les autres rapports, étaient complètement dépourvus de la faculté de distinguer les couleurs, et ne divisaient les teintes qu'en claires et en sombres; mais ces cas doivent être extrêmement rares.

A la demande du docteur Nicholl, un de ses malades fit cette observation curieuse que, lorsqu'il s'était fatigué la vue à regarder des points rouges ou verts placés sur un fond blanc, ses yeux éprouvaient un malaise douloureux, mais qu'il n'apercevait aucune couleur accidentelle.

On ne pouvait guère supposer que l'impossibilité de distinguer certaines couleurs put avoir des avantages; il parait cependant qu'il en est ainsi sous un certain rapport. Dans un cas rapporté par Tuberville, le sujet pouvait lire à une lumière très faible (2). « Je distingue les objets, disait une personne atteinte de ce défaut visuel, à une plus grande distance et beaucoup plus nettement pendant l'obscurité que je ne l'ai vu faire à personne; j'avais constaté cette particularité plusieurs années avant que j'eusse découvert que je me trompais sur les couleurs (5). » Un autre fait sur ce point l'observation suivante : «Tous les objets, lorsqu'on les considère aune certaine dislance, perdent leur couleur propre et se revêtent plus ou moins d'une teinte bleu-pàle ou azurée, à laquelle les peintres donnent le nom de couleur de l'air, parce qu'elle est due à l'interposition de ce fluide entre le spectateur et l'objet éloigné. Pour moi aucune couleur ne me paraît contraster davantage avec le noir que ce bleu d'azur; or, comme l'ombre de tous les objets est composée de noir, les formes des objets qui, par suite de I'éloignement , ont revêtu plus ou moins la teinte bleue

(1) Article Ligfit, dans Encyclopœdia Metropolilnna, p. 453, § 307.

(2) Philosophical Transactions, n° 164 : ou Lowlhorp's Abridgmenl, Vol. III, Part. I,p.40. (5) Medieo-Chirurgical Transactions, vol. IX. p. 5(31 : London, 1818.

deviennent pour moi nettement définies, et pourvues d'ombres marquées, que je n'aperçois pas sur les objets fortement colorés qui se trouvent sur le premier plan; aussi ceux-ci me paraissent-ils comparativement des masses confuses et amorphes de couleurs. Ce phénomène est si prononcé chez moi, lorsque je regarde un objet éloigné, que l'effet de la perspective s'en trouve détruit, et l'ombre, dans la forme et les vêtements des êtres humains placés à une certaine distance de mon œil, est souvent si prédominante, qu'elle annulle l'effet de la diminution de la dimension : ainsi, bien que j'aperçoive l'objet on ne peut plus distinctement, je ne saurais dire s'il s'agit d'un enfant placé près de moi, ou d'un adulte situé à une distance considérable (1). » Un graveur, atteint de dyschromatopsie, en parlant de son défaut visuel au docteur Wilson, dit que cet état lui est jusqu'à un certain point utile et favorable. « Lorsque je regarde une peinture, dit-il, je ne vois que du blanc et du noir, ou de la lumière et de l'ombre ; tout défaut d'harmonie dans la coloration d'un tableau devient immédiatement manifeste pour moi, par un désaccord semblable entre l'arrangement de sa lumière et de ses ombres, ou, comme les artistes disent, par Y effet. Je vois quelquefois beaucoup de mes confrères graveurs embarrassés pour savoir de quelle façon rendre certaines couleurs d'une peinture, tandis que je n'éprouve à cet égard ni le moindre doute, ni là moindre difficulté (2). »

Un grave inconvénient de la dyschromatopsie, sur lequel le docteur Wilson a appelé l'attention, est celui qui se rapporte à l'emploi des signaux colorés sur les chemins de fer ou en mer. Comme une distance de quelques verges ou même de quelques pieds fait disparaître chez les sujets atteints de celle défectuosité de la vue, la faculté de distinguer le rouge du vert, les signaux de cette couleur employés pour indiquer le danger ne sont d'aucune utilité pour ces personnes dont le nombre est beaucoup plus grand qu'on ne le suppose généralement (3). Dalton avait recueilli vingt cas de personnes dont la vue ressemblait à la sienne. Parmi vingt-cinq élèves auxquels il expliquait un jour ce sujet, deux se trouvèrent colour-blind, et dans une autre occasion semblable, il s'en trouva encore un dans le même cas. Prévost estime que, sur vingt personnes rassemblées au hazarcl, une est colour-blind (4).

La portion du mémoire du docteur Wilson, dans laquelle il traite la question de la fréquence de la colour-blindness, n'a point encore paru au moment où je suis obligé d'envoyer celte par lie de mon travail à l'impression ; mais l'auteur m'a fait la faveur de m'adresser les renseignements suivants :

(1) Glasgow Médical Journal, vol. II, p. 14 ; Glasgow, 1829.

(2) Montlily Journal of Médical Science, Uecember, 1855, p. 494.

(3) Ibid., November, 1833. p. 392.

(4) Wartmann. Mémoires de la Société de physique et d"hisloire naturelle de Genève, t. XII, p. 196; Genève, 1849.

« Quand à la statistique des colour-blind, je repousse certainement les chiffres de Prévost, en tant qu'ils s'appliqueraient à des cas semblables à celui de Dalton. Mais s'il a compté tous les cas dans lesquels il existe un peu de confusion ou d'incertitude relativement aux couleurs, et surtout en ce qui concerne la distinction entre le bleu et le vert, ses nombres peuvent être exacts; mais il serait facile de démontrer que la cécité, la surdité, la claudication sont aussi communes.

Voici, après avoir examiné 1,154 personnes à Edimbourg, quelles sont mes conclusions relativement aux trois espèces de confusion que l'on peut faire des couleurs :

Confondait le rouge avec le vert. ... 1 sur 55. ld. le brun avec le vert. ... 1 sur 60. Id. le bleu avec le vert. ... 1 sur 46.

Les deux premières confusions sont des degrés de la même affection : tous ceux de la première catégorie peuvent être rangés dans la seconde, et plusieurs de ceux de la seconde pourraient figurer dans la première; mais aucun d'eux n'a été compté plus d'une fois. Ceux qui confondaient le bleu avec le vert se sont révélés d'eux-mêmes, et sans qu'on fit d'eux une recherche spéciale. »

La colour-blindness s'est présentée beaucoup plus souvent chez les femmes. Elle se perpétue dans certaines familles ; mais, lorsqu'il en est ainsi, elle saute parfois une ou plusieurs générations. Elle se propage plus facilement par les descendants du sexe féminin que par ceux du sexe masculin. Parmi les cas nombreux qui ontété publiés jusqu'ici, je ne me rappelle pas qu'il s'en soit offert dans lesquels un œil fût seul affecté.

Il n'existe de la colour-blindness aucun signe subjectif suffisamment constant pour que l'on puisse compter sur lui. L'iris est fréquemment d'un bleu clair, parsemé de taches jaunes près du bord pupillaire, et l'on a remarqué, dans beaucoup de cas, mais non dans tous, une dépression au niveau de la partie moyenne des sourcils; ce qui indiquerait, suivant les phrénologistes, l'absence de l'organe des couleurs.

J'ai considéré cette affection comme étant toujours congéniale, jusqu'au jour où j'ai été consulté par un homme chez qui elle était survenue graduellement. Il exerçait la profession de peintre en ornements, et avait pu à une certaine époque de sa vie juger parfaitement des couleurs. Lorsqu'il vint me consulter, son œil droit était affecté de mydriase, et il existait aux deux yeux une amaurose incomplète, de sorte qu'il ne pouvait plus lire les caractères ordinaires. En essayant sa vue, je m'aperçus qu'il confondait le rouge et le vert. L'usage des spiritueux et du tabac avait probablement été la cause excitante de l'affection oculaire chez cet individu. On a vu la commotion cérébrale (i) et d'autres maladies du cerveau donner naissance à une colour-blindness temporaire ou permanente (2). Les cas congéniaux paraissent n'éprouver aucun changement, ni en bien, ni en mal, pendant toute la durée de l'existence. Lorsque le dérangement visuel

(1) Taylor's Scientific Mcmoirs, vol. IV, p. 185; London, 1846.

(2) Wilsou. Op. cit., December, p. îiOO.

reconnaît pour cause une maladie du cerveau, on l'a vu guérir. Esquirol rapporte le cas d'une dame, âgée de 68 ans, à qui, pendant une attaque de congestion cérébrale dont la durée lut d'environ une heure, tous les objets paraissaient noirs, même les personnes qui lui parlaient et dont elle reconnaissait la voix. Une application de sangsues au cou lit disparaître immédiatement l'attaque (1). Chez Mary Bishop, dont l'observation est rapportée par le docteur Hays, la saignée et les purgatifs firent disparaître les symptômes de la congestion cérébrale et rétablirent la faculté de distinguer les couleurs (2).

Causes. — Voici quelques-unes des suppositions que l'on a faites relativement à la cause efficiente de l'insensibilité pour les couleurs :

1. Dalton pensait que dans ces cas la lumière rouge était absorbée par l'humeur vitrée, qu'il supposait pouvoir être d'une teinte bleue ; supposition qui, pour ne pas dire plus, n'est pas heureuse, et qu'une expérience bien simple, celle qui consiste à regarder à travers des lunettes vertes ou bleues, suffît pour réfuter. Dans cette expérience, on reconnaît encore très bien les couleurs primitives des corps; ils paraissent seulement entourés d'une ombre dont la teinte est verte ou bleue. Si donc les rayons lumineux passaient à travers une humeur vitrée bleue, il ne s'ensuivrait nullement que les objets dussent nous apparaître bleus, ni qu'il nous fût impossible de distinguer la lumière rouge ou toute autre couleur. Dans la vieillesse, nous voyons tous les objets à travers un cristallin couleur d'ambre ; néanmoins nous les voyons avec leurs teintes naturelles.

2. Dans la supposition que la choroïde est essentielle à la vision, on a dit que la perte de la faculté d'apprécier les rayons rouges peut être due à ce que la rétine a elle-même une teinte bleue ; de sorte que, la lumière qui parvient à la choroïde se trouvant privée des rayons rouges par l'action absorbante de la rétine bleue, l'impression que la choroïde renvoie à la rétine ne contient plus de lumière rouge (5). Conformément aux ordres de Dalton, l'examen de ses yeux fut fait après sa mort par M. Ransome. Le cristallin était de couleur ambrée comme celui des personnes âgées, mais ni l'humeur vitrée, ni la rétine n'étaient bleues ; ce qui réfute les deux hypothèses que nous venons de rapporter (4).

5. Le docteur Young, adoptant apparemment l'opinion de Darwin, que la rétine est active et non passive dans la vision, regarde comme l'explication la plus simple que l'on puisse donner de ce défaut visuel, la supposition que les fibres de la rétine destinées à percevoir le rouge, manquent ou sont paralysées (5).

(1) Des maladies mentales, t. Il, p. 26 ; Paris, 1858.

(2) American Journal of Ihe Médical Sciences, August, 1840, p. 277. (5) Eilinburgh Journal of Science, vol. IV, p. 86.

(4) London Médical Gazette, Mardi 21, 1845, p 810.

(5) Lectures on Natural Philosophy, vol. II, p. 315; London, 1807.

4. Sir David Brewsler pense que l'œil, dans ce cas, est insensible aux couleurs qui forment l'extrémité du spectre solaire, exactement comme certaines personnes, ainsi que l'a démontré le docteur Wollaston, ont l'oreille insensible aux sons qui forment l'extrémité de l'échelle des notes musicales, bien qu'elle soit parfaitement sensible à tous les autres (1). Le docteur Wilson fait observer toutefois que l'impuissance à reconnaître la couleur rouge est précisément l'inverse de l'inaptitude à entendre les sons aigus. « Conformément à la théorie des ondulations, dit-il, l'onde formée par les rayons rouges est plus lente dans ses vibrations que les autres ondes colorées. Elle correspond donc aux ondulations sonores les plus lentes, qui produisent des tons bas. La cécité pour le rouge est donc analogue à la surdité pour les sons graves et non pour les sons aigus (2). »

5. Les partisans de Gall et de Spurzheim soutiennent que la faculté de distinguer les couleurs ne dépend pas de l'œil, mais d'une portion spéciale du cerveau, à laquelle ils donnent le nom d'organe descouleurs; et que chez ceux qui se trompent en jugeant des couleurs, le défaut ne réside pas dans l'œil dont la construction mécanique et les effets optiques sont parfaits, mais bien clans le cerveau. Celte manière de voir semble partagée par Sir John Herschel. «Nous avons examiné avec quelque attention, dit-il, un opticien éminent, dont les yeux (ou plutôt l'œil, car il en a perdu un par accident) présentent celte particularité curieuse, et nous nous sommes assurés, contrairement à l'opinion reçue, que tous les rayons du prisme ont le pouvoir d'y produire une excitation et d'y déterminer la sensation de lumière et les effets de la vision distincte ; de sorte que le vice ne consiste point en une insensibilité de la rétine pour les rayons réfractés d'une certaine façon, ni dans l'existence de quelque matière colorante dans les humeurs de l'œil, qui empêcherait certains rayons d'atteindre la rétine (comme on l'a ingénieusement supposé), mais dans quelque défectuosité du sensorium commune, par suite de laquelle il se trouve dans l'impossibilité d'apprécier entre, les rayons lumineux les différences d'où dépend leur couleur (5). »

Les phrénologistes trouvent chez les personnes affectées de colourblindness, aussi bien que chez celles qui sont inhabiles à percevoir l'harmonie des couleurs, une dépression située immédiatement audessus de la partie moyenne du sourcil ; ce qui indique, suivant eux, le manque de développement d'une circonvolution spéciale du cerveau, dans laquelle ils placent l'organe des couleurs. Ils disent que la petitesse de cet organe est remarquable clans le buste de Dallon modelé par Cardwell; et M. Ransome, qui n'est point phrénologiste, avance

(1) Edinburgh Journal of Science, vol. IV, p. 86 : Philosophical Magazine, .Uigust, I8i4, p. 154.

(2) Op. cil., Âpril, 1834, p. 315.

(3) Op. cil., p. 454, §507.

comme un fait reconnu dans l'autopsie de Dallon, « qu'il existait un défaut marqué de développement des circonvolutions cérébrales situées au-dessus des voûtes orbitaires, là où l'on a placé le siège de l'organe des couleurs (I). »

Quelle que soit la cause dont dépende l'insensibilité (partielle ou complète) pour les couleurs, c'est un état de la vision pour lequel il ne parait exister aucun remède. Deux faits, toutefois, notés par Seebeck, l'aîné (2), ont conduit à faire proposer un remède palliatif. Ces faits sont, que les individus atteints de colour blindness peuvent, à la lumière artificielle, reconnaître la différence de certaines couleurs qu'ils confondent à la lumière naturelle , et que la même cbose se présente lorsqu'ils regardent à travers des verres colorés d'une certaine façon. On ne sait pas quelle était la couleur des verres employés par Seebeck; mais Wartmann parle de l'effet surprenant que l'on obtient lorsqu'on fait regarder une personne atteinte de colour-blindness à travers un milieu rouge pour lui faire distinguer le rouge d'avec le vert. Je conservais.de grands doutes sur ce point ; M. Wilson à qui je m'étais adressé, me répondit qu'il avait constaté que les lentilles rouges ou vertes ne facilitaient en aucune façon, pour les personnes colour-blind, la distinction entre les objets rouges et verts, qu'elles ont l'habitude de confondre, mais qu'il en était tout autrement des lentilles jaunes qui rendaient des services à une certaine catégorie de colourblind. Comme la lumière artificielle diffère surtout de celle du jour, ainsi qu'on le croit, par l'excès de rayons jaunes que contient la première, il fut frappé de cette idée que, si les personnes qui pouvaient à la lumière jaune d'une chandelle ou du gaz distinguer le rouge du vert, se servaient pendant le jour de lentilles jaunes, elles communiqueraient à la lumière du soleil les qualités de la lumière artificielle, et verraient aussi bien avec l'une qu'avec l'autre. En conséquence, le docteur W. distribua à quelques-uns de ses amis colour-blind, des verres jaunes , ou plutôt orange pâle. Plusieurs n'en retirèrent aucun avantage , et tous se plaignirent qu'ils occasionnaient une perte considérable de lumière; mais deux d'entre eux se trouvèrent par leur moyen dans la possibilité de distinguer aussi bien à la lumière du jour, qu'ils le faisaient à la lumière artificielle, le rouge d'avec le vert. Quelque temps après avoir fait ces essais, et avoir conseillé publiquement Tusage de verres jaunes comme un palliatif contre la colourblindness, le docteur W. reconnut que Sir David Brewster (5) avait déjà recommandé l'usage de celte espèce de verres comme propres, dans beaucoup de cas d'imperfection de la vision, à exciter la rétine engourdie, se fondant sur ce fait que la lumière jaune produit sur

(1) l'iirenological Journal, vol. XIX, p. 252; Edinhurgli, IW>.

(2) Poggendorff's Annalen, Baml XLII, pp 216, 218; Leipzig, 1837. (5) Philosophical Magazine, Augusl, 18-U, p. 15!).

cette membrane une impression lumineuse plus puissante que la lumière blanche pure, dans laquelle le jaune n'entre que pour une partie. Il semble, toutefois, que les verres jaunes doivent être utiles aux colour-blind, non pas tant parce que la lumière jaune surexcite la sensibilité générale de la rétine, que parce qu'ils agissent chromatiquement en réduisant la lumière du jour aux qualités de la lumière artificielle, et en communiquant aux objets les teintes que les yeux colour-blind apprécient le mieux.

SECTION IX

MYODÉSOPIE.

Syn. — Myodesopia, de [A'-^ïa, mouche, eloo;, forme, et tirj», apparence ou vue. Visus muscarum. Visio pliantasmalum. Muscae volitantes. Mouches volailles; Imaginations perpétuelles. Fr. Oie Flccken vor den Augen ; Uas Flockensehen ; Das Mùekenselien, AU.

Fig. Demours, pi. LXV. Weller, lab. V.

La vision d'objets sur la surface ou dans l'intérieur de l'œil a attiré l'attention à cause de son analogie avec un symptôme auquel on a donné le nom de mouches volantes. On appelle mouche volante tout spectre ou toute apparition visuelle de nature à en imposer au malade et à lui faire croire qu'une mouche s'agite devant lui, que ce phénomène soit dû à une impression produite sur la rétine par un objet situé sur ou dans l'œil, ou à une perle de la sensibilité de cette membrane. La vision de mouches volantes a reçu le nom de myodésopie . affection qui, bien qu'elle soit quelquefois uniquement le résultat d'un simple défaut de sensibilité de quelques parties de la rétine, est due beaucoup plus souvent à la perception réelle d'objets situés sur l'œil ou à son intérieur; d'où la division en myodésopie sensitive et non sensilive.

En général, c'est seulement lorsque la perception des diverses espèces de spectres dont l'œil est susceptible devient exagérée, que l'on peut dire que l'affection appelée myodésopie existe. On peut, à l'aide de méthodes simples que j'ai décrites ailleurs (1) en détail, percevoir et examiner avec son œil, à l'état normal, les divers spectres qui produisent la myodésopie sensitive, aussi bien que certains spectres qui imitent au moins les sensations qui constituent la variété insensible de la maladie.

La myodésopie sensilive comprend les sensations qui sont dues :

I) Edinburgh Médical and Snrgical Journal, July, 1845, p. 58. Pour les méthodes d'examiner les spectres, voyez l'Histoire de l'Académie royale des Sciences, pour 1700. p. 57 ; Paris, 1776 : Katkr, à la fin de Guihrie : on extraction of a Cataract: London, 1834 : Yago. London Médical Gazette, May 9 et 16. 1845 :Ài'PU. Archives d'Ophlhalrnologie, t. I, p. 49; Paris, 185Ô.

MYODÉSOPIE. 683

1 . à la couche de mucus et de larmes située à la surface de la cornée ;

2. aux corpuscules situés entre la surface externe de la cornée et le centre focal de l'œil ; o. aux corpuscules situés entre le centre focal de l'œil et la couche sensitive de la rétine.

La myodésopie insensitive est due à certaines conditions morbides: 1 . de la rétine; 2. de la choroïde.

Page 1