HYPNOTISME SPONTANÉ
notismc de Braid, de Esdaile et de Azam, dont il a tant été question en 1858 et qui, aujourd'hui, est tout à fait oublié. Seulement, c'est ici un hypnotisme spontané, tandis que l'hypnotisme de Braid, ou le braidisme, était provoqué par des pratiques particulières destinées à engendrer le sommeil anesthésique. Si c'est là un des côtés intéressants du fait dont je vous parle, ce n'est pas le seul, car la cause du phénomène aujourd'hui bien connue a jeté une vive lumière sur la nature d'un certain nombre de névroses anciennes et sur le principe du magnétisme animal.
La découverte de l'hypnotisme expérimental, en faisant connaître le mécanisme de l'hypnotisme spontané, a du même coup fait connaître la cause de certaines extases cataleptiques attribuées à l'influence divine et mis à néant l'existence du magnétisme animal. En montrant que la fatigue de la vue déterminée par la fixité du regard et le strabisme volontaire prolongé amenait le sommeil, la catalepsie et certains troubles des sens ou de l'intelligence qu'on observe dans l'extase, la découverte de l'hypnotisme a rendu un véritable service à la médecine. Elle a enlevé à certains faits de névropathie leur caractère merveilleux ou surnaturel, réputé divin par les uns, magique ou diabolique par les autres, afin de les montrer dans leur véritable jour, qui est celui des actions vaso-motrices réflexes, et elle a renversé toutes les jongleries attribuées à l'influence imaginaire du fluide animal magnétique. C'est, en effet, par la souffrance périphérique de quelques nerfs qu'il faut expliquer désormais certains cas d'extase, de catalepsie, d'anesthésie, d'hallucinations, de vertiges, etc. , dus dans cette théorie nouvelle à l'action réflexe de ces nerfs sur la circulation capillaire cérébro-spinale. Par cette irritation périphérique, il se fait, selon son origine, une hyperhémie d'un point correspondant et variable du cerveau ou de la moelle épinière, et, à la suite de cette hyperhémie passagère, des troubles nerveux également passagers de l'intelligence, du mouvement et de la sensibilité.
Il y a loin, comme vous le voyez, de cette théorie physiologique aux théories mystiques, surnaturelles, magnétiques ou autres, et c'est pour cela que j'ai choisi cette enfant pour sujet de celte leçon.
Maintenant, ce n'est plus qu'à titre de curiosité historique qu'il faut parler de l'ancien hypnotisme, car tout l'inconnu de ces cas merveilleux s'explique physiologiquement. Mais il ne faut pas que la crainte de se tromper ou d'être trompé vous amène à nier, comme on le fait trop souvent, des faits incontestables et dont l'explication seule était fautive. Oui, l'extase cataleptique et anesthésique est vrai ; oui, le sommeil magnétique et la perversion des sens sont certains; mais, c'est à une hyperhémie vaso-motrice et non à l'accumulation d'un fluide imaginaire ou à une influence occulte qu'il faut les attribuer.
\insi, au quatrième siècle de l'ère chrétienne, le sommeil cl l'anesthésie de ces moines du mont Vthos ou omphalo-psychéens, qui, croyant se mettre en communication avec le siège de leur âme, se regardaient fixement ci longtemps l'épigastre, est un fait réel, dette contemplation assez, gênante amenai!, par sa durée, une fatigue des veux qui agissait sur le cerveau et produisait l'extase.
Il en est de même chez, ces fakirs de l'Inde qui, je ne sais trop pourquoi, avaient choisi le bout de leur nez. pour objet de leur contemplation. \u bout d'un certain temps, ils crovaienl y voir une flamme bleuâtre, leurs veux se fermaient, puis ils perdaient connaissance et devenaient insensibles pendant un temps plus ou moins prolongé en présentant des phénomènes extatiques plus ou moins caractérisés.
Les extases cataleptiques de sainte Thérèse et de quantité d'autres mvsliques
ou contemplatifs célèbres dans toutes les religions sont des faits de même nature. Elles ont pour origine une contemplation fixe, ardente, passionnée, de l'objet ou de l'image occupant la pensée. C'est une excitation intellectuelle , une sorte d'ivresse voluptueuse, suivie de catalepsie, d'extase, d'anesthésie et d'exaltation des sens, ayant encore pour point de départ la fatigue des yeux.
Aux époques de foi ardente et de fanatisme religieux, ces faits sont très-communs, et il n'est pas d'âme exaltée qui, se laissant aller à la rêverie mystique on se retirant du monde pour se livrer à la contemplation permanente des images sacrées, ne puisse éprouver les phénomènes nerveux de l'extase. Je les ai même observés dans ma clientèle sur une jeune femme aussi ardente chrétienne que mère passionnée, et qui, tremblant toujours a l'idée qu'elle pouvait perdre sa fille unique, l'avait consacrée ta la Vierge dont l'image était dans sa chambre. Elle passait des heures entières à contempler l'enfant Jésus. Elle ne le quittait pas des yeux, le priant avec ardeur, surexcitant sa foi par la crainte de se voir enlever son enfant, puis elle se mettait à pleurer, perdait connaissance et devenait momentanément insensible.
La science abonde de faits de ce genre et la pratique en fournit à chaque instant qui ne sont pas publiés et qui sont perdus. Mais qu'importe, ceux que l'on connaît sont assez nombreux pour justifier ce principe de pathologie générale : chez les sujets prédisposés, une fatigue prolongée des yeux peut produire l'extase cataleptique et l'anesthésie ( 1 ) .
A côté de ces faits tirés de l'histoire du mysticisme et de la théurgie, il y a maintenant ceux qui nous sont fournis par les pratiques du magnétisme animal. Ils sont très-nombreux et non moins intéressants. L'influence religieuse n'y est plus pour rien, et l'action occulte d'un fluide imaginaire émané de l'homme serait tout dans leur production. Je n'attache aucune importance à l'invention de ce fluide produite autant par la vanité humaine, flattée d'exercer un pouvoir quelconque sur autrui que par l'amour du merveilleux et l'envie de tromper ses semblables;— fluide à part, les phénomènes magnétiques sont aussi réels que ceux de l'extase contemplative. Le motif et le procédé diffèrent, mais le principe des phénomènes est le même.
Vous savez ce que sont les magnétiseurs. Ils choisissent un sujet prédisposé, des femmes surtout, qui ne peuvent être au contact de l'homme sans ressentir un malaise qu'explique la différence des sexes, et qui, genou contre genou, le regard fixé dans les yeux du fascinateur, le visage frôlé par les passes d'une main étrangère, éprouvent une fatigue des yeux qui conduit au sommeil, parfois à la catalepsie, à l'anesthésie et à des perversions sensorielles fort curieuses. Je n'ai pas à entrer ici dans de plus longs détails sur le magnétisme. Ce que je viens d'en dire suffît pour appuyer mon argumentation dans le sens des théories réflexes de l'action nerveuse périphérique .
Ce n'est pas tout. Si de la pathologie ordinaire nous passons à la physiologie des gallinacées, nous trouvons des phénomènes absolument semblables. Le père Kircher (2) a montré que la poule, le coq et presque tous les oiseaux offraient, sous l'influence de la fatigue forcée des yeux, des phénomènes de catalepsie et d'insensibilité très-évidents. Cela est très-vrai et bien connu de tous magiciens de place publique. On prend un coq bien attaché aux pattes et aux ailes, dont on place le bec à l'extrémité d'une planche, sur laquelle se trouve une ligne blanche
(1) Bouchut, Pathologie générale, 3e édit., 1875. p. "215.
(2; Kieher, Experimentum mirabile de imaginatione gallinœ, 1646.