HYPNOTISME SPONTANÉ. 2S
faite a la craie. L'oiseau, eu regardant cette ligne, est forcé de faire tourner ses yeux, dans un état de strabisme convergent. Par suite de sa fatigue, son cerveau se trouble, il perd connaissance, devient insensible, cataleptique pendant quelque temps, et l'on peut le délier pour donner à ses membres la position que l'on veut leur donner.
Des expériences analogues peuvent encore être entreprises chez certains sujets prédisposés, lorsqu'on leur enjoint de fixer une tache noire de 10 centimètres faite sur un carton blanc. C'est le miroir magique de Dupotet, ou bien deux triangles superposés et renversés. C'est toujours le même phénomène obtenu par do phénomènes différents.
J'ajouterai enfin que, dans la pratique médicale, ce procédé a été employé pour obtenir une anesthésie suffisante pour faire des opérations sans douleur.
Ainsi, avant que Braid (de Manchester) ait fait connaître les faits d'hypnotisme expérimental dont j'ai parlé tout à l'heure, au Bengale, le docteur Esdaile avait déjà eu recours aux mêmes pratiques, et s'était servi du résultat obtenu pour faire. sans douleur, les différentes opérations de la chirurgie. Il parait que ce médecin a pu faire 270 opérations importantes sans douleur. Comme c'était avant la découverte de Féthérisation, ces résultats ont une grande importance. Pour anesthésier et endormir ses malades, lf docteur Esdaile ne se servait pas d'un corps brillant placé à courte distance des yeux, il se servait d'une tète de nègre, qui était celle de son domestique. Cet homme se plaçait en arrière de la tête du lit du malade à opérer, il se penchait sur lui, son visage assez près du sien et se faisait regarder fixement par en haut. La tête n'avait rien d'enchanteur ni de magique, mais, sous l'influence de ce strabisme supérieur prolongé, le malade dont les yeux se fatiguaient par cette contemplation, finissait par s'endormir, il devenait insensible, et l'opération se faisait sans difficultés ni douleur. Ln pareil résultat est digne d'attention et ne saurait être oublié (1).
Lorsqifen 1858, le docteur Azam fit de nouveau connaître ces laits a peu près oubliés, ce fut un éblouissement général, entremêlé de surprise et d'incrédulité. Mais, comme on ne tarda pas à voir qu'il y avait, dans ces effets physiologiques de la fixité du regard, une explication des phénomènes prétendus magnétiques; comme c'était évidemment le magnétisme sans fluide et sans magnétiseur, on s'en occupa pendant quelques mois avec passion. C'était peut-être un moyen capable de remplacer le chloroforme, qui a bien quelquefois ses dangers, el la communication du docteur Azam eut un Légitime retentissement. De toutes parts, on lit des essuis qui n'avaient rien de dangereux. Mais, on \it bientôt que tous les malades n'étaient pas également sensibles a L'effet des manœuvres hypnotiques, et qu'il fallait des natures prédisposées, nerveuses, impressionnables. On se fatigua de l'inconstance des phénomènes, et l'on put constater une lois de plus tout le mérite de l'invention du chloroforme. Néanmoins, quelques opérations fuient faites sans douleur a l'aide de l'hypnotisme et entre autres, ;i Poitiers, une amputation de cuisse par le docteur (iuéiineaii.' Chose curieuse, le malade put se rendre compte de ce qu'on lui faisait, mais ne sentit rien.
\près l'opération, qui dura une minute et demie, le chirurgien demanda au malade comment il se trouvait. Celui-ci répondit qu'il se croyait en p.uadis et saisit la main de son opérateur pour L'approcher de ses lèvres et la baiser. Il dit à un élève : • J'ai senti sans souffrir ce qu'on m'a lait, et la preuve, c'est que la
I .le l'ai d'ailleurs enregistré à l'article Hypnotisme de mon Histoire </'■ la médecine ■
doctrines médicales.
cuisse a été coupée au 'moment où vous me demandiez si j'éprouvais quelque douleur. » C'était vrai.
Comme vous le voyez, il y a là un ensemble imposant et curieux de faits extraordinaires, longtemps attribués à des causes occultes et à des influences imaginaires que la physiologie moderne éclaire d'une façon lumineuse inattendue. L'idéal, la fantaisie et l'erreur devront ici, désormais, faire place à la vérité, et ce que le scepticisme exagéré repoussait comme entaché de mensonge doit à l'avenir figurer dans les traités de physiologie, au rang des plus intéressants phénomènes du système nerveux.
Ce sont ces faits, interprétés comme je viens de le faire, qui nous donnent la véritable explication des phénomènes observés chez notre malade. Sa catalepsie, son sommeil et son anesthésie passagère sont le résultat de l'hypnotisme. Seulement, ce sommeil anesthésique et hypnotique, au lieu d'être provoqué par la vue d'un corps brillant, est déterminé par un travail fatiguant les yeux. C'est en faisant les boutonnières de gilet que cette enfant a trouvé le moyen de s'hypnotiser, et aucun autre travail de couture ne lui produit le même effet. Pendant les premières semaines elle n'a rien ressenti ; mais, une fois commencées, les attaques sont revenues tous les jours, huit à dix l'ois par jour, et nous en avons été les témoins. Il n'y a pas à croire que l'enfant cherche à se rendre intéressante ni veuille tromper par ce moyen, car elle n'est pas hystérique, elle n'est. pas paresseuse et fait avec ardeur et complaisance n'importe quel travail, elle s'occupe à tout ce qu'on lui demande et vient en aide à ses compagnes plus malades. Bref, je ne crois pas à la simulation ni à la dissimulation. Tout est très-naturel et trèsphysiologique. De plus, si elle voulait se rendre intéressante, elle n'aurait qu'à continuer, et voilà que tout est en train de disparaître. Le premier jour elle avait des crises à chaque instant, elles ont diminué le lendemain, et maintenant qu'elle s'est reposée, elle n'en a plus.
Ce qui semble prouver que telle est bien la cause de ce cas d'hypnotisme, c'est que l'enfant très-active ne renonçait pas au travail et n'a pas demandé à le quitter. Elle aimait à faire ses boutonnières, et elle y mettait beaucoup d'ardeur. Je suppose qu'elle a ainsi fatigué ses yeux pendant quatre mois, et maintenant qu'elle a cessé ce genre de travail, et qu'elle a pu se reposer, elle va guérir, sauf récidive.
Maintenant, il faut rechercher quelle est la modification anatomique déterminante de cette névrose si singulière. Le fait de l'action réflexe syncopale, anesthésique dû à la convergence volontaire des axes optiques est incontestable. Il y a là une sorte à' aura artificiel qui s'élève au cerveau et qui produit les phénomènes d'hypnotisme. C'est ce qui arrive lorsqu'on s'appliquant beaucoup sur des objets fins, on se donne une céphalée plus ou moins violente. Mais, entre la fatigue oculaire produite et son effet, la catalepsie anesthésique, que se passe-t-il dans le cerveau ? Se forme-t-il de l'hyperhémie ou de l'anémie ? Est-ce une névrose congestive ou ischémique ?
Eh bien, l'ophthalmoscope va m'aider à vous le dire. J'ai examiné les yeux avant et après le sommeil cataleptique, et j'y ai vu avec l'intégrité du nerf optique et l'état normal de la papille, une modification importante de la circulation veineuse. Le fond de l'œil était fortement coloré, et il y avait une énorme dilatation des veines de la rétine. C'était là l'opposé de l'anémie. Or, comme il y a un rapport étroit entre la circulation du cerveau et celle de l'œil, que l'hyperhémie cérébrale produit l'hyperhémie oculaire, j'ai dû conclure que l'hypnotisme était, comme l'anesthésie du chloroforme, le résultat d'une hyperhémie cérébrale passagère, que
c'était une névrose congestive de l'encéphale. C'est d'ailleurs ce qui a pr toujours Lieu à la suite des excitations nerveuses périphériques; la congestion des
capillaires cérébraux se forme bien plus souvent ({in- l'anémie ou l'ischémie, et il y a évidemment là une paralysie vaso-motrice passagère comme !«■ s >n1 toutes les paralysies passagères.
Le traitement de cette maladie est très-simple. Engendrée par la fatigue d'un organe, elle doit guérir par le repos de cet organe. Déjà les crises sont moins nombreuses, et, avec un travail modéré, elles ne se reproduiront pas. Il n'y a rien de mieux a faire.
Telles sont les considérations que je voulais présenter a l'occasion de l'hypnotisme artificiel. Le sujet m'a paru intéressant a traiter, d'autant plus que cette question est presque tombée dans L'oubli. C'est un tort, car tous 1rs médecins devraient savoir que, chez les sujets prédisposés, on peut endormir la sensibilité autrement que par l'opium ou le chloroforme, et il peut se trouver, loin des grandes villes, où l'on est bien approvisionné, des circonstances particulières où, n'ayant pas les anesthésiques du pharmacien, on devra essayer l'anesthétie que peut produire l'action réflexe fatigante d'un strabisme, convergent volontaire et prolongé.