GRENOUILLETTE
comme du blanc d'œuf. Ces qualités du liquide ne sont pas spéciales à cette affection des glandes salivaires; on les retrouve dans les kystes formés aux dépens des follicules des sinus maxillaires, des sinus sphénoïdaux et frontaux, dans l'hypertrophie de la glande vulvo-vaginale ou de Bartholin. Il en résulte que de la simple constatation des propriétés physiques du liquide contenu, on est conduit à penser que les cavités qui y donnent naissance sont de nature granuleuse.
Relativement au siège de la grenouille tte, les auteurs ont émis des opinions trèsopposées que Giraldès range sous six chefs principaux.
« 1° La grenouillette est due à la dilatation des conduits excréteurs de la glande sublinguale; telle est la manière de voir de Lafaye, Munnikes, Louis, etc.
» 2° Elle est produite par la dilatation du canal de Wharton.
» Dans ces deux hypothèses, le mécanisme qui présiderait à la genèse de la grenouillette serait semblable à celui dont la glande lacrymale est parfois le siège lorsque le canal nasal est oblitéré. Mais, ici, il n'en est pas de même; car, assez souvent, malgré l'existence d'une grenouillette, l'écoulement salivaire persiste, phénomène qui serait inexplicable si les conduits excréteurs étaient réellement obstrués.
» 3° Elle tiendrait à l'hydropisie de la bourse séreuse de Fleischmann, située, comme on le sait, au niveau des attaches des muscles génio-glosses.
•> 4° La ranule ne serait autre chose qu'un kyste séreux analogue à ceux que l'on rencontre dans les autres régions (Dupuytren, Breschet, etc.).
'> 5° Pour Fabrice d'Acquapendente, Dionis, etc., elle serait causée par la dilatation des follicules de la muqueuse buccale, avec oblitération de leur conduit excréteur.
» 0° La dernière opinion attribue la grenouillette à la dilatation du canal de Wharton qui, se rompant, donnerait issue à la salive ; celle-ci s'accumulerait dans un point limité par une membrane accidentelle. ■>
Giraldès (1) ne voit dans les kystes muqueux qui constituent la grenouillette que des parois tapissées d'un épithélium de la nature de celui que possèdent certaines glandes, et, dans ces parois, des prolongements ou des culs-de-sac glandulaires provenant du canal ; ce qui indique que l'on a affaire à des glandes. Or, dans le plancher de la bouche, il y a les glandes sous-maxillaires et les conduits de Wharton, et au-dessus les glandes sublinguales et les conduits de Rivinus. Si, alors, on examine avec soin les tumeurs désignées sous le nom de grenouillette, on est conduit à reconnaître avec Giraldès qu'il existe : 1° une grenouillette due à la dilatation des glandes sublinguales ; 2° une grenouillette duc à la dilatation de la glande sous-maxillaire et du canal de Wharton.
La grenouillette sublinguale est formée : 1° par le canal de Bartholin; 2° par les canaux de Rivinus. Il faut, avant tout, se rappeler nettement la disposition des glandes sublinguales. Elles sont nombreuses ; chez certains sujets, on en trouve une vingtaine, munies de canaux qui viennent se terminer tous sous la langue de chaque côté de la ligne médiane, dans u\w étendue de 3 à I centimètres. Ces glandes appartiennent à la classe des glandes en grappes. Lorsque les conduits se dilatent, les acini s'atrophient. Si l'atrophie porte sur plusieurs glandes voisines, leurs conduits étant contigus, on observera une grenouillette multiloculaire.
Si, au contraire, ce travail s'effectue sur (\vu\ glandes éloignées, les deux tumeurs seront séparées ; de sorte que, connue elles sont souvent à un degré de formation différent, on croira avoir guéri le malade en détruisant la plus visible,
(1) Giraldès, Leçons cliniques (Gazette des hôpitaux, 1865, p. 337).
et l'on sera tout surpris de voir apparaître, quelque temps après, une nouvelle tumeur.
La grenouillette, d'abord peu volumineuse, n'attire pas l'attention ; mais, augmentant progressivement, elle finit par pousser la langue en haut et du côté opposé à son siège. En même temps, elle embarrasse ses mouvements. Elle est, en général, ovoïde, dirigée suivant l'axe des glandes. La membrane qui la recouvre offre des dilatât ions veineuses, aussi resscmble-t-elle assez à la peau des grenouilles. Au toucher, elle est indolente, fluctuante.
Les parties environnantes n'offrent aucune trace de phlegmasie si la tumeur est médiocrement développée. Dans le cas contraire, on voit les dents ébranlées s'incliner en dehors, les parties molles refoulées, la langue repousrée, non plus seulement du côté opposé, mais encore en arrière. La tumeur, ayant une grande tendance à se porter en avant, saillit entre les arcades dentaires et renverse les lèvres.
On observe enfin d'autres signes purement physiologiques : salivation, bave engendrant la malpropreté, déglutition devenant de plus en plus difficile, embarras de la parole, mastication impossible si la tumeur est interposée entre les dents, aspect hideux de la face, enfin, dans la première enfance, difficulté de la succion. Cette réunion de symptômes concourt puissamment à éclairer le diagnostic; elle lait défaut dans les grenouillettes sous-maxillaires. Celles-ci ont aussi une grande tendance à s'accroître, non pas vers la partie supérieure et antérieure, mais vers le cou, faisant une saillie considérable à la région soushyoïdienne, etc.
Si, ce qui est rare, ces deux variétés existent sur le même individu, elles n'ont aucune communication entre elles, le feuillet aponévrotique qui sépare les deux glandes y mettant obstacle.
La marche de la maladie est très-variable; en général, elle est lente, malgré l'assertion de quelques auteurs qui prétendent qu'en quelques heures la tumeur peut acquérir des proportions considérables.
La grenouillette sublinguale se reconnaît plus facilement que la grenouillette sous-maxillaire. On pourrait la confondre avec l'hydropisie d'une bourse muqueuse ou un kyste séreux. La première maladie s'en distingue par son siège plus en avant, au niveau de la symphyse du menton, par son développement d'avant en arrière. Les mêmes différences les séparent des kystes séreux.
Le pronostic, ordinairement peu grave, dépend surtout des accidents concomitants.
Dans certains cas, la grenouillette guérit spontanément ; d'autres fois, il y a des complications : inflammation, suppuration, etc. ; le plus souvent, il faut avoir recours à une opération.
Traitement. — Pour obtenir la guérison de la grenouillette, on a employé de nombreux procédés : la ponction, la dilatation, Yincision, le séton, les injections iodées, Yincision avec anaplastie, Y extirpation et Yexcision.
La ponction, simple palliatif, est peu usitée.
La dilatation a été utilisée par Louis. Il introduisait des fils de plomb dans le conduit salivaire. Pour réussir, ce qui est assez rare, il faut que celui-ci soit apparent.
V incision, le plus souvent, est insuffisante. La tumeur se vide, la plaie se cicatrice, et bientôt se montre une nouvelle grenouillette.
Le séton, moyen préconisé en Amérique, entre autres par Phisick (de Philadelphie). Il est gênant et le fil traversant la tumeur s'altère, détermine une suppura-
GRENOUILLETTE. o.j.)
don qui pi'iit être la source d'accidents de toute sorte. Chez les nouveau-nés. c'est un bon moyen, témoin le cas de Bertin :
OBSERVATION. — Le 30 septembre 1867, Mlle F..., sage-femme, m'amène la femme B..., des Ferrières, dont la petite fille est atteinte dans la bouche d'une grosseur qui l'empêche de teler et augmente tous les jours.
A la naissance, la sage-femme n'a rien remarqué, et cependant elle passe toutes les petites bouches en revue, car elle coupe le fil à presque tous ses petits clients. Ce n'est qu'après deux ou trois jours que la mère s'est aperçue que l'enfant tétait difficilement, et, pendant les cris, elle a vu une petite saillie sous la langue. Cette saillie augmentant tous les jours, on s'est décidé ;'i me l'apporter.
La petite fille, âgée de sept jours, est assez grasse, forte et bien constituée. Elle présente sur le plancher de la bouche, sous la langue, une tumeur élastique assez dure, comme transparente, et de la grosseur d'une petite noix. De forme ovoïde, elle est plus large en arrière, où elle parait subdivisée en deux et se perd dans l'épaisseur des tissus ; sa pointe en avant est comme bridée par le frein, qu'elle soulève, et se trouve derrière la mâchoire.
11 ne faut pas un long examen pour se convaincre jusqu'à l'évidence que ce sont là les deux conduits de Warthon imperforés et distendus par le liquide sécrété depuis la naissance.
L'indication est facile à remplir.
Je traverse la partie antérieure de la tumeur avec une aiguille courbe conduisant un gros fil de soie, de façon à avoir les deux ouvertures d'entrée et de sortie à égale distance du frein, sous lequel je passe, et à un centimètre au moins l'une de l'autre. Les deux bouts de mon fil sont serrés assez fortement et noués ensemble. Un liquide clair, limpide, très-peu fîlanl, sort aussitôt par les deux ouvertures, et de légères pressions achèvent d'effacer toute saillie. L'enfant prend le sein séance tenante, et parfaitement. La suture tombe le sixième jour, laissant une petite ouverture qui a persisté. L'infirmité ne s'est pas reproduite.
Cette observation est très-intéressante ; elle démontre : 1° la présence de la grenouillelte dans les conduits de Warthon imperforés ; 2° la vacuité de ces conduits à la naissance, et, par conséquent, on peut en conclure que les glandes salivaires sommeillent jusqu'au moment où les aliments seront introduits dans la bouche. Quant au procédé opératoire, il a été facile, non douloureux, et le résultat a été des plus satisfaisants. J'ai essayé le même procédé chez une femme, mais j'ai échoué, et la guérison a été obtenue par une injection iodée (1).
Dupuytren avait une méthode spéciale. Pensant que la grenouillette était due à une affection du canal de Wharton, il fut conduit, après avoir ouvert la tumeur, ii y introduire un bouton à double tête, laissant passer le liquide. Lors même que L'hypothèse de Dupuytren sciait vraie, ce procédé n'en serait pas moins très-défectueux, car il est passible des mêmes reproches que le selon : le bouton joue le rôle d'un corps étranger, des depuis s'accumulent sur lui, etc.
L'injection iodée a été employée dans le but de détruire la tendance envahissante de la tumeur. Ceux qui la préconisaient croyaient avoir affaire a un k\stc. (l'était une erreur, et la grenouillette étant due a une altération glandulaire, on peut toujours craindre que derrière celle qui l'ail saillie il en existe une autre. Quoi qu'il en soit, il faut, avant de pratiquer L'injection iodée, \ ider le k\ste et le nettoyer, afin que le liquide médicamenteux agisse directement sur les parois. Ce manuel opératoire est asse/. long et compliqué, deux conditions mauvaises quand on opère sur des enfants. Enfin, les bénéfices qu'on en retire ne sont pas supérieurs a ceux (pie l'on peut demander à des procédés plus simples.
En présence des insuccès des procédés que nous venons de citer, Jobert a
il Berlin, I mon médicale, 1868, t. VI, p. 567.
été amené à se servir de Vanaplastie. Ce chirurgien détache un lambeau de la
muqueuse qui recouvre la tumeur, ouvre le kyste, le vide, étend ses parois qu'il recouvre avec le lambeau muqueux et réunit par des sutures. Cette modification n'a d'autre supériorité que d'être plus compliquée et sans profit.
Tous ces procédés, sauf le séton, doivent donc être sacrifiés sans le moindre regret. Restent enfin Yextirpationel V excision. La première a l'inconvénient d'obliger à enlever avec la glande les parties voisines. L'excision est la plus avantageuse, surtout quand il s'agit des enfants. Elle consiste à ouvrir la tumeur, à exciser la plus grande partie des parois du kyste, enfin à cautériser la surface interne de la portion restante avec le nitrate d'argent.