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CHAPITRE III

Les luxations de la seconde enfance sont entièrement celles de l'adulte qu'on trouve partout décrites. Je veux parler de quelques luxations congénitales pour en indiquer l'existence.

§ I. — Luxation de l'épaule.

Observation. — J'ai vu un enfant de six mois qui, depuis sa naissanee, ne pouvait remuer les bras gonflés et paralysés jusqu'aux doigts. Il était né par les pieds et on l'avait tiré de l'utérus, les deux bras en haut le long de la tète. Je crus ne pas trouver la tête de l'humérus sous l'acromion et la sentir dans la fosse axillaire. Je fis une très- violente traction perpendiculaire au corps et un craquement sec m'avertit que l'humérus avait repris sa place. Je lis de même dans le bras opposé. Il n'y eut pas de craquement, mais il me sembla que l'humérus était remis. Trois semaines après, on me ramena l'enfant; l'un des bras fonctionnait bien et l'autre était toujours paralysé. Croyant à la non-réduction de ce côté, je fis un nouvel et violent effort qui fut accompagné d'un craquement sec scapulaire. L'humérus était à sa place et l'enfant guéri d'une double luxation de six mois.

§ II. — Luxation du genou.

Les luxations congénitales du genou sont très-rares, et à ce titre je publie l'exemple observé par Dubrisay. 11 est d'autant plus remarquable que reniant a guéri en quinze jours.

Observation. — Madame X..., âgée de vingt et un ans, parfaitement conformée, enceinte pour la première fois, avait eu une grossesse très-régulière et sans le moindre accident, quand à huit mois et demi, le "25 février 1873, elle lit une chute dans sa chambre : elle tomba sur les mains et sur un genou. Elle fut très-effrayée de cette chute, mais n'en éprouva aucune fâcheuse conséquence.

L'accouchement eut lieu quinze jours après, le 10 mars 1873. Les douleurs durèrent en tout trois heures : l'enfant se présenta par la tête et sortit très-facilement.

Avant même que le cordon n'eût été coupé, nous avions déjà constaté que l'articulation fémoro-tibiale gauche présentait un vice de conformation. La jambe gauche, par un double mouvement d'extension forcée et de rotation interne, était repliée en avant, au devant de la cuisse et de la paroi abdominale : l'extrémité du pied gauche arrivait au contact du flanc droit. On ramenait facilement le membre à l'extension simple, puis à la flexion : le mouvement de flexion était facile et normal soit spontanément par la volonté de l'enfant, soit artificiellement par une main étrangère, mais dès que le membre était abandonné à lui-même, si l'enfant le ramenait à l'extension, la jambe ne s'arrêtait plus à la ligne droite et le déplacement se reproduisait. D'ailleurs, dans aucun mouvement l'enfant ne paraissait ressentir la plus légère douleur.

En examinant les parties on constatait 1rs faits suivants : les deux membres inférieurs étaient exactement de même longueur et de même volume; les deux genoux étaient identiques comme volume et comme conformation.

Au toucher, le genou gauche «'tait à demi fléchi; ou trouvai! la rotule à sa place normale; les extrémités du tibia et du fémur étaient régulièrement conformées; les muscles et les tendons fonctionnaient de la même manière et faisaient les mêmes saillies sur les deux membres. Pendant la flexion, Bpontanée ou communiquée, les extenseurs n'étaient pas cootracturés ; les tendons fléchisseurs, au contraire, formaient de chaque eût»', en arrière, de petites cordes tendues ,-t raides, entre lesquelles se trouvait le creux du jarret.

Si on laissait se reproduire, en toute liberté, \<> déplacement, la jambe formait avec la cuisse un angle aigu, ouvert en avant, au fond duquel la peau <•! les muscles de

la région antérieure produisaient des plis profonds; le creux poplité, au contraire, était remplacé par une saillie arrondie sur laquelle les téguments étaient fortement tendus. En palpant de bas en haut et d'arrière en avant, on trouvait que cette saillie était formée par l'extrémité inférieure du fémur dont on sentait les deux condyles. Au milieu, l'artère poplitée battait régulièrement. Au-dessus de la ligne des condyles fémoraux: on sentait une dépression remplie par les parties molles, puis tout à fait en haut et en avant on trouvait une dernière saillie transversale formée par le bord postérieur de l'extrémité supérieure du tibia. .

En présence de ces faits, nous crûmes pouvoir poser le diagnostic de luxation congénitale de la jambe.

Dès que l'enfant eût été baignée et lavée, un premier appareil, fait avec une feuille de carton et de la ouate, fut appliqué sur la cuisse et la jambe, et fixé avec des bandes, de manière à maintenir le genou dans une demi-flexion.

Le lendemain confirma le diagnostic ; on remplaça le carton par une feuille de gutta-percha, à laquelle il imprima lui-même une légère courbure correspondant à la flexion du genou. Cette gouttière avait l'avantage de ne pouvoir être altérée par l'urine. Garnie de ouate et maintenue par des courroies à boucles, elle était réappliquée deux fois par jour, et le 26 mars, le membre malade et guéri fut laissé en pleine liberté. Ni les contractions énergiques que l'enfant semblait produire à plaisir, ni les efforts les plus exagérés de tension auxquels il se livra, ne donnèrent plus lieu à aucun déplacement.

Pour cinq jours encore une simple attelle latérale fut appliquée; puis tout appareil fut enlevé. Comme cela arrive à tout membre comprimé et maintenu par des liens, la jambe gauche était un peu plus mince que la droite, mais cette différence disparut promptement.

Dès le 15 avril, il aurait été impossible de reconnaître le côté de la luxation.

Depuis lors la guérison s'est parfaitement maintenue, l'enfant est forte et vigoureuse, elle a marché à treize mois et continue à le faire aussi solidement sur une jambe que sur l'autre.

Ce fait inconnu des chirurgiens est indiqué par Alph. Robert (1), qui cite une observation empruntée à Kluberg, de Kœnigsberg, et qui semble, à quelques détails près, la reproduction exacte du fait que nous venons de rapporter. Dans cette observation, toutefois, l'enfant accusait de vives douleurs; plus hardi que nous ne l'avons été nous-mêmes, le chirurgien ne maintint l'appareil que douze jours en tout et le succès fut complet.

Wultzer et Cruveilhier auraient encore vu, chacun, un fait semblable, mais Robert qui les cite ne donne aucun détail, et nous n'en avons pas trouvé dans l'anatomie pathologique de Cruveilhier. D'après les expériences de Dubrisay, voici quel est le mécanisme de ce déplacement :

Sur une jambe de nouveau-né, nous avons coupé d'abord la peau et les muscles, et après ce premier temps, malgré tous nos efforts, nous n'avons pu produire aucun déplacement.

Xous avons alors coupé le ligament postérieur : le déplacement n'a pas encore été possible ; bref, pour faire glisser l'extrémité supérieure du tibia en avant des condyles du fémur, la jambe étant dans l'extension forcée, il a fallu couper les deuxligaments croisés : et nous n'avions encore reproduit qu'une partie du fait observé; la luxation était directe en haut et en avant, mais la jambe n'était pas en même temps dans la rotation interne.

Sur la deuxième jambe gauche du petit cadavre nous avons procédé différemment. Les muscles et la peau étant sectionnés, nous avons coupé d'abord le ligament latéral externe; nul déplacement n'était possible, et, comme sur l'autre jambe,

(1) Alph. Robert, Des vices congénitaux de la conformation des articulations, Theie de concours pour le professorat, année 1851, page 119.

il ii fallu couper le ligament postérieur et les ligaments croisés; alors seulement le résultat fut complet, c'est-à-dire que le tibia glissa au-devant du fémur et la jambe se renversa au-devanl de la cuisse avec un mouvement de rotation en dedans tel, que le pied, par sou bord interne, arrivait au contact de la paroi abdominale du CÔté opposé.

Ainsi, dans le fait dont nous avons rapporté l'observation, les ligaments postérieur, externe et croisés avaient dû être, sinon déchirés, tout au moins relâchés pour permettre le déplacement constaté.

Était-ce une luxation par déchirure des ligaments, ou n'y avait-il qu'un relâchement de ces mêmes ligaments, peut-être même un arrêt de développement?

C'est à celte dernière idée que Ton doit s'arrêter avec Dubrisay: l'absence de tout symptôme inflammatoire, la facilité et la rapidité de la guérison, dans le fait que nous avonsrapporté comme dans celui de Klubert (1), sont des raisons suffisantes pour écarter l'idée d'une violence extérieure. Si du reste nous n'avons pas trouvé dans la pathologie humaine des faits qui puissent nous éclairer, nous avons appris d'un vétérinaire de campagne que parmi les animaux des faits semblables ne sont pas rares : que les agneaux principalement naissent souvent avec de semblables luxations du genou, et que ces luxations traitées par l'application de petites attelles guérissent facilement et complètement en l'espace de quelques jours.

§ III. — Luxation congénitale du fémur.

.l'ai vu quelquefois des enfants naître avec une double luxation du fémur, sans doute conséquence d'une attitude vicieuse dans la matrice ; c'était une luxation en haut et en arrière; la fesse était difforme; les cuisses écartées et les mouvements d'ailleurs assez faciles. Je n'ai jamais rien fait, mais il me semble qu'on devrait immédiatement essayer de remettre la tête du fémur à sa place.

§ IV. — Luxation spontanée du fémur.

Le nom de coxalgie, appliqué à l'inflammation «les os ondes ligaments de l'articulation coxo-fémorale qui conduit à la luxation secondaire de la cuisse, n'explique pas toutes les luxations du fémur observées chez les enfants.

\ côté de la luxation consécutive à l'arthrite, luxation toute secondaire aux lésions coxo-fémorales et caractérisées par la douleur, l'immobilité du membre et la suppuration articulaire, il y a (\c> l ((rations spontanée* du fémur produites sans aucun symptôme appréciable.

.l'ai vu douze enfants ayant des luxations de la cuisse, les mis n'avaient qu'une luxation simple, d'antres avaient la lésion des deux côtés. — Toujours la luxation était en haut et en arrière dans la fosse iliaque externe.

Chez tous ces enfants la luxation était /rainent spontanée. Les malades n'axaient jamais accusé de douleur, ils n'avaient jamais cessé de marcher, encore inoins avaient-ils eu de gonflement ou d'abcès de l'articulation coxo-fémorale. — Comme je n'ai jamais pu faire d'autopsie dans ces cas-là, je ne sais quelle lésion a dû préparer la luxation. Il est probable qu'il \ en a une, mais quelle qu'elle soit, c'est une lésion non accompagnée de douleur, ni de gêne musculaire. Qu'il \ ail eu arthrite sèche, atrophie de la tête du fémur ou des ligaments eoxaux, c'est possible, mais personne ne pourrait l'affirmer sans hypothèse Dans un cas, l'enfant (le trois ans était née en se présentant par les fesses, et la sage-femme avait ranienéles pieds au dehors et axait tiré reniant qui était descendu les bras eu haut.

i li Klubert in Robert, Thèse \>. 119.

Au point de vue clinique, on peut affirmer qu'il existe une maladie coxo-fémorale latente, sans symptômes appréciables, sans gêne des mouvements, sans douleur aucune, laissant les enfants courir, jouer, boire et manger, et nonobstant ce mutisme de l'économie qu'une luxation de la cuisse peut se faire spontanément.

Les enfants ne sont pas plus malades après leur luxation qu'avant ; ils marchent mal, et voilà tout. Ils sont considérés comme ayant des paralysies incomplètes de l'enfance. La nature de leur mal passe inaperçue, mais l'inconvénient n'est pas considérable, car il n'y a aucune thérapeutique à instituer.

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