OBSERVATION VI
KVSTE MUbTILOCULAlUE GAUCHE ; PLUSIEURS l'ONCTIONS ET PLUSIEURS IXJECTIO.XS IODÉES. — OVARIOTOMIE. — GUÉRISON RAPIDE.
Une jeune habitante du nouveau monde, envoyée en France pour y passer quelques années, a le malheur de devenir enceinte; elle prend si bien toutes ses précautions, qu'elle accouche et fait élever son enfant à rinsu de tout son entourage et des parents qu'elle a en France. Mais quelques mois après son accouchement, voyant son ventre se développer de nouveau, elle se crut enceinte une seconde fois, quoique ses règles suivissent leur cours ordinaire; un médecin qu'elle consulta, la délivra de ses inquiétudes en lui assurant qu'elle n'était pas grosse, mais qu'elle était atteinte d'une hydropisie enkystée des ovaires, maladie plus grave, mais moins honteuse qu'une grossesse, pour la position sociale où elle était. Cependant elle n'osait se confier à personne, dans la crainte qu'on ne reconnût qu'elle avait eu un enfant. S'élant adressée a. un pharmacien, pour avoir des médicaments pour guérir l'hydropisie, elle apprit que la maladie dont elle était atteinte, pouvait se guérir promptement par des injections iodées ; elle vint alors me trouver, et me raconta ses malheurs. Elle est âgée de 25 ans, d'une bonne constitution, forte, et a toujours eu une excellente santé; elle est pâle et inquiète de sa position, elle voudrait être guérie pour retourner dans son pays. Son ventre est volumineux et offre déjà le volume d'une grossesse à terme ; à la percussion on reconnaît qu'il existe deux poches principales, d'égale grandeur à peu près, et renlerraaut un liquide séreux, ou moins dans
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l'une, peut-être un peu plus dense dans l'autre, ce qui était en eflet. Dans l'espace de dix-huit mois, le kyste droit, celui qui contenait un liquide un peu plus épais, l'ut ponctionne six fois, et le kyste gauche tut ponctionne une seule l'ois, et tous les deux furent injectés de teinture d'iode à chaque ponction, qui fournissait 15 à 16 litres de liquide.
Le kyste gauche, ou plutôt la poche gauche fut guérie après la première injection iodée, le liquide n'y revint pas; mais dans la poche droite, il reparaissait avec une grande rapidité, et tout m'indiquait la nature du liquide, la rapidité de son retour, la variété de kyste à laquelle j'avais affaire, et cpie les injections iodées resteraient impuissantes. La santé de la malade s'était bien améliorée pendant qu'elle avait subi ce traitement; elle était moins amaigrie et avait repris delà fraîcheur et de la force. Celte jeune lîlle, pleine d'énergie, désirait vivement être débarrassée d'une manière radicale de sa maladie, dont elle connaissait les suites fâcheuses. Elle désirait vivre pour son enfant, qu'elle ne voulait pas abandonner.
Les sept ponctions que j'avais faites, à des intervalles plus ou moins rapprochés, suivies d'injections iodées, m'avaient donné la certitude qu'il n'existait pas d'adhérences à la paroi antérieure de l'abdomen, puisque, après chaque ponction, ces kystes revenaient complètement sur eux-mêmes ; seulement, à leur base, on constatait l'existence d'une tumeur de la grosseur du poing.
La malade purgée l'avant-veille fut opérée le 1 4 juin i 865, à 10 heures du matin, après la chloroformisation ; une incision de 0'^,iA fut faite entre le pubis et l'ombilic; quelques artérioles furent liées, et la plaie, arrivée jusqu'à l'aponévrose abdominale, ne donnant aucun écoulement de sang, j'introduis sous l'aponévrose une sonde cannelée, et la débridai dans toute l'étendue de l'incision, ainsi que le péritoine. Ce dernier temps de l opèration ne donna lieu à aucun écoulement de sang. La tumeur se présenta aussitôt entre les lèvres de la plaie, et l'ut saisie avec deux pinces à mors plats, et le trocart évacuateur, enfoncé dans la partie la plus saillante du kyste, donna issue à 1 2 litres de liquide. Le kyste fut tiré au dehors de l'abdomen avec les pinces placées avant la ponction, et la main, introduite alors dans le ventre, rencontra quelques adhérences épiplo'iques très-faibles, qui se rompirent facilement; seulement le reste du kyste offrit quelques difficultés pour sorlir, à cause de plusieurs bosselures et de la brièveté du pédicule, qui était court et large. Pendant que des aides tiraient sur le kyste et le tenaient soulevé en dehors de la paroi abdominale, j'introduisis la main gauche, d'abord pour m'assurer quels étaient les obstacles à sa sortie plus complète, et pour reconnaître la forme et la longueur du pédicule; le kyste, tiré aussi fortement que possible, est complètement débarrassé de son con-
m TRAITÉ l'RATIQUE DES M.MADIES DES OVAIRES.
tenu. Je le soulevai le plus qu'il me fut possible avec ma main gauche, cherchant à circonscrire le pédicule avec mes doigts, puis j'appliquai mon clamp, qui comprit une partie de la base du kyste. Toutes les parties placées au-dessus du clamp furent coupées avec des ciseaux et trois ligatures furent placées au-dessous du clamp ; une double d'abord, qui traversa le pédicule à sa partie moyenne; et avant de serrer le pédicule avec ces deux ligatures, j'en appliquai une autre qui lia le pédicule en masse, et diminua de beaucoup sa largeur ; ensuite je serrai les deux autres ligatures dont chacune ne comprenait que la moitié du pédicule; le clamp, serré autant que possible, fut laissé en place jusqu'à la fin du pansement, où une longue aiguille un peu courbe, passant d'une paroi abdominale à l'autre, traversa le pédicule et le maintint dans l'angle inférieur de la plaie. La partie excisée du pédicule qui avait été comprimée, mâchée par le clamp, fut légèrement touchée avec un peu de charpie imbibée de perchlorure de fer.
La toilette du péritoine avait été promptement faite; il s'était écoulé fort peu de liquide dans la cavité abdominale, grâce aux préc;iutionsqui avaient été prises. La plaie fut complètement réunie par deux sutures, l'une profonde avec des fils d'argent, en comprenant le péritoine, l'autre superficielle, à l'aide d'épingles et d'un fil de soie... L'opération avait duré à peine 50 minutes. La malade, essuyée, fut changée, couchée dans un autre lit bien chaudement, avait 80 pulsations à la minute, et ne dépassa pas 90 pulsations les jours suivants.
Des compresses de flanelle, imbibœs d'eau chaude et tordues, furent mises sur le ventre et recouvertes d'un taffetas gommé. 11 n'y eut ni envie de vomir, ni vomissement; quelques cuillerées de vin de Malaga furent données immédiatement après l'opération et dans la journée quelques cuillerées de bouillon coupe etune infusion de tilleul ; toutes les heures, une pilule d'extrait Ihébaique d'un cenligiannne, pendant 12 ou 15 heures; le cathétérisme lut pratiqué toutes les 4 ou 5 heures, pendant 5 jours seulement ; dans la journée de son opération, elle eut quelques heures de sommeil et les douleurs ou coliques, qu'elle dit éprouver après l'opération, n'existaient plus à 5 heures du soir. En un mot, il ne se présenta aucun phénomène digne d'«'tre noté. Les fils d'argent furent retirés; le 5° jour, les épingles, qui maintenaient la suture entortillée, furent enlevées successivement les 6% 7* et 8° jours et remplacées par des bandelettes collées avec du coUodion, et la longue aiguille qui traversait la paroi abdominale à sa partie inférieure et le pédicule nefut enlevée qucle 12° jour. Les ligatures restèrent en place jusqu'aux 19°, 21° et 22° jours; la plaie était cicatrisée depuis longtemps e( la malade put se lever dés le 1 6° jour. Toutes les jonctions se faisaient bien, l'appétit était bon, régulier, et les règles apparurent 25 joursaprès
OllSliR VATlOiNS D'OVA IIIOTOMIE .
1 opération, sans souffrance aucune. Trois mois après celte opération, cette malade quittait la France, pour retourner dans son pays ; elle avait repris de l'embonpoint et jouissait d'une excellente santé.
Les seules remarques que je ferai à l'occasion de cette observation sont les suivantes : elles me paraissent d'autant plus intéressantes, que l'occasion de faire l'autopsie d'un kyste de l'ovaire guéri par les injections iodées se présente rarement, et que, jusqu'à présent, je n'ai pas été à même d'en observer un seul cas. On se souvient qu'une des poches, celle du côté gauche, n'avait subi qu'une seule ponction et qu'une seule injection, et qu'au moment de l'ovariotomie, le kyste s'était complètement vidé par une seule ponction ; il était donc curieux de savoir si réellement le kyste avait été multiple à son début , et si deux poches d'égale grandeur, avaient existé, comme je l'avais supposéaprès ma première ponction. En effet, en disséquant la tumeur extirpée, qui avait environ le volume des deux poings , outre une quantité énorme de petits kystes qui existaient à la base de la tumeur, et dont la grosseur variait depuis celle d'un haricot, d'une cerise, jusqu'à celle d'un œuf de poule, je trouvai une poche flétrie, chagrinée, ratatinée, à parois épaisses, et contenant dans son intérieur quelques grumeaux secs, jaunâtres, comme du sang desséché, et collés sur les parois, desquelles on les détachait facilement. La grandeur de ce kyste était peu considérable et avait peine à contenir le bout du doigt indicateur , qui d'ailleurs ne pénétrait dans cette cavité kystique qu'en écartant les parois qui étaient en contact les unes avec les autres, mais non adhérentes ; c'était une cavité en marche de régression, et qui probablement, si elle avaitété unique, aurait fini par disparaître. Ainsi, dans l'espace de 18 mois, une poche ou kyste qui avait cou-
43G TRAITÉ PRATIQUE DES MALADIES DES OVAIRES, tenu 15 litres de liquide était tellement revenue sur ellemême, qu'il était presque impossible de la reirouver et que sa capacité ne dépassait pas celle d'une noix. Je cherchai en vain les traces de la piqûre faite par le trocart. Le liquide contenu dans les autres petits kystes était de toute nature, épais, filant, albumineux, séreux dans quelquesuns, séro-puruleiils dans quelques autres; preuve bien certaine, que les injections iodées n'auraient jamais pu guérir radicalement ce kyste ovarien. L'observation suivante, que j'ai rangée au nombre des succès, parce que la malade n'est pas morte des suites de son opération, mais bien des imprudences qu'elle a commises, appartient à une dame qui, le huitième jour de l'opération, alors qu'elle allait très-bien, qu'elle remplissait régulièrement toutes ses fonctions, que la plaie abdominale était cicatrisée, que les fils et les épingles des sutures étaient enlevés, voulut se lever, s'habiller, mettre ses bas, malgré les conseils du médecin et des gardes placées auprès d'elle pour la soigner ; il en résulta que la ligature du pédicule, qui n'était pas encore tombée, se détacha subitement dans un violent mouvement qu'elle fit, et il en advint une péritonite foudroyante qui l'emporta en 48 heures.