‹ Traité pratique des maladies des vieillardsChapitre 13 sur 123 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

MALADIES DK I.’EiCÉPHALE

Les maladies de l’encéphale sont très-communes et très-dignes d’étude chez les vieillards. C’est à cette époque de la vie, qui n’est pas cependant celle des maladies simples, que les maladies du cerveau proprement dites se montrent le plus souvent dégagées de touies complications, existant pour ainsi dire par elles-mêmes ; c’est alors qu’elles permettent à l’observateur de les suivre dans toutes leurs périodes, dans celte série de transformations curieuses, dont la nature fait tous les frais, non moins dignes d’admiration que ce travail de cicatrisation des os, de réparation des plaies profondes, que les anatomistes se sont si souvent complu à étudier et à décrire. Il suffît d’avoir nommé l’hémorrhagie et le ramollissement du cerveau pour rappeler la fréquence des maladies cérébrales chez les vieillards, et, si j’insistais sur ce sujet, ce ne serait que pour justifier le développement considérable que j’ai donné à cette partie de la pathologie sénile.

Mais un sujet plus intéressant encore, c’est ce qui est relatif râla nature de ces maladies.

Quelles sont les maladies de l’encéphale spécialement observées dans la vieillesse? Une revue rapide et comparative des maladies de l’encéphale dans les différents âges de la vie ne saurait ici manquer d’intérêt.

Chez les enfants, les maladies du cerveau ne sont pas aussi fréquentes qu’on le suppose : la facilité avec laquelle il se développe

Dl'llANn-EAHUF.L. — 2e édit. 1

MALADIES DE L’ENCÉPHALE

dans les premières années de la vie des phénomènes sympathiques vers le système nerveux a induit en erreur sous ce rapport. La méningite tuberculeuse, auparavant désignée sous le nom d 'hydrocéphale aiguë , les résume en quelque sorte, et, si l’on consulte l’ouvrage si consciencieux de MM. Barthez et Rilliet, on s’assurera aisément qu’en dehors des affections des méninges, tuberculeuses, inflammatoires ou hémorrhagiques, les maladies de l’encéphale se réduisent presque à rien. Tubercules cérébraux, hémorrhagie cérébrale, presque jamais en foyer, ramollissement primitif, quelques faits isolés en ont pu être réunis à grand’peine, et ne permettent pas même de tracer l’histoire pathologique de ces altérations.

Chez les adultes, les affections franchement inflammatoires de l’encéphale remplacent l’hydrocéphale aiguë, mais presque toujours à titre de complication ou d’éléments d’états morbides généraux : ainsi la méningite des fièvres graves, les abcès du cerveau à la suite de plaies ou d’opérations. Cependant l’hémorrhagie en foyer et le ramollissement primitif du cerveau commencent à se montrer, semblables déjà à ce qu’ils seront dans les dernières périodes de la vie, mais ne faisant en quelque sorte qu’annoncer ce caractère prononcé qui leur appartiendra plus tard. Mais ici encore la méningite domine, et aussi, et c’est là le caractère le plus intéressant pour nous de la pathologie encéphalique des adultes, la congestion cérébrale, sur l’importance de laquelle je reviendrai plus loin. Je passe sous silence toute cette classe de désordres fonctionnels et de lésions matérielles qui appartiennent à l’aliénation mentale et à la paralysie générale.

Mais lorsque arrive la période décroissante de la vie, l’aspect des maladies de l’encéphale change absolument. Ces altérations des méninges qui constituaient à peu près toutes celles de l’enfance, et qui dominaient encore au milieu de la vie, disparaissent. La méningite inflammatoire ne s’observe presque plus. J’ai à peine rencontré à Bicêtre et à la Salpêtrière quelques rares exemples de méningite purulente. Le grand ouvrage d 'anatomie pathologique deM. Cruveilhier, fait spécialement aux dépens de l’hospice delà Salpêtrière , ne renferme que deux observations de méningite au-dessus de cinquante ans, chez deux hommes de cinquante-trois et soixante-dix-huit ans. Rien ne se rencontre qui ressemble à l’hydrocéphale, et, si les infiltrations séreuses de la pie-mère sont quelquefois le résultat d’une congestion cérébrale, presque toujours liées à l’atrophie du cerveau, elles existent plutôt en vertu d’une loi physiologique qu a titre d’état pathologique. L’hémorrhagie arachnoï-

dienne seule paraît aussi fréquente dans la vieillesse qu’à aucune autre époque de la vie.

Mais l 'hémorrhagie et le ramollissement cérébral , c’est autour de ces deux grandes altérations et des transformations multiples qu’elles revêtent que roule toute la pathologie de l’encéphale chez les vieillards. Faut-il rappeler ici que c’est des hospices de la vieillesse, de Bicêlre et de la Salpêtrière, que sont sortis la plupart des traités sur les maladies du cerveau lui-même ; les recherches de Rochoux sur l’apoplexie, celles de MM. Rostan, Dechambre, Cruveilhier, les miennes enhn, sur le ramollissement cérébral.

Le contraste le plus absolu existe donc entre l’enfance et la vieillesse, sous le rapport du siège des maladies encéphaliques : dans l’enfance, maladies des méninges ou de la périphérie ; dans la vieillesse, maladies des hémisphères ou des parties centrales, image de ce que nous offre l’ensemble de la physiologie et de la pathologie de ces deux âges, où nous voyons et l’activité des fondions et la prédominance des maladies régner tour à tour à la périphérie et s’en éloigner.

Mais pourquoi celte prédisposition spéciale des vieillards à l’hémorrhagie et au ramollissement cérébral, prédisposition telle qu’aucune autre partie de l’économie ne nous offre rien de semblable? Pourquoi ces affections hémorrhagiques? Pourquoi cette autre affection à laquelle son mode de développement semble assigner les caractères de l’inflammation, d’après du moins les principes qui président à la nomenclature et à la pathologie? Est-ce à des causes pour ainsi dire purement mécaniques, suivant d’imposantes autorités toutefois, qu’il faut s’en prendre? De telle sorte que l’hémorrhagie cérébrale ne résulterait que de la fragilité et de la rupture des artères cérébrales envahies parla graisse ou la chaux, et le ramollissement, de l’interruption du cours du sang dans les vaisseaux de l’encéphale pareillement altérés.

Non, d’autres circonstances d’un ordre plus élevé peuvent nous rendre compte de la disposition des vieillards à ces altérations profondes de la pulpe encéphalique.

Les maladies des vieillards offrent ceci de particulier que leur pathogénie doit comprendre, dans la plupart des cas au moins, les périodes antérieures de leur vie, autant que les conditions actuelles où ils sont, parvenus.

Si nous retrouvons dans tous les organes qui fonctionnent incessamment, tels que le cœur, le poumon, des traces, à la fin de la vie,

à MALADIES DE L’ENCÉPHALE.

des ellorts continuels auxquels ils onl été soumis, croil-on que le cerveau puisse se soustraire à cette loi qui fait de l’activité fonctionnelle le premier élément, pour un temps, du développement et de la force, mais aussi la première cause, à une autre époque, de l’usure et du dépérissement. Centre de toute l’activité intellectuelle et passionnelle que chaque homme dépense en sa vie, centre de tous les phénomènes de la volonté, comme de tous ceux du mouvement et de la sensation, deux éléments de la constitution organique des centres nerveux sont incessamment mis en jeu par celte multiplicité de phénomènes incessamment renouvelés, l 'élément nerveux et la circulation sanguine; et cela, non pas avec la régularité d’un rouage construit pour fonctionner dans une telle direction et pour un temps donné, mais avec toutes les secousses, toutes les vicissitudes, dont la destinée de l’homme, son intelligence, ses passions, le font à la fois le jouet et le moteur.

La part que doit prendre à cette activité, complexe et souvent déréglée, l’élément nerveux lui-même, notre observation ne peut la percevoir. L’activité nerveuse est insaisissable, et ne se traduit que par ses résultats. Cependant elle est, pour notre esprit, tout comme si elle revêtait des formes appréciables. Et d’ailleurs les maladies mentales, et bien des alfections convulsives ou comateuses, ne nous offrent-elles pas toute une pathologie sans anatomie pathologique?

Mais si les phénomènes nerveux nous échappent, ceux qui se rattachent à la circulation sanguine, tout obscurs et fugaces qu’ils puissent être encore, sont néanmoins plus à notre portée. Nul doute, car la physiologie nous en offre autant partout, ailleurs, que toutes les fois que l’activité cérébrale est surexcitée, la circulation cérébrale ne la suive et ne s’exagère en proportion. Dans le cerveau, comme partout ailleurs, il y a au delà du degré moyen et normal de la circulation sanguine un degré en rapport avec l’activité fonctionnelle et ses exagérations, et qui, sans constituer un état pathologique à symptômes tranchés, n’en constitue pas moins une condition nuisible, si elle se répète souvent, à la bonne constitution de l’organe.

Il est impossible de réfléchir un peu à ce qui doit se passer dans le cerveau fonctionnant, sans admettre comme un fait démontré la fréquence des hvpérémies auxquelles il doit être sujet. Or, il me paraît également difficile de ne pas chercher un lien entre ces congestions périodiques de toute une époque de la vie, et ces altérations profondes de toute une autre époque, les premières devant sans doute avoir des conséquences qu’il n’est guère possible de chercher

ailleurs, les dernières une origine que Ton ne saurait trouver autre part. Mais ce ne sont pas là de simples vues de l’esprit, propres à vous décevoir par des rapprochements cherchés ou apparents. Tout, dans l’histoire de l’hémorrhagie et du ramollissement du cerveau, nous montre les rapports qui existent entre ces altérations et Thypérémie cérébrale.

J’en ai fait le sujet d’une étude spéciale dans un travail publié il y a longtemps (1), et j’y reviendrai à plusieurs reprises dans les chapitres suivants. Dans l’hémorrhagie cérébrale, les antécédents, les phénomènes précurseurs, les prodromes immédiats, les causes occasionnelles, dans les cas rares où elles se laissent apercevoir, les prédispositions, tout cela se confond avec la congestion cérébrale. Le ramollissement ne paraît pas débuter autrement que par une hypérémie cérébrale, générale ou locale ; le mode de développement du ramollissement aigu, l’étude un peu attentive de sa constitution anatomique, ne peuvent laisser aucun doute sur ce point; et d’ailleurs toutes les formes symptomatiques du ramollissement aigu sont absolument les mêmes que celles de la congestion, forme apoplectique, subapoplectique, délirante, convulsive. Enfin, la congestion elle-même, ce phénomène si fugace et si difficile à saisir sous sa forme matérielle, imprime souvent au cerveau des vieillards des traces indélébiles, dans ces dilatations vasculaires, reconnaissablesnonseulement dans les corps striés et les couches optiques où elles atteignent leur plus haut degré de développement, mais encore dans les hémisphères où elles creusent la substance médullaire de nombreux canaux dessinant, à la coupe horizontale des hémisphères, ce que j’ai décrit ailleurs sous le nom d 'état criblé du cerveau (2).

Si l’on veut bien admettre l’exactitude de ce tableau, ne penserat-on pas que ce ne saurait être impunément que cette pulpe molle, ces fibres délicates, se trouvent soumises à ces flux et ces reflux de circulation sanguine qui ébranlent nécessairement, par la réplétion soudaine de vaisseaux infinis, la constitution moléculaire de ia pulpe nerveuse, sans parler de ce qui, dans un ordre d’idées beaucoup plus obscur, mais cependant admissible encore, peut résulter de l’action nerveuse et des perturbations qui viennent en précipiter le jeu? Qu’y a-t-il de plus propre à préparer ces désordres profonds, ces

(1) De la congestion cérébrale considérée dons scs rapports avec l hémorrhagie et le ramollissement du cerveau ( Bulletin de l’ Académie de médecine, 1848, t. XIII, p. 944).

(2) Gazette médicale , janvier 1842.

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désagrégations, ces désorganisations dont l’hémorrhagie et le ramollissement nous offrent l’imai>e, que les ébranlements, les dissociations partielles, causées incessamment par les mouvements congestifs dont la pulpe cérébrale doit êlre le siège si fréquent?

Car il faut remarquer que la pulpe nerveuse n’offre pas, comme dans les autres organes parenchymateux, une trame celluleuse, sorte de tissu neutre où s’étendent et se ramifient les vaisseaux sanguins, et où ils peuvent subir toutes sortes de modifications dans leur volume sans dommage pour l’organe qu’ils parcourent. Dans le cerveau, l’élément celluleux et la disposition fibrillaire sont d’une telle ténuité, que l’organe entier nous apparaît comme une pulpe absolument homogène, et sans rien qui semble séparer les vaisseaux, dépossédés euxmêmes d’une partie de leurs enveloppes, des parties les plus délicates et les plus essentielles du parenchyme.

Mais on ne doit pas considérer exclusivement les phénomènes relatifs à la circulation encéphalique sanguine au point de vue d’une activité dont les exagérations, les alternatives, les flux et les reflux, ne sauraient se succéder sans troubler profondément et l’évolution naturelle de l’innervation, et peut-être même la constitution organique de l’organe qui en est le foyer central. Le système qui sert à la canalisation de cette circulation est souvent lui-même altéré, on peut dire détérioré, chez les vieillards. Son élasticité, sa force de résistance, sont atteintes par une sorte d’évolution régressive des parois des vaisseaux artériels, où l’on peut constater une tendance des éléments organiques à faire place à des éléments graisseux, c’està-dire d’une vie inférieure, ou calcaires, c’est-à-dire privés de vie. Ces conditions nouvelles ont été très-étudiées dans ces derniers temps : il faut en tenir plus grand compte qu’on n avait fait jusqu’alors, et elles doivent désormais tenir une place importante dans l’étude de la pathologie encéphalique.

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