CHAPITRE PREMIER
ALTÉRATIONS DES VAISSEAUX ENCÉPHALIQUES
L’étude des altérations que présentent les vaisseaux encéphaliques, chez les vieillards, semble comme la préface naturelle de la pathologie cérébrale de la vieillesse : je dis la préface, parce que, si cette étude ne comporte guère par elle-même qu’une exposition d ana-
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I tomie pathologique, elle parait occuper cependant une place considérable dans cette pathologie spéciale. La portée pathologique de ces I altérations est loin d’être encore résolue : mais il est nécessaire de I connaître les éléments d’une telle étude, à laquelle des recherches I récentes ont attribué une importance toute particulière.
Parmi ces altérations, les unes sont communes à l’ensemble du système artériel des vieillards, et n’empruntent ici un intérêt spécial qu’aux conditions propres de la circulation sanguine dans l’encé- I phale : tels sont les dépôts athéromateux et calcaires. D’autres sont I relatives à des modifications plus particulières des vaisseaux de petit
I calibre appartenant à la pulpe encéphalique. D’autres enfin offrent un caractère accidentel, telles que la thrombose et l’embolie et paraissent moins directement spéciales à la vieillesse.
ARTICLE PREMIER
DEPOTS ATHÉROMATEUX ET CALCAIRES. — ANÉVRYSMES.
Je ne pense pas qu’il convienne de s’attacher ici à déterminer
I Tordre pathogénique, ou, si Ton veut, nosologique, des altérations que nous avons à étudier dans cet article. Quelle part y prend l’inflammation, ou bien une perversion spéciale delà nutrition, suivant l’expression de Laennec? Le point de départ de ces altérations est fort difficile à déterminer et surtout à retrouver dans chaque cas particulier. Si les témoignages ordinaires de l’inflammation font défaut, « on y trouve en revanche un travail de prolifération cellulaire quelquefois très-rapide, qui imprime au processus morbide un caractère éminemment actif. Si ce n’est pas là une inflammation, ajoute M. Raynaud, de quel nom alors faut-il se servir» (1)? Peut-être est-il permis devoir là une explication plutôt qu’une démonstration.
Exceptionnelles jusqu’alors, ce n’est guère qu’à l’approche de l’époque dévolution que les lésions de ce genre commencent à se montrer; et Bichat a pu exprimer que, chez les sujets de plus de soixante ans, elles se montraient, sur quelques points du système artériel, sept fois sur dix.
Si l’on peut reconnaître, dans l’ensemble de leur évolution, qu’un travail actif de prolifération cellulaire a effectivement précédé la dégénérescence et la destruction des éléments organiques, on se
(1) Maurice Raynaud, Nouveau Dictionnaire rie médecine et de chirurgie pratiques.
1865, t. III, p. 31(5.
° MALADIES DE i/ENCÉPIIALE.
reluse difficilement à croire qu’une altération intime de nutrition n’ait pas précédé ce travail de prolifération. Le caractère de spontanéité de ces altérations ne permet guère d’attribuer à ce dernier une antériorité absolue. La raison ou la théorie de son développement ne saurait être l’objet en ce moment que d’une recherche vaine. Dans tous les cas, i! nous suffit de considérer ces altérations dans leur état de réalisation, et abstraction faite de leur processus effectif. En un mot, les altérations qui nous occupent ont précisément un caractère de désorganisation : dégénérescence graisseuse, ou témoignage de régression des éléments organiques; incrustations calcaires, ou témoignage de la prédominance des matériaux inorganiques.
D’après Lobstein et Rokitanskv, l’ordre de fréquence de ces altérations, suivant les différentes artères, place les carotides après l’aorte et ses divisions spléniques, crurales et iliaques.
§ l. — s:tu< athéromateux.
L’état athéromateux consiste dans l’apparition de matière graisseuse au sein des cellules, puis leur épanchement entre les membranes artérielles ou à leur surface. M. Robin a vu, chez les vieillards, des amas plus ou moins réguliers de granulations adipeuses interposées entre les membranes interne et moyenne des artères.
Lorsque ces dépôts ont acquis une certaine épaisseur, ils reproduisent une matière homogène, semblable à une gelée un peu foncée ou à du blanc d’œuf cuit.
Quelquefois c’est une sorte de mastic ou de bouillie épaisse, renfermant des granulations graisseuses libres, des cristaux de cholestérine, dépôts que l’on a comparés cà de véritables abcès, et qui viennent quelquefois s’ouvrir au dedans ou au dehors des vaisseaux.
Mais ce n'est guère que dans les grosses artères que se rencontrent de pareilles apparences. Dans les vaisseaux de l’encéphale, la matière athéromateuse se montre ordinairement sous forme de taches opaques, offrant une saillie et une épaisseur manifestes, blanchâtres ou jaunâtres, d’une dureté notable, rares ou multipliées, occupant une partie ou la totalité de la circonférence des vaisseaux, et en diminuant sensiblement la lumière.
§ II. — llépùl* calcuiiTü.
Les dépôts calcaires, carbonate ou phosphate de chaux, se montrent sous forme d’incrustations moléculaires qui se rapprochent, se
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rejoignent en formant ou des chapelets, ou des plaques incurvées, occupant une partie ou toute la circonférence des parois vasculaires. Paraissant se former entre la membrane moyenne et la membrane interne, ils finissent par s’incorporer, en quelque sorte, à celte dernière, demeurent longtemps recouverts par le vernis épithélial et enfin se mettent en contact immédiat avec le sang. Lorsque les produits calcaires ont envahi d’une manière continue la longueur d’un vaisseau, ils donnent à celui-ci une certaine ressemblance avec un tuyau de pipe. Bien que réduisant notablement son calibre, ils arrivent plus rarement que les produits athéromateux à l’obturer complètement. En deçà et au delà de la transformation calcaire des vaisseaux, il faut signaler l’apparence cartilagineuse et l’apparence osseuse (Virchow) que peuvent revêtir ces altérations.
Généralement plus prononcées dans les vaisseaux de la base et dans ceux qui occupent la scissure de Sylvius, elles se propagent quelquefois jusque dans ceux des corps striés, ou même des hémisphères. Dans une observation de Whitney, on lit que le cerveau coupé par tranches faisait entendre un bruit semblable à celui que produit la division d’un morceau d’éponge contenant des matières crétacées ou sablonneuses. Ce bruit était causé par des dépôts de matière calcaire dans la membrane externe des vaisseaux cérébraux. C’était chez une femme de soixante-dix ans(l). Chez un homme de quatre-vingt-un ans, dans chaque centre ovale de Vieussens, présence de corps durs et aspérités très-nombreuses, donnant la sensation d’une barbe rude, et offrant une multitude de petites pointes saillantes d’un ou 2 millimètres. Le centre des corps striés est occupé par une petite masse criant sous le scalpel et 11e se laissant pas écraser. Leur surface est hérissée d’aspérités constituées par des capillaires entièrement ossifiés. Cependant les troncs vasculaires n’offraient ni ossification, ni cartilaginificalion (2). Ainsi, E. Boudet a vu également chez un vieillard, à Bicêtre, les vaisseaux capillaires des hémisphères ossifiés dans la substance médullaire, saillir comme les crins d’une brosse, et M. Lelut m’a dit avoir vu plusieurs fois ces vaisseaux non point ossifiés, mais cartilagineux. Mais de semblables faits sont certainement rares.
Bien que très-particulières à la vieillesse, les productions calcaires des vaisseaux de l’encéphale n’appartiennent pas exclusivement à
(1) E. (.intrac, Cours théorique de pathologie interne et de thérapie médicale. 1868, t. VI, p. A21
(2) Dclacour, Gazette des hôpitaux, 1 8 ô 0 , p. 107.
MALADIES DE L’ENCÉPHALE
( ette époque de la. vin. Sur quarante observations rassemblées par j\1 . Gin li ac, dix individus n avaient que de trente à cinquante ans, et vingt-quatre seulement avaient dépassé soixante ans (1).
§ *ll. — /* né vry «inc w.
M- Gintrac, dont l’œuvre renferme une collection de faits qu’on chercherait vainement ailleurs, a rassemblé quatre-vingt-six observations d’anévrysmes des artères encéphaliques. Mais celte altération particulière ne paraît nullement spéciale à la vieillesse, circonstance remarquable puisque les altérations des tuniques vasculaires, si communes à cet âge, semblent tout à fait propres à la favoriser. Sur soixante-dix-sept observations où l’âge a été inscrit, on trouve dix-huit cas de quatorze à trente ans, vingt-sept de trente à cinquante, vingtdeux de cinquante à soixante, et dix seulement de soixante à quatrevingts.
La plupart de ces anévrysmes occupaient l’artère basilaire, la cervicale moyenne ou la carotide interne. Le volume de la tumeur variait de celui d’un pois à celui d’un œuf de poule. Dans ces derniers cas, au nombre de trois, femme de vingt et un ans, hommes de cinquante-six et de soixante-huit ans, la tumeur s’appuyait sur la selle turcique, sur la gouttière basilaire, ou occupait la corne inférieure du ventricule droit, contre l’hippocampe. Les parois de l’anévrysme étaient tantôt minces et transparentes, tantôt épaisses, cartilagineuses, encroûtées de sels calcaires, parsemées de lamelles osseuses. De même, si l’on a trouvé maintes fois des altérations athéromateuses ou calcaires des artères encéphaliques, plusieurs fois aussi l’intégrité de celles-ci a été constatée. Le plus souvent la poche était rompue par une simple fissure ou un trou à bords frangés; la base du crâne était couverte de couches de sang coagulé, et quelquefois celui-ci s’était épanché dans la substance cérébrale déchirée. Maté dans quelques cas, les tuniques artérielles étaient intactes.
ARTICLE IL
§ i. — Thrombose.
Lorsque le sang contenu dans un vaisseau vient à se coaguler sur un point de son parcours, il y a thrombose. La thrombose est le plus . souvent déterminée par une altération locale du vaisseau qui en est
(1) E. Gintrac, /oc. cit., p. 422.
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le siège, productions athéromateuses ou calcaires ou bien artérite ; mais elle peut également survenir sous l’influence d’une cause générale, sans que la détermination de son siège particulier soit expliquée.
M. Gintrac rapporte 29 observations de thrombose des artères encéphaliques, ainsi divisées: état athéromateux, 11; artérite probable, 7 ; pas de lésions apparentes des parois artérielles, il. Voici, dans ces diverses catégories, la répartition très-intéressante des âges:
Altérations athéromateuses :
Au-dessous de soixante ans à
Au-dessus de soixante ans 7
Artérite :
Au-dessous de soixante ans 5
Au-dessus de soixante ans 2
Pas de lésion artérielle :
Au-dessous de soixante ans 9
Au-dessus de soixante ans 2
On voit que, prises en bloc, le plus grand nombre de ces observations ne concerne pas des vieillards.
Les caillots de la thrombose sont denses, résistants, rougeâtres ou tirant sur le jaune, légèrement adhérents, plus minces et plus foncés au centre qu’à la circonférence, en général assez étendus, se ramifiant quelquefois dans les divisions successives d’une artère.
Le siège le plus fréquent de la thrombose encéphalique a été dans la carotide interne, la cérébrale moyenne, la basilaire et la vertébrale.
§ II. — Embolie.
L’embolie est constituée par l’arrêt d’un caillot, provenant d’un lieu éloigné, dans une artère qu’il vient obstruer. On trouve sur ce point un bouchon grenu, grisâtre ou légèrement rosé, présentant au microscope le même aspect que la fibrine envoie de régression graisseuse, souvent adhérent aux parois de l’artère au moyen d’un tissu cellulaire de nouvelle formation (1). Le point de départ de l’embolie a été le plus souvent attribué à une altération organique du cœur, ou bien à une altération athéromateuse de l’aorte. Le siège le plus fréquent de l’embolie a été trouvé dans la cérébrale moyenne.
11 est à remarquer que, si la thrombose, au moins celle qui se rat-
(1) Prévost et Cotard, Études physiologiques et pathologiques sur le ramollissement cérébral. J86G, p. 77.