CHAPITRE III
MÉNINGITE
La méningite estime maladie très-rare chez les vieillards. Je n’avais pu réunir que onze cas de méningite aiguë, dans la première édition de cet ouvrage.
Les altérations anatomiques occupaient toujours le tissu cellulaire sous-arachnoïdien ; une fois, en outre, la grande cavité de 1 arachnoïde, qui renfermait de la sérosité lactescente 5 deux fois les ventricules latéraux, pleins d’une sérosité trouble qui infiltrait également la piemère.
La pie-mère renfermait :
7 fois (lu pus,
2 fois de la sérosité trouble,
2 fois un coagulum épais ou crémeux.
Dans un de ces derniers cas, la glande pinéale avait disparu et la selle turcique était pleine de pus.
Dans presque tous les cas de suppuration de la pie-mère, le pus existait en grande quantité, non pas coulant cependant, comme on le rencontre quelquefois chez l’adulte, mais plus sec et plus concret. Dans un cas, il n’environnait qu’un hémisphère; dans tous les autres il existait autour des deux hémisphères, les enveloppant en général de toutes parts, pénétrant au fond des anfractuosités. Les vaisseaux de la pie-mère ont en outre quelquefois été notés très-injectés. Dans un cas observé par M. Cruvcilhier(l), les parois des ventricules, pleins de sérosité lactescente, étaient marquées d’ecchymoses nombreuses.
Je trouve de nouveaux documents à emprunter sur ce sujet à M. Gintrac.
Sur 312 observations reproduites dans son traité de pathologie, 31 seulement concernent des individus de soixante et un à quatre-vingtquatre ans. Mais l’auteur n’a pas pris le soin de séparer les méningites aiguës des méningites chroniques, et plusieurs des observations qu’il rapporte concernent des aliénés. Dix d’entre elles appartiennent formellement à la méningite chronique, et parmi les autres, un certain nombre, faute de détails suffisants, ne sauraient être nettement définies au point de vue de la marche delà maladie. Enfin, le carac-
(1) Cruveilhier, Anatomie pathologique du corps humain , 8e livraison, plafche 4,
MALADIES DE L’ENCÉPHALE
tère inflammatoire des altérations méningées ne paraît pas toujours très-manileste, comme lorsqu’il n’est question que de sérosité épanchée dans l’arachnoïde ou dans le tissu cellulaire sous-arachnoïdien.
Quoi qu’il en soit, voici comment ces observations se trouvent distribuées sous le rapport anatomique.
Observations. Vieillards.
Méningite générale 69 1
Méningite de la convexité 163 29
Méningite de la base kl 0
Méningite ventriculaire 33 1
Les altérations suivantes ont été rencontrées dans ces trente et un
cas de méningites de vieillards :
Méningite purulente 3 cas.
Méninges épaisses, laiteuses, gélatiniformes. ... 2
Sérosité sanguinolente ou non, lésions inflammatoires peu prononcées ou douteuses 5
Sérosité ventriculaire 1
Fausses membranes arachnoïdiennes en lames ou en poche (en partie chroniques) 20
Ce résumé d’un nombre important d’observations vient donc confirmer ce que j’avais exprimé d’après mes propres recherches, au sujet de l’extrême rareté de la méningite aiguë chez les vieillards.
Les différentes formes rencontrées dans les onze cas de méningite que j’ai rassemblés ont été les suivantes :
Délire 3 fois.
Coma, puis délire 1 —
Coma 5 —
Céphalalgie, puis coma 1 —
Hémiplégie 1 —
La maladie a débuté trois fois par de l’assoupissement, puis du coma développé en quelques heures; une fois une attaque d’apoplexie, précédée, quelques heures avant, de malaise et de vomissements bilieux ; une fois seulement un air d’hébétude. Dans un cas il y eut une chute subite, sans perle de connaissance, avec hémiplégie complète. Un délire loquace et furieux a marqué une fois le début delà maladie, une autre fois des mouvements involontaires, une autre fois, enfin, des frissons, de la soif et de la céphalalgie. Une autre fois, des vomissements bilieux, puis de la constipation, ont été pendant quatre jours les seuls phénomènes observés, puis se sont développés rapidement
MÉNINGITE
des symptômes comateux. Dans un onzième cas, on a été privé de renseignements sur le début de la maladie.
L’intelligence a été altérée dans tous les cas, excepté un seul, celui que caractérise une hémiplégie, et où les facultés intellectuelles se sont conservées nettes jusqu’à la fin(l); il convient cependant d ajouter un second cas ou, malgré 1 existence d un état comateux qui fut, avec de la céphalalgie, à peu près le seul symptôme observé, l’intelligence parut se conserver (2).
On n’a observé de délire que quatre fois, dont une seule dès le début. Dans un cas, le délire succéda au coma. Dans deux cas, le délire fut bruyant, furieux même ; deux fois, plus paisible, toujours loquace, ayant une fois persisté jusqu’à la mort, et ayant fait place les autres fois au coma.
Le coma, en effet, termine presque toujours la scène dans la méningite : ce symptôme n’a manqué que deux fois, dans le dernier cas de délire, et dans le cas d’hémiplégie, où l’intelligence était intacte. On a vu que le coma avait marqué cinq fois le début de la maladie; nous le voyons apparaître, dans quatre autres cas, le troisième, le quatrième, le cinquième et le neuvième jour. Il débutait ordinairement par un simple assoupissement, puis augmentait graduellement.
Il p’y a eu qu’un cas de paralysie, cette hémiplégie que j’ai signalée. On a noté quatre fois des mouvements désordonnés des membres, dont une fois avec tremblement et contracture générale. La contracture se fixa, dans les derniers jours, aux membres supérieurs. On a noté, une autre fois, de la rigidité avec flexion dans le bras droit, à la fin de la vie. On a observé une fois, trois jours avant la mort, une roideur du cou, des mâchoires et du tronc; une autre fois, à la fin de la vie encore, tout le corps était incliné à droite par une contraction musculaire spasmodique.
La céphalalgie n’a été notée que dans trois observations, deux fois au début, et une fois pendant toute la durée de la maladie.
La maladie se terminait habituellement dans le coma, par une aggravation apparente des phénomènes cérébraux. Dans deux cas cependant, on a vu la mort survenir dans un état de prostration ou même d’adynamie complète, avec gangrène commençante. Une parotide s’est développée dans un cas, a suppuré, et tous les acci-
(1) Rostan, Recherches sur le ramollissement du cerveau, p. 316. Celle observation fait partie de celles qu’a reproduites M. Gintrac.
(2) Rostan, Inc . cil. , p. 312.
()0 MALADIES DE L’ENCÉPHALE
«lents (coma, puis délire violent) ont disparu pendant un mois. La guérison semblait complète quant il survint une chute sur l’abdomen. Aussitôt les accidents passés reparurent, bien moins violents cependant ; la parotide se tuméfia de nouveau, et la mort arriva rapidement cette fois. On trouva un coagulum épais dans la pie-mère, mais aussi une infiltration purulente énorme des parois abdominales, de sorte qu’il est difficile de savoir à quoi réellement a succombé cette malade (1).
La durée de la maladie a été :
De 2 jours 2 fois.
De 3 - 2 —
De 6 — 1 —
De 7 — 1
De 9 — i
De 12 — 2 —
De 16 — 1 —
Dans le cas où un intervalle de six semaines avait semblé annoncer la guérison des accidents éprouvés d’abord, ce fut au bout de quatre jours que la mort succéda aux derniers accidents.
L’étiologie de ces méningites n’est pas plus riche que celle des autres maladies cérébrales que nous aurons à étudier chez les vieillards. Cependant on a noté, chez un homme de soixante-dix ans, des excès habituels et très-récents d’eau-de-vie (2).
On voit que les désordres de l’ intelligence fournissent les symptômes dominants de la méningite chez les vieillards, le délire et le coma. On observe peu de chose du côté des membres : des mouvements désordonnés, plus rarement de la contracture, et rarement de la paralysie. La céphalalgie n’a été observée que dans le tiers des cas.
L’état du pouls n’est pas indiqué dans toutes les observations, mais on voit qu’il y avait généralement de la fièvre; la tête était chaude, la langue et la bouche arides, le pouls quelquefois fort et développé, fréquent surtout à la fin de la vie.
Le délire, la langue sèche, un certain appareil fébrile, semblent donc caractériser assez habituellement la méningite chez les vieillards. Mais nous avons rencontré, dans la congestion cérébrale, des exemples très-semblables de délire aigu. C’était Là précisément ce que Prus appelait des subméningites , appuyant cette dénomination
(1) Rostan, loc, cit., p. 308.
(2) Cruveilhier, /oc, cil., 8e livraison, pl. 4.
MÉNINGITE
sur ce que, dans quelques autopsies, il avait rencontre une ceitaine augmentation de la sérosité sous-arachnoïdienne. Mais une simple augmentation de cette sérosité, sans que ses caractères de transparence soient altérés, ne saurait constituer une méningite, pas plus que la rougeur de la substance cérébrale ne suffît pour caractériser une encéphalite. Il m’a paru plus exact de ranger dans la congestion cérébrale ces accidents, passagers en général, et offrant une tendance manifeste à se dissiper spontanément. L’agitation du délire suffit du reste pour amener de la sécheresse de la langue, de la fréquence dans le pouls, sans qu’il soit nécessaire d’invoquer l’existence d’une phlegmasie déterminée.
Mais j’ai montré que le délire de la congestion cérébrale se confondait absolument avec celui du ramollissement aigu-, ceci est prouvé par des exemples de délire aigu passager ou aboutissant à la mortel ne laissant que des traces de congestion cérébrale; ou bien encore par d’autres exemples de délire aigu, amenant à une mort rapide, et laissant voir sur le cadavre un ramollissement aigu, ou d’autres fois ayant guéri, mais auquel il fallait bien rapporter des vestiges de ramollissement transformé ou en voie de réparation, que l’on rencontrait plus tard dans le cerveau des mêmes individus. Eli bien, il est permis de supposer que ces hypérémies actives, qui ont pour manifestation symptomatique un délire aigu , ordinairement passager, aboutissent d’autres fois ou à un ramollissement aigu, ou à une méningite, mais bien plus rarement à celte dernière, à l’inverse de ce qui s’observe aux autres âges de la vie, où le délire annonce bien plutôt une altération des méninges que de la pulpe cérébrale. Cette filiation de désordres anatomiques nous paraît facile à saisir et facile à comprendre. Mais nous ne pouvons aller au delà , ni savoir pourquoi ces délires aigus, d’apparence symptomatique tout à fait identique, tantôt se dissipent en même temps qu’une simple hypérémie, tantôt persistent ou plutôt aboutissent au coma, l’hypérémie ayant fait place à un ramollissement ou à une méningite.
Nous ne trouvons guère, dans les observations que nous avons analysées, d’autre moyen de distinguer ces délires aigus de la méningite que par l’agitation extrême et désordonnée des membres, ou par la contracture venant à se fixer sur quelque point des membres ou du tronc. On remarquera qu’aucun symptôme convulsif proprement dit na été observé; cependant il est permis de supposer qu’un plus grand nombre de faits pourrait en fournir des exemples.
Il est certain que toute méningite avec suppuration dans la pie-
^ maladies de i/BNCÉPIIALE.
mèiD est inévitablement mortelle. Nous n’avons aucune raison de eioiie que, chez les vieillards, la guérison puisse survenir une fois la sérosité méningée devenue trouble, lactescente, épaisse, concrète. J’insisterai, au chapitre du traitemeut, sur ce que toutes les ressources de la thérapeutique doivent être adressées à la congestion cérébrale, considérée, soit comme prédisposition à ces altérations organiques irrémédiables, soit comme leur premier degré.