SYMPTÔMES DU CATARRHE
Cet article sera divisé en deux parties : étude sémiologique des symptômes du catarrhe; description de la maladie. La sémiologie du catarrhe n’a besoin d’être étudiée que sous le rapport de l’expectoration, de la toux et des résultats de l’auscultation et de la percussion. Tousser et cracher, c’est là en effet ce qui constitue à proprement parler le catarrhe des vieillards. Tout ce qui vient s’ajouter à cela n’appartient pas en propre au catarrhe ; le catarrhe des vieillards, considéré en lui-même, est en effet le plus simple de tous les états pathologiques.
§ 1er. — étude sémiologique des symptômes du catarrhe.
A. — Expectoration.
V expectoration est le fait capital dans l’histoire du catarrhe; c’est avec la toux, laquelle ne paraît être le plus souvent qu’une des conséquences de la supersécrétion bronchique elle-même, le seul phénomène constant dans toutes les variétés qui se présentent à nous. Par les apparences nombreuses qu’elle revêt, parles signes qu’il est possible d’en tirer, par les phénomènes auxquels elle peut donner lieu, la supersécrétion bronchique et l’expectoration par laquelle elle se manifeste méritent donc toute notre attention.
(1) Villemin, Recherches sur la vésicule pulmonaire et V emphysème , dans Archives générales de médecine , octobre, novembre, 1806.
CATARRHE PULMONAIRE
L’expectoration, dans le catarrhe, paraît quelquetois se rapprocher le plus possible de l’état physiologique, dans ce sens qu elle offre l’apparence d’une simple supersécrétion muqueuse. Le catarrhe, suivant Cullen, n’est qu’une excrétion augmentée du mucus que fournit la muqueuse des bronches (1). G est là en eflet 1 idée la plus simple que l’on puisse se faire de la maladie. Cette espece d expectoration apparaît quelquefois aussi au début des rhumes.
Elle est incolore, transparente, friante, spumeuse à la surface et assez semblable à du blanc d’œuf délayé dans de l’eau. Existant en certaines proportions, elle caractérise le catarrhe pituiteux de Laënnec.
Mais, dans les catarrhes les plus simples, les crachats ne conservent pas indéfiniment ces caractères jusqu’à un certain point physiologiques, ou de crudité comme on disait autrefois. Les crachats cuits qui apparaissent annoncent que la sécrétion des bronches est non-seulement exagérée, mais altérée dans sa nature. Ils sont épais, opaques, visqueux et collants, et ne ressemblent plus au blanc d’œuf, mais sont d’un blanc nacré ou plus mat, un peu jaunes ou d’une teinte verdâtre plus ou moins caractérisée, mais se rapprochant d’une purée de pois un peu claire. Les crachats sont alors puriformes et prennent quelquefois une teinte grise qui les rapproche encore davantage du pus.
La matière noire des poumons peut encore donner aux crachats une teinte grisâtre uniforme, ou par stries. On sait du reste que cette matière, plus abondante dans la vieillesse qu’aux autres époques de la vie, varie beaucoup de quantité chez les differents individus. On y trouve quelquefois des traces de sang, le plus souvent sous forme de stries isolées, et quand la toux se fait par quintes très-violentes. Quelques individus présentent une disposition particulière à cette apparition du sang dans les crachats, laquelle revêt rarement la forme d’hémoptysie proprement dite. Gela provient sans doute du développement variqueux, ou hémorrhoïdaire, que présentent quelquefois les vaisseaux bronchiques des vieillards.
Ces diverses sortes de crachats peuvent alterner ensemble ou même se montrer simultanément, comme si l’un des côtés de l’arbre bronchique sécrétait d’une manière et l'autre d’une autre.
Leur degré d’aération varie beaucoup. Dans l’état ordinaire, les crachats sont mêlés de quelques bulles d’air, de grandeur variable,
(1) Cullen, Éléments de médecine -pratique, traduits par Bosquillon, 1787, t. II, p. 160.
et aux crachats épais et opaques, peu aérés, se mêlent quelques matières filantes el légèrement spumeuses. Mais quelquefois ils sont totalement privés d’air, el l’on peut voir de véritables amas de mucopus ne contenant pas une seule bulle gazeuse. Gela ne se remarque en général que sur de larges crachats isolés. D’autres fois au contraire, les crachats sont spumeux, semblables à de l’eau de savon, ou à de la mousse de savon, présentant un nombre infini de bulles d’air, les unes volumineuses et semblant prêtes à crever, les autres trèspetites et fort inégales entre elles, et intimement combinées à la matière expulsée. Cette apparence écumeuse ne se montre guère que dans des crachats incolores ou blanchâtres, et d’une viscosité médiocre.
Le degré d’aération des crachats annonce qu’ils ont été battus dans les bronches avec l’air expiré : ce sont des mucosités dont le volume ne suffisait pas à oblitérer le calibre des bronches qui les renfermaient, et qui, adhérentes à leurs parois ou roulant dans leur intérieur, s’étaient laissé pénétrer par l’air que chaque mouvement respiratoire faisait passer autour d’elles. Les crachats intimement mêlés de bulles d’air fines et égales annoncent un emphysème. Quant aux crachats privés d’air, ils viennent sans doute de canaux bronchiques momentanément oblitérés par des mucosités, et dans la partie profonde desquels l’air ne pouvait venir se mêler aux produits de sécrétion. Ils proviennent aussi des bronches dilatées et où l’air ne circule qu’imparfaitement.
Ces crachats sont quelquefois d’une viscosité extraordinaire. Depuis le fond de l’arbre bronchique jusqu’au vase qui les reçoit, ils se collent à tous les points avec lesquels ils se trouvent en contact, et ne s’en détachent qu’au prix d’efforts extrêmes. D’autres fois, ce sont au contraire des crachats arrondis, nummulaires, nageant au milieu d’un mucus séreux et transparent. Le degré de viscosité des matières expectorées est une des circonstances les plus importantes de cette étude ; à elle seule, elle influe de la manière la plus prononcée sur la nature des symptômes, sur leur caractère pénible ou douloureux, sur la gravité du pronostic, et, jusqu’à un certain point, sur les conditions organiques de l’appareil bronchique et du tissu pulmonaire. On peut établir, comme fait général, que les sécrétions abondantes sont beaucoup moins visqueuses que les sécrétions rares, et que la viscosité est d’autant moindre que les caractères puriformesse trouvent plus prononcés.
La plupart du temps, les crachats, dès qu’ils ont acquis un peu de
CATARRHE PULMONAIRE
consistance, conservent une forme déterminée, ordinairement arrondie et nummulaire, d’autre fois pelotonnée. 11 est des crachats petits, arrondis, perlés, que Laënnec rapporte au catarrhe sec, et qui peuvent se convertir en une matière nacrée, ou bien vitriforme, à peu près de même consistance que l'humeur vitrée de l’œil, ce que les anciens sans doute appelaient pituite vitrée (1). MM. Hardy et Béhier ont vu des crachats formés de filaments verdâtres, mêlés les uns aux autres comme des écheveaux de laine, chez un malade atteint de rétrécissement des bronches et de bronchite chronique (2). Ces mêmes observateurs insistent avec raison sur ce que, en général, l’homogénéité de ces crachats peut servira les distinguer de l’expecralion tuberculeuse, ordinairement composée d’éléments divers.
D’autres fois, les crachats sont expectorés sans forme et sans cohésion, tantôt offrant un mélange de mucosités opaques et blanchâtres, éparses au milieu d’un liquide clair et transparent, assez semblable à une solution de gomme ; tantôt coulant en une nappe uniforme, homogène, verdâtre, puriforme, représentant une véritable purée.
L’odeur des crachats est ordinairement nulle, ou très-légèrement fade, mais elle peut devenir franchement nauséabonde, et même tout à fait fétide. Ce sont surtout ces crachats verdâtres et en purée qui exhalent une odeur désagréable et nauséeuse. Quant aux crachats fétides, ils annoncent en général des bronches dilatées, car ils peuvent s’amasser et demeurer longtemps dans les cavités qu’elles forment, où la présence de l’air atmosphérique hâte encore leur décomposition. Ganstatt a remarqué cette fétidité des crachats chez de vieux ivrognes. Leur goût est généralement fade, douceâtre, peu prononcé, quelquefois un peu salé. Le professeur Laycock, d’Edimbourg, attribue la fétidité particulière de certaines expectorations à la présence de l’acide butyrique.
Leur quantité varie singulièrement et peut acquérir des proportions considérables. L’expectoration ne se fait pas en général d’une manière égale et régulière à toutes les heures de la journée, quelle qu’en soit la nature, quoique Requin n’attribue guère leur apparition périodique qu’à la forme pituiteuse (3). Elle est plus abondante le matin après le réveil et après le repas du soir. Chez quelques personnes même, et au début du catarrhe, elle n’a lieu qu’à ces seuls instants.
(1) Laennec, loc. cit., p. 164.
(2) Hardy et Béhier, Traité élémentaire de pathologie interne , 1850, t. II, p. 548.
(3) Requin, loc. cit., t. Il, p. 575.
Mais à mesure que la maladie avance, l'expectoration devient plus abondante et plus permanente. On voit des malades rendre de un à deux litres de mucosités par jour, le plus souvent alors opaques et puriformes, excepté chez les emphysémateux, chez qui elles sont presque toujours incolores et muqueuses, et tiennent d’ailleurs beaucoup plus de place pour un poids égal. Ces matières puriformes sortent quelquefois à pleine bouche, comme s’il se vidait une vomique, de manière que, pendant un court accès, deux ou trois livres de liquide soient rendues presque instantanément. Il y a des individus qui présentent, à des intervalles presque réguliers de quelques heures, de semblables évacuations dont on a peine à concevoir l’abondance et la rapidité. L’expectoration est facile alors, les crachats se succèdent et se précipitent en quelque sorte, presque sans toux, et plutôt avec quelques mouvements nauséeux.
Je connais deux vieillards, dit Laënnec, qui sont sujets à des flux abondants de cette espèce. L’un d’eux, plus que septuagénaire, expectore depuis dix à douze ans, tous les jours, dans deux accès phlegmorrhagiques, environ quatre livres d’un liquide incolore, filant et spumeux. L’autre rend tous les malins, par des vomissements faciles, et qui se répètent à de courts intervalles pendant quelques heures, de trois à six livres d’un liquide tout à fait semblable à du blanc d’œuf mêlé à un tiers d’eau ; quoique âgé de plus de soixante ans, il se porte assez bien, et peut se promener à pied pendant plusieurs heures (1).
Mais il n’en est pas toujours ainsi. Dans les catarrhes récents etpeu considérables, l’expectoration se fait en général assez facilement ; mais quand les crachats sont incolores, filants et peu séreux, ou bien visqueux et puriformes, les malades ont quelquefois une peine extrême à les détacher des bronches, puis de l’arrière-gorge, puis de la bouche elle-même. Ce n’est qu’à l’aide d’accès de toux répétés et comme spasmodiques, puis d’efforts nauséeux , puis enfin d’une expectoration laborieuse, qu’il arrivent à s’en débarrasser, et souvent il leur faut les arracher avec les doigts ou avec un linge pour les décoller de la bouche ou des lèvres.
B. — Toux.
La toux chez les vieillards (nous n’entendons parler que de la toux bronchique) résulte tantôt d’une irritation des bronches, tantôt d’une
(1) Laennec, loc. cit ., t. I, p. 157.
CATARRHE PULMONAIRE
supersécrétion des mucosités bronchiques, altérées ou non dans leurs caractères. Dans ce dernier cas, la toux n’est, à proprement parler, qu’un phénomène d’expulsion.
La toux symptomatique d’un état d irritation des bronches peut être sèche : la toux expulsive est toujours accompagnée d une expectoration plus ou moins prompte à apparaître.
Une toux sèche n’appartient pas précisément au catarrhe, puisque ce mot emporte toujours l’idée d’une sécrétion catarrhale» Mais elle peut le devenir accidentellement pendant le cours d’un catarrhe.
Nous ne saurions admettre en aucune façon le catarrhe sec de Laennec, qui n’a que très-imparfaitement justifié une telle dénomination. La description de cet auteur se rapporte à des états pathologiques divers. Le catarrhe sec aigu, c’est une bronchite aiguë, avec gonflement et sécheresse de la membrane muqueuse, ou une toux spasmodique. Le catarrhe sec chronique, c’est l’asthme et l’emphysème. Ce qu’il y a à reprocher du reste à cette nosographie du catarrhe, qui fait coexister le catarrhe pituiteux avec le catarrhe muqueux, et le catarrhe sec avec le catarrhe pituiteux, n’altère en rien l’intérêt des descriptions de l’illustre écrivain, descriptions auxquelles nous revenons encore aujourd’hui comme au meilleur modèle.
La toux sèche ou par irritation est donc accidentelle dans le catarrhe. Lorsqu’une bronchite aiguë survient chez un catarrheux, l’expectoration s’arrête en général, ou au moins diminue considérablement. Il en est de même s’il s’agit d’inflammations plus profondes et plus graves. La toux sèche deviendra alors le symptôme delà bronchite ou delà pneumonie, ou de la pleurésie. Maintenant s’il existe, non pas un catarrhe- simple, mais une bronchite chronique, la toux pourra être le résultat de l’irritation autant que de l’expectoration. Mais comment établir en fait cette distinction? Si nous ne pouvons le faire à propos de ces deux états pathologiques, considérés en général, nous ne le pouvons guère davantage au sujet des différents symptômes. Cependant on ne peut nier que certains catarrheux ne soient sujets à
ides quintes de toux sèche, en dehors des accès de toux expulsive, et qui semblent effectivement annoncer quelque chose de plus que le simple catarrhe, un véritable état d’inflammation chronique.
Les asthmatiques sont encore sujets à des accès de toux évidemment «spasmodiques, sans expectoration, ou plutôt avec une expectoration iqui n’est nullement en rapport avec le caractère ou l’intensité de la : toux.
Mais enfin la toux, dans le catarrhe, peut être considérée, dans
l’immense majorité des cas, comme un simple phénomène d’expulsion, directement lié a la quantité et â laqualilé de la matière à expectorer.
La qualité surtout est à considérer. En effet, quelque abondante que soit la supersécrétion bronchique, si l’expectoration est facile, si les mucosités épaisses et puriformes sont dépourvues de viscosité, si elles sont enveloppées d’un liquide séreux et coulant, la toux, bien que fréquente, est facile et n’entraîne aucune fatigue. Mais quand la matière à expectorer est visqueuse ou collante, en quelque petite quantité qu’elle existe, elle provoque des accès de toux, souvent stériles avant d’aboutir à un résultat, mais excessivement pénibles, se répétant sans cesse, accompagnés d’efforts déchirants mais bien distincts de l’angoisse qui caractérise la toux de l’asthme, accompagnés et suivis d’une sensation de déchirure derrière le sternum, de douleurs musculaires vives dans les côtés de la poitrine et aux attaches du diaphragme. Si le caractère de la toux expultrice est d’amener l’issue de quelque matière, muqueuse ou puriforme, on reconnaîtra facilement cette toux, sèche en apparence, mais occasionnée par la présence de matières adhérentes et difficiles à détacher.
Bricheteau recommande de ne pas prendre pour une toux catarrhale une toux symptomatique de certains états morbides de l’appareil digestif, en particulier de la dyspepsie. Voici les principaux caractères qu’il assigne à cette dernière, que plusieurs auteurs ontsignalée déjà sous le nom de toux stomacale ou gastrique : « La toux stomacale est sèche, fatigante, exemple de fièvre, accompagnée de crachats muqueux, limpides, filants, d’une expectoration difficile; les fonctions digestives sont notablement dérangées; les aliments les plus légers, même ceux qui contiennent des boissons, le bouillon, exaspèrent singulièrement la toux. Les moyens ordinairement efficaces contre la toux bronchique n’ont aucune efficacité, tandis qu’une diète sévère, des boissons aqueuses, sans sucre, sans mucilage, avec de légères doses d’opium, de thridace, parviennent à calmer la touxslomacale... (1). »