QUATRIÈME SECTION
La pneumonie chronique, simple et indépendante de toute autre altération organique du poumon, est une maladie rare par elle-même, mais plus commune chez les vieillards qu’aux autres âges de la vie; Grisolle ne l’a rencontrée que 3 fois en 8 ans (1), bien qu’il ait porté une attention toute particulière sur les altérations dont l’organe central de la respiration peut être le siège. Chomel n’a observé lui-même que 2 fois la pneumonie chronique, et n’a pu en réunir que 8 observations pour en tracer l’histoire (2). Requin n’a rencontré qu’un seul cas de cette maladie (3), et Valleix, qui paraît ne pas l’avoir observée, croit devoir abréger la description d’une maladie peu connue par elle-même, et qui, ne se présentant presque jamais, ne lui semble pas devoir intéresser beaucoup les praticiens (â).
J’ai sous les yeux 9 observations de ce genre, recueillies à la Salpêtrière dans l’espace de quelques années, et le nombre des cas où j’ai rencontré des portions de poumon indurées, chez des individus morts d’altérations diverses, sans qu’on eût de raisons de soupçonner l’ existence d’altérations de ce genre, est beaucoup plus considérable. M. Rat paraît avoir rencontré si fréquemment la pneumonie chronique chez les vieillards, qu’il en considère la vieillesse comme une cause prédisposante incontestable (5). MM. Hardy et Béhier ont recueilli â observations de pneumonie chronique dans un espace de temps assez rapproché; mais ils ne font pas connaître l’âge des individus qui les leur ont offertes (<3).
Cette plus grande fréquence de la pneumonie chronique simple, chez les vieillards qu’aux autres âges de la vie, tient probablement à ce que, pendant une longue période de la vie, les causes propres à engendrer la pneumonie chronique rencontrent des dispositions tellement favorables au développement de tubercules, que cette pneumonie ne peut guère exister sans que ces derniers viennent aussitôt lui
(1) Grisolle, loc. cit., p. 83.
(2) Chomel, Dictionnaire de médecine, 2° édit. 1842, t. XXV, p. 223 et 225, article Pneumonie.
(3) Requin, Éléments de pathologie médicale, 1846, t. II, p. 166.
(4) Valleix, Guide du médecin praticien, 2e édit., t. I, p. 456.
(5) Rat, Thèses de Paris, 1845, n° 152, p. 56.
(6) Hardy et Béhier, Traité élémentaire de pathologie interne, 1850, t. II, p. 642.
maladies de l’appareil respiratoire.
imprimer un caractère particulier, tandis que, dans la période dévolution, la disposition aux tubercules, fort amoindrie, permet â la pneumonie chronique de se développer et de demeurer à l’état simple.. C est ainsi que M. Andral, signalant ce fait rare d’un individu qui meurt à /|9 ans avec une pneumonie chronique, sans trace de tubercules, explique celte circonstance « parce que, chez cet individu, 1 inflammation n’avait pas tendance à se terminer par la formation du produit nouveau appelé tubercule (1). »
On sait que Laennec, qui avait passé la pneumonie chronique sous silence dans sa première édition, l’admet à peine dans les suivantes. Connaît-on des péripneumonies chroniques? dit-il. Et il parle presque exclusivement d’indurations environnant les cavernes ou les productions tuberculeuses, ou les cavernes qui succèdent aux gangrènes du poumon. Cependant il ne conteste pas que des péripneumonies aiguës, entravées dans leur marche par un traitement insuffisant, ne puissent passer à l’état chronique. lia trouvé dans les cas de ce genre, çà et hà dans le poumon, des portions d’une consistance plus-ferme et moins humide que dans la pneumonie aiguë; le tissu pulmonaire, dans leurs intervalles, était fortement infiltré d’une sérosité mêlée de petits points puriformes, semblant indiquer la résolution d’une pneumonie qui était arrivée au degré de la suppuration. Il a même vu des abcès se former au sein de ce tissu — (2). Telle est l’indication sommaire que nous rencontrons dans Laennec, au sujet de la pneumonie chronique; quant aces pneumonies chroniques d’emblée, dont nous rapporterons plusieurs exemples tout à l’heure, il ne paraît pas en avoir reconnu l’existence.
Cependant c’est avec raison que M. Lebert (3) s’étonne du peu de notions que Laennec possédait sur la pneumonie chronique. Ce que je vais décrire plus loin, en effet, avait été parfaitement indiqué par plusieurs auteurs, et paraissait s’observer journellement dans les hôpitaux de Paris; plusieurs thèses, soutenues à cette époque à la Faculté de Paris en font foi (Zi). Il est vrai que la forme dogmatique ordinaire de ces sortes de travaux diminue un peu le degré de con-
(1) Andral, Clinique médicale, 3° édit., t. VI, p. 232.
(2) Laennec, Traité de l’auscultation médicale, 1831, 3° édit., t. I, p. 475.
(3) Lebert, Journal des connaissances médico-chirurgicales, 7e année, 1839-40.
(4) Letenneur, Dissertation sur la pneumonie chronique ( Thèses de Paris, 1811, n° 27); Razierre, Dissertation sur l’emploi du séton dans la pneumonie chronique ( Thèses de Paris, 1815, n° 115); Chaix, Dissertation sur la pnemionie chronique (Thèses de Paris, 1819, n° 50).
fiance qu’on voudrait leur accorder, en les privant du cachet d observation personnelle, qui permet seul d’attacher quelque importance à des descriptions pathologiques. Cependant plusieurs d entre ces thèses, en particulier celles de M. Letenneur (1811) et de M. Baziene (1815), ont évidemment été composées d’après des laits recueidis dans les hôpitaux, et sous les yeux du chef de service dont ils invoquent l’autorité. Il est évident que les auteurs ont observé eux-mêmes des indurations pulmonaires analogues à celles qui vont être décrites, altération à laquelle M. Bazierre propose de donner le nom de compacité, comme plus tard M. Andralle nom de ramollissement à la pneumonie aiguë, les dénominations à' hépatisation, de carnification, déjà usitées alors, ne lui paraissant reposer que sur des comparaisons grossières et inexactes (1). On remarquera que le mot d 'hépatisation était alors employé, et se retrouve aussi dans Corvisart, dans Broussais, pour désigner des indurations chroniques du poumon.
Broussais lui-même paraît avoir très-nettement distingué l’induration simple des indurations tuberculeuses du poumon : « Ayant fait l’ouverture d’un grand nombre d’individus morts de catarrhe, dit-il, je me suis convaincu que tous ceux qui avaient toussé pendant un mois et demi ou deux mois, qui avaient eu plusieurs alternatives de fièvre ou d’apyrexïe, et qui périssaient brusquement avec un léger œdème, avaient les poumons dans un état d’induration qu’on appelle ’ carnification , ou par comparaison avec le foie, hépatisation (2). »
1 II a soin d’ajouter qu’il distingue ces malades des vrais phthisiques.
Mais ce qui est beaucoup plus formel et en même temps d’un grand [intérêt, c’est que l’on trouve cette pneumonie chronique, que nous (allons étudier, parfaitement décrite par Àvenbrugger, sous le nom de squirrhe du poumon. Il existe un squirrhe des poumons, dit-il, «lorsque la substance spongieuse de cet organe a dégénéré en une •masse indolente et comme charnue (in carniformem et indolentem li massam degeneravit) . L’ouverture des cadavres a fait voir une éton- ' nante variété dans l’étal des poumons dans les pialadies chroniques... 1 Souvent ils offrent une consistance cartilagineuse, une masse charnue ! (sub consistentia cartilaginosa carneam massam exhibent) (3).
On voit avec quelle fidèle exactitude l’induration rouge, à lanuelle
(1) Bazierre, Thèses de Paris , 1815, n° 115, p. 7.
(2) Broussais, Histoire des phlegmasies chroniques, 1831, 4e édit., t. I, p. 40.
(3) Corvisart, Nouvelle méthode pour reconnaître les maladies internes de la poitrine par la percussion de cette cavité, par Avenbrugger, trad. du latin et commenté, 1808, p. 203 et 271.
à toutes les époques nous revoyons donner le nom de carnification, et l’induration grise, que nous retrouverons tout à l’heure sous une apparence presque (îbro-cartilagineuse, se trouvent indiquées dans ce court passage. Quant à la dénomination de squirrhe , l’illustre commentateur d’Avenbrugger fait remarquer qu’elle est prise ici dans le sens de tumeur dure, indolente, lentement formée, mais qu’il nes’agit nullement du tissu squirrheux susceptible de dégénération cancéreuse ('!).
ARTICLE PREMIER