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CHAPITRE III

On peut trouver des tubercules pulmonaires jusque dans l’age le plus avancé. 11 est même remarquable que les phthisies à marche rapide ne sont pas absolument rares chez les vieillards. « La diminution de l’activité maladive croissant avec l’âge, avait dit M. Gendrin, est une condition défavorable au développement et aux progrès des maladies tuberculeuses. Celles-ci marchent avec d’autant plus de lenteur qu’elles existent dans un âge plus avancé (2). » Il semble en effet que les choses devraient se passer ainsi ; mais l’observation clinique n’est pas d’accord avec cette vue plutôt théorique.

La phthisie tuberculeuse est moins rare chez les vieillards qu’on ne le pense généralement, bien qu’on ne puisse répéter avec Laënnec qu’elle soit très-fréquente dans une vieillesse même avancée (3). Sans doute l’illustre pathologiste a-t-il voulu parler, non-seulement des tubercules eux-mêmes, mais aussi des vestiges que d’anciennes tuberculisations peuvent laisser dans les poumons ; il cite du reste l’exemple d’une femme de 99 ans et quelques mois, qu’il a vue succomber à la phthisie pulmonaire.

Voici quelques documents propres à éclairer la question de la fréquence absolue ou relative de la phthisie tuberculeuse chez les vieillards.

On trouve dans des recherches statistiques, publiées sous les auspices de M. de Chabrol, préfet de la Seine, et portant exclusivement sur la tuberculisation pulmonaire, le tableau suivant relatif aux d if-

(1) Bazierre, Dissertation sur l'emploi du séton dans la pneumonie chronique ( Thèses de Paris, 1825, n° 115).

(2) Gendrin, De l'influence des âges dans les maladies ( Thèse de concours, 1840, p. 58).

(3) Laënnec, Traité de T auscultation médicale , 3° édit,, t. Il, p. 125.

lérenles périodes de la vie, considérées suivant l’ordre de fréquence de cette maladie : ^

De 20 A 30 ans.

De 30 à Z|0 De 10 à 20 De /|0 à 50 De 50 à 60

De 0 à 10 ans.

De 60 à 70 De 70 à 80 De 80 à 90

Bayle, M. Louis et Clarke sont arrivés, chacun de leur côté, à établir l’échelle suivante sur le même sujet (1) :

De 20 à 50 ans. De 50 à 60 ans.

De 30 à ZjO De 15 à 20

Le docteur Day parle de tables de mortalité où, sur 53,0/18 morts survenues à 60 ans et au-dessus, 1,867 appartiennent à la phthisie pulmonaire. liasse a trouvé que, sur 132 cas de tuberculisation récente (2) :

88 avaient moins de ZiO ans.

36 de ZiO à 60 ans.

7 de 60 à 80 ans.

1 au-dessus de 80 ans.

Enfin, sur Z197 phthisies terminées par la mort, dans l’hôpital d’Almshouse, cà Philadelphie (3) :

avaient de 18

50 ans.

ki

— de 50

2Zi

— de 60

— de 70

— de 80

— de 70

L’ouvrage si consciencieux de M. Lebert sur les maladies scrofuleuses el tuberculeuses présente un tableau intéressant sur la manière dont ces maladies se répartissent suivant les différents âges de la vie. La colonne des maladies tuberculeuses est en partie empruntée aux recherches statistiques de Marc d’Espine sur la mortalité dans le canton de Genève (Zi) :

(1) Compendium de médecine pratique, t. VI, p. 543.

(2) Day, A practical treatise, etc., p. 120.

(3) Morton, Illustration of pulmonary consumption, 2e édit., p. 70.

(4) Annales d’hygiène et de médecine légale, 1847, t. XXXYll, p. 323; et t. XXXVIII, p. 5 et 289.

Tuberculeux.

Pour 1000.

Scrofuleux.

Pour 1000.

1 à 5 ans

Ce tableau nous offre un contraste frappant entre la phthisie pulmonaire et les scrofules. Tandis que la première sévit surtout avec violence entre 20 et 40 ans, continue avec une certaine fréquence jusqu’à 60 ans, et enfin apparaît encore jusqu’à 80, nous voyons les scrofules présenter leur summum d’intensité de 5 à 15 ans, puis décroître rapidement jusqu’à ce qu’il n’en reste plus que de rares exemples passé 30 ans, et enfin qu’on ait peine à en retrouver au delà de 45 ans (1).

Geista trouvé, sur 714 autopsies de vieillards, 72 cas de tuberculisations pulmonaires ainsi répartis (2) :

De 55 à 65 ans 25 cas De 65 à 75 — 27

De 75 à 85 - 12

De 85 à 93 - 8

M. Vulpian a rencontré 19 fois des tubercules pulmonaires sur 130 autopsies pratiquées à la Salpêtrière en 1862.

Sur 24 femmes ayant succombé à la phthisie pulmonaire, dans le même service, en 1862-1863 :

12 avaient de 60 à 70 ans.

8 — de 70 à 80

7 — de 80 à 89 (3)

(1; Lebert, Traité pratique des maladies scrofuleuses et tuberculeuses , 1849. p. 60.

(2) Geist, Clinique des maladies des vieillards, Erlangen, 1860 (extrait de la thèse de M. Moureton).

(3) Moureton, Étude sur la tuberculisation des vieillards (Thèses de Paris), 1863, p.13.

La phthisie tuberculeuse, chez les vieillards comme chez les adultes, peut alleclei une marche aiguë et une marche chronique, c'està-dire que tantôt elle parcourt ses périodes lentement et progressivement ou d une manière insensible, ou par secousses, tantôt elle envahit rapidement les poumons de granulations multipliées, ou bien elle subit ses transformations avec une rapidité particulière.

.1 ai rapporté, dans la première édition de cet ouvrage, deux obsei valions de cesphthisies a marche rapide, qui semblent devoir être 1 apanage de l’âge adulte. Les exemples en sont moins rares qu’on ne pourrait le penser : il s’agissait de deux femmes ayant de (30 à (513 ans. M. Moureton signale d’autres cas de ce genre, dont 7 ont été observés par M. Vulpian et 2 parM. Charcot, également à la Salpêtrière. Quatre de ces femmes avaient de 60 à 70 ans, deux de 70 à 80 et 3 avaient dépassé 80 ans. On n’a trouvé de cavernes que dans trois de ces cas (1) .

Les symptômes observés peuvent être rapportés aux trois formes suivantes : marche d’une affection fébrile aiguë, sans symptômes caractéristiques ; accidents cérébraux ; état fébrile avec affaiblissement rapide. La forme asphyxique (avec symptômes de bronchite capillaire) et la forme typhoïde n’ont pas été observées (2).

On rencontre quelquefois chez les vieillards, et certainement plus souvent que chez les adultes, des tubercules que l’on n’avait eu aucune raison de soupçonner durant la vie. C’est ainsi que j’ai trouvé quelques tubercules miliaires dans les lobes supérieurs des poumons d’une femme de 73 ans, morte de ramollissement cérébral. Cette femme était gaie, active, bien portante, lorsque, deux mois avant sa mort, les accidents du ramollissement cérébral avaient débuté. Pendant deux mois qu’elle s’était trouvée soumise à mon observation, on n’avait remarqué ni toux ni dyspnée, qui parussent de nature à faire soupçonner quelque altération des organes thoraciques. On rencontre de ces tubercules chez de vieux catarrheux chez qui il n'existait aucune raison d’en supposer l’existence, malgré les symptômes thoraciques que l’on observait. On en rencontre encore au milieu des indurations de la pneumonie chronique, la tuberculisation paraissant ici l’altération secondaire.

Le diagnostic de la phthisie aiguë est généralement très-difficile chez les vieillards. On l’a plus d’une fois confondue avec la pneumonie. « Par le fait, disent MM. Hérard et Corail, la méprise ne consti-

(1) Moureton, Thèse citée, p. 1 8.

■ (2) Moureton, Thèse citée, p. 3(5.

tuera qu’une demi-erreur, puisque l’inflammation pulmonaire est la complication la plus commune de la tuberculose miliaire généralisée. Il nous paraît difficile d’aller beaucoup plus loin dans le diagnostic. Le médecin en effet ne peut se baser, pour admettre la phthisie granuleuse pneumonique, sur la gravité et la maiche lapide des accidents. puisque la pneumonie est par elle-même une des maladies les plus sérieuses de la vieillesse. D’un autre côté, la forme spéciale de l’inflammation du poumon, l’irrégularité des signes stéthoscopiques, les variétés de l’expectoration, etc., ne sont que d’un faible secours pour le diagnostic, puisque la pneumonie rapide des vieillards permet elle-même toutes ces anomalies ; et comme d’ailleurs on est privé le plus souvent des signes qui annoncent une tuberculisation antérieure, on comprend que la phthisie granuleuse soit le plus souvent méconnue (1). »

La phthisie pulmonaire s’accompagne beaucoup plus rarement d’hémoptysie dans la vieillesse. qu’aux autres âges de la vie. J’ai pu constater son absence dans la plupart des observations que j’ai recueillies.

Cependant il ne faudrait pas trop généraliser cette observation. Une femme de 75 ans qui, bien que toussant habituellement et éprouvant quelquefois de la dyspnée, assurait se bien porter, fut prise tout à coup d’une hémoptysie énorme. Les symptômes d’une phthisie aiguë se développèrent à la suite, et la mort survint trois mois après. Je trouvai des tubercules ramollis et nombreux, et de petites cavernes d’apparence récente au sommet des deux poumons. M. Quesne à rapporté un cas d’hémoptysie foudroyante avec mort subite chez une femme de 80 ans : les poumons contenaient un grand nombre de tubercules miliaires. La plèvre renfermait du sang noir et coagulé, et communiquait avec une caverne renfermant un peu de sang par une déchirure du tissu pulmonaire aboutissant à une grosse bronche qui s’ouvrait elle-même dans la caverne (*2). On trouve dans la thèse de M. Moureton deux observations de vieilles femmes phthisiques qui ont succombé à des hémoptysies fréquentes et répétées.

On observe quelquefois chez les vieillards des crachements de sang

qui ne sont point symptomatiques de tubercules pulmonaires, mais

qui se lient à un étal des poumons particulier aux vieillards, et que

j’ai déjà signalé.

(1) Hérard et Cornil, De la phthisie pulmonaire, 1867, p. 268.

(2) Quesne, Bulletins de la Société anatomique, LS29, t. IV, p. 85.

Lorsque l’on examine avec soin la surface interne des bronches chez des individus d’un âge avancé, on remarque quelquefois un développement considérable des vaisseaux sous-muqueux, qui se dessinent sous forme de stries larges et d’un rouge vif; ce sont plutôt des vaisseaux volumineux que nombreux ; ils occupent en général les premières divisions des bronches, et se terminent par de courtes ramifications que l’on ne suit pas très-loin. C’est là ce qui a été désigné par Canstatt sous le nom à' état variqueux des poumons.

D’un autre côté, on voit quelquefois les vieillards catarrheux cracher du sang, sans présenter de symptômes graves et en particulier de symptômes de congestion pulmonaire. Pline avait déjà remarqué, d’après une citation de Naumann ( Médiz . Klinik), que certains hommes deviennent en vieillissant sujets à l’hémoptysie. Ce sang est ordinairement rejeté sans effort, pur ou mêlé aux matières de l’expectoration, et Canstatt affirme qu’il conserve quelquefois une forme canaliculaire. Ces vieillards ont en général des hémorrhoïdes fluenles et les hémoptysies alternent avec le flux hémorrhoïdal.

Les ulcérations des voies aériennes sont rares chez les vieillards. ‘J’ai vu cependant chez une femme de 60 ans, morte d’une phthisie rapide, avec une caverne volumineuse du poumon droit, de nombreusesulcérations petites, blanchâtres, rondes, superficielles, à bords assez nets et dépourvues de matière tuberculeuse, qui parsemaient la muqueuse des bronches jusqu’à la troisième division de la trachée et du larynx, où elles se trouvaient en moindre nombre. De nombreuses ulcérations toutes semblables se montraient également à la surface des intestins grêles et gros; il y avait eu une diarrhée de longue durée pendant la vie. Mettenheimer et Geisl ont observé des ulcérations du larynx, et M. Charcot des ulcérations et des granulations dans les bronches (1).

Beau avait déjà signalé la rareté du catarrhe trachéal dans la vieillesse : je n’ai moi-même jamais rencontré de phthisie laryngée proprement dite à cet âge.

Canstatt décrit une espèce de phthisie laryngée particulière aux vieillards; j’emprunte à cet auteur les détails qui suivent sur ce sujet.

« Celte phthisie laryngée dépend de l’ossification des cartilages du larynx et des anneaux de la trachée. Comme les incrustations osseuses se déposent sur ces parties sous des formes irrégulières, il ar-

(1) Thèse de M. Moureton, p. 53.

rive facilement que, semblables à des corps étrangers, elles exercent une irritation continuelle sur la muqueuse délicate des voies aériennes et finissent par y déterminer des ulcérations.

» La toux est d’abord sèche; le malade accuse un chatouillement continuel dans la trachée, et crache quelquefois un peu de sang; enfin l’expectoration prend un aspect purulent, et les caractères de la phthisie laryngée se manifestent complètement. Ce qui est surtout caractéristique, c’est l’altération de la voix du malade et la déformation extérieurement appréciable des cartilages affectés ; la voix s’enroue, devient rauque et finit par s’éteindre. Le larynx est visiblement augmenté de volume, et offre à la pression une résistance plus forte que d’habitude. La maladie se lie quelquefois à une goutte irrégulière, et l’on en voit les symptômes alterner avec des phénomènes arthritiques dans les membres. On voit quelquefois encore les symptômes de l’affection laryngée produire pendant longtemps des rémissions et des exacerbations en rapport avec le retour de certaines saisons, avant que la maladie affecte une marche continue et caractéristique. L’ossification et la rigidité de la trachée et du larynx peuvent acquérir un tel degré que ces canaux se soudent, se rétrécissent et ne laissent plus à l’air de passage libre pour que la respiration s’effectue (1). »

La tuberculisation des poumons demeure souvent chez les vieillards comme un phénomène isolé, et tend beaucoup moins qu’auparavant à se généraliser dans le reste de l’économie. Il est certain que, chez beaucoup de vieillards, toute trace d’un état dialhésique est souvent impossible à saisir; mais il n’en est pas toujours ainsi ; et je pourrais citer deux cas où la diathèse tuberculeuse avait effectivement répandu ses traces dans différents organes. Un cas de péritonite tuberculeuse, circonstance fort rare dans la vieillesse, a été observé par M. Viallet chez une femme de 79 ans (2). Un homme de 63 ans a offert à M. Milccnt un exemple très-remarquable de diathèse tuberculeuse, dont les manifestations paraissaient fort récentes (3). Il y avait des tubercules infiltrés et de petites cavernes dans les poumons, une double pleurésie tuberculeuse, un grand nombre d’ulcérations tuberculeuses dans l’intestin grêle, une carie tuberculeuse du sternum, des vertèbres, du métatarse.

(1) Canstatt, loc. cit., p. 170.

(2) Viallet, Bulletins de la Société anatomique , 1839, t. XXIV, p. 89.

(3) Milcent, id., 1862, t. XVII, p. 277.

DURAND -F ABDEL. — 2° édit.

La coïncidence du cancer et des tubercules, fort rare, car MM. Cruveilliier et Andral ne l’ont presque jamais rencontrée, et le professeur Rokitansky avait cru pouvoir poser entre ces deux affections une loi d’antagonisme, a été vue plusieurs fois chez des vieillards; ainsi chez une femme de 79 ans, portant des cavernes tuberculeuses et un cancer de l’utérus (1). M. Andral avait rencontré la même coïncidence chez une femme dont il n'indique pas l’âge (2).

Les poumons des vieillards présentent très-fréquemment, à leur sommet, des indurations, froncements, cicatrices, concrétions, qui revêtent tous les caractères d’altérations d’ancienne date, transformées, réparées, et offrant surtout un intérêt rétrospectif.

11 n’entre pas dans mon sujet de m’étendre longuement sur ces conditions anatomiques qui appartiennent à proprement parler, non pas à la vieillesse elle-même, mais aux âges qui l’ont précédée, et où elles se sont produites. Cependant je ne puis me dispenser de décrire, brièvement au moins, des altérations si fréquentes dans la vieillesse, que l’on peut considérer comme l’exception les cas où les sommets des poumons se présentent alors dans un état complet d’intégrité et sans en offrir une trace quelconque.

Je ne crois pouvoir mieux faire que de reproduire ici les descriptions qu’en a faites Charles Rogée dans un mémoire bien connu (3), que ce jeune médecin, systématisant le premier les observations antérieures et moins complètes de M. Andral et de M. Cruveilhier, a laissé comme unique trace de son court passage dans la science. Je ne saurais d’ailleurs rien ajouter à la fidélité de ce travail, qui s’est fait pour ainsi dire sous mes propres yeux, et auquel j’avais apporté moi-même ma part de matériaux.

Il est rare qu’on ouvre un cadavre de vieillard sans rencontrer au sommet des poumons une induration superficielle constituant une espèce de plaque, dont le diamètre varie depuis quelques lignes jusqu’à 2 pouces, dont l’épaisseur est d’une demi-ligne à 3 ou /i, le plus souvent de 1 à 2 lignes. Ces plaques sont ordinairement plus épaisses à leur centre que partout ailleurs; leurs bords s’amincissent insensiblement, de manière qu’elles ne sont pas nettement circonscrites. Souvent il n’y en a qu’une, quelquefois il y en a plusieurs, qui sont alors voisines. Dans un petit nombre de cas, on trouve au milieu

(1) Bulletins de la Société anatomique, 1848, t. XXIII, p. 137.

(2) Andral, Clinique médicale, t. IV, p. 19.

(3) Ch. Rogée, Essai sur la curabilité de la phthisie pulmonaire (extrait des A reh. gén. de médec ., juin et août 1839).

«d’elles une partie plus épaisse- formant un noyau induré. Celle de leurs deux surfaces qui est recouverte par la plèvre présente presque toujours un épaississement plus ou moins marqué, avec opacité ■du tissu cellulaire sous-pleural. Dans des cas moins nombreux, il y a froncement et assez souvent dépression de cette surface. Les adhérences ne sont pas constantes, comme on pourrait le croire, au niveau de ces plaques, même lorsque la plèvre qui les recouvre est altérée. Rogée les a vues manquer dans les deux septièmes des cas. Le tissu qui compose ces indurations chroniques superficielles n’est évidemment autre chose que le tissu pulmonaire superficiel qui a perdu sa souplesse, la faculté de crépiter, qui est devenu imperméable à l’air et qui est noirci par un dépôt de matières mélaniques. Sur 100 vieillards âgés de plus de 60 ans, dont Rogée a examiné avec soin les poumons, ces altérations ont été trouvées 80 fois environ.

Laënnec avait considéré ces indurations du sommet, avec ou sans froncement de la superficie, comme des cicatrices de tubercules. Rogée pense, au contraire, et je suis disposé à me ranger de son avis, que J’illustre auteur du Traité de F auscultation s’était fait illusion sur ce sujet. Il faudrait, du reste, dans cette hypothèse, admettre, comme l’a fait E. Boudet, que presque tout le monde a été phthisique, car ce dernier observateur a prétendu qu’entre 15 et 76 ans, on trouve des traces de tubercules guéris 97 fois sur 116, c’està-dire dans les neuf onzièmes des cas (1), ce qui pourrait sembler un peu exagéré.

Cependant Beau, qui admet, ainsi que M. Cruveilhier (2), l’origine tuberculeuse et le caractère cicatriciel de ces altérations superficielles du sommet des poumons, n’est nullement arrêté par leur extrême fréquence. Ses observations, sous ce rapport, nous donnent des proportions bien plus considérables encore que celle d’E. Boudet. Sur 160 femmes mortes dans son service (à l’hôpital de la Salpêtrière) d’afi'eclions autres que la phthisie tuberculeuse, Beau a trouvé chez toutes, excepté trois, des cicatrices dans le sommet des poumons, consistant en indurations superficielles et étroites, ou enfoncement et froncement de la surface du poumon, avec ou sans adhé-

(1) lioudet, Recherches sur la guérison naturelle ou spontanée de la phthisie pulmonaire. (Thèses de Paris, 1843, p. 12.)

(2) Beau, Note sur les principaux modes de guérison des tubercules pulmonaires, et

plus particulièrement sur les tubercules de cicatrisation , dans Bulletins de la Société ■anatomique, 1839, t. XIV, p. 12.

rences. Sur IG femmes de tout âge, non phthisiques, autopsiées h rhôpital de la Charité, Beau a trouvé chez toutes, sans exception, des cicatrices (ou ce qu’il nomme cicatrices) au sommet des poumons. Sur 13 hommes, un quart seulement ne présentait aucune altération de ce genre (1). Cette circonstance serait en rapport avec la plus grande fréquence effective des tubercules chez les femmes quechez les hommes. Mais s’il en était ainsi, il faudrait admettre que la tuberculisation des poumons serait à peu près un état normal, puisque la presque totalité des individus non phthisiques, du sexe féminin, en seraient ou en auraient été atteints.

Si ce résultat singulier ne contredit pas précisément l’opinion de Laënnec et de MM. Cruveilhier, Beau, etc., au moins est-il de nature à imposer une certaine réserve sur ce sujet.

Mais quelle serait la nature de ces indurations? N’y voir que des restes de pneumonies chroniques n’explique pas encore grand’chose. Pourquoi ce siège de prédilection, et dans beaucoup de cas où il n’existe pas d’induration à proprement parler, pourquoi trouve-t-on au moins quelques vestiges, quelque trace élémentaire en quelque sorte de ce qui est plus prononcé dans les autres cas, un plissement de la plèvre, une dépression du sommet?

Ce qu’il y a de certain, c’est que certains points de l’économie sont le siège spécial d’altérations dont les traces se retrouvent chez laplupart des vieillards, sans qu’on en saisisse au juste la signification. C’est ainsi que tous les individus chez qui l’on rencontre des plaques blanches à la surface du cœur n’ont pas eu pendant leur vie de péricardites déterminées, ceux qui présentent des adhérences autour de la vésicule biliaire, des péritonites. 11 est probable qu'il existe une certaine relation entre les conditions que la durée de la vie crée aux poumons ou à d’autres organes et certaines altérations spéciales, sans que l’on puisse décrire ces dernières précisément à litre d’état pathologique.

On trouve encore à tous les âges de la vie, mais surtout chez les vieillards, des concrétions dans les poumons, qui se rattachent beaucoup plus sûrement à la tuberculisation. Sur 100 vieillards, Rogée en a rencontré 51 fois, dont 35 où il n’y en avait qu’une, deux ou trois, peu volumineuses, occupant le sommet exclusivement 39 fois, les différentes parties des poumons également (5 fois, enfin le reste du poumon sans qu’il y en eût au sommet (3 fois; les deux poumons

(1) Beau, Études cliniques sur les maladies des vieillards, p. 1!).

simultanément 2/i fois, le droit 47, le gauche 10 fois (1). Ces conciétionssont souvent accompagnées d’une matière noire, charbonneuse, qui a fourni à Natalis Guillol le sujet d’un travail d’un grand intérêt (2) .

Rogée distingue les concrétions crétacées et les concrétions calcaires. La matière crétacée, semblable à de la craie plus ou moins humide, d’un blanc légèrement jaunâtre, se laisse écraser en donnant la sensation d’une terre grasse, ou en faisant sentir de petits grains durs sous le doigt, et se présente sous une forme généralement arrondie. Les concrétions calcaires sont très-dures, plus blanches, irrégulières, plus sèches et souvent assez friables.

Le volume de ces concrétions, que l’on rencontre sous la plèvre ou profondément dans le parenchyme du poumon, varie de celui d’un grain de millet ou de chènevis à celui d’un pois.

Il ne parait guère possible de douter que ces concrétions,, au moins dans l’immense majorité des cas, ne soient le résultat de la transformation des tubercules. Combien peu de changements, dit Requin, faut-il dans la constitution chimique des tubercules crus pour les transformer en corps crétacés et pierreux ! De celte constitution chimique vienne seulement à disparaître une certaine proportion d’eau et de matière animale, voilà ce qu’il faut, rien de plus (3). Ch. Rogée a parfaitement démontré, par une série d’observations trèsprécises, la transformation de la matière tuberculeuse en matière crétacée et de la matière crétacée en matière calcaire. Les propositions suivantes résument enfin les observations de Laënnec et de M. Andral, rapprochées de celles de Ch. Rogée.

On trouve quelquefois des tubercules plus blancs, plus opaques, moins gros que les autres, et comme en voie de transformation. Desséchés à l’air, ils deviennent friables, durs au toucher, semblables à de la matière crétacée.

Les concrétions se rencontrent exactement dans les mêmes conditions de siège que les tubercules, au sommet presque exclusivement, souvent dans les deux poumons à la fois, dans les ganglions bronchiques comme dans les poumons.

(1) Rogée, Mémoire cité, p. 5.

(1 2' Nalalls Guiüot, Recherches anatomiques et pathologiques sur les amas de charbon produits pendant la vie dans les organes respiratoires de l'homme , dans Archives gén. de médecine , janvier, février et mars 1845.

(d) Requin, Éléments de pathologie médicale , t. II, p. 294.

On trouve souvent des noyaux tuberculeux au milieu desquelsexistent ou de la matière crétacée seule, ou de la matière crétacée et une concrétion calcaire réunies, celle-ci occupant le centre.

On rencontre des concrétions soit crétacées, soit calcaires, dans des excavations qui paraissent être des cavernes tuberculeuses guéries. Enfin on voit ailleurs que dans les poumons la matière tuberculeuse se transformer en concrétions.

Les concrétions pulmonaires paraissent cependant pouvoir reconnaître, dans des cas plus rares, d’autres origines que la tuberculisation. M. Andral parle de concrétions calculeuses formées dans l’intérieur des ramifications bronchiques, et 'revêtant une forme rameuse semblable à celle de certains calculs rénaux (1). Canstalt pense également que des concrétions peuvent se former aux dépens des sécrétions bronchiques. Nous avons parlé plus haut de l’ossification de& parois des bronches. On admet généralement que des concrétions pulmonaires se rencontrent surtout chez les ouvriers en poussière ou en laines.

Canstatt décrit des concrétions crétacées, fort semblables aux concrétions crétacées tuberculeuses, et qu’il rapporte au vice arthritique. Il a du moins rencontré maintes fois, chez des goutteux, de petites masses semblables à du gypse détrempé dans de l’eau,, à forme irrégulière, à surfaces rugueuses et pointues, ou bien une petite poudre crétacée, blanche ou noire, très-friable; ces concrétions sont fortement adhérentes au parenchyme pulmonaire (2).

Le développement de productions à proprement parler osseuses, dans les poumons, ne paraît avoir été observé que fort rarement. Canstatt cite, d’après Buttner, le cas d’un homme de 70 ans, chez qui le lobe inférieur du poumon gauche était transformé en une matière osseuse de 6 pouces de long (3). On observe beaucoup moins lacement des ossifications de la plèvre, ou plus justement de produits de la sécrétion pleurale.

Je n’ai jamais assisté à l’expectoration de concrétions chez des vieillards. M. Andral dit que tous les individus qui lui ont présenté des calculs dans leur expectoration étaient des jeunes gens, de sorte que, sous ce rapport, ajoute-t-il, notre observation n est pas

(1) Andral, Clinique médicale , 3e édit., t. IV, p. 136.

(2) Canstatt, loc. cit., p. 77.

(3) Canstatt, eod. loc.

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