‹ Traité pratique des maladies des yeuxChapitre 74 sur 127 · AFFAIBLISSEMENT DE L' APPAREIL NERVEUX DE L'ŒIL · texte numérisé non relu

AFFAIBLISSEMENT DE L' APPAREIL NERVEUX DE L'ŒIL

Dans la figure intercalée ici, les couleurs primitives, jaune, rouge et bleu, sont placées aux angles du triangle, et les couleurs composées, orangé, violet et vert, aux points intermédiaires. La couleur simple et la couleur composée qui sont situées en face l'une de l'autre, sont complémentaires : ainsi le jaune et le violet, le rouge et le vert, le bleu et l'orangé.

On détermine aisément la production d'un spectre en regardant le soleil couchant. Si l'on tourne ensuite les yeux vers une surface noire, le spectre est blanc d'abord, puis passe au jaune, à l'orangé, au rouge, au violet, au bleu, etc., parcourant toutes les couleurs jusqu'au noir, lorsque le spectre cesse. Si, au contraire, les yeux se tournent vers une surface blanche, le spectre est d'abord noir, puis devient bleu, violet, rouge, etc., jusqu'à ce que devenant blanc, il n'est plus distinct.

Dans certains états morbides de la rétine, quoique la vue soit fort imparfaite, les sensations persistent après l'impression plus longtemps qu'à l'état normal, et causent ainsi des illusions de la vision dues aux spectres et aux couleurs complémentaires. Dans quelques-uns de ces cas, par exemple, si une personne, après avoir regardé pendant quelque temps un objet petit et rapproché, détourne les yeux vers le ciel, elle voit une image grossie, et si elle n'y prend garde, elle est surprise devoir apparaître dans les airs, comme une figure humaine, gigantesque.

ARTICLE IL

AFFAIBLISSEMENT ET PERTE DE LA SENSIBILITÉ DE L'APPAREIL NERVEUX DE L'OEIL, OU AMAUROSE DANS SES DIVERS DEGRÉS.

La région de la tache jaune est la partie la plus sensible de la rétine, non vis-à-vis du foramen central, comme l'avait cru Herschel, mais de chaque côté. La sensibilité de la membrane va en diminuant jusqu'à Yora serrala. Il en résulte que nous ne percevons très distinctement que la partie de l'objet sur laquelle sont actuellement dirigés les axes des yeux. Quand nous examinons un objet, les axes se déplacent, dételle sorte que la région centrale de la rétine peut recevoir successivement l'impression de rayons lumineux émanant des divers points de l'objet. On peut expliquer la différence de sensibilité de la partie moyenne et de la partie périphérique de la rétine en la comparant à celle qui existe entre la peau des lèvres, par exemple, et la peau des joues. Si les pointes

522 DES AFFECTIONS AMAUROTIQUES.

des deux branches d'un compas, très peu distantes l'une de l'autre, sont appliquées sur la peau des lèvres, on distingue deux impressions, tandis que sur la peau de la joue, les deux pointes ne sont pas distinguées, et il n'est perçu qu'une seule impression. Demême que l'impression produite sur la peau moins sensible de la joue semble moindre que celle qui est produite sur la peau des lèvres ; de même les objets vus par la partie périphérique de la rétine paraissent plus petits que s'ils sont vus par la partie médiane plus sensible, et, toutes choses égales d'ailleurs, un objet peu éclairé paraît plus petit qu'un objet bien éclairé.

Dans l'amblyopie , les objets semblent souvent plus petits qu'ils ne le sont en réalité: cela tient probablement au défaut de sensibilité de la rétine (micropie amaurotique).

§ I. — Fausse perception des couleurs (1).

On connaît beaucoup d'exemples de personnes dont la vue, bonne sous tout autre rapport, est inhabile à distinguer certaines couleurs. Les couleurs qui sont le plus ordinairement confondues sont, le rouge avec le vert, le rose avec le bleu. Le jaune et le bleu sont les couleurs les plus faciles à reconnaître.

Dans la plupart des cas, cette affection est congénitale et incurable. Je l'ai vue se développer chez un homme, après de nombreuses attaques d'ophthalmie.

L'explication de cette singulière affection, qui est souvent héréditaire et sur laquelle l'anatomie pathologique est muette, ne repose encore que sur des données hypothétiques. Ainsi, on a pensé qu'elle était le résultat d'une perversion fonctionnelle de la partie du cerveau qui préside à la perception des couleurs, ou encore que la rétine, chargée de l'élaboration des couleurs, avait en partie perdu son activité. Brewster pense que l'œil est alors insensible aux couleurs qui forment l'extrémité du spectre solaire. Mais les recherches récentes de M. Janssen sur la faculté qu'ont les milieux réfringents d'absorber les rayons calorifiques qui accompagnent les rayons lumineux, peuvent faire supposer que le pouvoir absorbant des milieux venant à augmenter, la rétine demeure insensible pour certains rayons (2).

§ II. — Hépuiopie passagère.

Le cas suivant est une observation d'hémiopie recueillie par Wollaston sur lui-même : « Après un exercice violent, ayant eu lieu

(1) Daltonisme, dyschroniatopsie, chromalopsemlopsie, achromatopsie.

(2) Voyez Szokalski, Ann. d'ocid. , t. Il et III, 1839-1840.

HÉMIOPIE PASSAGÈRE. 523

deux ou trois heures auparavant, je m'aperçus soudain que je ne pouvais voir que la moitié de la figure de la personne que je rencontrais, et il en était de même de chaque chose que je regardais. Je voulus lire sur une porte le nom de Johnson, et je ne pus voir que son, la première partie dunom étant tout à fait effacée. C'était la moitié gauche de ma vue qui était perdue, et le résultat était le même, que je regardasse avec un œil ou avec l'autre. Cette cécité n'était pas assez complète pour aller jusqu'à l'obscurité absolue; c'était une ombre foncée, sans contours définis. La maladie fut de courte durée, et au bout d'un quart d'heure, on put dire qu'elle avait complètement cessé ; elle disparut progressivement par un mouvement graduel , se portant du centre de la vision obliquement en haut et à gauche. »

Vingt ans après, il y eut une nouvelle attaque semblable, à laquelle Wollaston ne put assigner de cause précise, et qui ne parut avoir de rapport avec aucune indisposition antécédente et subséquente. La cécité fut encore reconnue en regardant la figure d'une personne. « Je vis que l'œil gauche était complètement dérobé à ma vue ; cette fois, ma cécité était l'inverse de la précédente : elle était à ma droite au lieu d'être à ma gauche, par rapport au point vers lequel je dirigeais mes yeux, de sorte que je n'ai aucune raison de supposer qu'elle eût le moindre rapport avec la première attaque. Cette fois, l'affection, après s'être maintenue presque sans changement pendant près de vingt minutes, disparut brusquement et entièrement, par l'excitation due à d'agréables nouvelles m' apprenant l'heureux retour d'un ami engagé dans une entreprise très hasardeuse. »

Ces cas ne sont pas rares, et deux fois j'ai été moi-même atteint de cette façon. La première fois, c'était il y a quelques années, par un jour d'été très chaud, en rentrant d'une promenade avant le dîner. Je me sentais exténué, languissant et tant soit peu étourdi, mais, sous tout autre rapport, je me portais à merveille. Après que j'eus dîné et bu un verre de vin de Porto et d'eau, l'hémiopie diminua un peu, mais elle ne se dissipa entièrement qu'après le thé, ayant ainsi duré deux à trois heures. La deuxième attaque survint, il y a quelques mois, à la suite d'un embarras gastrique.

Chez quelques personnes, cette affection est fréquente et accompagne les indigestions, les céphalalgies et les nausées, mais elle disparaît au bout de quelques heures.

Si l'on admet la doctrine des parties correspondantes des deux

52 i DES AFFECTIONS AMAUROTIQUES.

rétines, modifiée comme il sera dit plus loin, et si l'on accepte que la condition anatomique de cette correspondance est, outre la semi-décussation des nerfs optiques, une certaine continuité entre les fibres des côtés correspondants; nous pouvons, avec Wollaston, regarder l'hémiopie comme produite par quelque affection passagère du cerveau, à la naissance de l'un ou de l'autre nerf optique.

Le traitement doit être modifié suivant que l'hémiopie dépend d'une simple fatigue ou d'un trouble gastrique.

Il faut distinguer cette forme d'hémiopie passagère dans laquelle l'ophthalmoscope ne fait découvrir aucune lésion, de celle qui se produit sous l'influence d'altérations appréciables de la rétine et de la pupille, et qui ne se distingue des autres variétés d'amaurose que par là façon dont le champ visuel est plus ou moins nettement limité {visus dimidialus). Cette dernière se rattache le plus ordinairement à la présence de tumeurs intra-crâniennes qui exercent sur l'un des nerfs optiques une compression qui se révèle à la fois par l'atrophie ou l'infiltration de la rétine et de la papille.

Elle peut encore se manifester par suite du décollement de la rétine, et elle porte sur les moitiés supérieures, inférieures ou latérales du champ visuel.

M. de Graefe a, en outre, remarqué que, dans certains cas de eérébrite, la phlegmasie peut se propager au nerf optique, qui la transmet de proche en proche jusqu'à la rétine. Celle-ci est envahie d'abord dans les parties centrales, puis à la périphérie. Tant que l'altération reste bornée à l'encéphale et qu'elle n'intéresse pas directement le nerf optique ou la rétine, il n'y a pas, à proprement parler, de cécité. Le seul trouble de la vision est une hémiopie mono ou bilatérale. Il en est de même dans les cas où un foyer hémorrhagique ou toute autre lésion circonscrite siège, soit dans les corps striés, soit dans une des couches optiques, sans intéresser directement les couches optiques ou la rétine. En pareille circonstance, il n'y a jamais cécité ; l'amblyopie hémiopique , mono ou bilatérale et symétrique , s'observe au contraire très communément. Ce dernier fait a depuis longtemps conduit M. de Graefe à partager l'opinion de "Wollaston, concernant la semi-décussation des nerfs optiques. Quand l'oplithalmoscope fera découvrir dans la papille, les lésions qui coïncident avec l'hémiopie, on devra rechercher la cause de ces lésions et les combattre.

M. Giraud-Teulon ne pense pas que l'on puisse baser l'explication de l'hémiopie sur la semi-décussation des nerfs optiques ; il admet que cette maladie doit être placée sous la dépendance d'un trouble nerveux cérébral dont le caractère anatomique échappe encore à notre contrôle, et qu'elle n'est une affection locale que dans les cas où elle est le symptôme d'une lésion de la rétine appréciable à l'oplithalmoscope.

HÉMÉRALOPIE. 525

§111. — Héméralopie, ou cécité nocturne (1).

Le défaut de netteté de la vue se reproduisant régulièrement à la nuit, est quelquefois une infirmité congénitale et habituelle, mais plus souvent épidémique. Cette maladie se développe spécialement dans les contrées et sous les latitudes chaudes et en mer.

Au début, le malade aperçoit encore les objets un peu après le coucher du soleil; il peut voir au clair de lune, et distinctement à la lumière brillante d'une bougie. La vision, cependant, devient de plus en plus imparfaite la nuit, si bien qu'au bout de quelques jours, le malade ne peut distinguer les objets les plus volumineux après le coucher du soleil ou au clair de lune, et que plus tard il cesse même de voir aucun objet distinctement à la lumière vive d'une bougie.

Pendant le jour, les pupilles ont leur mobilité normale, mais, après le coucher du soleil, elles se dilatent et ne se contractent que lentement lorsqu'on les expose à la lumière. Elles restent parfois très dilatées le jour et la nuit. Dans les cas de longue durée, les pupilles sont souvent contractées, ce qui est une manifestation évidente de l'intolérance de la lumière.

Les causes principales de l'héméralopie semblent être la fatigue, l'exposition à la lueur du soleil et les troubles de l'appareil digestif. L'influence lunaire est aussi regardée comme une cause déterminante. J'ai vu deux cas qui semblaient avoir été produits par l'exposition des yeux aux vapeurs de naphte.

L'héméralopie congénitale a souvent atteint plus d'une personne dans la même famille. J'ai observé un cas de ce genre, et feu Cunier a rapporté dans les Annales de la Société de médecine de Gand, 4 840, un très remarquable exemple d'héméralopie héréditaire qui régnait depuis deux siècles dans une famille.

Le pronostic est toujours favorable, quand le traitement est bien dirigé. La maladie dure généralement de deux semaines à trois ou six mois. Si, cependant, on la néglige ou qu'on la traite mal, la vue peut devenir mauvaise pendant le jour comme pendant la nuit. Dans quelques cas, la maladie s'est terminée par une cécité complète.

Les Européens qui ont été affectés d'héméralopie sont sujets

(1) Les mots héméraloj)ie et nyctalopie ont été différemment employés parles auteurs. Les uns désignent la cécité nocturne par le mot héméralopie, et la cécité diurne par celui de nyctalopie, tandis que les autres donnent un sens opposé à ces dénominations.

Page 1