SYMPT0MAT0L06IB GÉNÉRALE
Article Premier
5 1". — LÉSIONS GÉNÉRALES DE l'iNTELLIGENCE
Arrêts de développement. — La nature du terrain sur lequel se développe Taliénation mentale mérite une attention toute spéciale, en raison de l'influence qu'elle exerce sur les manifestations cliniques de cette dernière. Certains auteurs en font même en partie la base de leurs classifications et distinguent les folies suivant qu'elles se manifestent chez l'individu à développement intellectuel complet, ou chez l'individu à développement organo-psychique défectueux (1).
La folie peut donc éclore dans un cerveau normal, doué de facultés bien développées, et ayant jusque-là fonctionné d'une façon régulière. C'est même dans ces conditions qu'elle atfecte la forme la plus pure, la symptomatologie la plus nette et la plus trancliée.
Mais elle peut aussi se manifester dans un cerveau préparé par une mauvaise constitution psychique, par une déséquilibration naturelle de ses diverses facultés.
(I) Schlilc, Traite clinique des maladies mentales: Paris, 1888.
Ces prodisposés, dont nous aurons à parler plus tard en détail, présentent au point de vue du développement intellectuel des degrés intinis, depuis certaines formes du génie jusqu'à l'idiotie la plus complète. C'est, en effet, ce développement excessif de certaines facultés chez des sujets défectueux par d'autres côtés qui a permis à Moreau (de Tours) (1) de soutenir que le génie était toujours d'origine névropatliique. Tel, d'ailleurs correct au point de vue moral, présente des lacunes intellectuelles notables (mémoire, calcul, musique, dessin, etc.). Tel autre, avec des aptitudes remarquables pour les arts d'imagination, offre un manque total de jugement, une véritable débilité mentale. Les uns sont portés à l'instabilité, à l'originalité, aux actes excentriques; les autres aux écarts de conduite, à la débauche, aux excès de toutes sortes. La sensibilité morale chez ces individus, est tantôt exagérée, tantôt pervertie, tantôt complètement absente. Chez nombre d'entre eux, on observe des défectuosités du moral et du caractère; l'orgueil, un égoïsme féroce sous les apparences d'une sensibilité morale très vive, la malveillance, la défiance, une humeur hargneuse et chagrine, une absence complète de sentiments moraux. Un rien les passionne, leurs opinions sont bizarres, originales, hérétiques, paradoxales, toujours en contradiction avec les idées reçues. Ils ont des sympathies et des antipathies inexplicables. La vue, le contact, l'odeur de certains objets est pour eux une cause de souffrance morale qui a pour base une crainte aveugle et irrésistible. Ils sont tourmentés par des idées fixes, des obsessions bizarres auxquelles il leur faut céder pour retrouver le calme de leur esprit. Certaines de ces obsessions sont de l'ordre le plus dangereux par leur caractère impulsif (suicide, homicide, vol, incendie, etc.).
Ces individus s'éloignent plus ou moins, en somme, du type normal de l'esprit humain, type purement idéal, à la vérité, mais utile comme terme de comparaison, parce qu'on le suppose consister dans le parfait équilibre de toutes les facultés intellectuelles.
(1) i\Iovcau (de Tours), La Psycholoijic morbide dans ses rapports avec la philosophie et l'histoire : 1859.
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On peut diviser ces prédisposés en quatre classes : l*' les simples déséquilibrés; 2° les faibles d'esprit; 3° les imbéciles; 4° les idiots.
Affaiblissement intellectuel. — Dans les conditions ordinaires de la vie, l'énergie et l'étendue des facultés intellectuelles décroissent progressivement au point que certains vieillards en sont réduits à une existence presque purement organique. Cette décrépitude de Tintelligence amenée par les progrès de Tâge, la maladie la détermine d'une manière beaucoup plus rapide et plus complète ; aussi Taffaiblissement graduel de l'intelligence désigné sous le nom de Démence, est-il l'aboutissant de toutes les formes de la folie.
Cependant, comme nous le verrons plus loin, il existe certaines formes où cet affaiblissement est plus rapide que dans d'autres, et où il peut même être primitif, comme dans les aliénations qui procèdent d'une lésion organique'des centres nerveux.
Excitation et Dépression. — Les lésions fonctionnelles de l'intelligence les plus générales sont Vexcitaiion et la dépression.
Les types de l'excitation et de la dépression peuvent être représentés : dune part, par l'aliéné maniaque, en proie à une agitation incessante, à un besoin perpétuel de mouvement, à une suractivité psychique qui se traduit par une surabondance d'idées, une volubilité parfois prodigieuse; d'autre part, parle mélancolique frappé de stupeur, muet, immobile, inerte, chez qui la vie semble ralentie ou en partie suspendue.
Entre ces deux extrêmes se trouvent tous les intermédiaires. A un degré modéré, l'excitation n'est plus que l'exagération de l'activité psychique normale, tandis que la dépression ne paraît être que le simple ralentissement du fonctionnement liabituel de Tintelligence.
L'excitation et la dépression peuvent exercer leur action sur toutes les facultés indistinctement ou plus spécialement sur l'une d'elles (imagination, mémoire, sensibilité morale, etc.). Elles peuvent être accompagnées d'une réaction générale de la vie organique entraînant l'accélé-
ration ou le ralentissement de la circulation, des combustions et de la nutrition tout entière.
L'excitation caractérise les diverses formes de la manie, la dépression les diverses modalités mélancoliques. Ces éléments sont tellement essentiels à la constitution de ces genres de folie que dans quelques cas, une excitation ou une dépression légère mais anormale des facultés intellectuelles constitue à elle seule toute la maladie.
La surexcitation de l'intelligence caractérise la période prodromique de certaines folies (folie congestive, paralysie générale, folie circulaire, etc.). La dépression précède presque toujours les autres maladies mentales, principalement celles qui se développent sur un terrain insuffisamment préparé par Thérédité.
L'excitation et la dépression alternant ou se combinant suivant certains modes, caractérisent encore tout un groupe d'aliénations, les folies circulaires.
Enfin, dans certaines formes spéciales peu communes, on voit l'excitation et la dépression exister simultanément. Par exemple, dans la manie épileptique, on constate une excitation violente des facultés motrices, en même temps qu'une sorte d'arrêt de l'activité intellectuelle proprement dite.
$2. — COXCEPTIONS DÉLIRANTES
Les conceptions délirantes sont des idées fausses, qui, tantôt sont reconnaissables à leur absurdité même ; tantôt au contraire n'ont rien d'invraisemblable ni d'impossible, mais sont manifestement contraires à l'évidence. Se croire empereur, millionnaire, un saint, un Dieu ; se croire ruiné, damné, déshonoré, condamné au dernier supplice ; penser qu'on n'a plus d'organes, qu'on n'est plus qu'une apparence, ou même qu'on est mort; telles sont quelquesunes des conceptions délirantes qu'on rencontre en aliénation mentale. Les conceptions délirantes ont encore pour caractère d'avoir une grande fixité, de résister au témoignage des sens et de l'intelligence, d'avoir entre elles une cohésion anormale. Le malade, en outre, ne peut s'en défaire à volonté, et dans la majorité des cas, il n'a pas conscience de leur nature pathologique.
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I/origine des conceptions délirantes est variable et lient appartenir à quatre modes difïerents :
l*' Elles naissent, dans un grand nombre de cas, par voie psychologique. Le malade cherche la raison des modifications qu'il sent en lui, au moral et au physique, et par la réflexion, l'association des idées, arrive peu à peu à des interprétations délirantes logiquement déduites d'un point de départ erroné. Il ne faudrait pas croire, en effet, que, dans la folie, le mécanisme psychique soit faussé dans toutes ses parties ; le plus souvent, au contraire, les pen'sées s'enchaînent avec une logique rigoureuse. « Une conception délirante, a dit J.-P. Falret(l), se déduit d'une conception délirante par la même loi qu'une idée raisonnable engendre une autre idée raisonnable ».
2<>Dans d'autres cas, les idées délirantes naissent subitement, primitivement, par suite d'une irritation spontanée des centres de l'idéation, par pur automatisme cérébral. Le malade, d'abord étonné, les accepte, en raison de la passivité qui le caractérise et n'en trouve que plus tard une explication compatible avec sa manière d'être psychique.
3° Les conceptions délirantes peuvent être la conséquence de troubles sensitifs et sensoriels (troubles de la sensibilité, illusions, hallucinations). Après une période de doute, d'hésitation, la sensation erronée est admise, assimilée en quelque sorte, et devient le point de départ d'opérations psychiques incorrectes aboutissant au délire.
Notons que le mécanisme inverse se produit souvent dans la folie confirmée, et qu'alors, ce sont les conceptions délirantes qui excitent la production d'hallucinations secondaires.
4° Les conceptions délirantes peuvent naître des rêves, qui, dans ce cas, se continuent purement et simplement à l'état de veille. Ce mode de production se rencontre surtout chez les individus atteints d'affaiblissement psychique, dans la démence sénile (2) , ou encore dans le délire alcoolique (Lasègue).
(1) J.-P. Falrot, T)o la iion-oxistonco do In monomanie. (Arrhiv. mciL. août ISW); cl Des Maladies mentales: J'aris, 18(14. (2) Krafft-Kbing. T.eJn'hitch )ler Ps//rhia/rie : 1870.
L'ensemble des conceptions délirantes constitue le Délire; leur origine, leur enchaînement, leur nature, leur nombi'e donne au délire sa forme et ses caractères différentiels.
D'après MM. Bail et Ritti (1), toutes les conceptions délirantes susceptibles d'être observées chez les aliénés peuvent être groupées dans les huit catégories suivantes:
1° Idées de satisfaction, de grandeur, de richesse;
2° Idées d'humilité, de désespoir, de ruine;
3° Idées de persécution ;
4<' Idées hypocondriaques ;
o» Idées religieuses;
6° Idées erotiques ;
7° Idées de transformation corporelle se rapportant soit à l'aliéné lui-même soit à son entourage ;
8° Idées délirantes avec conscience; (folie avec conscience, agoraphobie, topophobie, claustrophobie, folie du doute avec délire du toucher, etc.).
Ces auteurs font observer avec raison que ces catégories sont loin d'être aussi limitées qu'elles le paraissent, et que dans la réalité, elles empiètent souvent les unes sur les autres. Une conception délirante peut, par exemple, suivant le cas, être rangée à la fois dans les idées religieuses et les idées de grandeur, etc.
Le désordre psychique peut affecter plus particulièrement telle ou telle des grandes fonctions de l'intelligence.
Ainsi, Vidèatîon, la jwnsée peut être plus particulièrement le siège du délire. Il en est ainsi dans la plupart des folies avec excitation; l'esprit s'exalte, l'imagination se donne carrière, la mémoire ravive des souvenirs perdus depuis longtemps; les idées se succèdent les unes les autres avec une rapidité de plus en plus grande, au point que le langage devient incohérent, que l'association des idées se vicie, que l'attention disparaît en totalité, et que les idées ne sont plus que le produit exclusif d'un automatisme cérébral de plus en plus désorganisé. Dans les cas de ce genre, le délire intellectuel n'est que prédominant, car il existe presque toujours des troubles conco-
(1) Bail et Ritli, Art. Délire [DlcL. cncyelop. des se. me'd.).
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mitants des autres facultés (sensibilité morale, activité volontaire, sensations, etc.).
Dans certains cas cependant, on trouve le délire intellectuel à l'état isolé, et exclusivement formé de conceptions délirantes spontanées qui sont presque toujours de nature pénible et qui s'imposent à l'esprit du malade avec une ténacité désespérante.
h(i sensibilité morale est souvent troublée, et dans certains cas d'une façon exclusive, au moins pendant un certain temps. C'est par une altération des sentiments et de la sensibilité affective que débute ordinairement la folie, et ce trouble est loin de disparaître avec l'éclosion des symptômes d'une période plus avancée. On voit des malades rester indifférents aux plus grandes catastrophes domestiques, ne plus manifester aucune affection à leur proches; présenter au contraire des aversions et des haines inexplicables. Sous le moindre prétexte, ils témoignent vis-à-vis de leur famille, de leurs amis, de leurs parents, des sentiments de défiance et d'aversion, alors que dans le même temps ils prodiguent à des étrangers les témoignages d'une confiance et d'une affection qui n'ont aucune raison d'être. Beaucoup d'aliénés, surtout dans la période prodromique de leur maladie, ont conscience de ce délire des sentiments et s'en affligent.
Dans un autre groupe de faits, c'est le trouble des sensations qui impose au délire sa physionomie. Les conceptions délirantes sont alors engendrées parles illusions et les hallucinations dont nous donnerons plus loin la description. Elles sont aussi multiples, aussi variées que ces phénomènes eux-mêmes, et par leurs associations nombreuses, créent les délires les plus originaux et les plus bizarres.
Enfin, la faculté d'agir, qui n'est, dans les conditions ordinaires, excitée que par une cause déterminée, désir, passion, délibération volontaire, peut être complètement disjointe de ses mobiles liabituels et entrer automati(iuement en jeu sous forme d'impulsions irrésistibles. Ces impulsions peuvent se montrer comme pbénomène isolé dans diverses maladies mentales, ou constituer à elles seules presque toute la maladie qui a été désignée, dans ces cas, sous le nom de Délire des actes.
TROUBLES LNÏELLECTUELS 49
Le délire des actes se rencontre dans la plupart des formes de l'aliénation mentale. Tantôt ce sont des actes de grossièreté, de malpropreté, d'impudeur (manie) ; tantôt des actes de fureur, de destruction, de violence aveugle et instantanée (manie suraiguë, épilepsie). D'autres fois, c'est le refus de nourriture (mélancolie) ; la tendance à absorber des choses malpropres, excréments, urine, corps étrangers de toutes sortes (démence). Entin, viennent certains actes du caractère le plus dangereux, désignés sous le nom d'impulsions.
S 3. — Impulsions
Parmi les impulsions, il en est quelques-unes dont l'importance est telle, au point de vue clinique, qu'il est nécessaire de s'y arrêter un instant.
Il est admis que le suicide peut exister en dehors de la folie. Il est, dans ce cas, causé par un mouvement passionnel violent, tel qu'une catastrophe domestique, la perte de l'honneur, la ruine, une déception amoureuse inopinée, etc. Mais dans ces conditions mêmes, il est vraisemblable que l'élément névropathique intervient fréquemment, et que le sujet, doué d'un moi débile, n'était pas capable d'exercer une action réfrénatrice suffisante sur ses centres émotifs.
Dans la folie confirmée, le suicide peut être : 1° un accident; par exemple chez le maniaque qui, en proie à des hallucinations terrifiantes , se précipite par une fenêtre, se jette dans une rivière, etc. Le but qu'il poursuit est de fuir, d'éviter un danger; non de se détruire ; 2° un acte logique, délibéré et combiné conformément à ses tendances délirantes. Ainsi le mélancolique à délire mystique qui se sacrifie à titre de victime expiatoire, dans le but d'être agréable à Dieu ; 3° un acte morbide conforme aux tendances délirantes du sujet, mais avec impulsion subite et inconsciente, comme chez certains mélancoliques qui, dans un accès panophobique, se suicident par peur du dernier supplice dont ils se croient menacés ; 4° une impulsion irrésistible pure, constituant à elle seule tout le syndrome psychopathique, dont le malade a pleine conscience, contre laquelle il lutte, mais
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à laquelle il finit le plus souvent par succomber (folie héréditaire).
Vhomicide comporte des distinctions analogues : 1'^ Les aliénés tuent par vengeance, par ressentiment. Ce sont les persécutés, les hallucinés, qui croient avoir découvert l'auteur de leurs maux et qui se vengent; les alcooliques qui, se croyant poursuivis, cherchent à se débarrasser d'un ennemi prêt à les atteindre ; 2^ il en est qui tuent pour obéir à une conception délirante, à une hallucination qui leur commande de frapper; comme ce mélancolique de Morel qui entendait : si tu tues quelqu'un tu seras sauvé; 3° d'autres combinent et exécutent un meui'tre, les persécutés par exemple, dans le but de faire du bruit, d'appeler l'attention sur eux, et d'en profiter pour faire entendre tirhi et orhl leurs doléances et leurs récriminations ; d'autres, pour avoir le temps de se réconcilier avec Dieu avant de comparaître devant sa justice; 40 les épileptiques tuent, ou plutôt massacrent par impulsion aveugle, instantanée, dont le plus souvent ils ne conservent aucun souvenir; 5° enfin, comme pour le suicide, il existe une forme de folie héréditaire ou l'impulsion au meurtre naît spontanément dans l'esprit, s'installe à l'état d'obsession consciente, et triomphe parfois de la résistance de l'individu.
Vhnpulsion à l'incendie est encore un symptôme appartenant à des formes psychopathiques diverses. On l'observe principalement chez les imbéciles, qui, en mettant le feu, cèdent soit à l'imitation, soit à un sentiment de vengeance; chez les aliénés chroniques à idées ambitieuses qui se croient appelés à de grandes destinées et se font les justiciers delà colère divine; chez les femmes et les jeunes filles pendant certaines périodes critiques ou difficiles : grossesse, menstruation, puberté, hystérie, etc., chez ces derniers sujets seuls, il s'agit d'une impulsion pure avec ses caractères habituels, conscience et irrésistibilité.
La lentlance an vol est un symptôme psychopathique au même titre que les précédents. Presque tous les aliénés déments, à intelligence très aflfai])lie, beaucoup d'imbéciles, ont une propension à dérol)er tonics sortes d'objets et aies cacher; ils n'en ont le plus souvent pas con-
science; et Tacte exécuté, ils n'en conservent pas le souvenir. Les paralytiques généraux, dans la première période de leur affection, s'emparent de toutes sortes de choses, tantôt par pure impulsion instinctive, comme chez les malades précédents, tantôt parce qu'ils se croient réellement propriétaires des ohjets dont ils s'emparent. IJ'autres enfin, sont poussés au vol par une impulsion irrésistible dont ils ont conscience, mais à laquelle ils sont impuissants à se soustraire : ce sont des hystériques, des héréditaires, des dégénérés.
Les imimlsions génésiqiies donnent lieu à des distinctions non moins importantes. A côté de cette autre catégorie d'obsédés et d'impulsifs qui sont irrésistiblement poussés à des actes contraires à la morale sexuelle (inceste, pédérastie, cohabitation avec des cadavres, masturbation, inversion du sens génital, etc.), il y a des malades qu'une excitation violente des organes génitaux pousse à rechercher irrésistiblement les rapprochements sexuels (nymphomanie, satyriasis, début de la paralysie générale) ; et les instinctifs inconscients ou subconscients, dont l'intelligence est affaiblie, tels que les vieillards qui se livrent à des attentats à la pudeur, et les exhibitionnistes de Lasègue.
ISimpulsîon à boire se présente aussi dans des circonstances bien différentes : dans la période prodromique de certaines aliénations (paralysie générale, folie circulaire, etc.), où elle est purement instinctive, et chez le véritable impulsif, le dipsomane, qui se livre périodiquement aux excès de boisson tout en luttant contre ce funeste penchant.
En somme, les impulsions véritables peuvent se diviser en deux classes distinctes :
1° Les unes sont de jmrs réflexes, comme chez les déments, les paralytiques, les imbéciles, les maniaques. Elles sont exécutées aussitôt que conçues, sans délibération, sans intervention du moi, ni souvent de la conscience.
2° Les autres sont des tendances automatiques dont le malade a conscience, dont il se rend pleinement compte, mais que son moi trop faible ne peut réfréner. 11 y a chez lui défaut d'équilibre entre les centres psycho-moteurs et les centres modérateurs.
S2 SYMPTOMATOLOGIE GÉNÉRALE
§ 4. — Hallucinations
Le premier, Esqiiirol (1) a donné une définition exacte de rJiallucination : «■ Un homme, dit-il, qui a la conviction intime d'une sensation actuellement perçue, alors
^que nul objet extérieur propre à exciter cette sensation n'est à portée de ses sens, est dans un état d'hallucina-
^lion ».
A l'état physiologique, il faut, pour qu'une sensation ait lieu, trois conditions essentielles : 1° l'impression produite sur un organe sensoriel par un objet extérieur ; 2° la transmission de cette impression au cerveau parles nerfs conducteurs; 3** sa réception au cerveau qui en a conscience. Dans rhalliicination, les deux premiers temps du processus manquent; c'est, dit Bail, une perception sans objet.
Description. — Les hallucinaiions de Vouie sont de beaucoup les plus fréquentes, et en raison de leur pathogénie, les plus compliquées. Certains malades selon Baillarger (2), entendent trois ou quatre et jusqu'à dix on douze voix différentes.
Parmi les hallucinés de l'ouïe, il en est qui n'entendent que des bruits, des tintements, des sifflements, des détonations (hallucinations élémentaires). D'autres n'entendent que quelques mots toujours les mêmes : ce sont en général des mots grossiers, des injures. Quelques-uns entendent des phrases entières relatives à leurs préoccupations actuelles et à leurs idées délirantes. Tels sont ceux qui entendent lire leur acte d'accusation, leur condamnation à mort.
Règle générale qui comporte bien peu d'exceptions, ces liallucinations sont toujours de nature pénible. Cela s'explique, les hallucinations de l'ouïe se manifestant surtout dans les formes mélancoliques do la folio et ne se développant le plus souvent que secondairement, alors que le
(1) Esquirol, Maladies mentales: Paris, 1838.
(2) hdÀW^vgCTy Des haUucmaUons{Me'moires de J'Aead. de me'd. 1846).
trouble mental est déjà constitué^ et comme conséquence du délire.
Les voix qu'entendent les hallucinés s'adressent à eux tantôt à la deuxième personne, leur donnant des ordres, leur défendant telle ou telle action ; tantôt à la troisième, et alors elles ont trait aux complots et aux embûches dont ils se croient menacés. Certaines hallucinations reproduisent toutes les pensées du malade, d'autres tout ce qu'il dit ; d'autres reflètent les combats de sa conscience ; il est alors tiraillé par deux voix contraires, l'une qui lui commande un acte, l'autre qui le lui défend.
Les hallucinations ont de telles connexions avec le délire de certains aliénés qu'au lieu de se manifester automatiquement, selon le cas le plus ordinaire, elles attendent pour apparaître qu'ils les provoquent euxmêmes en s'adressantàdes êtres imaginaires avec lesquels ils soutiennent des conversations plus ou moins régulières. Il importe toutefois de noter que tous les aliénés qui parlent à des interlocuteurs fictifs ne sont pas hallucinés. Certains maniaques, en effet, pour donner un aliment à leur activité morbide, se créent, sans pour cela croire à sa réalité, un monde fantastique avec lequel ils conversent, discutent, auquel ils adressent des harangues incohérentes, tout cela sans hallucinations réelles.
Chez les aliénés qui possèdent plusieurs langues, les hallucinations se produisent dans les divers idiomes qu'ils connaissent en se servant de préférence de celui qui leur est le plus familier. Esquirol a rapporté l'exemple d'un halluciné polyglotte chez lequel les voix se servaient indistinctement de toutes les langues de l'Europe ; une seule était entendue avec moins de netteté parce qu'elle employait la langue russe que le malade ne connaissait qu'imparfaitement.
Les hallucinations affectent habituellement les deux oreilles. Dans quelques circonstances, ainsi que l'ont signalé Calmeil, Moreau (de Tours), Michéa, Baillarger, l'hallucination est unilatérale. Enfin dans quelques cas plus rares encore, l'hallucination est bien bilatérale, mais elle se montre avec des caractères différents suivant le côté affecté. L'oreille droite, par exemple, n'entend que
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des choses agréables, tandis que l'oreille gauche ne perçoit que des injures (1).
Il se passe, chez nombre d'hallucinés chroniques, un phénomène voisin de l'hallucination de l'ouïe que nous venons de décrire, mais qui en diffère en ce qu'au lieu d'être projeté au dehors sous forme de voix, le trouble intellectuel demeure cantonné dans l'intérieur des centres psychiques. Ce ne sont plus des voix qu'ils entendent, mais des pensées. Ces aliénés prétendent converser iVàme à âme avec des interlocuteurs invisibles; ils disent entendre la pensée, le langage de la pensée. On répète tout ce qu'ils pensent, tout ce qu'ils disent ; on leur vole leurs pensées, tout se récite. D'autres prétendent qu'une voix, qui ne fait pas de hruit, leur parle sur le cerveau, sur la bouche, à l'épigastre, sur diverses parties du corps. Désignant les hallucinations vraies sous le nom d'hallucinations psycho-sensorielles , Baillarger réserve à ce nouveau phénomène le nom d'hallucinations psychiques. On les rencontre le plus souvent chez les malades qui ont eu d'abord des hallucinations complètes. Nous essayerons plus loin d'expliquer ce symptôme bizarre.
Les hallucinations de la vue ne sont pas rares chez les personnes saines d'esprit ; une émotion vive, un accès fébrile peuvent les faire naître. Chez les aliénés, elles sont moins fréquentes, et surtout d'un pronostic moins grave que celles de l'ouïe. Tout en offrant des variétés tout aussi nombreuses, elles sont cependant moins compliquées.
Certains malades sont poursuivis pendant un temps plus ou moins long par la vue d'un seul ol)jet, toujours le môme. Le plus souvent, des objets très variés se succèdent sans suite, devant les yeux du malade ; tantôt ce sont des ombres, des silhouettes vagues, des fantômes ; tantôt se sont des formes précises, des figures d'hommes, de femmes, d'oiseaux, d'animaux ; des bâtiments qui se dressent ou s'écroulent subitement, des tableaux, des emblèmes, la Vierge, les Saints, le Christ, etc. Ces divers objets se meuvent, s'approchcjit, s'éloignent, grossissent, diminuent tour à toui'.
(1) Wagnan. Des hnllurlnnlions tiilalcralcs de caraclOre dl/férent. {Arclihes de rieuroloij'n' 1883.)
Tantôt les visions sont en rapport avec les préoccupations actuelles du malade, et reflètent en partie son délire; tantôt elles reproduisent ses sensations vives antérieures, (scènes de combat, de meurtre, incendie, vue d'un cadavre, etc.) ; tantôt elles sont en rapport avec la nature même de la cause qui les détermine. Ainsi dans le délire alcoolique, les malades voient autour d'eux des animaux immondes, rats, crapauds, serpents, lézards, chats, etc. Dans les visions des extatiques, des démonopathes (sabbat des sorciers), des hystériques (période délirante de l'attaque), on trouve une certaine cohésion qui n'existe pas en général chez les aliénés ; ce sont des scènes entières qui se déroulent et dont les tableaux s'enchaînent les uns les antres.
Les hallucinations de la vue peuvent aussi être unilatérales. Ces dernières sont parfois causées par une lésion oculaire et on cite des hallucinations imilatérales de la vue guéries par l'iridectomie ou l'extraction du cristallin.
Enfm, de môme que la surdité chez les aliénés entraîne fatalement des hallucinations de l'ouïe, il est assez fréquent de voir des aveugles avoir des hallucinations de la vue.
Les hallucinations du goût et de V odorat sont des hallucinations élémentaires, beaucoup moins complexes que celles de l'ouïe. En fait, elles sont difficiles à distinguer des illusions des mêmes sens. Elles sont surtout communes au début de la folie, dans la période aiguë de cette maladie ; elles coexistent fréquemment avec un état saburral de la langue et de l'estomac et motivent le refus des aliments. Les aliments contiennent des poisons, l'air est infecté de gaz délétères, de substances chimiques, de mauvaises odeurs; il en est qui se croient pourris, et prétendent exhaler des émanations empestées.
Il est très ordinaire de voir les persécutés se plaindre qu'on môle à leurs aliments du vitriol, de l'arsenic, de la terre, de l'urine, du sperme, des matières fécales, des médicaments. Il s'agit plutôt chez ces malades d'illusions que d'hallucinations véritables, car ils n'émettent ces interprétations qu'à l'occasion de sensations réelles.
Les haUncinalions du toucher sont également faciles à confondre avec les illusions du même sens. Certains
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malades se prétendent pinces, piqués, soumis à toutes sortes de tortures. D'autres disent être frappés pendant leur sommeil, soumis à des épreuves douloureuses, à des expériences de physique et de magnétisme. D'autres sentent ramper sur leur peau des araignées, des insectes, des chenilles, des rats, des crapauds. D'autres se sentent brûlés par des poudres, mouillés par des liquides, du sang ; secoués par des commotions électriques. Il ne s'agit plus seulement alors d'hallucinations tactiles, mais d'hallucinations de la sensibilité générale, ou plutôt d'illusions. Ces illusions se rencontrent non seulement chez les aliénés chroniques persécutés, mais aussi chez les hypocondriaques. Les uns se croient transportés en l'air, brusquement descendus dans des précipices ; les autres se sentent la tète si légère qu'elle leur paraît vide ; d'autres, au contraire, s'imaginent avoir des organes de plomb, etc. Les troubles de la sensibilité sont innombrables et ne sauraient être décrits en détail. Ils varient dailleurs suivant les individus. Certains malades, exempts de lésions organiques, croient leurs poumons décrochés, détruits, leur cœur disparu, leurs nerfs racornis, leurs viscères changés de place. D'autres croient leur venrtre habité, rempli d'animaux immondes; d'autres se croient dédoublés ; se sentent grandir ou rapetisser, comme dans la paralysie générale. Ces conceptions délirantes manifestement créées par des troubles de la sensibilité générale, servent dans certains cas à caractériser certains délires ou certaines formes mentales.
Enfin, il existe encore une catégorie d'hallucinations : ce sont celles des organes sexuels. Elles s'observent dans les deux sexes, mais sont plus fréquentes chez les femmes que cliez les hommes. Elles se plaignent d'attouchements impudiques, de sensations internes qui leur font croire à des tentatives de viol, à l'introduction de corps étrangers dans leurs parties génitales. D'autres se croient enceintes, sentent remuer le fœtus, et sont convaincues au bout d'un cei'tain temps qu'elles ont accouché. Les hommes se sentent plus particulièrement soumis à des tentatives de pédérastie ou de masturbation.
Fréquence. — La moitié à peu près des aliénés ont des
hallucinations et les hallucinations dcFonïc représentent à elles seules la moitié de toutes celles ([iron observe dans l'aliénation mentale. Puis viennent celles de la vue, un peu moins fréquentes ; enfin celles du goût, de l'odorat et du tact qui n'entrent dans la totalité que pour une proportion minime.
Les hallucinations de la vue, communes dans les formes aiguës de la folie, s'y associent avec toutes les autres, surtout avec les hallucinations de l'ouïe, du goût et de l'odorat.
Dans le délire alcoolique, les hallucinations de la vue sont prédominantes et s'associent surtout avec celles du tact.
Dans la folie chronique, dans le délire de persécution, les hallucinations qui forment en quelque sorte la substance même de la maladie, peuvent se présenter isolément ou s'associer de diverses manières. Les hnllucinations de l'ouïe sont les plus importantes. Elles sont presque constantes et sont les premières et les dernières à alimenter les conceptions délirantes. Toutes les autres peuvent manquer. Lorsqu'elles surviennent, elles s'associent aux hallucinations de l'ouïe d'une manière variable. Nous croyons pouvoir les ranger par ordre de fréquence de la façon suivante :
1° Hallucinations de l'ouïe;
2° Hallucinations de l'ouïe et de la sensibilité générale;
3'^ Hallucinations de l'ouïe, de la sensibilité générale, de l'odorat et du goût ;
4° Hallucinations de l'ouïe, de l'odorat et du goût seulement.
Dans cette forme vésanique, les hallucinations de la vue sont généralement absentes, et quand elles apparaissent, il convient de rechercher la présence d'un nouvel élément morbide, l'alcoolisme par exemple.
Physiologie pathologique. — Le phénomène hallucination est un des plus nets de la psychopathologic, un des plus faciles à étudier cliniquement, et cependant un des plus difficiles à interpréter au point de vue physiologique. Nous allons passer en revue les principales théories qui ont été émises à ce sujet.
o8 , SYMPTOMATOLOGÏE GÉNÉRALE
La première en date est celle d'Esqnirol connue sous le I nom de théorie jjsychif/ue. Pour cet auteur, en effet, Thal- ' lucination est un phénomène cérébral ou psychique, qui s'accomplit indépendamment des sens. L'habitude d'associer la sensation à l'objet extérieur qui la provoque ordinairement fait prêter de la réalité à de simples produits de l'imagination et de la mémoire, car les hallucinations ne sont que des images, des idées reproduites par la mémoire et associées par l'imagination. L'observation clinique démontrant que la perte des sens externes n'empêche pas les hallucinations de se produire, il n'est pas possible de placer le siège des hallucinations dans les extrémités de l'organe sensoriel, par conséquent, il doit être dans le centre de la sensibilité mis en action par des causes variables : commotion violente, forte contention d'esprit, véhémente passion, effet sympathique de certains organes plus ou moins éloignés, comme il arrive dans les folies sympathiques, dans les hèvres, les phlegmasies ou par l'ingestion de certains poisons dans l'estomac.
La théorie psychique a été soutenue par Lélut, Peisse, Griesingcr, etc.
La théorie sensorielle ou périphérique, au contraire, place le point de départ de Hallucination dans les organes des sens. Elle a été défendue par des physiologistes tels que Burdach et Muller, et par des médecins comme Foville père et Calmeil. Cette théorie s'appuie sur ce fait que les lésions visibles des organes des sens (lésions de la cornée, de l'oreille moyenne, etc.) sont souvent le point de départ des hallucinations ; et sur cette hypothèse que des modifications internes analogues à celles qui sont provoquées par les excitants spécifiques des divers sens, peuvent se développer spontanément, à titre de phénomène pathologique, dans les organes mêmes des sens qui, à leur tour, réagissent sur l'encéphale.
Posanten principe d'une part que la représentation mentale, même portée à son plus liaut degré, ne peut arriver jusqu'à la reproduction complète de la sensation et que ThaUncination n'est pas seulement l'exagération du phénomène normal du rappel des perceptions ; d'autre part, que sans le secours de la mémoire et de l'imagination, les sens seraient impuissants à créer à eux seuls ce phcno-
mène, Haillargcr a été conduit à admettre que riiallacina- ^tion véritable est toujours formée de deux, éléments ; l'un psijchique et VaiiivG sensoriel; d'où l'origine de la théorie psi/cho-sensorielle. Selon cet auteur, trois conditions sont nécessaires pour la production des hallucinations : 10 l'exercice involontaire de la mémoire et de l'imagination ;2o la suspension des impressions externes ; 3^ l'excitation interne des appareils sensoriaux. La participation des organes des sens aux hallucinations ne saurait être expliquée, mais elle peut, jusqu'à un certain point, être prouvée par le témoignage même des hallucinés, qui déclarent ne pouvoir faire aucune différence entre la fausse perception et la réelle ; par l'existence des hallucinations unilatérales ; par le déplacement de l'hallucination suivant le mouvement imprimé à l'organe sensoriel : par l'action suspensive qu'exerce sur ce symptôme chez certains malades, l'action de se boucher le nez, les yeux et les oreilles. Quant à la direction que suit le phénomène dans sa production, on peut faire deux hypothèses : le point de départ est dans l'organe des sens (de dehors en dedans) ; ou dans l'intelligence, dont l'irritation retentit sur l'organe (de dedans en dehors). Tout en reconnaissant qu'on n'a aucune idée de la façon dont ce fait peut se produire, Baillarger admet la dernière alternative.
Mais cette théorie n'expliquant pas tous les faits, Baillarger a été conduit à diviser les hallucinations en deux classes : P les hallucinations complètes, psycho-setisovielles, composées de deux éléments et qui sont le résultat de la double action de l'imagination et des organes des sens ; 2° les hallucinations incomplètes ou psychiques, dues seulement à l'exercice involontaire de la mémoire et de l'imagination, tout à fait étrangères aux organes des sens (1).
La théorie psycho-sensorielle est assurément celle qui donne la meilleure explication de l'hallucination, aussi depuis sa naissance, a-t-elle été accueillie favorablement par presque tous les auteurs. Cependant les recherches modernes sur la physiologie du cerveau ont permis de pousser plus avant l'explication du
(1) Baillai'gcr, Mémoires de l'Acad, de mdd. 184G.
60 SYMPTOMATOLOGIE GÉNÉRALE
phénomène, et de formuler de nouvelles hypothèses qui ont servi de point de départ à deux théories nouvelles : la théorie ganglionnaire et la théorie corticale.
D'après Luys, les couches optiques seraient le siège des sensations brutes. Les impressions périphériques viennent s'y condenser, pour de là être irradiées dans la substance corticale, où elles se transforment en sensations conscientes. En s'emparant de ces données, Ritti (1), conclut que le processus hallucinatoire est le résultat d'une activité spontanée des cellules de la couche optique, activité qui s'irradie dans les réseaux cellulaires de la couche corticale, où elle donne lieu à des hallucinations absolument comparables aux sensations véritables. Les principes physiologiques sur lesquels elle repose n'étant pas généralement admis, il en résulte que la théorie ganglionnaire ne compte qu'un nombre restreint de partisans.
La découverte des diverses localisations fonctionnelles de l'écorce cérébrale a immédiatement conduit à localiser dans les centres psycho-sensoriels le siège des hallucinations. Pour Tamburini (2), la cause fondamentale des hallucinations est un état d'excitation des centres corticaux dévolus à la sensibilité spéciale. Féré etBinet (3) ont tiré de diverses expériences exécutées chez des hystériques, des arguments probants à l'appui de cette opinion. Pour Ferrier (4), l'hallucination n'est que le ravivement, par ébranlement moléculaire du centre cortical, de la sensation; ravivement assez intense pour ramener réellement l'impression périphérique.
Supposons, dit encore Hagen (5), Firritation d'un centre nerveux : cette irritation qui, d'après une direction centrifuge, se transmet aux nerfs qui en émanent, sollicite un mouvement fonctionnel insolite, exagéré, et souvent indépendant delà volonté. Si les nerfs ainsi sollicités dans une direction centrifuge sont des nerfs moteurs, l'effet produit dans les muscles s'appelle crampe. Si le même eftet a eu lieu dans les nerfs sensibles, nous l'appelons hallucina-
(1) Kitli, 'J'hc'oric j/hi/.siolof/if/un de l'hallucinalion ; 1874.
(2)ïainbui'ini, Jtcruc acicnli/i'/i/c ; 1885.
(3) Foré cl l'.iiirt, Hcrite scifiiti/lquc : 1885.
(i) 1). Ferrier, Lrs /'onclions t/u cerceau: 1878.
(5) Hagon, Annales 1870, et AU(/em. ZeUschri/t, f. l'injeh.: 1868.
TROUBLES niELLECTUELS ^ ^ 61
tion. L'hallucination est une crampe des nerfs se}isihles.
La théorie corticale des hallucinations est vraiemcnt la seule qui nous donne une explication satisfaisante, non seulement des hallucinations complètes, mais encore des hallucinations psychiques de Baillarger, phénomène qui, en raison de son étrangeté, présentait jusqu'en ces derniers temps cà l'esprit ({uelque chose de mystérieux.
Reportons-nous à la théorie de la formation du langage à l'aide des quatre groupes damages, auditives, visuelles, motrices d'articulation et motrices graphiques. Dans cette hypothèse qui n'est plus guère discutée aujourd'hui, les hallucinations complètes de l'ouïe sont dues à l'irritation du centre auditif des mots, et les hallucinations psychiques à l'irritation du centre moteur d'articulation. De sorte que l'hallucination psychique n'a plus rien qui en fasse un phénomène à part, c'est une hallucination réelle, véritable, au même titre que les autres.
Une remarque assez curieuse, faite par Séglas (i), c'est que dans les affections mentales oîi les deux ordres d'hallucinations existent, elles apparaissent en suivant une marche parallèle à celle de la formation du langage. « Le persécuté, par exemple, commence par entendre des sons indistincts (hallucinations auditives communes), puis des voix différenciées (hallucinations verbales auditives), et n'arrive que plus tard à noter des voix intérieures (hallucinations verbales psycho-motrices). »
Selon le même auteur, on retrouverait chez quelques hallucinés des hallucinations verbales visuelles (malade voyant écrit sur un mur les mots maudite ou damnée) ; et des hallucinations motrices graphiques (médiums écrivant d'une façon automatique).
Pathogénie. — Les hallucinations les plus simples peuvent être provoquées par des causes extérieures, telles que l'irritation d'un nerf sensoriel (lésions oculaires, lésions de l'oreille moyenne), un traumatisme, une impression longtemps prolongée ou la répétition incessante de la même sensation.
(1) J. Séglas, L'hallucination dans ses rapports avec la fonction du langage. [Prog. nie'd. 1888.)
62 SYMPTOMATOLOGIE GÉNÉRALE
Les impressions morales vives, telles que la vue d'un meurtre, d'une exécution, d'un objet repoussant ou terrible; les ténèbres, la frayeur, une crainte préconçue, sont parmi les causes les plus fréquentes des hallucinations, principalement de la vue.
Les hallucinations de Fouie, au contraire, sont plus souvent le résultat d'un travail psychologique, d'une concentration trop prolongée de l'esprit sur une idée morbide Dans le délire des persécutions, par exemple, on voit les hallucinations ne se produire que comme conséquence de la réflexion, d'un raisonnement, d'une association d'idées. Le persécuté rumine longtemps ses conceptions délirantes avant d'éprouver sa première hallucination de l'ouïe, et un long temps peut s'écouler encore avant l'apparition des idées d'empoisonnement et des hallucinations du goût et de l'odorat, du toucher et de la sensibilité générale.
Les délires où l'automatisme psychique est le plus développé, où la conscience est le plus obscurcie, sont aussi comme nous Lavons fait remarquer ailleurs (1), ceux où les hallucinations sont le plus intenses. Tels sont les délires toxiques, comme celui des alcooliques, ou les délires névropathiques, comme ceux de Lhystérie et de l'épilepsie. Dans les délires vésaniques, au contraire, on voit les hallucinations ne se produire qu'avec plus de difficulté, et seulement par un mécanisme psychologique compliqué.
De même, les maladies qui ont une action indirecte sur Lencéphale, telles que la congestion cérébrale, la méningite, l'encéphalite, les hèvres de toute nature, les affections inflammatoires, la rage,, la chorée, l'inanition, ont une influence directe et énergique sur la production des hallucinations. 11 convient d'y ajouter certains états pliysiologiques, tels que les troubles de la digestion, la continence, etc.
L'âge, le sexe, les climats, les professions, l'hérédité, n'ont aucune importance réelle au point de vue de l'étiologic des luillucinations.
11 n'en est pas de même de la contagion, qui, pendant
(1) A. CullciTC, Magne'lisrne cl hijpnoliamc; l'aris, 1886.
(les siècles, a exercé une action toute puissante sur la production de ce phénomène. Auk époques de croyance au démon, d'innombrables hallucinés racontaient à l'envi, dans leurs pins minutieux détails, les scènes scandaleuses du sabbat auxquelles ils prétendaient avoir assisté et qu'ils n'avaient qu'entendu décrire .
Les rêves ont une influence marquée sur la genèse des hallucinations chez les aliénés. S'il n'est pas absolument prouvé que certains délires ne sont que des rêves prolongés pendant la veille (Lasègue), il est fréquent de voir des aliénés prendre texte, pour délirer le jour, des hallucinations qu'ils ont éprouvées la nuit en dormant. On a vu chez des personnes saines, des hallucinations développées pendant le sommeil, persister après le réveil et entraîner les plus graves conséquences, un meurtre par exemple. Il y a des raisons de croire que l'état panophobique que certains mélancoliques éprouvent, dès leur réveil, est du à la même cause.
L'état intermédiaire entre la veille et le sommeil amène un redoublement d'activité, selon Marcé, dans les illusions et les hallucinations chez les sujets habituellement en proie à des troubles sensoriaux, ce qui est de nature à confirmer notre hypothèse précédente. Il suffirait à certains aliénés ou prédisposés de fermer les paupières pour que ces hallucinations dites hypnagogiques (1), se produisent. Elles disparaissent sous la moindre influence, un bruit, une lumière. Pendant que ces hallucinations se déroulent avec un enchaînement plus ou moins logique, l'esprit à demi-conscient assiste en étranger à toutes les particularités du phénomène dont il peut se rendre compte sans pouvoir l'empêcher.
Enfin, certaines intoxications passagères (absinthe, alcool, belladone, haschisch, opium, chloroforme, etc.), déterminent de violentes hallucinations, principalement visuelles, confuses et fantastiques.
Hallucinations compatibles avec la raison. — Les hallucinations ne sont pas nécessairement toujours symptomatiques du délire et de l'aliénation mentale. Tout le
(1) A. Maury, A;?;?, vic'd . psychologiques : 1857.
64 SYMPTOMATOLOGIE GÉNÉRALE
monde peut en éprouver d'une façon accidentelle, et certaines conditions intellectuelles, telles que Tattention concentrée sur une idée, Tattented'un événement, la peur, peuvent en faciliter l'éclosion. Un état de santé fâcheux, une digestion pénible, une impression désagréable, un tempérament névropathique, peuvent aussi les favoriser. Chez les hypocondriaques, les hallucinations viscérales naissent avec une extrême facilité.
En dehors de ces conditions générales, certaines personnes prédisposées y sont plus particulièrement sujettes, sans pour cela cesser d'être raisonnables, mais par leur répétition et leur durée, elles finissent par ébranlerTéquilibre des facultés et entraîner un état mental pathologique, ou tout au moins voisin de l'aliénation mentale.
Parmi les hallucinés sains d'esprit, les uns ont conscience de leurs hallucinations et savent se rendre compte que les phénomènes insolites qu'ils éprouvent du côté des sens n'ont aucune réalité objective. Les autres, tout en ce conformant aux règles de la raison, croient à la réalité de leurs fausses sensations, soit par ignorance, soit par superstition (liallucinations religieuses collectives, hallucinations des extatiques et des illuminés).
Il y a quelques hallucinés célèbres parmi les grands liommes doués d'une constitution névropathique. On cite entre autres : Socrate (1), Mahomet, Luther, Jeanne d'Arc, Pascal, et quelques grands saints et fondateurs d'ordres religieux.
§ o. — Illusions
Les illiiswii.'i offrent chez les aliénés les rapports les plus intimes avec les hallucinations et parfois se confondent avec elles. Néanmoins, elles s'en monti'ent assez nettement séparées dans la plupart des cas pour mériter une étude spéciale.
Tandis que l'iiallucination est fabriquée de toutes pièces par le cerveau surexcité, l'illusion n'est que l'interprétation vicieuse d'une impression réelle. C'est une sensation modifiée ou transformée par un cerveau en délire.
(1) F.i^'lut, Du (Innon de Sacrale ; l'aris, 185G.
« Dans les illusions, dit Esqnirol, qui le premier a nettetemcnt différencié et décrit les deux phénomènes, la sensibilité dee extrémités nerveuses est altérée, elle est exaltée, affaiblie ou pervertie; les sens sont actifs, les impressions actuelles sollicitent la réaction du cerveau. Les effets de cette réaction étant soumis à l'influence des idées et des passions qui dominent la raison des aliénés, ces malades se trompent sur la nature et sur la cause de leurs sensations actuelles. »
« Les illusions ne sont pas rares dans l'état de santé, mais la raison les dissipe. Une tour carrée vue de loin paraît ronde ; si l'on approche, l'erreur est rectitiée. Lorsqu'on voyage dans les montagnes, l'on prend souvent les montagnes pour des nuages ; l'attention ne tarde pas à corriger ctte erreur. Pour celui qui est dans un bateau, le rivage paraît fuir ; la réflexion détruit bientôt cette illusion. ))
Chez les aliénés, au contraire, l'intervention de l'intelligence, loin de détruire l'illusion, sert à la créer. Un persécuté entend deux personnes converser et perçoit dans leurs paroles des menaces ou des injures; un autre voit dans un parent un ennemi dont il a eu jadis à se plaindre; un autre prendra une pierre pour un diamant ou un objet précieux, etc.
Description. — Les illusions de la vue sont les plus nombreuses. Par elles, les malades voient les objets modifiés dans leurs qualités physiques, forme, grandeur, dimension, couleur, etc. Un nuage devient un ballon ou un corps d'armée, un fragment de verre, un caillou, paraît une pierre précieuse ; une ombre devient un animal fantastique ; la boisson est prise pour du sang, les mets pour de la chair humaine. Certains aliénés voient les objets grossis, rapetisses, renversés, tremblottants ; lorsqu'ils veulent lire ou écrire, les caractères chevauchent les uns sur les autres ou s'élancent du papier. Leurs illusions sur les personnes sont incessantes ; ils croient reconnaître aux gens avec qui ils vivent les traits d'un sexe différent du leur, ceux de quelque personnage de haute naissance, ou encore ceux de quelque parent. En revanche, ils repoussent souvent ces derniers qu'ils refusent de reconnaître,
(in SYMPTOMATOLOGIE GÉNÉRALE
iJuns les illusious de rouie, le malade prend un bruit quelconque pour une parole injurieuse, pour une détonation, pour le signal de sa condamnation ou de son supplice. Le maniaque croit reconnaître dans les propos qu'il entend des acclamations et des vivats ; le mélancolique, au contraire, dos paroles injurieuses, des reproches ou des menaces. Chez les anxieux, tous les bruits sont interprétés dans le sens du délire et redoublent la terreur à laquelle ils sont en proie.
Les illusious (lu goût et de Vodorat coïncident souvent chez les aliénés avec un état saburral des voies digestives. Les uns sentent des gaz méphitiques répandus dans Tair; les autres trouvent une odeur ou un goût désagréable aux aliments qu'on leur sert. Il en résulte souvent des idées d'empoisonnement, des protestations violentes et un refus persistant de nourriture.
Les divers modes de la sensibilité tactile procurent aux aliénés des illusions innombrables. Les uns, atteints de rhumatismes ou de névralgies, croient qu'on les martyrise, qu'on les crucifie ; d'autres qu'on les électrise, qu'on les soumet à des pratiques magnétiques. Pour certains, le poids des objets est modifié; ils paraissent tantôt plus légers, tantôt plus lourds, qu'ils ne sont en réalité, et ce phénomène donne lieu aux interprétations délirantes les ])lus bizarres. Quelques-uns ont perdu le sens de la température et se croient brûlés.
Los troubles de la sensibilité viscérale sont autant d'occasions d'illusions pour les aliénés. 11 en est qui croient avoir des animaux, des serpents, des grenouilles, dans l'estomac; d'autres prétendent que leur ventre est habité par des soldats, un concile, des diables. Les illusions des organes génitaux, fréquentes surtout chez la femme, existent chez pi'osque toutes les délirantes systématiques. Il n'est pas rare de trouver cà l'autopsie de ces malades des lésions de l'organe qui était le siège des troubles sensitifs : cancers, adhc'rences intestinales, métrites, etc.
Article II
I l". — Habitus extérieur
L'aliénation mentale ne se manifeste pas seulement par des symptômes psychiques; elle se trahit encore parole nombreux signes extérieurs, attitude, physionomie, aspect des téguments, déformation de la tcte et de ses annexes.
Attitude. Physionomie. — Les aliénés en état d'excitation ont une allure hardie, provoquante ou orgueilleuse ; leurs yeux sont brillants, leurs traits expriment la satisfaction, l'orgueil ou la colère; ils parlent bruyamment et avec volubilité. Leurs mouvements sont brusques, saccadés, désordonnés; ils ne peuvent tenir en place, vont, viennent avec animation, se livrent à des actes désordonnés ou hors de situation et donnent libre cours aux passions qui les agitent et à leurs conceptions délirantes. Leur tenue répond à leur attitude : leurs vêtements sont en désordre, maculés, déchirés, débraillés, souvent ornés d'oripeaux, de fleurs, de verroteries, de fragments de métal brillant; leurs mains sont sales, leurs cheveux en désordre, leur bouche et leur nez souillés par des mucosités desséchées.
Dans l'aliénation à forme dépressive, les malades sont ordinairement taciturnes, concentrés, passifs; ils restent silencieux et assis ou accroupis dans quelque coin, la tête baissée, les traits douloureusement contractés. A peine peut-on leur arracher quelques paroles brèves; parfois même ils s'enferment dans un mutisme obstiné. Plus la dépression est accentuée, et plus ils se montrent indifférents au monde extérieur.
Les aliénés chroniques, dans un asile, ont tous la même attitude, le même visage, le même aspect extérieur. Tout entiers à leurs hallucinations et à leurs conceptions délirantes, ils restent étrangers non seulement au monde extérieur, mais encore les uns aux autres. Insouciants de
68 SYMPTOMATOLOGIE GÉNÉRALE
toutes les choses de la vie, indifférents aux saisons, à la pluie, aux morsures du froid comme aux ardeurs du soleil, ils resteraient exposés à toutes les intempéries, si on ne prenait pour eux, les précautions dont ils sont incapables.
Il y a en résumé, suivant l'expression de Morel, un mafi(jue de Valiénalion mentale, et chaque genre de folie a un faciès tellement particulier, que son seul aspect, pour un initié, suffit souvent au diagnostic.
11 est encore quelques autres signes extérieurs moins constants, mais non moins importants au point de vue clinique. Tels sont les modifications de la pupille et les embarras de la parole, si précieux pour le diagnostic de la paralysie progressive, et des folies organiques en général.
Téguments. — La nutrition de la peau est profondément troublée dans les formes chroniques de la folie, surtout lorsqu'elles s'accompagnent de dépression. Esquirol fait observer que le mélancolique a le corps maigre et grêle, le teint jaunâtre, la peau brune, noirâtre, aride, écailleuse. Le maniaque, lorsque l'affection se prolonge, prend aussi un teint terreux qui passe au brun noirâtre si le malade a été exposé au grand air et aux rayons du soleil. Chez les stupides, les extrémités sont, en outre, froides, violacées, quelquefois infiltrées.
« Chez les aliénés, les cheveux, dit Guislain, présentent des modifications qui ne peuvent échapper à l'attention du médecin. Dans les cas graves, les cheveux subissent la plupart du temps une altération profonde dans leur couleur, leur contexture. Les cheveux noirs gagnent un reflet rougeàtre, comme s'ils étaient teints ; les cheveux blonds pâlissent. »
Déformations. — Les déformations spontanées du crâne et des parties molles avoisinantes sont fréquentes chez les aliénés. Elles constituent un bon signe de la dégénérescence héi'éditaii'e, et méritent à juste titre le nom de stigmates physiques de la déyénérescence, qu'on leur a donnés par opposition aux stigmates psycliiques que nous avons signah's au début de ce cliapitre, cliez la même catégorie d'individus.
Les déformations les plus communes sont la macrocéphalie, la microcéphalie, la plagiocéphalie ou déformation oblique ovalaire, si commune chez les aliénés de toutes sortes; il en est d'autres qui proviennent de l'inégal développement des os du crâne, et qui ne doivent pas être confondues avec les déformations artificielles ou ethniques, telles que l'aplatissement de la région occipitale ou frontale, qui donnent à la tète un aspect si bizarre ; l'agrandissement du diamètre bi-latéral ayant pour conséquence la protéburance exagérée des bosses frontales ; la diminution de ce même diamètre amenant l'aplatissement des régions latérales.
Parmi les déformations des parties molles, Morel a le premier signalé l'implantation vicieuse de l'oreille, l'exagération ou l'atrophie des formes de cet organe, l'état rudimentaire ou l'absence de ses parties constituantes, hélix, anthélix, cavité de la conque, tragus, antitragus. A ces déformations il convient d'ajouter l'asymétrie des mêmes organes, le strabisme facial (Lasègue), et en général le défaut d'harmonie et le développement inégal des traits du visage, presque toujours subordonné à des déformations osseuses sous-jacentes.
Parmi les déformations autres que celles de la tète, il importe de signaler les anomalies dentaires, la vicieuse implantation de ces organes, le rabougrissement de la taille, les hernies, les anomalies des organes sexuels, le goitre, les anomalies de l'iris et de la rétine (Magnan).
Signalons enfin, comme anomalies physiologiques, le retard de l'évolution pubère, la fécondité bornée et la stérilité.
§ 2, — Troubles de la sensibilité
Les troubles de la sensibilité jouent un rôle capital dans l'aliénation mentale, non seulement au point de vue symptomatologique, mais encore au point de vue de la genèse des conceptions délirantes. Elles peuvent être classées sous trois chefs : anesthésies, hyperesthésies et perversions.
Anesthésie.— On peut rencontrer les divers modes de la
"^0 SYMPTOMATOLOniE GÉNÉRALE
sensibilité générale abolis isolément, m?iis c'esiYanalgésîe qui est do boaiiconp la plus fréquente. On la rencontre surtout chez les mélancoliques et chez les stupides (1). On peut piquer, pincer ces malades, ils peuvent se couper; se brûler, se mutiler sans accuser aucune souffrance. Il faut cependant savoir que chez certains mélancoliques, l'absence de réaction peut être imposée par le délire ou l'attitude passive du malade, ce qui n'exclut pas l'existence de la sensibilité.
L'insensibilib'' au chatouillement existe chez nombre d'aliénés, qui laissent couler leur salive ou supportent les morsures des mouches ou des insectes sans faire d'effort pour les éviter.
La fhermo-anesfhésie est encore unphénomène fréquent cliez certains malades qui n'ont aucune conscience des écarts de température , se roulent avec délices dans la neige, ou contractent les érythèmes solaires les plus graves, sans avoir l'air de s'en soucier le moins du monde.
« J'ai connu, dit Christian (2), une villageoise qui, dans un accès de délire religieux, se mit le poignet sur un brosier ardent et le laissa consumer; — une jeune fille (|ui se précipita dans un fourneau de calorifère pour mériter le martyre : elle eut d'affreuses brûlures sur le corps et ne commença à manifester quelque douleur que lorsque les plaies se mirent à ])Ourgconner. Un mélancolique à prédominance d'idées religieuses exaltées choisit le jour de son mariage pour aller s'étendre sur un brasier qu'il avait préparé lui-môme, et sur lequel il eut la présence d'esprit de se retourner pour rendre la combustion plus complète. »
On a vu des lypémaniaques se livrer à une combustion volontaire sur un lit, en s'arrosant de pétrole ; d'autres, s'amputer les organes génitaux, et subir avec indifférence les opérations destinées à remédier à une mutilation incomplète; d'autres, s'arracher les yeux, s'amputer un mcml)re, etc.
On rencontre l'anestlulsie non seulement chez les mélan- (•oli([ues, mais cliez les aliénés Jiyslériques, dans la paralysie générale, la folie chronique, la démence, l'idiotie.
(t-ii' J. r.livislian. Eli///r sur fa i/w'/anco/ir: T'aris. 1870.
SYMPTOMES PSYCniOUES 71
Les idiots supportent, sans donner la moindre nian|ii(> de soulï'rance, Tapplication de sétons, de cautèi'es, de v(''sicatoires, des opérations laborieuses. Esquirol a vu une idiote se percer la joue avec le doigt, et agrandir l'ouverture jusqu'à ce qu'elle se soit confondue avec la commissure labiale.
Chez les femmes aliénées, l'accouchement n'occasionne aucune douleur, et certaines malades n'ont pas l'air ihi s'en apercevoir. C'est encore à l'obtusion de la sensibilité qu'il semble nécessaire d'attribuer le manque de réaction qu'on observe chez beaucoup d'aliénés atteints de maladies aiguës.
On sait que l'anesthésie cutanée était habituelle chez les sorciers et les possédés, et que c'était par la recherche de ce phénomène que l'inquisition prétendait arriver à les convaincre de culpabilité.
L'anesthésie est partielle ou générale, tantôt étendue à toute la surface des téguments et des muqueuses, tantôt limitée à quelques points circonscrits, à la nuque, àTépigastre, à la partie postérieure des avant-bras.
La sensibilité générale interne est également sujette à l'anesthésie. Parmi les aliénés jeûneurs, il en est uu certain nombre qui ont une véritable anesthésie du sentiment de la faim, et dont les voies digestives paraissent intactes.
Chez les aliénés dont le délire mélancolique est symptomatique d'une paralysie générale ou d'une démence organique, les anesthésies de la sensibilité générale sont très multipliées. Il en résulte les idées délirantes les jdiis singulières. Ces malades croient n'avoir plus de ventre, plus d'organes, plus d'intestin; d'autres se croient morts.
<( Les sensations musculaires, fait encore observer Christian (i), sont fréquemment abolies sans ({u'il y ait nécessairement une altération du système cérébro-spinal. Ce n'est que par l'anesthésie du sens musculaire que l'on peut s'expliquer les positions forcées, bizarres, dans lesquelles se complaisent un si grand nom])i'e de mélancoliques, ceux notamment qui sont frappés de stupeur. ^) L'anesthésie du sens génital se rencontre dans les deux
(1) J. Ghi'islian, /oc. cil.
72 SYMPTOMATOLOGIE GÉNÉRALE
sexes. Elle engendre, surtout chez Ihomme, les conceptions délirantes les plus extravagantes (1).
Hyperesthésie. — Vliyperesthésie est plus rare et surtout moins importante que l'anesthésie. Elle peut être générale ou locale, permanente ou fugace; elle alterne parfois avec l'anesthésie. Chez les aliénés hystériques et névropathes, elle peut exister sur certains points alors que l'anesthésie existe dans d'autres.
C'est sans doute à Thyperesthésie des téguments qu'il faut attribuer cette habitude de certains mélancoliques de se dévêtir continuellement, et la frayeur vive qu'expriment certains aliénés quand on veut les toucher.
Selon Semai (2), c'est pendant les périodes de rémission du délire qu'on observe le plus souvent chez les mélancoliques un état hyperesthésique qui apparaît en quelque sorte comme la réaction d'une période d'indifférence et d'apathie physique et morale.
Il est des aliénés qui accusent dans la tête, dans l'estomac, dans diverses régions viscérales, des douleurs fixes plus ou moins vives, sans cependant qu'il soit possible de constater la moindre lésion organique.
Perversions. — Les perversions de la sensibilité gêné" raie sont des plus fréquentes. Elles se confondent souvent avec les illusions et les hallucinations de même ordre.
On peut considérer comme des perversions de la sensibilité générale ces sensations de picotement, de fourmillement, de chaud et de froid qu'accusent certains malades. Le cauchemar, l'anxiété précordiale si commune chez certains mélancoliques , relèvent en partie de la même cause.
Les perversions du goût et des fonctions digestives sont remanjuables chez certains malades. Il en est qui sont irrésistiblement entraînés à Ijoire leur urine, à se nourrir de matières fécales, à absorl)er les substances les plus répugnantes, telles que cataplasmes, chenilles, escargots,
(1) A. Ciillorrc, Des perversions sexuelles chez les persécutés . {Annales, imn.)
(2) Scnial, De la sensibilité {/(fnérale dans les affections mclancolir/ucs. {Annales, 1875.)
lézards, araignées, rats et souris. Ce que peut contenir Testomac d'un aliéné est quelque chose d'extraordinaire. Dans un cas, il y fut trouvé mille huit cent quarante et un objets de toute espèce : mille six cent trente neuf clous de cordonnier, six clous de quatre pouces, dixneuf clous de trois pouces, vingt-neuf pointes , cinq clous de cuivre, trente-neuf paires de boutons de cuivre, vingt fragments de boucles, une épingle, quatorze morceaux de verre, dix petits cailloux, trois bouts de corde, une lanière de cuir, un morceau de plomb, une alêne américaine (1).
La coprophagie ou scatophagie, symptôme qui se rencontre dans des formes mentales très diverses, n'est pas toujours un signe de perversion sensorielle. Certains mélancoliques s'imaginent qu'il arrivera de grands malheurs si leurs excréments ne disparaissent pas; c'est pourquoi ils les avalent. D'autres pensent qu'en les laissant aller, ils perdent le meilleur de leurs forces, et ils s'en nourrissent. D'autres en font autant dans un but de mortification, d'expiation. Certains paralytiques, certains maniaques se badigeonnent avec leurs matières dans un but d'ornementation. Ce sont surtout les déments qui sont coprophages par anesthésie, ou plutôt par perversion sensorielle et instinctive.
La nécropJnlie, perversion complexe de la sensibilité, l'anthropophagie se rencontrent chez certains mélancoliques et délirants partiels.
Les perversions du sens génital sont des plus fréquentes; elles relèvent surtout de la folie héréditaire, où elles seront étudiées.
§ 3. — FON'CTIOXS ORGANIQUES
Digestion. — De toutes les fonctions organiques, la digestion est celle qui présente dans la folie les perturbations les plus remarquables.
Chez le maniaque qui a franchi la période aiguë, l'appétit se montre en général exagéré, alors qu'il était supprimé dans le stade prodromique. Les maniaques absorbent et
(1) Mental science: 1875.
CuLLERRE. Maladies mentales. S
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digèrcntavcc facilité une quantité considérable d'aliments, ce qui leur permet d'entretenir l'énorme dépense de force musculaire à laquelle ils se livrent.
Les paralytiques sont de tous les aliénés ceux dont les fonctions digestives sont les plus énergiques. Leur appétit, énorme dès le début de la maladie, se transforme en voracité dans les dernières périodes.
Chez les mélancoliques, au contraire, Talimentation se fait mal, soit en raison des conceptions délirantes, soit par 'suite de la langueur des fonctions digestives. Ils ont souvent la langue saburrale, l'haleine fétide; ils sont, ainsi que les déments et les idiots, sujets aux ascarides lombricoïdes.
La constipation est habituelle dans la mélancolie et dans la paralysie générale ; elle doit être attribuée à la diminution des sécrétions intestinales et surtout au défaut de contractilité du tube digestif. Certains malades la provoquent en s'abstenant systématiquement d'aller à la selle en conformités d'idées délirantes de diverse nature.
L'excrétion involontaire des fèces et de l'urine s'observe dans plusieurs maladies mentales : chez les maniaques, où elle est due au défaut d'attention et à la perturbation de toutes les fonctions nerveuses ; chez lesstupides, anesthf'siés et plongés dans une torpeur générale ; chez les idiots on les déments où l'intelligence, la motilité et la sensibilité sont également affaiblies; chez les paralytiques où elle signale le passage de la deuxième à la troisième période. Ce phénomène, défavorable cliez ces derniers malades, n'a aucune signification pronostique fâclieusc cliez les maniaques et les mélancoliques.
Circulation et Respiration. — Lorsqu'on étudie la circulation chez les aliénés, on ne tarde pas à s'apercevoir que les modifications que subit cette fonction ne sont pas en rapport avec la forme mentale elle-même, mais avec ses pi'iucipaux sym])tomes parmi les(iuels l'excitation et la dépression doivent être placés au premier rang.
Tous les auteurs qui ont étudié le pouls dans la manie sont arrivés à des résultats peu (concordants. Pour Franck et (leorget les caractères du pouls du maniatiue sont : fréquence, tension, accélération. Pour Leuret et Mitivié,il est
SYMPTOMES PSYCJIIQUES 75
plus acctUoi'c ([lie dans les autres espèces de folie, mais il Test moins que chez les hallucinés. Selon Jacobi, la fréquence du pouls des maniaques, même dans leurs paroxysmes d'agitation, n'augmente pas; parfois môme elle s'abaisse. Griesinger l'a trouvé un peu accéléré, et plutôt petit que plein. Galmcil signale les variations fréquentes et souvent instantanées qui surviennent dans sa force et sa fréquence. Il résulte de ces opinions divergentes qu'il n'y a pas de pouls spécial à la manie. Le pouls des maniaques dépend de leur état actuel, selon qu'il consiste dans le calme ou l'agitation; de leur santé générale; de l'impressionnabilité plus ou moins grande de leur système nerveux.
L'agitation poussée jusqu'à la fureur détermine au début une grande accélération du pouls s'accompagnant d'une tension plus ou moins forte, qui ne tarde pas à faire place h un relâchement du système artériel. Lorsque les malades sont épuisés et anémiques, le pouls est petit, sans fréquence, parfois même ralenti.
On est parfois surpris des changements instantanés qui s'opèrent dans le pouls de certains maniaques. Tantôt il passe d'une fréquence exagérée à une lenteur extrême ; tantôt il devient plus fort, plus vibrant; tantôt il devient irrégulier et offre des faux pas, des intermittences. Ces signes se rencontrent principalement chez les maniaques sujets à des paroxysmes de fureur subite ou à des impulsions irrésistibles.
Le pouls chez le mélancoliipTc, dit Esquirol, est ordinairement lent, faible et concentré, quelquefois très dur. Cependant, comme chez le maniaque, il y a lieu de tenir compte de diverses circonstances, telles que l'état général, l'intensité du délire et sa forme, la présence ou l'absence d'hallucinations, etc.
Selon Marcé, la fréquence du pouls des mélancoliques peut osciller entre quarante et cent vingt pulsations.il est d'autant plus lent, d'après nos propres recherches, que la dépression est plus ancienne et plus profonde ; il est d'autant plus fréquent, au contraire, que le délire est plus aigu, qu'il s'accompagne d'une anxiété plus vive, d'hallucinations plus terrifiantes.
La stupeur est une complication fréquente de la mélan-
76 SYMPÏOMATOLOGIE GÉNÉRALE
colio, mais sous ce masque en apparence uniforme on découvre des symptômes très différents selon les circonstances. Derrière Timpassibilité du stupide se cache parfois un délire très actif, des hallucinations vives ; presque toujours alors le pouls est très faible, très petit, avec augmentation de fréquence. Lorsque la stupeur se prolonge et s'accompagne de torpeur intellectuelle, alors le pouls devient lent, faible et irrégulier, absolument analogue au pouls bien connu de la convalescence des maladies aiguës.
Les troubles de Tinnervation sympathique dans la paralysie générale amènent parfois des perturbations considérables dans la circulation des individus frappés de cette maladie. Pendant les poussées congestives, le pouls demeure parfois des semaines entières d'une grande fréquence avec dicrotisme très accentué.
L'athérome aortique qu'on rencontre aussi parfois chez ces malades, peut déterminer de Tinsuffisance valvulaire avec le pouls spécial à cette lésion cardiaque.
La respiration des maniaques n'offre en général rien de particulier. Chez les mélancoliques, elle est superficielle, ralentie, parfois anxieuse: presque toujours insuffisante.
La température du corps subit chez les aliénés des modifications certaines, mais encore assez mal connues.
Selon Griesinger (1), dans la folie, le thermomètre indique une température du corps normale, ou même audessous de la normale; ce n'est que dans l'agitation maniaque qui accompagne la paralysie générale progressive que la température du corps semble s'élever.
Selon Westphall , l'excitation maniaque s'accompagnerait toujours d'une élévation de température. Le thermomètre marquerait 38*^ et même 38''2 pendant les périodes d'excitation, alors qu'il ne marque que 37*^ les jours de calme.
Les recherclies de Clouston (2) lui ont démontré qu'il y avait des différences considérables entre les malades affectés des différentes formes d'aliénation. A l'exception de la démence, dans toutes les formes de la folie on trouverait
(1) Griesinger, Traite' il es mal. nient.: V-àvis, 1863. (i) Clouston, Ann. t/ic<l. psych. 187(i, t. 1.
une température plus élevée que celle des personnes qui jouissent de leur intelligence.
Nos propres recherches ne confirment pas ces données. Elles nous ont donné les résultats suivants : 1° dans l'excitation maniaque, avec exagération des mouvements, la température s'élève manifestement de quelques dixièmes de degré. Cette augmentation serait beaucoup plus considérable, si la chaleur développée par les phénomènes chimiques que produit l'agitation musculaire, ne se transformait presque en totalité en travail mécanique. D'où cette conséquence que tous les moyens de contrainte qui entravent le libre jeu des mouvements, chez les maniaques, peuvent devenir nuisibles en favorisant l'emmagasinement du calorique.
2° Dans les périodes de la paralysie générale où se produisent des phénomènes congestifs et de l'agitation, le thermomètre s'élève toujours au-dessus de la normale, atteint et dépasse 38°, quelquefois pendant plusieurs semaines consécutives.
3° Chez les mélancoliques, et surtout chez les stupides, la température a une tendance à s'abaisser au-dessous de la normale (1). Cette observation est conforme à cet aphorisme de Claude Bernard : « La température s'abaisse, le froid envahit l'animal sous l'empire de la douleur, de la crainte, de la terreur, du chagrin, de la tristesse; la joie, la colère, dit-on, sont au contraire des sources de chaleur » (2).
Citons encore les recherches de A. Voisin sur la température de la tête chez les aliénés (3). Selon ce savant, la température de la boîte crânienne est loin de suivre toujours la température axillaire, et bien souvent la température crânienne dépasse la normale, alors que la température axillaire est ordinaire. Les explorations thermométriques lui ont appris que chez les malades atteints de vésanie, chaque fois qu'il y avait délire maniaque, il se produisait del'hyperthermie crânienne même sans fièvre.
Le même auteur a souvent trouvé de la fièvre dans les
(1) A. Cullerre, Etude clinique de la lypémanie stupide. [Annales, 1873.)
(-2) CI. Bernard, Leçons sur la chaleur animale: 1876.
(3) A. Voisin, Leçons cliniques sur les maladies mentales et les maladies nerveuses : Paris, 1883, p. 109.
78 SYMPTOMATOLOCIE GÉNÉRALE
périodes aiguës de la paralysie générale ; le thermomètre peut alors atteindre 40°. La fièvre survient aussi très souvent pendant les recrudescences du délire ; on obtient alors des températures de 30° à 39°o centigrades.
Sommeil. — C'est surtout dans la période d'incubation de l'aliénation mentale que le sommeil est troublé. L'insomnie persistante, ou le sommeil^ntrecoupé de rêves effraj^ants et de cauchemars est un des symptômes prémonitoires les plus importants de la folie. « Beaucoup de malades, dit Morel (1), avant de devenir complètement aliénés ont des rêves effrayants et comme conscience qu'ils vont perdre la raison. Ils se réveillent en sursaut, passent la plus grande partie des nuits à se promener, se plaignant d'éprouver des céphalalgies intolérables, quelques-uns redoutent presque de s'endormir, tous leurs rêves sont remplis d'apparitions effrayantes. »
Les aliénés dorment le plus souvent, mais ils sont dans un état de rêvasserie continuelle. Aussi la plupart, surtout les mélancoliques, éprouvent-ils au réveil une fatigue et un énervement éminemment propres à fournir un aliment à leurs conceptions délirantes.
Certains maniaques agités, certains paralytiques, ne dorment jamais. Ils sont, pendant la nuit, en proie à des hallucinations incessantes qui entraînent une agitation bruyante et un redoublement dans l'intensité du délire.
Menstruation. — Dans les périodes aiguës de la folie, la menstruation est supprimée si l'état général est mauvais, s'il y a de l'anémie, de la chlorose, si la nutrition est défectueuse. Elle est conservée au contraire, si la santé générale se maintient et si la nutrition s'opère d'une façon satisfaisante. Marcé dit avoir vu fort souvent les époques se rapprocher, apparaître toutes les trois semaines, tous les quinze jours, alors qu'à l'état normal la périodicité était mensuelle. Il est à remarquer que le retour de cette fonction est, règle générale, le signal d'une recrudescence dans les troubles délirants.
Lorsque l'aliénation mentale se prolonge et qu'il en
(1) Mord, loc. cit.
résulte un épuisement notable de réconomie, les règles peuvent se suspendre, mais elles reparaissent toujours à l'époque où, sôus l'influence de l'établissement définitif de la démence, les fonctions organiques se rétablissent et ramènent un état de santé florissant.
La folie n'est un obstacle ni à la fécondation, ni au cours normal de la grossesse. L'avortement est rare chez les aliénées ; elles semblent môme, à ce point de vue, jouir d'une grâce d'état en raison de leur anesthésie physique et morale.
Sécrétions. — L'urine des aliénés subit quelques modifications, surtout pendant la période aiguë. Chez les mélancoliques dont les sécrétions sont diminuées, l'urine est rare, épaisse, et dépose d'abondants sédiments de sels uratiques.
L'albumine et le sucre semblent étrangers à l'urine des aliénés et Marcé déclare que ses recherches à ce point de vue ont été vaines dans les diverses formes de l'aliénation mentale.
Mairet (1), établissant en principe: 1*^ que l'acide phosphorique est intimement lié à la nutrition et au fonctionnement du cerveau ; que le cerveau en fonctionnant absorbe de l'acide phosphorique uni aux alcalis et rend de l'acide phosphorique uni aux terres ; 2° que le travail intellectuel diminue le chiffre de l'acide phosphorique uni aux alcalis et augmente le chiffre de l'acide phosphorique uni aux terres, — a recherché comment les aliénés se comportaient au point de vue de l'élimination de l'acide phosphorique par les urines.
Il résulte de ses recherches que pendant l'agitation maniaque aiguë, l'acide phosphorique est augmenté dans les urines et que l'augmentation porte proportionnellement davantage sur les phosphates terreux. Lorsque l'agitation est à son déclin la proportion est inverse.
Dans la dépression, au contraire, la quantité d'acide phosphorique est diminuée ; et la diminution porte exclusivement sur l'acide phosphorique uni aux alcalis ; l'acide
(I) Mairet. Nutrition du système nerveux. {Archiv. de neurolog.,
80 SYMPTOMATOLOGIE GÉNÉRALE
phosphoriqne uni aux terres est au contraire augmenté. L'auteur conclut encore de ses nombreuses et délicates recherches urologiques, qu'il serait trop long de rapporter ici, que l'agitation maniaque suractive la nutrition générale, tandis que la dépression la ralentit.
Sécrétion salivaire. — Diminuée chez beaucoup d'aliénés dans la période dépressive, la sécrétion salivaire prend au contraire les caractères d'une véritable sialorrhée chez certains déments, chez quelques mélancoliques dans la période de stupeur, et chez certains névropathes hypocondriaques. Dans quelques cas le ptyalisme a été signalé comme ayant une influence critique sur la folie (Pinel, Esquirol, Foville, Thore); ces cas doivent être rares, car il n'est pas donné à tous les praticiens de les rencontrer.
Etat du sang. — Erlemmayer a signalé chez les aliénés un apauvrissement du sang voisin de celui qu'on observe dans la chlorose, une véritable crase séreuse. Miche aprétend avoir trouvé dans la paralysie générale au début, une augmentation de globules, avec diminution des autres éléments.
D'après des recherches de Gallopain (1), il résulte que : 1° Dans la manie et la lypémanie (mélancolie), il y a le plus souvent diminution du nombre des hématies, et augmentation du nombre des globules blancs; 2° dans la paralysie générale, la diminution du nombre de globules rouges dans les différentes périodes est peu Sensible, et on trouve des nombres faibles et des nombres élevés de leucocytes dans toutes les périodes de la maladie.
En résumé, l'auteur conclut de ses recherches que chez les aliénés : 1° le nombre des globules rouges est diminué ; 2° le nombre des globules blancs est augmenté ; 3^ une anémie de moyenne intensité existe dans la presque généralité des cas.
(1) Gallopain, Congrès de médecine mentale ; 1878.
Article I"