MARCHE DE LA FOLIE
§ ler. — Prodromes
Les prodromes des différentes formes de l'aliénation mentale seront étudiés aux chapitres correspondants de la pathologie spéciale. Ils comportent cependant quelques considérations générales qui trouveront ici tout naturellement leur place.
Ce qu'il importe tout d'abord de bien établir, c'est que la folie n'a pas ordinairement le début brusque qu'on est tenté de lui attribuer d'après une observation superficielle. Le besoin de trouver quand même une explication à des phénomènes qui émeuvent profondément ceux qui en sont les témoins pousse le vulgaire à rattacher les premiers symptômes de déraison à quelque circonstance grave de la vie du malade, alors que bien souvent il n'y a qu'une simple coïncidence, ou que l'événement incriminé a tout simplement hâté l'explosion d'une maladie qui n'attendait qu'une occasion pour se manifester dans tout son bruyant appareil.
Les individus fortement prédisposés par l'hérédité morbide, ceux qu'on nomme encore les dégénérés^ les héréditaires, sont les seuls chez lesquels le délire — nous ne disons pas la folie — éclate parfois avec une certaine brusquerie, mais le fonds même de leur état mental étant constitutionnellement imprégné de l'élément pathologique, l'imminence morbide est chez ^eux permanente, prête à éclater au moindre choc physique ou moral.
Les premières modifications que subit l'état mental des
futurs aliénés portent principalement sur le moral et le caractère. Leurs goûts, leurs habitudes changent ; leurs affections se transforment, ils sont anormalement excités ou déprimés; ils se sentent envahir par une souffrance vague qu'ils ne sauraient définir, mais dont ils placent souvent le centre d'irradiation au creux épigastrique. Peu à peu rélément douloureux grandit, ils deviennent anxieux et ont eux-mêmes le triste pressentiment du prochain naufrage de leur raison. Bientôt ce ne sont plus seulement des troubles douloureux qu'ils éprouvent, mais de véritables désordres convulsifs, des tremblements, des crises de larmes, des explosions bruyantes mais momentanées de désespoir et des impulsions au suicide. Leurs sens hyperesthésiés leur procurent les sensations subjectives les plus pénibles et déjà même quelques hallucinations élémentaires. Leur visage s'altère, leurs traits se décomposent; ils sont pris d'un besoin irrésistible de locomotion qui les pousse à circuler sans but, ne se trouvant bien nulle part. En même temps ils sont portés à se plaindre et à exagérer leurs souâ'rances. « Ils disent que leiii's idées s'eti vont, qu'ils ne peuvent plus les coordonner, qu'ils ne guériront jamais, qu'ils sont destinés à mourir; ils se plaignent de perdre la mémoire, et il arrive que la concentration exclusive de leur pensée sur le mal qui les domine tend de plus en plus à les détacher de la réalité des choses de la vie et à développer chez eux le sentiment de l'instinct égoïstique (1). »
Ces premiers désordres, intellectuels et moraux, sont accompagnés de désordres physiques non moins caractéristiques. Le sommeil est nul, ou troublé par des cauchemars effrayants; la circulation est soumise à des perturbations révélées par des variations extrêmes du pouls ; l'appétit se perd, les digestions deviennent pénibles, la constipation opiniâtre, enfin le corps subit le plus souvent im amaigrissement rapide.
Ces prodromes sont ceux de la folie simple en général. Ceux des folies organiques et en particulier de la paralysie générale sont d'une nature différente. Ce sont des signes d'affaiblissement intellectuel, de démence, qui se
1,1) Mord, foc. cit.
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manifestent los premiers; de l'inaptitude intellectuelle, des défaillances de la mémoire, des actes inconsidérés, contraires à la morale, tels que les vols aux étalages ou dans les magasins, et les outrages aux mœurs.
Chez quelques futurs paralytiques on observe cependant plusieurs mois à l'avance une grande suractivité intellectuelle sans désordre ni affaiblissement des facultés; ils sont actifs, entreprenants, manifestent des qualités et des aptitudes dont ils n'avaient jusqu'alors donné aucune preuve, et tout en agissant d'une façon contraire à leurs habitudes se conduisent néanmoins en hommes judicieux et avisés (1).
$2. — MAnCIIE ET DuuÉE
Une fois constituée par l'apparition de tous les symptômes, la folie suit une marche : 1° aiguë ou chronique; 2" continue, rémittente ou intermittente.
Marche aiguë et chronique. — Les formes primitivement aiguës et qui s'accompagnent de délire généralisé (manie et mélancolie simples) sont les plus favorables au point de vue de la guérison, aussi ce caractère est-il des plus importants à signaler. Ces folies aiguës ont en général une évolution régulière composée de trois périodes : l'une ascendante, l'autre d'état, la troisième de décroissance.
Les folies qui, au contraire, prennent des le début une allure chronique ont en général une évolution lente et progressive qui exclut toute idée de guérison; tels sont les délires systématisés avec hallucinations.
Marche continue, rémittente ou intermittente. — Le type continu est rare ; on ne l'observe que dans quelques cas de folie aiguë à marche rapide et dans quelques cas incurables. Ce n'est guère, dit Macé, que dans les formes incurables que l'on observe cette unité parfaite, cette
(1) V. Parant, De la suractivité intellectuelle sans délire ni démence dans la période prodromique de la Paralysie générale. {Annales médico-psychologiqtœs, 1887.)
invariabilité absolue dans les symptômes dont quelques cas de démence, de stupeur chronique, fournissent des exemples.
Le type rémittent est le plus ordinaire dans toutes les formes de Taliénation mentale. Il est rare, comme nous venons de le voir, que la folie aiguë adopte le mode continu parfait. Dans le cours de la maladie, les jours se suivent sans se ressembler; à quelques jours d'agitation continue en succèdent d'autres de calme relatif, d'amélioration trompeuse, bientôt suivis de nouvelles alternatives du même genre.
Le propre même des folies chroniques est de suivre une marche irrégulière et d'être soumises à des influences perturbatrices nombreuses. Ainsi le retour du printemps exaspère les symptômes psychiques, tandis que l'automne correspond à une sorte de détente, de calme plus ou moins complet. Les excès de température, les grands froids et les grandes chaleurs ont aussi pour effet d'exaspérer le délire et l'agitation, et l'on voit à de certains jours, la population entière des asiles tout d'un coup déchainée, alors que la veille, elle ne comptait que quelques cas isolés d'excitation modérée.
L'époque menstruelle est, pour les femmes, le signal périodique d'une aggravation momentanée de la maladie.
Diverses circonstances, telles que les émotions, les écarts de régime, les visites intempestives, les luttes morales que l'entourage familial du malade croit devoir soutenir contre les conceptions délirantes, ont une action analogue.
Les rémissions sont parfois assez complètes pour faire illusion sur la persistance de la maladie. Certains délirants chroniques, pendant leurs périodes "de calme, ont assez d'empire sur eux-mêmes pour dissimuler complètement leurs idées délirantes. Il est des maniaques qui momentanément cessent de délirer et qu'on croirait en bonne voie, si leur apathie, leur indifférence, le manque de sommeil, l'absence des modifications pliysiques favorables qui accompagnent la convalescence ne montraient suffisîunment ({u'ils sont loin d'être guéris. Certains méhmcoliques peuvent renfermer leur délire et dissimuler leurs impulsions au suicide jusqu'au jour où, étant