CHAPITRE ni
L'étude des formes spéciales de la folie présente des difticiiltés d'autant plus grandes que nous manquons — ainsi que pouvaient le faire prévoir les considérations pathogéniques précédentes — d'une base uniforme pour une classification rationnelle de ces maladies.
L'analomie pathologique ne nous fournit à ce point de vue que des éléments insuffisants. Dans certains cas, on ne constate aucune lésion, au moins appréciable à nos moyens d'investigation. Dans d'autres, on rencontre des lésions positives, mais elles sont sans caractères spécifiques, et il n'est pas possible de leur rapporter tous les symptômes observés. Dans une seule forme d'aliénation mentale, la paralysie générale, le complexus symptômati({ue se rattache à des lésions fixes, uniformes, toujours les mêmes. Quant à la physiologie pathologique, ses données sont encore trop hypothétiques pour que nous puissions en faire la base d'une classification générale.
Luys (1), a cependant fait une tentative sur cette double base. Il divise les maladies mentales en deux grands embranchements : A. — Les troubles psijchopathiques dont le caractère est d'être mobiles et transitoires ; B. — Les troubles psj/chopathiques qui sont liés à des lésions fixes et permanentes.
Le premier embreinchement se subdivise secondairement de la façon suivante : 1° Les hypérèmies (manies) avec toutes leurs modalités diverses, suivant qu'elles siègent dans les régions émotives, intellectuelles ou psychomotrices, et suivant qu'elles sont circonscrites ou généralisées; les ischémies (lypémanies) avec leurs différentes
(l) J. Luys, Traite clinique et pralique des maladies mentales; Paris, 1881.
modalités, également suivant leur siège ; 3° les hypérémiesischémies dans lesquelles l'hypérémie et Tischémie se trouvent associés chez le même sujet pour déterminer un processus morbide à deux faces, avec dépression et excitation combinées.
Le deuxième embranchement comprend : 1° les affeciions mentales liées à des lésions organiques fixes et progressives (paralysie générale, démences organiques) ; 2o les (ifjénésies (inibécillité, idiotie) ; 3<* enfin à titre provisoire, les intoxications diverses.
Cette classification excellente en principe, ne pourra cependant être adoptée couramment que lorsque les notions aaalomiques et physiologiques sur lesquelles elle repose seront devenues classiques.
Vétiolofjie ne nous fournit pas une base plus solide et la tentative de Morel (1) est là pour prouver son insuffisance. 11 divise les maladies mentales en six groupes, d'après les relations qui doivent nécessairement exister entre la forme de l'aliénation et la nature de sa cause : 10 les aliénations hérfklitaires ; 2» les aliénations par intoxication ; 3° les aliénations déterminées par la transformation de certaines névroses; 4° les aliénations idiopathir/ues, parmi lesquelles se trouve la folie paralytique; 0° les folies sympa thif/ues ; G*' la démence.
On peut reprocher à cette classification son manque absolu de consistance. Si, dans nombre de cas, la nature de la cause imprime à la maladie quelques modifications spéciales, le fait n'est ni constant, ni général. Ces divisions, d'aillenrs, n'offrent aucune délimitation rigoureuse, et comme le fait observer Marcé, empiètent les unes sur les autres et laissent de côté les caractères importants des îualadiespour s'attacher à des faits tout à fait secondaires. Enfin chacun de ces groupes est susceptible de coni- ])rendie à lui seul toutes les formes cliniques de Taliénation nïontalo et de former ainsi l'ensemble le plus disparate.
La classification du professeur Hall, repose aussi en grande partie sur Tétiologie. 11 admet sept groupes d'aliénations mentales; les folies : 1° vésaniques ou essentielles;
(1) H. A. Moirl. T/ailc des ynaUidlcs )ncnlalcf>: Paris, 1860.
2" névropalhiques ; 3° diaUuhiques ; hP sijmpalhifpies ; ^'^ toxiques ; Qo organiques ou cérébro-spinales; 1'' congénitales ou morphologiques. On peut faire en partie à cette classification les mômes objections qu'à celle de Morel. Si au point de vue clinique quelques-uns de ces groupes sont rationnels, il en est d'autres, le groupe diathésique ou sympathique, par exemple, dont la formation parait moins légitime. Pour nous, et croyons-nous pour la plupart des praticiens, il n'y a pas des folies goutteuses, rhumatismales, tuberculeuses, cancéreuses, cardiaques, intestinales, etc. ; il y a des goutteux, des cancéreux, des tuberculeux, qui deviennent aliénés; et chez eux, non seulement la diathèse n'imprime pas à la folie un cachet spécial, mais il n'est même pas certain qu'elle exerce une influence directe sur son développement. On peut en dire autant de la folie sympathique dont l'existence est loin d'être admise par tous les aliénistes.
La sjjmplomatologie est, elle aussi, insuffisante. Elle a servi cependant de base à la classification de Pinel et d'Esquirol, qui fut un réel instrument de progrès, mais qui, depuis longtemps, a cessé de répondre aux besoins de la science. Esquirol admet cinq genres de folie : 1° Lypémanie (mélancolie des anciens), première subdivision de la monomanie ; 2*^ monomanie proprement dite, ou délire partiel avec excitation et prédominance d'une passion gaie et expansive; 3° Manie ou délire général avec excitation ; 4° démence; o° imbécillité ou idiotie . (^qHq classification est purement psychologique et ne s'appuie par conséquent que sur une partie seulement des symptômes; en outre elle ne tient compte, ni de la paralysie générale ni des relations de la folie avec la pathologie commune (affections organiques des centres nerveux, association des diverses névroses, intoxications, etc).
11 résulte de cette rapide revue des classifications adoptées par les auteurs que, si toutes ont du bon, aucune n'est complètement satisfaisante. L'extrême complication des faits à classer excluant toute base unique, le seul parti à prendre en l'état actuel de la science, est, à l'exemple de Baillarger, de Marcé, de Foville, de s'appuyer à la fois sur les symptômes, l'anatomie pathologique et l'étiologie.
CuLLERKE. Maladies mentales. 3
Les classifications de ces auteurs ne sont autres, en somme, que celle crEsquirol tenue au courant de la science.
Marcé, par exemple, s'est contenté d'y ajouter la Parabjsie générale, et d'en séparer pour les étudier à part, les aliénations associées à divers états morbides, (névroses et intoxications). Il admet quatre groupes, qui sont: 1° les vésanies pures (manie, mélancolie, monomanie, démence); 2° les vésanies associées entre elles; 3^ les vésanîes associées à des lésions du mouvement (paralysie générale, épilepsie, hystérie, chorée, alcoolisme, pellagre) ; 4° les états congénitaux (idiotie, imbécillité, crétinisme).
Nous n'avons eu d'autre but en dressant la classification suivante, que d'apporter à celle de Marcé les perfectionnements qu'elle comporte, et de la mettre au courant des progrès de la science. Ainsi nous en avons fait disparaître la démence^ qui n'est qu'un état secondaire, un mode de terminaison de la folie proprement dite, et que personne ne reconnaît plus comme forme spéciale de folie. A la monomanie, entité purement psychologique, qui n'est plus admise depuis Morel, nous avons substitué le délire systématisé et la folie héréditaire, qui en représentent les divers éléments.
En conservant au moins dans ses grandes lignes la classification classique française, nous ne sommes pas seulement d'accord avec la tradition scientifique, mais encore avec les plus nombreux manigraphes contemporains (1).
I. — 11 existe une première catégorie d'aliénations qui ne s'accompagnent d'aucune lésion fixe et déterminée des centres nerveux. EUe se divise en deux groupes, suivant que le trouble mental se complique ou non de dégénérescence.
i«' Groupe. — (a). Dans une première forme, le trouble caract('risli(jne consiste dans une exagération patliologi(|ue de l'activité cérébrale se traduisant par une perturbation générale des fonctions psychiques accompagnée d'excitation : Manie.
(1) Voyez nolammoiit les classificulions de Magnan, Kraffl-Ebing, S(!hule, Morselli, ete., qui toutes reposent à la fois, comme celle de Mftrcé, sur Icis symidOmcs, l'anal omie patiiologique et leliologie.
(b). Dans une deuxième ibruio, le trouble caractéristique est un arrêt de l'activité intellectuelle accompagné de dépression : Mélancolie.
(c). Une troisième forme est constituée par le retour périodique des deux formes précédentes, soit isolément, soit associées entre elles suivant des modalités diverses. Les nouveaux types cliniques ainsi formés sont au nombre de trois principaux : Folie intermiltenle simple, folie à double forme, folie circulaire.
(d). Dans une quatrième forme, enfin^ on ne constate ni excitation, ni dépression, ni trouble général de l'intelligence, mais une altération partielle des facultés à évolution lente, engendrant des conceptions délirantes de plus en plus compliquées et rattachées les unes aux autres (au moins pendant la période d'état) par un lien logique formant un tout systématisé. C'est ce que les auteurs appellent folie partielle (Bail) ; Délire chronique (Magnan) ; et ce que nous appellerons Délire systématisé progressif, expression qui correspond aux caractères essentiels de la maladie.
Ces cinq formes cliniques ne suftisent pas à comprendre tous les désordres fonctionnels de l'intelligence. Elles constituent un premier groupe où, jusqu'au jour où la maladie a éclaté, le cerveau a été sain, l'intelligence a fonctionné d'une façon normale ; un individu jusqu'alors réputé jouir d'une intelligence correcte est devenu fou.
2^ Groupe. — Mais il existe un deuxième groupe de faits où un fonctionnement vicieux de l'intelligence préexiste à l'explosion de la folie confirmée. Le mal n'est d'abord caractérisé que par des anomalies, des singularités psychiques. Dès le jeune âge on peut constater, chez les sujets atteints de cette affection, l'existence d'une déséquilibration plus ou moins considérable des fonctions psychiques, de l'instabilité mentale, des tares morales, des perversions de caractère. Tantôt avec Tàge ces désordres s'accentuent et finissent, en s'exagérant, par entrer de plain-pied dans la pathologie (monomanies des anciens auteurs). Tantôt sous l'influence de la cause la plus banale éclatent des accès de délire dont l'aspect clinique se rattache aux formes précédemment énumérées tout en présentant des caractères propres qui permettent de les rattacher à leur véritable orioine.
(e). Ce vaste groupe de troubles psychiques ne se développe que dans des cerveaux défectueux, mal constitués, frappés à des degrés divers de dégénérescence congénitale ou acquise. Dans Fimmense majorité des cas, cette dégénérescence est congénitale et doit être considérée comme le produit de l'hérédité névropathiqne accumulée; d'où le nom de Folie héréditaire que nous croyons devoir conserver à ce groupe de faits avec la plupart des auteurs qui Font étudié.
La Folie héréditaire comporte un certain nombre de modalités cliniques secondaires que nous étudierons sous les dénominations suivantes : l'' obsessions mentales, impulsions irrésistibles ; 2® délire systématisé des héréditaires ; 3" manie raisonnante, folie morale; 4° délires polymorphes.
(f). Comme faisant suite à la folie héréditaire, nous devons placer ensuite Vidiotie, qui comprend en bloc les derniers degrés de la dégénérescence : la faiblesse d'esprit, l'imbécillité et l'idiotie proprement dite.
II. — Une deuxième catégorie comprend les aliénations subordonnées à une affection cérébrale à lésions fixes et déterminées. Au point de vue psychique, elles sont caractérisées foncièrement par la démence, c'est-à-dire l'affaiblissement radical et progressif des facultés intellectuelles, et accessoirement par des conceptions délirantes de diverse nature. On en reconnaît deux espèces principales :
(a). La Paralijsie f/énérale progressive ; désignée encore sous les noms de Folie ou Démence paratijlique, ou encore sous ceux de méningo-périencéphalite, encéphalite interstitielle diffuse, qui définissent la nature des lésions anatomiques de l'affection.
(b). La Démence sénile, dont la lésion primitive consiste dans la dégénérescence athéromateuse des vaisseaux cérébraux entraînant à sa suite l'ischémie, puis l'atrophie [de l'organe, et plus tard des oblitérations artérielles et des foyers de ramollissement.
(c) A côté des formes précédentes, nous placerons, sous la di'noinination de Démences organiques, les aliénations démentielles ([ui sont consécutives aux lésions cérébrales en foyer (liémorragie, ramollissement, tumeurs, etc.)
Ici devraitse terminer cette classification. Elle comprend,
en effet, tous les grands syndromes cliniques qui peuvent se présentera ro])servateur dans la pratique des maladies mentales. Cependant, si nous envisageons la folie dans ses rapports avec l'étiologie, nous voyons que la cause déterminante de certains délires exerce une telle influence sur leur symptomatologie et leur marche qu'elle en fait des formes véritablement spéciales qu'il est indispensable d'étudier à part.
ll[. — De Là une troisième catégorie d'aliénations, divisées en deux. groupes.
P""' Groupe. — Il comprend les aliénations associées aux grandes névroses : (a) épilepsie; (b) hystérie ; (c) chorée.
2^ Groupe. — Les aliénations liées aux intoxications : (a) alcoolisme ; (h) saturnisme; (c) morphinisme; (d) pellagre ; (e) crétinisme.
La classification dont nous venons de développer les principes se résume donc dans le tableau suivant •.
Aliénalions primitives.
'2» Folie détrciiéraUvc.< Folie héréditaire.
/Manie.
Mélancolie.
\ ^ Folie intermittente.
l» Folie simple (Folie périodique.] Folie à double t'ormc.
Folie circulaire.
Délire systématisé progressif.
^Obsessions mentales, impulsions irrésistibles.
/Délire systématisé des héréditaires .
fFolie raisonnante, folie morale.
^Délires polymorphes.
^3" Idiotie.
1 Paralysie générale (encéphalite interstitielle diffuse). Aliénations \
liées aux Démence sénile (athéromc cérébral et atrophie consécutive).
affections i
cérébrales [Démences organiques (lésions en foyer), organiques. ,
[ (Kpilepsie.