CHAPITRE PREMIER
^, lei", — DÉFINITION
La manie est une affection cérébrale apyrétique, caractérisée par la perturbation et l'exaltation de l'intelligence, de la sensibilité et de la motilité (1).
C'est le type de la folie générale avec excitation, en même temps que la forme la plus nette de la pathologie mentale ; elle a été reconnue et décrite par tous les nosologistes. D'après les statistiques de Marcé, elle formerait environ le septième des cas d'aliénation mentale traités dans les Asiles.
j! 2. — Caisks
La prédisposition héréditaire domine l'étiologie de la manie, comme de toutes les maladies mentales. Ensuite viennent la plupart des causes que nous avons étudiées dans la Pathologie générale- Nous nous contenterons de passer en revue celles dont l'action semble s'exercer le plus fréquemment.
Les bi/luencc's morales, chagrins, déceptions, émotions vives, peuvent être l'origine d'un accès de manie, bien
(Ij Esquiiol, Maladies mentales; 1838.
que, dans cette affection, leur rôle soit moins important que dans la mélancolie.
Les excès physiques, alcooliques et vénériens, le surmenage du système nerveux, les travaux intellectuels excessifs entrent pour une part importante dans les causes de la manie.
Vinsolation provoque presque exclusivement des accès de cette affection mentale.
Les maladies aiguës, le rhumatisme et la fièvre typhoïde, principalement, favorisent la production de la manie.
La folie des nouvelles accouchées revêt le plus souvent cette même forme, puisqu'on l'observe dans les trois quarts des cas.
Vâge où elle se développe de préférence est compris entre vingt et trente ans. Avant vingt ans, elle est aussi la plus commune des maladies mentales. Passé trente ans, le nombre des cas de manie décroît, et après cinquante ans elle devient rare.
Le sexe féminin fournit un plus grand nombre de cas de manie que le masculin. Les anciens auteurs ont soutenu une opinion contraire; mais on s'explique leur erreur en songeant qu'ils ne connaissaient pas la Paralysie générale comme maladie distincte, au moins pendant les périodes aiguës, qui se présentent le plus souvent sous la forme maniaque.
Les saisons semblent exercer une certaine influence sur le développement de la manie. Pendant le printemps et l'été, elle est prédominante, et selon Esquirol, on observe, pendant cette période, deux fois plus de manies que durant le reste de l'année.
Enfin les grandes névroses telles que l'hystérie, Tépilepsie, la chorée, quand elles sont compliquées d'aliénation mentale, affectionnent surtout la forme maniaque : la manie revêt dans ces cas quelques caractères spéciaux qui méritent d'être étudiés à part.
g 3. — Symptômes
Les prodromes, quelquefois très courts, le plus souvent de quelques jours à quelques semaines, sont constitués par une période de dépression mélancolique sans idées déli-
rantes : ThumeAir devient inégale, le caractère irritable ; les sentiments afifectifs se modifient ou s'oblitèrent; de nouveaux penchants, par exemple une appétence inusitée pour les boissons alcooliques, peuvent se manifester. Il y a de la céphalalgie, de Tinsomnie ou des rêves agités, un malaise physique profond, des vertiges, une tristesse insurmontable, de l'angoisse épigastrique ; parfois des hallucinations et des accès panophobiques. En môme temps la nutrition s'altère, les fonctions digestives languissent; il survient de l'anorexie, de la soif, puis un véritable embarras gastrique. Peu à peu le malade se sent porté à l'excitation, à une loquacité et à une activité exagérées, à l'expansion, au rire, aux actes excentriques; il a encore pleine conscience de son état mais commence à perdre tout contrôle sur ses opérations cérébrales. Quelques jours, quelques heures de plus et la maladie est constituée.
Les troubles intellectuels communs aux divers états maniaques consistent en une suractivité générale des idées qui se pressent d'abord logiquement, plus tard confusément, et s'échappent au dehors en un flux de paroles plus ou moins intelligibles. A un degré modéré d'excitation, les idées s'enchaînent suivant les procédés ordinaires ; par suite de l'exaltation de la mémoire et de l'imagination, i'élocution est aisée et surabondante, les remarques spirituelles et caustiques, les discours empreints d'une sorte d'éloquence; les écrits vifs et brillants, quoique prolixes et parfois diffus. Dans cet état de manie certains imbéciles peuvent faire illusion sur la véritable portée de leur intelligence. L'attention' des malades peut encore être fixée, mais d'une façon fugitive, et après une réponse brève, ils retombent sans désemparer dans leur verbiage. Peu à peu la rapidité des idées s'accroît, la vue d'un objet, une rén)iniscence subite, un mot qui frappe leur oreille suffit à changer la direction des idées, et à amener les associations de mots les plus imprévues ; bientôt on ne distingue pins dans leurs discours que des lambeaux de ])lirases tronquées manquant de plus en plus de liaison, bien qu'au fond elles découlent encordes unes des autres; mais les idées intermédiaires ne sont plus exprimées.
A un degré plus élevé d'excitation, Yincohèrence devient réelle, les paroles ne se rattachent plus les unes aux autres
que par l'analogie des sons qu'elles rendent; une assonnancc en amène une autre, sans respect du sens des mots; parfois môme les mots entiers disparaissent eux-mêmes et on n'entend plus que des monosyllabes rimant entre eux. Alors le malade vocifère d'une façon extravagante, se livrant à une mimique désordonnée entrecoupée d'éclats de rire, do sanglots et de cris.
Les troubles de la motilité sont en relation directe avec les troubles de l'intelligence. Au début ou dans les formes légères, on observe seulement un besoin exagéré de mouvement. Le malade se livre à un va-et-vient continuel, entreprend une chose et l'abandonne pour passer à une autre, change les objets de place, manifeste mille désirs, mille projets aussitôt oubliés. Peu à peu l'énergie des mouvements s'accroît, les forces musculaires sont décuplées, les mouvements deviennent brusques, violents, tumultueux. Le maniaque crie, saute, court, danse, se jette sur les obstacles qu'il rencontre et les brise, déchire ses vêtements, met sa literie en pièces, prend des postures indécentes, se roule dans l'ordure; il devient étranger à tout sentiment de fatigue, et la femme la plus délicate trouve en elle-même des forces inépuisables pour résister un temps indéfini à une agitation incoercible. La face est vultueuse, le regard brillant ; les traits expriment tour à tour les passions les plus contradictoires : l'énergie, la colère, la douleur, une gaieté exubérante. Le verbe est liaut, la loquacité intarissable et émaillée d'injures, de blasphèmes, de mots grossiers ou obscènes complètement étrangers à l'éducation des malades et à leur réserve habituelle.
L'automatisme des actes se fixe parfois dans une forme déterminée. On observe alors chez les maniaques des espèces de tics, sortes de mouvements réflexes ou convulsifs qu'ils répètent des heures, des journées entières. L'un fait des culbutes comme un acrobate; un autre tourne indéfiniment autour d'un arbre, d'un banc, d'une cour; tel autre fait osciller sa tête d'une épaule à l'autre, agite en cadence un bras, une jambe, ou répète à satiété un geste déterminé, par exemple : le signe de la croix. Le même phénomène s'observe d'ailleurs dans l'ordre intellectuel et certains maniaques répètent indéfiniment le même mot, le même