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CHAPITRE

FOLIE PERIODIQUE

§ l^". — GÉNÉRALITÉS

L'accès de manie ou de mélancolie peut être un accident isolé, unique, dans le cours de l'existence; mais le fait est rare. Un homme a dans sa jeunesse un accès franc de manie aiguë qui disparait au bout de quelques semaines sans laisser de traces. Il se marie, a des enfants, prend comme tout le monde sa part des joies et des peines de la vie, se tire heureusement de maladies plus ou moins graves. Trente ans se passent, et sous l'influence d'une cause quelconque, un second accès de manie aiguë vient interrompre la prescription qui lui semblait acquise. Si 'un intervalle de trente ans entre la première atteinte du mal et la rechute est exceptionnel, des rechutes au bout de dix, quinze et vingt années sont communes.

Que la période de lucidité se raccourcisse encore, que les accès se rapprochent, et nous nous trouverons en présence d'un groupe nombreux, homogène, celui des folies intermittentes. Ce groupe a fait l'objet d'études sérieuses, et a été à son tour divisé en quelques sous-groupes qui méritent, au point de vue clinique, une description spéciale.

Esquirol, le premier, a donné une description succinte, mais nette, de la folie intermittente sous sa forme la plus simple.

«... Les accès reviennent tous les huit jours, tous les mois, tous les trois mois, deux fois l'année, tous les ans, tous les deux, trois ou quatre ans. Les accès éclatent spontanément et sans autres causes connues que l'époque, la saison, l'année où les accès antérieurs ont eu lieu; ou bien ils sont provoqués tantôt par les mêmes causes qui ont produit les mômes accès, tantôt par des causes difl'ércntcs. Les accès sont ramenés tanlôt par des affections morales, par des dérangements pliysiques, tels que l'em-

J)arras gastrique, la constipation, la céphalalgie, ou par des maladies accidentelles, etc. En général, les accès se terminent brusquement et quelquefois sans crise. Ordinairement, pendant l'intermittence, le retour aux idées, aux affections, aux habitudes de la santé est complet. Cependant il reste des symptômes qui prouvent que l'accès n'a pas eu une solution complète (1). »

11 ajoute dans un autre passage qu'il n'est pas rare de voir la manie et la mélancolie alterner d'une façon très régulière, mais, pas plus que Willis (2), qui, longtemps avant lui, avait noté chez certains aliénés ralternance de l'accès maniaque et de l'accès mélancolique, il ne songe à considérer la succession de ces deux formes comme un syndrome unique, l'accès complet d'une affection distincte.

Griesinger (3) dès 1845, regardait comme très ordinaires la transition de la mélancolie à la manie et l'alternance de ces deux formes, mais il n'en fit pas une description spéciale.

Le premier en 1851, dans ses Leçons cliniques, J.-P. Falret songea à séparer de la folie intermittente un type nouveau caractérisé par ce cycle des formes maniaque et mélancolique. « La transformation de la manie en mélancolie, et réciproquement, dit Falret, a été signalée dans tous les temps commue un fait accidentel, mais on n'a pas assez remarqué, ou du moins on n'a pas dit d'une manière expresse, qu'il existe une certaine catégorie d'aliénés chez lesquels cette succession de la manie et de la mélancolie se manifeste avec continuité et d'une manière presque régulière. Ce fait nous a paru assez important pour servir de base à une forme particulière de maladie mentale que nous appelons folie circulaire parce que l'existence de ce genre d'aliénés roule dans un môme cercle d'états maladifs qui se reproduisent sans cesse, comme fatalement, et ne sont séparés que par un intervalle de raison de courte durée (4). »

En 1834 (5), Baillargcr montra ({uc chez les malades de

(1) Esquirol, Maladies mentales; 1838.

(2) Th. Willis, opéra omnia; 1687.

(:?) Grcsingcr, Traité des maladies mentales, V" cdilionallciilaiidc ; 1845;

(4) J. P. Falret, Leçons cliniques de me'decine mentale; 1854;

(5) Baillargcr, Bulletins de l'Acad. de médecine; 1854.

cette catégorie, il n'y avait réellement pas d'intervalle lucide entre la période maniaque et la période mélancolique ; que l'association de ces deux périodes constituait un accès, et que Tintermittence de lucidité, quand elle existait, ne se manifestait qu'après révolution complète de l'accès mélancolico-maniaque, ce qui lui fit désigner la maladie sous le nom de Folie à double forme.

Mais il existe un grand nombre d'aliénés chez qui les accès de manie et de mélancolie se succèdent sans la moindre intermittence, sans le moindre intervalle lucide. Leur maladie, en un mot, se meut indéfiniment dans un cercle vicieux; aussi pour ceux-là, croyons-nous avec Marcé (1) qu'il convient de conserver la dénomination de Folie circulaire.

Nous aurons donc ainsi trois formes principales de folie périodique :

40 La folie intermittente simple, maniaque ou mélancolique;

2° La folie à double forme, composée d'accès maniaques mélancoliques, suivis d'une intermittence (2);

3° La folie circulaire, formée d'accès maniaques et mélancoliques se suivant indéfiniment sans intervalle d'aucun genre.

g 2. — Causes

La prédisposition héréditaire joue un rôle absolument prépondérant dans la genèse des Folies intermittentes. Mais il est remarquable que les malades qui en sont atteints appartiennent, en général, à une catégorie élevée d'héréditaires, et qu'avant l'invasion de la maladie, ils n'avaient présenté aucun stigmate bien net de dégénérescence; n'avaient donné aucun signe de déséquilibration mentale et semblaient doués d'une organisation psychique normale. Il est cependant un certain nombre d'intermittents qui appartiennent bien à la catégorie des dégénérés. Cette dégénérescence est révélée tantôt par l'explosion prématurée de l'affection, tantôt par la forme du délire,

(l) Marn'-. T/aitc des maladies mentales.

(-2) A. RiUi. Traite elinit/ue de la folie à dottlde /bime; 1883.

tantôt enfin par certaines particularités psychi(j[ues qui sont caractéristiques de la déséquilibration mentale, telles que la dipsomanie, l'inversion sexuelle, un mauvais caractère. Les uns sont d'humeur acariâtre et violente ; les autres sont concentrés, solitaires, vivent à l'écart et dès qu'on les voit sortir de leur retraite, c'est qu'ils vont être malades. D'autres sont instables, aiment le mouvement, les déplacements, les voyages, ont des instincts de vagabondage.

Quant aux causes déterminantes des accès, très souvent elles n'existent à aucun degré; l'accès de folie intermittente ou à double forme revient comme une attaque d'épilepsie, en vertu de l'impulsion acquise; le reste du temps, elles ne jouent qu'un rôle secondaire et ne sont que le prétexte qui vient faire éclater l'accès chez un individu en état d'imminence morbide. Ce sont presque toujours des causes morales, et souvent les plus banales : une altercation vive, une contrariété, un des chagrins inévitables de la vie humaine, une simple émotion. Chez deux sœurs maniaques intermittentes, le premier accès avait été causé par l'émotion qu'elles avaient ressentie la première nuit de leurs noces.

En suite, mais à distance, viennent les causes physiques, et surtout la menstruation, la grossesse, l'allaitement; les excès alcooliques et la débauche. Certaines femmes ont un accès à toutes leurs grossesses, chaque fois qu'elles allaitent, chaque fois qu'elles accouchent, etc.

Les folies intermittentes, la folie à double forme sont plus fréquentes chez la femme que chez l'homme, et l'âge où elles font le plus fréquemment explosion est compris entre vingt et trente ans.

— Description

Vaccès maniaque peut revêtir les caractères de la manie aiguë franche, mais le plus ordinairement, il se présente sous la forme de V excitation maniaque. Ce qui caractérise cet état mental, c'est, comme nous l'avons dit ailleurs, la surexcitation générale de toutes les facultés et le désordre des actes. Au premier abord, ces malades font plutôt penser à l'ivresse qu'à la folie. Ils parlent avec une volu-

bilité très grande, et malgré rabondance de leurs idées, la facilité avec laquelle ils passent d'un sujet à un autre, on ne constate pas chez eux d'incohérence proprement dite. Ils récitent de longues tirades apprises autrefois par cœur, et dont ils ne se souvenaient plus avant leur maladie. Ils font des discours, improvisent des poésies, écrivent de longs mémoires, racontent des histoires interminables. Leur personnalité s'enfle jusqu'aux plus extravagantes proportions. Ils se plaisent à s'attribuer une puissance imaginaire, veulent entreprendre, réformer, édifier, fonder, et quelquefois se ruinent en spéculations ridicules. Impérieux, hautains, orgueilleux, ils aiment, s'ils sont d'un esprit cultivé, à humilier par la supériorité de leur esprit, leurs à-propos, leurs saillies ironiques et leurs sarcasmes, les gens qu'ils croient dignes de leurs attaques et susceptibles d'y être sensibles. Si on leur tient tête, ils vont jusqu'aux injures et aux grossièretés, et s'emportent j usqu'aux voies de fait. En môme temps, ils se livrent à toutes sortes d'excentricités. Sïls sont libres, ils multiplient les visites, n'ont plus aucun souci des convenances, et importunent des journées entières leurs amis ou même des personnes qu'ils connaissent à peine. Ils inventent mille histoires, mille scandales ; travestissent les actions les plus naturelles et donnent à leurs calomnies un grand air de vraisemblance ; ils réussissent à établir la guerre et le désordre partout où ils se trouvent. En un mot, leurs sentiments et leurs instincts ont subi une transformation complète.

Chez les malades peu intelligents ou d'esprit peu cultivé, cette excitation maniaque aboutit à un véritable délire de grandeurs. Ils se croient appelés à remplir de hautes situations, à régénérer le monde, à réformer la politique, à sauver la patrie.

Dévorés d'un besoin d'activité incoercible, ils se livrent à une série d'actes extravagants qui contrastent par leurs conséquences tapageuses avec la circonspection et la timidité qui leur sont habituelles. Dès le début de leur accès, la plupart se livrent aux excès de toutes sortes, surtout badiiques et vénériens ; quelques-uns sont de véritables dipsomanes (1). Quant aux impulsions erotiques, elles

{[) Voyez chapitre v.

atteignent chez quelques malades les proportions du satyriasis et de la nymphomanie. Les hommes fréquentent les maisons publiques ou se livrent à l'onanisme, les femmes manifestent parleur toilette, leur tenue, leur langage, les idées lubriques qui les hantent et quelquefois se livrent au premier venu.

L'aspect extérieur des malades a un cachet particulier : ils s'habillent d'une façon excentrique ou disparate, s'affublent d'accoutrements ridicules et d'oripeaux ; mettent leurs vêtements à l'envers, en retouchent sans cesse les coutures et les proportions ; les traits sont mobiles, animés, les yeux brillants, la face colorée. L'insomnie est habituelle, et néanmoins ils accusent un grand sentiment de bien-être. L'appétit est augmenté, la circulation et la respiration sont activées, il se produit une sorte d'hypernutrition révélée par une augmentation rapide du poids du corps, contrairement à ce qui se passe dans la manie ordinaire.

Dans quelques cas exceptionnels, la période maniaque s'accompagne de délire ambitieux et d'un léger embarras de la parole qui simule le début de la paralysie générale.

L'accès peut atteindre au paroxysme de la manie aiguë, mais dans d'autres cas, il reste dans les limites d'une légère surexcitation mentale compatible avec la vie commune. Certains fous circulaires véritables passent pour de simples lunatiques d'humeur inégale, tantôt gais, tantôt moroses. Baillarger cite un membre de l'Institut qui malgré une folie à double forme dont il était atteint, continuait à prendre part aux séances de la compagnie : tantôt il était triste et muet, tantôt il se montrait causeur infatigable, ergoteur acharné.

Vaccès de mélancolie est constitué le plus souvent par de la dépression simple, dépression qui peut-être des plus légères ou aller jusqu'à la stupeur profonde. Les malades sont tristes, résignés, indifférents, apathiques, ils cherchent à s'isoler, à se soustraire au contact du monde. Ils deviennent passifs, négligent leur maison, leurs occupations, leurs intérêts. De prodigues ils deviennent avares et ont peur de manquer.

Dans d'autres cas, les symptômes sont plus accentués, ils ont des craintes non motivées, des idées de culpabilité

et de persécution ; éprouvent de l'angoisse, des hallucinations terrifiantes et des impulsions au suicide.

Enfin, l'accès peut revêtir les symptômes d'une stupeur véritable, stupeur passive, non délirante; le malade semble transformé en une statue, il n'a plus aucune initiative propre ; il faut le conduire, le faire manger, l'habiller; n'a plus conscience de ses besoins naturels. Il se produit un amaigrissement rapide, des troubles gastro-intestinaux, de la cyanose, des mains et du visage, parfois même de l'asphyxie locale des extrémités, et dans quelques cas de la sialorrhée et de la sitiophobie.

Môme dans le cas de dépression incomplète, le regard est terne, les traits inertes, comme figés, la voix éteinte. La digestion est pénible, la constipation habituelle. Le sommeil peut être conservé. 11 y a parfois un ralentissement de la circulation tel que le pouls tombe à 25 ou 30 pulsations (fig. 5).

Fig. 5. — Homme, 45 ans. Stupeur de la folie à double forme, 36 pulsations irrégulières.

{}'(■. — Formes

Folie à double forme. — Elle ne se manifeste habituellement qu'api'ès plusieurs accès isolés de manie ou de mélancolie, mais une fois le cycle constitué, il se déroule d'une façon uniforme et les accès se suivent en se ressemblant.

La manie et la mélancolie peuvent indifféremment servir de point de départ à l'affection, et la transition de l'une à l'autre s'opère tantôt d'une façon brusque, tantôt d'une façon lente et graduelle, de telle sorte qu'il arrive un moment, d'ailleurs éphémère, où l'intelligence semble en équilibre (intervalle lucide de Falret). Mais en réalité, il n'y a pas d'arrêt, de suspension véritable, et la seconde phase de l'accès se développe immédiatement. Une fois les deux périodes qui constituent l'accès accomplies, il se produit alors «m véritabh» intervalle lucide, dont la durée est proportionnelle à l'accès lui-même.

Dans quelques cas très rares, d'après le même auteur, on observe un troisième mode de transition, qu'il nomme la transition par oscillations successives: le passage de l'excitation à la dépression ou inversement ne se fait qirà la suite d'alternatives rapprochées de manie et de mélancolie.

Enfin, contrairement à l'opinion de Baillarger, on admet un quatrième mode d'évolution dans lequel un intervalle lucide existe entre les deux périodes de l'accès : ce dernier est alors composé de la manière suivante :

( Mélancolie.

Accès < Intervalle lucide.

' Manie.

Selon J.-P. Falret et Ludwig Meyer, ce mode d'évolution serait des plus fréquents. La folie, ainsi constituée, répond bien au nom de Folie à formes alternes, que lui ont donné quelques auteurs (1).

Rien n'est plus variable, d'ailleurs, que la durée des deux périodes. Dans certains cas, on a constaté qu'elle ne dépassait pas deux jours; dans d'autres, elle sera de huii jours, un mois, six mois, un an et davantage. Dans quelques cas rares, elle aura plusieurs années de durée. Ce fait se produit surtout quand la maladie vieillit. Dans quelques cas, les phases morbides suivent l'ordre des saisons : à l'hiver correspond une période de mélancolie ; au printemps, une période de manie, etc.

Selon Baillarger, la durée des deux périodes est d'autant plus égale que les accès sont plus courts; mais en général elles sont inégales, et la période de dépression l'emporte.

On distingue un peu arbitrairement deux degrés dans l'intensité de l'affection : 1° l'accès de manie et l'accès de mélancolie sont très légers ; 2.^ l'accès de manie prend la forme aiguë et l'accès de mélancolie la forme anxieuse. En réalité, il n'y a guère de relation entre l'intensité et la longueur des deux périodes maniaque et mélancolique. De même qu'à une période maniaque d'intensité légère

(1) J. Falret, Arc/iii'cs de médecine: 1870.

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peut correspondre une période de stupeur profonde, de même une période de manie très courte peut être suivie d'une période mélancolique très prononcée.

Les individus atteints de folie à double forme, présentent communément dans les périodes avancées de leur maladie des accidents congestifs qui se traduisent par de légères attaques apoplectiformes, plus rarement épileptiformes. Ces attaques sont précédées de congestion de la face, d'embarras momentané de la parole ; s'accompagnent parfois de légers mouvements convulsifs et de paralysies partielles ordinairement passagères. Elles se produisent pendant la phase d'agitation. C'est à elles qu'il semble indiqué d'attribuer la mort subite dont sont parfois frappés ces malades (1).

Folie circulaire. — Dans la folie circulaire, l'accès mélancolico- maniaque n'est pas suivi d'intervalle lucide; les accès se succèdent dans une sorte de rotation indéfinie. En général, le début est brusque, l'accès maniaque est intense et se caractérise par une volubilité extraordinaire, une véritable logorrhée, accompagnée d'une gesticulation désordonnée; l'accès mélancolique revêt la forme stupide. La durée des deux accès est aiissi variable que dans la folie à double forme.

Folie intermittente. — Les cas de folie intermittente peuvent être divisés en trois groupes que nous examinerons rapidement.

1<* Un premier groupe comprend lôs malades dont les accès sont très éloignés et séparés par des intervalles lucides de longue durée. Quand l'accès se produit, on songe plutôt à une rechute qu'au retour agressif d'une maladie préexistante, et sa symptomatologie se rapproche davantage de celle de la forme type, manie ou mélancolie. Le retour de ces accès est lui-même, dans une certaine mesure, soumis à l'action des causes occasionnelles : émotions, troubles menstruels, époques climatériques, etc.

2" Dans la seconde catégorie, les intervalles de lucidité sont encore plus longs que les périodes d'aliénation,

(1; Rilli, TraiU' vfini'/HC de la folie à double forme ; 1883.

mais la somme des uns et des autres tend à s'équilibrer de plus en plus. Les aliénés de cette catégorie forment pour les asiles une sorte de clientèle spéciale; ce sont des habitués dont le retour peut être prévu d'une façon presque mathérûatique, quand on connaît leurs antécédents. Il est telle aliénée qui, à moins de soixante ans, a fait dans un asile quinze séjours successifs, constituant ensemble, une durée de sept années, ce qui fait à peu près le cinquième de son existence à partir du premier accès. Telle autre est venue à treize reprises différentes; son accès maniaque est très court, guérit, et la malade s'en retourne chez elle pour revenir à peu près régulièrement tous les trois ans.

J'ai relevé pour un certain nombre de ces malades, entre deux époques déterminées de leur vie — leur premier et leur dernier accès d'aliénation mentale — la somme des intervalles passés à l'asile, et la somme des intervalles passés au dehors. Bien que ces totaux ne représentent pas d'une façon rigoureuse les périodes exactes de santé et de maladie, la séquestration n'étant pas nécessaire pour certains accès légers, et pour les autres ne s'opérant pas toujours dès l'apparition des premiers symptômes, les chiffres obtenus ne manquent pas d'un certain intérêt.

Durée Durée des intervalles

des Séquestrations passés au dehors.

1er cas 5 premières 15 mois 9 ans

2e cas 6 — 4 ans 20 —

3c cas 5 — 5 ans 11 ans 1/2

4c cas 6 — 15 ans 2 ans

5c cas 7 — 20 ans 3 ans

Ces exemples prouvent combien est variable la symptomatologie de la folie intermittente. Chez les uns, les accès sont très courts et guérissent très vite; ils laissent aux malades de longues périodes de répit et de lucidité. Chez les autres, les accès se prolongent, ne guérissent que lentement, il y a alors plus ou moins équilibre entre l'état de maladie et l'état normal. Chez les derniers, au contraire, dont l'affection se rapproche de la folie rémittente ou continue, les intervalles lucides, quoique fré-

quents, sont de courte durée, de sorte que la somme de ces derniers se chiffre par mois, tandis que celle des accès d'aliénation se mesure par années.

Les accès, dans cette seconde catégorie, se développent en général spontanément, sans cause occasionnelle. La forme de l'accès maniaque est l'excitation maniaque précédemment décrite, et la forme de l'accès mélancolique est ou la dépression simple, sans délire, avec conservation de la conscience, quelquefois accompagnée d'un sentiment profond d'impuissance et d'une anxiété vague incoercible ; ou la stupeur complète.

3'^ Dans la troisième catégorie, nous classons un certain nombre de cas où les accès, très courts, reviennent très fréquemment, et ne sont séparés que par des intervalles lucides eux-mêmes de très courte durée. Ils durent quelques jours, quinze jours, trois semaines, un mois au plus, et revêtent une forme très franche, soit de manie aiguë, soit de stupeur; ils débutent brusquement et cessent de même.

§ 0. — Marche. Durée. Terminaison

Le phénomène le plus frappant des folies intermittentes, celui qui contribue le plus à leur donner une existence spéciale, c'est l'uniformité des accès chez le même individu. Dans les asiles dont les intermittents forment une clientèle nombreuse, on les voit retomber les uns après les autres, chacun avec la forme caractéristique de son délire: l'un, avec son exaltation religieuse et ses allures de prophète ; l'autre, avec son élocution verbeuse, ses épigrammes mordantes, ses sarcasmes frisant l'insolence, et ses protestations stéréotypées contre la loi de 1838; un autre, avec ses prétentions orgueilleuses et son attitude provocante; cet autre enfin, avec son accès franc de manie aiguC'. On peut d'avance, sans qu'il y ait à cela le moindre mérite, fixer l'ordre et la marche des symptômes, la durée et le terme de l'accès.

Il arrive cependant qu'on se trompe, car il y aà la règle d'assez fréquentes exceptions. On peut se tromper non seulement sur la durée totale de l'accès, qui peut être exceptionnellement court ou exceptionnellement pro-

longé, mais encore sur la marche et la forme dn délire qui change parfois de caractère. C'est ainsi que chez un maniaque intermittent, on voit survenir, au bout de nombreuses années, un accès de mélancolie aiguë de forme classique.

A côté des folies intermittentes régulières, il y en a un grand nombre qui n'affectent dans leur marche et dans la durée de leurs accès rien de régulier, et qui ne semblent obéir à aucune loi de périodicité quelconque.

La folie à double forme, surtout lorsque les accès sont à longues périodes, peut se terminer par la manie ou la mélancolie à type continu. Il n'en serait pas de même de la folie intermittente simple qui, selon Falret, ne finirait qu'exceptionnellement par devenir continue.

Le mode auquel aboutissent la plupart de ces aliéna^ lions est le mode rémittent. Au bout d'un certain temps, en effet, les intervalles lucides cessent d'être vraiment constitués par un retour complet à l'état normal; on remarque chez les malades un affaiblissement plus ou moins considérable des facultés, de l'apathie, de l'indifférence, de la torpeur intellectuelle. Toutefois, la démence confirmée ne survient que très tard, surtout dans la folie à double forme.

A part les accidents et le suicide qui sont rares dans les folies intermittentes, les conditions de longévité des aliénés de cette catégorie ne sont pas sensiblement modifiées parle fait de la maladie mentale..

§ 6. — Proxostig

Le pronostic des accès est favorable, mais celui de la maladie prise dans son ensemble est des plus graves, car elle est incurable. Si, comme le fait observer Falret, la manie et la mélancolie prises isolément sont les formes les plus curables de la folie, associées entre elles, elles sont les plus incurables de toutes.

Il arrive parfois qu'on se trompe sur la valeur des intervalles lucides, et qu'on rend à la liberté, comme guéris des aliénés qui ne sont que dans la phase de transition qui sépare deux accès à longue évolution. Baillarger s'accuse de pareilles erreurs. Il ne faut pas

oublier, cependant, que le milieu du monde est essentiellement défavoi'able à ces malades et que tel qui, maintenu séquestré, eût bénéficié d'un intervalle lucide prolongé, retombe immédiatement lorsqu'il est aux prises avec les excitations du dehors.

§ 7. — Diagnostic

Il n'y a pas d'éléments cliniques certains qui indiquent que telle folie évoluera suivant le mode intermittent, circulaire ou à double forme, d'autant que les premiers accès sont le plus souvent simples et comme isolés et ne rappellent que le type classique de la manie ou de la mélancolie. Falret a fait observer néanmoins que les folies qui doivent être intermittentes ont en général une invasion subite, une marche régulière sans paroxysmes, et une terminaison rapide, la guérison étant aussi brusque que le débat.

Le diagnostic différentiel de la folie à double forme et de la paralysie générale est parfois des plus difficiles. Entre l'excitation maniaque de la première et la période expansive de la seconde, il y a de nombreux points de ressemblance ; parfois môme un peu d'embarras de la parole accompagne l'excitation de la folie à double forme. 11 faut recherclier avec soin, sous le délire ambitieux ou expansif, les caractères de la démence qui ne font jamais défaut chez le paralytique et s'attacher à dépister les troubles de la motilité, les tremblements, l'embarras de la parole, l'inégalité pupillaire, en un mot tous les signes physiques qui permettent de porter avec certitude le diagnostic de paralysie générale.

g 8. — Traitement

Le traitement des folies périodiques doit se proposer de remplir deux indications : prévenir le retour des accès ; combattre les accidents de cliaque période.

Pour répondre à la première indication on a songé aux antipériodiques. Le sulfate de quinine semble avoir montré quol({ue efficacité dans les accès très courts avec intermittence. On le donne dans les intervalles lucides à dose

Traitement 251

croissante, depuis 30 ou 40 centigrammes jusqu'à deux grammes par jour.

On a aussi préconisé certaines médications perturbatrices, et en particulier les saignées périodiques. Baillarger a réussi par ce moyen à supprimer l'accès maniaque d'une folie à double forme, qui a continué à se manifester sous la forme de mélancolie intermittente. Burckhardt (1), chez un malade atteint de folie circulaire à accès mensuels, a réussi à supprimer les accès par des injections sous-cutanées de strychnine pratiquées préventivement, chaque fois que Ton constatait au sphygmographe un changement dans la pression artérielle, signe précurseur de l'accès (1). En somme, il faut l'avouer, la médecine mentale est à peu près complètement désarmée en présence des folies périodiques.

Quant aux moyens destinés à combattre les accidents de chaque accès, ils sont les mêmes que ceux que nous avons exposés à propos de la manie et de la mélancolie simples. En les employant à propos et avec persévérance, on peut espérer de modérer l'intensité des accès, de diminuer la longueur des périodes morbides, et d'assurer ainsi aux malades la plus grande somme possible d'intervalles de lucidité.

(1) Èui'ckhardL Ann. mcd. pstjch.. dccembro 1888.

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