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CHAPITRE IV

DÉLIRE SYSTEMATISE PROGRESSIF

§ lcr, DÉFINITION

Nous désignons sous le nom de délire systématisé prof/ressif une forme de folie à marche lente, à évolution chronique, caractérisée successivement par de la défiance, de l'inquiétude, des hallucinations pénibles de l'ouïe et de la sensibilité générale, et des conceptions délirantes systématisées de nature variable, aboutissant le plus souvent à la transformation de la personnalité, à la mégalomanie, et finalement à la démence.

Longtemps confondue avec la mélancolie (Pinel), ou avec la monomanie (Esquirolj, cette forme de folie commença à être isolée en 18132 par Lasègue, qui sous le nom de délire de persécution en décrivit la phase principale comme forme spéciale et typique d'aliénation mentale (1). L'innovation du savant professeur fut peu à peu acceptée par la généralité des médecins, et son idée développée par divers observateurs, Maret, Legrand du Saulle (2).

Depuis, grâce surtout aux travaux de J. Falret, de Magnan et de leurs élèves (3), on finit par reconnaître que le délire de persécution n'était lui-même qu'un syndrome appartenant à une maladie plus complexe à laquelle Magnan a proposé de donner le nom de délire chronique. Si l'expression délire de persécution est insuffisante parce qu'elle ne vise qu'une période de la maladie, bien que ce soit la plus longue et la plus importante, l'expression délire chronif/ue est vraiment trop vague, et peut s'appli- (iuer à des états d'aliénation très différents de celui qu

(1) Lasèpue. Du délire de /jerseculiou. Eludes 7n(^tficafes:P&r'\?>, 188». (i) Marcl, Thèse de Paris, 18G8. — Loprand du Saulle. le Délire des /H'rse'cu lions: l'aris, 1873.

(3; Hilli, Délire de perse'eution. Diel. en<'fjcl(jji. des se. uie'd.

ÉTIOLOGIE 253

est en (jiioslion. Considérant que les caractères principaux de cette forme d'aliénation sont : lo la systématisation des idées délirantes qiii se déduisent loj^iquement les unes des autres et s'enchaînent suivant un procédé invariable; 2» révolution progressive de ce môme délire suivant des périodes déterminées, nous proposons de le désigner sous le nom de délire si/stcmatisc progressif, qui définit clairement les caractères principaux de la maladie (1).

On pourrait adopter pour les mômes raisons l'expression de Psychose systématique progressive adoptée par Garniei", ou celle de Psychose systématique chronique progressive proposée par Ballet (2). Si nous préférons la nôtre, c'est uniquement parce qu'elle est plus courte et plus conforme au vocabulaire en usage dans la psycho-pathologie française".

§ 2. — Etiologie

L'étiologie du délire systématisé progressif est le plus souvent pleine d'obscurités. Gomme causes occasionnelles, on invoque d'une façon banale la plupart des causes morales de la folie : chagrins, remords, jalousie, déceptions. Parmi celles dont l'action paraît moins hypothétique, il faut placer la perte de procès et le fait d'avoir une naissance illégitime : cette dernière condition, en plaçant l'individu en perpétuel conflit avec les préjugés et les intérêts sociaux, lui crée une situation morale à part, qui peut à la longue agir défavorablement sur son intelligence.

Au nombre des causes physiques invoquées aussi d'une façon banale, il faut mettre en première ligne les difformités, principalement celles qui frappent les organes sexuels, qui ont pour effet de rendre ombrageux, défiants, timides à l'excès ceux qui en sont atteints et les induisent à croire qu'on se moque d'eux, qu'on les tourne en ridicule, qu'on les méprise; l'onanisme, les pertes séminales, les affections vénériennes, ont, dans quelques cas, une influence de môme nature.

(1) Consultez en outre rimportanlc discussion de la Société médico-psychologique sur ce sujet, Annales me'd psych., 1887-1888. ('-2) Semaine médicale, 2 octobre 1888.

CuLLERRE. Maladies mentales, \ct

Parmi les causes prédisposantes, Vhérédiié joue certainement un rôle plus considérable que ne lindiquent les statistiques, mais ce rôle est encore mal défini. On ne sait pas, notamment, si la transmission s'opère par voie de similitude, comme il arrive souvent pour la manie et la mélancolie. Une statistique de Charenton, portant sur 134 persécutés, ne donne que 36 cas d'hérédité, c'est-à-dire une proportion inférieure à lin quart. Elle semblerait Indiquer, en outre, que l'hérédité de la mère est la plus fréquente ; ensuite viendrait celle du père (1). Dans la plupart des cas, il s'agit d'hérédité simple, non compliquée de dégénérescence mentale. Il est remarquable, en etfet, que jusqu'au moment où la maladie fait son apparition, les aliénés de cette catégorie ont eu une intelligence correcte et une existence régulière , exempte de toute excentricité. Dans quelques cas cependant, il est certain que le délire systématisé progressif se développe sur un terrain préparé par la déséquilibration mentale, mais alors il présente dans sa marche et sa symptomatologie certains caractères qui en décèlent Torigine.

Bien que, selon Lasègue, le délire systématisé ne puisse être considéré comme l'exagération morbide des tendances de certains caractères et qu'il se produise chez des individus très différents les uns des autres par leur humeur habituelle, le degré de leur intelligence et leur position sociale, il n'en est pas moins ordinaire de trouver dans les antécédents du persécuté un caractère soupçonneux, inquiet, porté à l'envie et souvent à l'orgueil. Selon Legrand du Saulle, ces tendances se font jour dès l'enfance : les futurs persécutés, sont enclins à la tristesse, à l'isolement, ne se mêlent pas aux plaisirs des autres, ne se font pas d'amis. A Tàge de la puberté, ces tendances se font encore mieux jour; ils vivent à l'écart, dévorés de défiance et de soupçons à l'égard non seulement des étrangers, mais encore des membres de leur famille et des gens qui les entourent.

I.a fréquence du di'dire systématisé est considérable. Elle serait, selon Lasègue, de 14 %, selon Legrand du

(1; A. Riiti, Uclirc de persécution. (Dicl. cncyelop. des se. me'd.. 2* série, 8, 23.)

SYMPTOMES âoo

Saulle,de 16 %, et selon A. Foville, de 19%. Des recherches récentes de Planés {{), semblent démontrer que ces proportions sont exagérées. Sur 32,000 aliénés qui ont passé par Tinfirmerie du dépôt de la préfecture de police de 1872 à 1883, il y avait 2,613 persécutés, c'est-à-dire 8,16 Vo- 11 résulte cependant de ce travail, que cette forme d'aliénation mentale a augmenté progressivement de fréquence pendant la même période.

Le sexe féminin est beaucoup plus souvent atteint que le masculin. Les divers auteurs s'accordent à reconnaître qu'on compte cinq femmes atteintes de délire systématisé, contre trois hommes seulement.

Vûge auquel la maladie se développe est compris entre 30 et 50 ans. Lasègue dit ne Lavoir jamais rencontrée avant 28 ans. L'époque de la ménopause semble quelquefois propice à son éclosion.

Au point de vue de Vétat civil, il est un point important à noter, c'est que le plus grand nombre des persécutés se recrute dans la catégorie des veufs et des célibataires.

^.3. — Symptômes

Pour décrire d'une façon claire et précise le délire systématisé progressif, il est nécessaire de le diviser en plusieurs périodes caractérisées chacune par Lapparition de symptômes nouveaux apportant une modification réelle à la physionomie de Lensemble morbide. Nous adopterons, en lui faisant subir quelques modifications de détail, la division en quatre périodes, déjà admise par divers auteurs (2). Nous décrirons donc successivement:

10 La période d'incubation, pendant laquelle le malade est envahi insensiblement par un sentiment vague d'inquiétude, de souffrance morale, au sujet de laquelle il finit par entrer dans la voie des interprétations délirantes ;

2® La période d'état, caractérisée par l'apparition des

(1) Planés. Quelques co7isiiicratio7ïS sur la folie à Paris; thèse-,

(2) Magnan, Exposé de ses titres et iravaur scientifiques ; Vans. 1886. — Ritti, lac. cit.

hallucinations qui servent de base à un délire de persécution de plus en plus coordonné ;

3* La période de transformation de la personnalité, signalée par l'apparition des idées de grandeur et la systématisation de plus en plus grande du délire ;

4o La période de dissolution, où les conceptions délirantes perdent leur lien logique, deviennent de plus en plus confuses, disparaissent dans Fincohérence et dans la démence terminale.

|o Première période.

Incubation. — Il est parfois impossible de remonter à l'origine de la maladie, tant la période d'incubation est silencieuse; le plus souvent, lorsqu'on s'aperçoit de quelque chose d'anormal, le délire est déjà constitué depuis longtemps.

Néanmoins, il est toujours précédé d'une période plus ou moins longue d'inquiétude, de malaise indéfinissable, de souffrance vague des centres nerveux. Tout d'abord, le malade s'étonne, puis sa défiance s'éveille, et son jugement se trouble. D'où lui vient ce qu'il éprouve ? Il se pose la question sans pouvoir dès l'abord la résoudre. Peu à peu, cependant, il en arrive à penser qu'on lui en veut, qu'il a des ennemis, et plus tard l'hésitation fera place à la certitude. En attendant, il trouve que tout est changé autour de lui ; tout excite sa défiance ; on ne lui témoigne que de mauvaises dispositions; on parle mal de lui; on le regarde de travers ; on chuchote lorsqu'il passe; le bruit qu'on fait en toussant, une porte qui s'ouvre, une voiture qui traverse la rue, un objet inusité qui frappe son regard sont autant de signes destinés à le narguer. Tout prend à ses yeux une signification défavorable, et il interprète contre lui-même les faits les plus simples et les plus insignifiants delà vie ordinaire.

C'est avec raison qu'on a fait observer que les causes qui engendrent les idées de persécution chez le malade, sont la plupai't du temps insignifiantes et ne sont point de même ordre (^ue celles ({ui l'affecteraient s'il était en bonne santé. Les plus grands malheurs peuvent l'atteindre sans ([u'il en accuse ses ennemis, tandis que les incidents

les plus futiles accroissent son trouble et attisent son délire.

Une autre observation due à Lasègue, c'est que les accusations qu'il dirige contre son entourage ne sont pas prétextées par des faits récents, mais qu'il va chercher dans le passé des incidents sans conséquence sur lesquels il échafaude les accusations les plus invraisemblables, qui lui paraissent pourtant d'autant plus plausibles quïl ne cherche jamais à en vérifier Texactitude.

Mais longtemps avant d'en arriver là, le délire du malade reste vague et indéterminé. 11 est inquiet, malheureux, il souffre, mais ne formule encore aucun grief positif. S'il se plaint, c'est d'une façon générale ; s'il se décide à s'adresser à l'autorité, il ne formule que des imputations impersonnelles. Le plus souvent il se contente de changer de milieu, de déménager fréquemment, de s'entourer de précautions minutieuses et ridicules.

Cette période est plus ou moins longue, suivant les individus. Ce qui y met un terme, c'est l'apparition des hallucinations de l'ouïe, symptôme en quelque sorte pathognomonique de cette forme d'aliénation mentale.

« L'organe de l'ouïe, dit Lasègue, fournit les premières sensations sur lesquelles s'exerce l'intelligence pervertie. Le malade entend des lambeaux de conversation qu'il interprète et qu'il s'applique ; les gens avec lesquels il est en contact ont du parler de lui; les bruits mêmes qui se produisent le plus naturellement, le passage d'une voiture, le pas d'un homme qui monte un escalier, une porte qui s'ouvre ou qui se ferme, sont l'objet de ses commentaires. Une fois sur cette pente, l'imagination ne s'arrête plus; après avoir essayé de vagues présomptions, l'aliéné finit par arriver aux interprétations les plus absurdes et les plus positives. »

2° Deuxièjïie période.

Délire de persécution. — Ainsi d'après ce qui précède, la croyance du malade en des persécuteurs imaginaires n'est que secondaire; elle est provoquée par le besoin d'explication qu'il éprouve et qu'il ne réussit à satisfaire qu'après l'apparition des hallucinations de l'ouïe. Au

début, ce sont des hallucinations élémentaires, des bruits, des chuchotements, des sifflements; plus tard, ce sont des voix véritables. Ce que le malade entend est très variable, mais se restreint néanmoins à un cercle d'idées et de paroles pénibles, désagréables, injurieuses. L'un entendra une injure grossière qui lui sera incessamment répétée, telle que : assassin, cornard, p....n, salope, sodomiste, voleur, etc.; un autre, des menaces contre lui ou les siens, des accusations graves contre son honneur; un autre , entendra des lambeaux de phrases insignifiants auxquels il donnera une signification inattendue et qu'il s'empressera de s'appliquer. En général , les premières hallucinations se bornent à des mots isolés , ou à des phrases très courtes; elles paraissent sortir du plancher ou du plafond, des murs ou des cheminées.

Ces hallucinations de l'ouïe ne sont pas toujours continues. Quelquefois elles se suspendent d'elles-mêmes pendant un temps plus ou moins long. Dans d'autres cas, elles disparaissent à l'occasion d'un événement qui survient dans l'existence du malade, d'un voyage, par exemple. On voit d'ailleurs des malades, qui pour fuir leurs ennemis s'éloignent de leur résidence, vont en pays étranger; alors les hallucinations cessent, mais cette suspension est transitoire et les troubles de l'ouïe ne tardent pas à reparaître, • au besoin dans la langue du pays où ils se trouvent, surtout si le persécuté connaît cette langue. On a vu encore des persécutés cesser d'être hallucinés pendant une traversée plus ou moins longue.

Dès l'apparition de ce phénomène, le malade obsédé, irrité par les paroles désagréables qui le poursuivent partout, peut réagir dangereusement; quelquefois contre luimême, et cherche à se suicider; le plus souvent contre les autres ; et arrivé au paroxysme de la fureur, il insulte et maltraite, quand il ne tue pas, le premier venu qu'il croit être du nombre de ses persécuteurs.

Sa défiance s'accroît encore et s'étend à tout le monde, qu'il finit par croire au courant de ses disgrâces; aussi toute demande d'explication lui parait-elle une ironie; il élude toutes les questions ou ne répond que par des plu'ases vagues telles que celles-ci : Je n'ai pas besoin de vous le dire, vous le savez aussi bien que moi ; vous avez

dù rapprendre ; vous l'avez bien lu dans les journaux, etc.

Jusque-là, la systématisation du délire est rudimentaire; le malade se croit des ennemis, mais il ne soupçonne, ou ne désigne encore personne. Il reste dans les généralités : on lui en veut , on le persécute ; ce sont des ennemis, mais il ne les connaît pas. Et chose remarquable, il ne cherche pas à les connaître, il ne fait pas le moindre effort pour voir les personnes dont il entend les voix.

Mais les persécutés en restent rarement là et la systématisation progresse, tantôt lentement, par déduction psychologique, tantôt brusquement, par genèse spontanée du cerveau malade. L'explication de ce qu'ils éprouvent d'anormal leur est fournie par leur imagination, leurs préjugés, leurs croyances, leurs connaissances scientifiques. Ils invoquent tour à tour les pratiques diaboliques, la magie, les sortilèges, le somnambulisme, la physique, le magnétisme et l'électricité. Ces derniers agents naturels sont à notre époque les plus fréquemment incriminés par les malades, non seulement par les instruits, mais encore par les ignorants; on doit y voir l'influence des idées courantes et du milieu. Les persécutés d'aujourd'hui se croient victimes de la physique, comme ceux du moyen âge se croyaient victimes des influences diaboliques et des sciences occultes.

Le milieu social, les mœurs, les croyances . influent considérablement, en eff'et, sur la forme délirante. Au moyen âge le délire de persécution revêtait la forme démonomaniaque; les possédés, les lycanthropes, les incubes et les succubes, n'étaient que des aliénés atteints de délire systématisé. Encore aujourd'hui, certains de ces malades ont des idées religieuses et mystiques; ils entendent la voix de Dieu, du démon, de la Sainte Vierge; les troubles de la sensibilité qu'ils ressentent sont des épreuves destinées à les purifier, ils sont possédés par le démon d'impureté, ou quand ils en sont à la période ambitieuse, cohabitent avec le Saint-Esprit, etc. Dans quelques cas, ces conceptions mystiques se mêlent aux idées de persécution ordinaire, ils reçoivent des communications de la divinité et se persuadent qu'ils doivent sauver le monde.

Tantôt les persécutés s'en tiennent à la forme collective

pour désigner leurs ennemis : ces derniers forment une société, une bande, une corporation ; ce sont les jésuites, les francs-maçons, la police, les sociétés secrètes, etc. Tantôt ils en arrivent à les personnifier dans un individu : c'est un parent, un ami, un homme public, un médecin, un prêtre, qui est le persécuteur, et dès lors le malade s'acharnera après lui, en fera l'objet de toutes ses accusations, de ses poursuites, de sa haine, et souvent de sa vengeance. Il en résulte deux catégories de persécutés dont la distinction est importante, car tandis que le premier demeure passif, se contente de formuler des plaintes vagues, des accusations platoniques contre des collectivités imaginaires, le second, ayant un but de vengeance à sa disposition, passe au rôle actif, et s'acharne avec une ténacité inouïe après celui qu'il a choisi pour sa victime. Il le diffame dans des brochures, le dénonce dans les journaux, le cite devant les tribunaux, épuise toutes les juridictions, et après avoir vu toutes ses accusations repoussées en arrive à se faire justice lui-même.

De là les homicides nombreux commis par les persécutés. Le persécuté tuera, tantôt, comme nous venons de le dire, la personne qu'il reconnaît depuis longtemps pour être l'auteur de tous ses maux, tantôt un individu quelconque, un inconnu, un passant dans lequel, par un trait de lumière, il a subitement reconnu son persécuteur, ou que ses hallucinations lui auront désigné brusquement comme victime.

Les persécutés ne tuent pas seulement par vengeance ; ils se font parfois meurtriers de parti pris, dans le but de sortir de l'obscurité dont ils se croient systématiquement enveloppés, de faire un grand scandale, et de passer en cour d'assises où ils pourront enfin faire connaître à la justice et à l'univers tout entier les vilenies de leurs persécuteurs.

Parmi les autres actes incorrects des persécutés, il faut encore citer certains actes de vengeance, comme l'incendie volontaire, et une foule d'actes extravagants commandés par les hallucinations de l'ouïe. Telle persécutée satisfait ses besoins dans ses vêtements pour éviter un système de lorgnettes qu'elle croit installé dans les cabinets d'aisance; tel autre jette son chien à la rivière, parce que.

quand ce dernier aboyait, il entendait une voix lui dire : lu vas mourir ; tel autre creuse dans sa cave ou l'ait des trous dans les murs de sa maison pour rechercher et punir les enneniis qu'il croit cachés, etc.

Certains persécutes écrivent beaucoup; ils adressent aux diverses autorités des plaintes, des dénonciations, des revendications incessantes; ils rédigent de longs mémoires conçus dans les termes d'une désespérante monotonie, où ils reproduisent indéfiniment les mêmes griefs et les mêmes réclamations.

Maret, considérant les persécutés au point de vue de leurs actes, les divise en trois catégories : 1° ceux qui ne sont nuisibles ni aux autres ni à eux-mêmes; 2° ceux qui sont dangereux pour eux-mêmes et qui sont portés au suicide ; 3** ceux qui sont dangereux pour les autres. Cette division est rationnelle et conforme à l'observation clinique.

Poursuivant sa marche progressive, la maladie ne tarde pas à se compliquer de nouveaux symptômes : aux hallucinations de l'ouïe viennent s'ajouter des troubles de la sensibilité générale et des halluciuations des autres sens. Par une conséquence logique, plus ces troubles divers sont complexes et multipliés, et plus la systématisation du délire fait des progrès, plus il arrive à sa complète floraison. Les troubles sensitifs et sensoriels s'associent habituellement et par ordre de fréquence, de la façon suivante : 1° Hallucinations de l'ouïe ; 2» hallucinations de l'ouïe et de la sensibilité générale; 3° hallucinations de l'ouïe, de la sensibilité générale, de l'odorat et du goût; 4° hallucinations de l'ouïe, de l'odorat et du goût seulement. On remarquera que dans cette énumération, les troubles du sens de la vision sont absents d'une façon complète. C'est là précisément un des meilleurs caractères distinctifs du délire systématisé progressif. Quelle que soit la manière dont on interroge les malades, on arrive bien à leur faire avouer des illusions de la vue, mais jamais d'hallucinations. S'il arrive par hasard qu'on les constate, on devra penser à quelque complication, particulièrement à l'alcoolisme.

Les troubles de la sensibilité générale consistent en des sensations de pincement, d'arrachement, de piqûre dans

diverses parties du corps, en un sentiment de fourmillement, de déchirure, de distorsion, de brûlure, principalement à la plante des pieds. Certains malades perdent la notion de leur équilibre, se sentent transportés en Tair, soumis à un mouvement de rotation extrêmement rapide, ou écrasés sous le poids de lourds fard eaux. Les tendances hypocondriaques de certains malades trouvent un aliment incessant dans ces troubles de. la cénesthésie. Ils se plaignent qu'on leur perce la tète, qu'on leur arrache les membres, qu'on leur vide la moelle, qu'on aspire leur sang, qu'on leur envoie des miasmes et ils se livrent à des tics, à des gestes bizarres, à une mimique des plus extravagantes pour conjurer ou neutraliser les influences occultes dont ils se croient victimes.

Les troubles de la sensibilité génitale sont extrêmement nombreux chez tous les persécutés, et presque constants chez les femmes. Ces dernières se plaignent d'attouchements impudiques, de sensations internes qui leur font croire à des tentatives de viol, à l'introduction de corps étrangers dans leurs parties génitales. Les hommes se plaignent qu'on exerce des pratiques douloureuses sur leurs testicules, qu'on les sodomise, qu'on excite ou qu'on supprime leurs aptitudes génésiques, etc. (1).

Les troubles du goût et de l'odorat sont toujours en relation avec des craintes d'empoisonnement. Les malades se croient intoxiqués par des gaz qu'on leur envoie de tous côtés; par des substances délétères qu'on met dans leurs aliments, soit directement, soit par l'intermédiaire de puissances occultes. Alors ils prennent les précautions les plus ingénieuses ou les plus ridicules, achètent et préparent eux-mêmes leurs aliments, changent à chaque repas de restaurant, font analyser leurs déjections ou certaines parcelles de nourriture qu'ils recueillent avec soin. Chez une persécutée qui vivait très retirée et qui depuis huit ans n'avait permis à personne d'entrer dans sa chambre, on trouva trente kilogrammes de marc de café et cinq cents coquilles d'œufs. Certains de ces toxicophobes se livrent à des scènes violentes, et

(Ij A. riullcrre, Drs perversions sexuelles chez les persécutes {Annales mé<l. psifch.. 1886.)

se portent aux excès les plus graves contre leurs prétendus empoisonneurs.

En même temps, les hallucinations de rouie deviennent de plus en plus compliquées. Ce ne sont plus seulement des mots isolés, de courtes phrases que les malades entendent, mais de longues phrases, des discours entiers, de véritables monologues. Parfois, ils ont affaire à plusieurs interlocuteurs ; ces voix multiples tiennent tantôt des propos de même nature; tantôt elles se contredisent, se combattent, représentent en un mot les voix opposées du bien et du mal. Les unes conseillent au malade de réagir contre ses ennemis; les autres l'en dissuadent. Les unes le poursuivent, l'injurient, le menacent; les autres l'encouragent, le soutiennent, le réconfortent.

Peu à peu, les hallucinations elles-mêmes, se transforment et changent de nature. D'hallucinations auditives verbales, elles deviennent hallucinations auditives psychomotrices (1) ; autrement dit, elles deviennent purement psychiques. Après avoir entretenu des conversations mentales, en pensée, avec leurs ennemis, ils finissent par être étrangers au fonctionnement de leur propre intelligence ; chez eux, le travail de l'idéation devient automatique ; alors ils prétendent qu'on leur soustrait leurs idées, qu'on répète tout ce qu'ils pensent, qu'on devine leurs pensées avant qu'elles soient formulées. Il s'opère peu à peu une sorte de dédoublement de leur personnalité ; il y a en eux en quelque sorte un second individu qui s'empare de leurs idées et les projette au dehors ; ils se plaignent encore qu'on leur parle sur la bouche, sur la tête, sur l'estomac, dans toutes les régions du corps. Veulent-ils parler? immédiatement tout se récite. Une de mes malades avait une expression pittoresque pour exprimer cette étrange situation mentale : elle l'appelait Vexil, se disait exilée d'elle-même.

Lorsqu'il est arrivé à sa systématisation définitive, le délire se traduit par les troubles les plus singuliers du langage. Tous les persécutés inventent un vocabulaire spécial pour exprimer leurs conceptions délirantes. Pour désigner leurs hallucinations de l'ouïe, ils disent : mes

(1) Voir la Symptomatologie générale.

bavardes, mes carillons, mon parlage, mes locutions, mes invisibles, etc. Leurs troubles de la sensibilité générale sont causés par les fouinards, la douane, la censure, la bobine, les Irilbys, Y archiduchesse, Vinsensibilisaleur, Vesprit de vin, etc. La malade dont j'ai cité plus haut l'exemple subissait cinq espèces de persécutions, à savoir : Vexil^ V émigration, V internement, la nuque et la condamnation. Ils ne se contentent pas de créer des expressions nouvelles, ils en viennent à modifier les mots courants de la langue et les signes habituels de récriture; ils transposent, suppriment ou altèrent certaines syllabes, modifient les lettres, leur donnent des dimensions différentes, soulignent de nombreux mots, emploient une ponctuation ou des signes spéciaux, et ainsi de suite.

Lorsque la maladie en est arrivée à cette phase, Tintelligence a déjà subi une désorganisation profonde, et le délire des grandeurs, quand il doit se produire, est installé depuis longtemps.

30 Troisième période.

Délire ambitieux. — Morel, a le premier, vu le lien par lequel le délire ambitieux se rattache au délire de persécution. C'est, fait-il observer (1), sous l'influence des transformations étranges que subissent l'intelligence et les sentiments du persécuté que s'organise cette autre aberration singulière qui fait supposer à ces malheureux malades qu'ils sont des êtres exceptionnels et appelés à des destinées surhumaines.

L'apparition de ces conceptions délirantes nouvelles caractérise précisément la troisième période du délire systématisé progressif (2).

Les conceptions délirantes de nature ambitieuse des persécutés sont de trois ordres :

1° A un premier groupe appartiennent celles qui ont pour objet la transformation de la personnalité. Les

(1) Morel, Traité des maladies mentales.

(2) Afh. Fovillo, Elude elinif/iie de la folie avec pre'dominance du délire des tjrdiideurs: J'.iris, 1871.— I'. Ganiicr, Sur les idées de grandeurs dans le délire des persécutions ; thèse de Paris, 1877.

malades se prétendent d'une haute naissance; ils sont ducs, princes, rois, empereurs. D'autres ne se contentent pas de ces titres terrestres, ils sont le Christ, la Vierge ou Dieu lui-même ;

2° Dans un deuxième groupe se placent les idées de puissance. Les malades possèdent une puissance surhumaine ; ils sont investis d'un pouvoir mystérieux : ils commandent aux éléments, dirigent les astres et disposent des forces occultes ;

3° Un troisième groupe comprend les idées de richesses. Le délirant se dit millionnaire, il a hérité de biens considérables, il possède des trésors, des châteaux, on lui a fait des donations, etc.

Ces trois ordres de conceptions délirantes peuvent exister isolément ou simultanément chez le même individu; dans ce dernier cas, elles se combinent de mille manières pour donner au délire sa physionomie spéciale.

Les conceptions délirantes ambitieuses semblent se développer suivant deux modes différents :

1® Par déduction logique. A. Foville surtout a insisté sur cette origine psychologique des idée§ de grandeur. Ce serait par suite d'une certaine opération logique de l'entendement que le malade arrive à les concevoir. En présence des persécutions injustes, incessantes, non motivées, dont il se croit l'objet, il en vient par une série de raisonnements à soupçonner, puis à croire fermement qu'il n'est si persécuté que parce qu'il porte ombrage à quelque individu riche et puissant et qu'il est lui-même un grand personnage, une puissance méconnue, dont on a intérêt à se débarrasser. Ces idées se produiraient d'autant plus facilement qu'avant d'être malade, l'individu a eu à souffrir dans son orgueil ou ses intérêts, de l'irrégularité ou du mystère de sa naissance.

2° Par genèse spontanée. Un beau jour, sans aucun signe préalable, les malades se déclarent grands seigneurs, riches, princes, rois, etc. Le point de départ de cette conception nouvelle provient en général d'un fait insignifiant, d'un mot entendu, d'un fait divers de journal; ou encore d'une hallucination. Un persécuté lit une aventure arrivée à im prince : ce prince c'est lui, et immédiatement il réclame ses droits. Un autre s'entend décorer d'un titre

royal ; il est persuadé sans plus qu'il est bien roi et agit en conséquence.

Le second mécanisme de la production du délire ambitieux me semble le plus fréquent. Il faut en effet se défier des aptitudes syllogistiques des aliénés, surtout dans une période aussi avancée de leur maladie. Quelle que soit la forme de cette dernière, ce sont des êtres passifs qui subissent beaucoup plus leur délire qu'ils ne le créent, et qui n'emploient même pas la portion saine de leur intelligence à vérifier la réalité de leurs sensations maladives. Je crois que ce n'est qu'après que le persécuté a reçu le coup de foudre que la déduction logique commence son œuvre et tire de l'idée ambitieuse née spontanément et brusquement, toutes les conséquences délirantes qu'elle contient.

Selon Mairet (1), ce n'est pas dans tel ou tel procédé qu'il faut chercher la genèse des idées ambitieuses; c'est le caractère des persécutés à idées de grandeurs qui nous livrerait le secret de l'association des deux délires. Ces derniers, en effet, présenteraient des tendances mégalomaniaques plus ou moins accentuées dès le début de la maladie et on pourrait en retrouver les racines dans leurs antécédents personnels bien avant le développement de l'aliénation mentale. Pour le même auteur, il y aurait un certain antagonisme entre le délire ambitieux et les perversions sensorielles : plus ces dernières demeurent intenses, et moins le premier prend de l'importance, et inversement.

Tantôt le délire des grandeurs est un simple symptôme surajouté; dans d'autres cas, au contraire (ce sont les plus rares), il arrive à accaparer toute la scène morbide; on est alors en présence de la véritable mégalomanie des anciens auteurs.

De môme que le délire de persécution, le délire des grandeurs pousse les malades à réagir et à prendre des initiatives bizarres ou compi'omettantes. Ce sont les aliénés atteints de cette forme délirante qu'on arrête chaque jour à la porte du palais des grands personnages auprès

(1) Mairet, Du (Icllre des {ji-undcnrs dans la folle de persécution. Annales mcd. psfjc/i. 1888.)

desquels ils cherchent à pénétrer pour faire reconnaître leurs droits.

4** Quatrième période.

Dissolution de délire , affaiblissement de l'intelligence, démence. — Enfin, à mesure que la maladie se prolonge, la systématisation du délire se résout; les conceptions morbides se perdent dans un mélange confus d'idées de persécution et de grandeur sans liaison, dont l'exposition devient de plus en plus incohérente et incompréhensible. Devenu indifférent au monde extérieur, le malade, sans cesser de vivre en apparence de la vie commune, ne se livre plus que d'une façon automatique aux différents , actes que comporte son mode d'existence, et s'enfonce de plus en plus dans une sorte de rêve aux fantasmagories duquel son esprit s'abandonne d'une manière complètement passive.

L'affaiblissement progressif de l'intelligence aboutit dans quelques cas à une démence complète ; toutefois, cette complication ne survient pas d'une façon constante, et ne se produit qu'à une époque extrêmement éloignée du début de la maladie.

§ 4. — Marche. Durée. Terminaison

L^Linarche du délire systématisé progressif est la plupart du temps insidieuse et lente, et il est presque impossible de préciser le moment où le malade a cessé d'être en santé pour entrer dans la maladie. Dans certains cas, la période d'incubation se prolonge pendant plusieurs années. La deuxième période surtout peut être extrêmement longue, et ce n'est alors qu'au bout de dix, quinze et vingt ans qu'apparaît la phase mégalomaniaque. Dans quelques cas, au contraire, principalement chez certains dégénérés, la maladie suit en quelque sorte une marche galopante; les divers syndromes délirants se succèdent avec la plus grande rapidité ou même se développent simultanément : en quelques semaines la maladie a atteint son apogée.

' Non seulement il existe des irrégularités dans l'appari-

tion et la durée des diverses périodes, mais l'existence de ces périodes elles-mêmes est loin d'être constante. Certains malades privilégiés ne dépassent jamais la première dont un état d'inquiétude vague et une humeur défiante et soupçonneuse composent tout l'appareil symptomatique. D'autres restent cantonnés dans le délire de persécution et n'abordent jamais la phase mégalomaniaque. En effet, selon J. Falret, le délire ambitieux n'apparaîtrait que dans le tiers des cas; selon Mairet, on le rencontrerait quarante-deux fois sur cent.

La marche du délire systématisé est essentiellement rémittente. Il y a des malades qui bénéficient de rémissions prolongées pendant lesquelles ils cessent d'être hallucinés et persécutés, tout en ajoutant une foi entière à leurs convictions délirantes dans le passé. J'ai vu de ces rémissions s'opérer même après l'installation du délire des grandeurs ; c'est-à-dire après plusieurs années de maladie. A la faveur de ces rémittences, les malades peuvent rentrer dans leur famille, reprendre leur place dans la société, s'occuper de leurs affaires, entreprendre des voyages, etc. Mais il ne faut jamais perdre de vue qu'ils ne sont pas guéris et qu'une rechute est toujours à craindre.

Il importe en outre de se défier des fausses rémissions. Certains persécutés savent dissimuler leur délire avec la plus grande énergie. Quand on les interroge, ils se renferment dans un silence dédaigneux et obstiné, repoussent toute tentative ayant pour but de pénétrer dans l'intimité de leur délire, ou discutent pied à pied les indices morbides qu'on croit relever dans leur état mental ; s'engagent dans des controversés interminables, protestent contre leur séquestration, déclarent sans valeur les enquêtes médicales dont ils ont été l'objet et s'abstiennent avec un soin rigoureux de toute parole suspecte. Cependant ils se trahissent malgré eux, à un moment donné. Si on les observe à leur insu, on les voit parler seuls, rire silencieusement, ébaucher des gestes bizarres. Ce n'est parfois qu'au bout de plusieurs semaines que dans un paroxysme d'excitation ou de colère, leur secret leur échappe et qu'ils fournissent enfin des éléments positifs au diagnostic.

Sous l'influence d'un redoublement de leurs hallucina-

lions, les persécutés entrent fréquemment dans de véritables accès d'agitation maniaque. En proie à une irritation violente, le malade se démène avec une activité fébrile, invective ses ennemis, récrimine, vocifère, et se livre à des violences dangereuses. Quelques persécutés sont presque continuellement irrités et d'une humeur hargneuse et agressive. D'autresn'éprouvent que de temps en temps de ces paroxysmes qui ne durent que quelques heures. Chez les femmes, la période menstruelle est souvent l'occasion du retour des accès d'agitation.

Un phénomène singulier et assez fréquent, c'est la possibilité pour le délirant systématique de convertir à son délire les personnes de son entourage. C'est ainsi qu'on voit les conceptions maladives d'un persécuté se représenter dans les mêmes termes chez sa femme, ses enfants son frère ou sa sœur. Ces derniers, dont le rôle est en général passif, ne sont que l'écho du vrai malade (1).

La durée du délire systématisé progressif est le plus souvent indéfinie. Il n'est pas par lui-même une cause de mort prématurée à moins qu'il ne survienne quelque complication grave, comme la sitiophobie.

La terminaison de la maladie est habituellement l'incurabilité et la démence. On observerait cepen-dant, d'après Legrand du Saulle, la guérison dans un cinquième des cas. Lorsqu'elle doit se produire, le malade commence à s'améliorer lentement; puis il a de légères intermissions très franches, est moins tenace dans ses conceptions délirantes. Il se montre moins méfiant, raisonne sans aigreur ses idées fausses alors qu'il n'y a pas renoncé tout à fait. Les sentiments affectifs reprennent leur vivacité et il reçoit avec plaisir la visite de sa famille. Peu à peu enfin, il revient à une saine appréciation des faits et reprend avec confiance des rapports normaux avec le monde extérieur.

Si ce tableau est exact chez un petit nombre de sujets, il faut bien reconnaître que les choses ne se passent pas ainsi dans tous les cas où on peut considérer la guérison

(1) Lasègue et Falret,, la Folie à deiLr{A7in., 1887).— Legrand du Saulle, le Délire des persécutions; Paris, 1873.— E. Régis, la Folie à deux ou folie simultanée, thèse de Paris, 1880.

comme obtenue. Un certain nombre de persécutés en effet, qui sortent des asiles comme guéris, et qui en fait, reprennent leiii' place dans le monde et s'y maintiennent désormais pendant une période indéfinie, renoncent bien à leurs idées délirantes pour le présent et l'avenir, mais demeurent persuadés qu'il y avait quelque chose de fondé dans leui's griefs passés ; leur délire est en quelque sorte réduit à un minimum, mais ce minimum est une quantité irréductible qu'aucun raisonnement, aucune évidence ne peut entamer. Nous l'avons déjà dit ailleurs, ce mode de guérison relative est très fréquent en aliénation mentale; il ne l'est pas moins, du reste, dans la pathologie commune.

Quant à la proportion d'un cinquième, comme chiffre exprimant la fréquence des guérisons dans le délire systématisé progressif, il y a lieu de faire quelques réserves. Dans le groupe des délirants par persécution, Legrand du Saulle en effet englobe quelques dégénérés héréditaires qui n'y doivent pas figurer. Ces derniers ont parfois des bouffées de délire systématisé qui disparait souvent en très peu de temps soit d'une façon définitive, soit pour faire place à quelque nouveau syndrome délirant.

La maladie qui nous occupe guérit à la première et à la seconde période alors que la systématisation du délire n'est pas encore poussée très loin. Après l'apparition du délire ambitieux, la guérison radicale est absolument improbable; on ne peut plus espérer qu'une guérison partielle.

Un autre mode de terminaison du délire systématisé est sa transformation en une autre forme mentale. A un moment donné les conceptions délirantes se multiplient, deviennent plus impérieuses, et le malade tombe peu à peu dans une phase de délire maniaque ou de mélancolie avec stupeur qui se termine par la guérison définitive ou parla démence. Ce mode de terminaison doit être considéré comme rare et ne survenant que dans des cas non typiques de délire systématisé progressif.

go. — Diagnostic

Le délire systématisé progressif doit être soigneusement distingué de la mélancolie. Dans celle-ci, même quand elle s'accompagne d'idées de persécution, il existe une

dépression générale des facultés, un état d'angoisse qui fait constamment défaut chez les véritables délirants systématiques. On ne constate jamais chez ces derniers de grands troubles du sentiment, selon l'expression de Lasègue ; ils conservent une certaine égalité d'humeur et loin de se cacher du monde, ils vont de porte en porte fatiguer les magistrats, les autorités de tout genre, de leurs accusations et de leurs récriminations incessantes. La nature du délire est en outre toute différente dans les deux maladies : tandis que le mélancolique se met lui même en cause, s'accuse, se condamne, se charge de toutes les iniquités, le persécuté s'en prend exclusivement au monde extérieur, et trouve au-dehors de lui-même la cause de toutes ses souffrances. L'évolution des deux délires n'est pas non plus la même : tandis que la mélancolie anxieuse évolue vers le délire des négations, le délire de persécution évolue vers la mégalomanie. Observons, toutefois, que cette diff'érence, d'ailleurs exacte à un point de vue général, n'a peut-être pas une grande importance pratique, car toutes les mélancolies n'évoluent pas vers le délire des négations; il y en a qui se terminent par une sorte de délire chronique avec idées de persécution et de grandeur plus ou moins systématisées.

Le délire de l'alcoolisme subaigu présente quelques points de contact avec le délire systématisé progressif, mais ne peut être confondu avec lui. Le délire de l'alcoolisme subaigu, en eff'et, ne dure que de quelques jours à deux septennaires; il est accompagné du tremblement caractéristique de l'alcoolisme, d'insomnie persistante et de malaises digestifs. Les idées de persécution qui le composent ne sont que la continuation d'un rêve : elles sont multiples et essentiellement mobiles; elles ne reposent pas seulement sur des hallucinations de l'ouïe et des troubles de la sensibilité générale, mais surtout sur des hallucinations de la vue : assailli par des images grimaçantes et terribles, le malade discute, se défend et lutte en proie à la terreur. Le persécuté au contraire, bien que poursuivi par des idées tristes est exempt de terreurs et de craintes, ses inquiétudes sont rétrospectives ; les persécutions qu'on lui inflige roulent dans un cercle bien délimité; elles ne sont pas toujours effectives, et demeurent

souvent dans le domaine moral. Enfin, il n'a pas d'hallucinations de la vue, symptôme inséparable, au contraire, du délire alcoolique (1).

Cependant, l'alcoolisme n'exclut pas le vrai délire de persécution; ils peuvent se compliquer l'un l'autre, se surajouter, former ensemble une espèce d'association morbide qui revêt en général un caractère de malignité redoutable, car si le persécuté est souvent dangereux, le persécuté alcoolique l'est toujours. Les symptômes des deux affections bien qu'entremêlés sont pourtant reconnaissableset il est souvent facile de faire, dans le délire et les actes des malades, la part imputable à l'alcoolisme et celle qui revient au délire de persécution (2).

Enfin, il y a lieu de séparer complètement le délire systématisé progressif de la folie héréditaire proprement dite dont plusieurs manifestations pourraient être confondues avec lui. Une catégorie d'héréditaires a reçu le nom de persécutés i^aisonuants. Chez ces derniers, le délire ne se systématise jamais complètement ; il change d'objet et de forme; il ne se complique pas d'hallucinations et de troubles de la sensibilité générale ; il n'évolue, ni vers la mégalomanie, malgré l'immense orgueil dont sont doués ces aliénés, ni vers la démence. Les persécutions dont ils se plaignent sont purement d'ordre moral : préjudices à leur réputation, à leur succès dans le monde, dénis de justice, etc. Ils sont en apparence lucides, raisonnent correctement; leurs plaintes quoique fausses ont quelque vraisemblance ; enfin ils sont irrésistiblement poussés à l'action et se livrent à des extravagances incessantes, parfois aux actes les plus dangereux. Processifs, ditï'amateurs, vindicatifs, ce sont, en un mot, de véritables persécuteurs.

Une autre catégorie d'héréditaires est sujette à des accès de folie dont le polymorphisme peut revêtir l'aspect du délire systématisé progressif à ses deuxième et troisième périodes. Le diagnostic différentiel repose sur les autécé-

(Ij Lasègue, Z)e tolcoolismc suhnigii. Eludes médicales: Paris, 1884.

(2) A. CmWoyvc .A Icool i sme cl drlire dos persécutions {Annales. ISTiï). — Magnau, De la coerislenee de plusieurs délires de nature différente chez le même aliéné {Archiv. de \eurolûg. n» 1).

PRONOSTIC 27;j

dents morbides du malade, sur sa déséqnilibration orij^inelle, ses accès antérieurs de folie, la brusque éclosion du délire, sa systématisation imparfaite, et son association habituelle avec des symptômes d'excitation maniaque ou de dépression mélancolique. La distinction est importante, car l'accès de délire systématisé des héréditaires est très souvent curable, tandis que le véritable délire systématisé progressif ne Test que rarement.

§ 6. — Pronostic

Le pronostic du délire systématisé progressif est très grave; nous en avons précédemment donné les raisons. En effet, les observations publiées prouvent que cette maladie a été fréquemment confondue avec les différentes formes de la mélancolie et l'alcoolisme subaigu, et que beaucoup de prétendues guérisons doivent être considérées comme résultant d'erreurs de diagnostic. Rappelons en outre que les rémissions prolongées dont elle est susceptible apportent de nouvelles causes d'erreur.

§ 7. — Traitement

La première indication à remplir dans le délire systématisé, est d'isolerle malade dans un établissement spécial. Le calme et l'indifférence de ce nouveau milieu, la discipline qui y règne, les occupations régulières auxquelles il peut se livrer quand son état mental le permet, sont de nature à amener une détente salutaire et à favoriser la venue d'une rémission. Après plusieurs mois d'isolement, il n'est pas rare de voir des persécutés non pas guéris, mais suffisamment amendés pour retourner dans le monde. Ces malades, cependant, ne peuvent sortir qu'à la condition d'être surveillés de près et réintégrés dès la réapparition des hallucinations et des idées de persécution.

Dans le traitement moral du persécuté, il ne faut jamais oublier à quel point ce dernier est ombrageux et combien il importe de ne pas exciter sa défiance en rompant en visière à ses conceptions délirantes. Toute discussion interiipestive sur ce point ne lait qu'irriter le malade,

l'indisposer contre son médecin et Tinciteràla dissimulation.

Les indications symptomatiques sont multiples et ne doivent pas être négligées. On combattra par les moyens déjà indiqués ailleurs l'insomnie, l'agitation, la constipation, les troubles généraux de la nutrition ; on traitera méthodiquement les affections utérines, les lésions des organes sensoriels, qui parfois entretiennent les hallucinations et les désordres de la sensibilité générale. Le refus persistant d'aliments lié à des craintes d'empoisonnement n'est en général que transitoire, et d'habitude le malade ne refuse systématiquement que certains mets qui excitent tout particulièrement ses soupçons. Pourtant, si la santé générale s'altère et si la sitiophobie devient complète, il sera nécessaire de recourir aux procédés de l'alimentation artificielle.

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