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CHAPITRE V

§ I^"". — Considérations générales

Historique. — Avant Prosper Lucas, le rôle deThérédité en physiologie et en pathologie était presque entièrement méconnu, et ce maître a été pour Tétudc de cette grande loi biologique un véritable initiateur (1). Tout d'abord les aliénistes, et en particulier Moreau (de Tours) (2) étudièrent l'hérédité morbide dans ses rapports avec les diverses formes de l'aliénation mentale. Puis vint Morel (3) qui le premier s'efforça d'isoler un type spécial de folie héréditaire, et si l'obscurité et le vague de ses aperçus a été un obstacle à la diffusion de sa théorie, il n'en a pas moins ouvert une voie nouvelle en étudiant les transformations de l'hérédité psychopatique et en montrant à quels signes physiques intellectuels et moraux on pouvait la reconnaître. De nos jours, J. Falret et Magnan, reprenant Pidée de Morel, l'élucidant et la développant, ont affirmé l'existence d'une folie héréditaire à signes caractéristiques et en ont décrit les symptômes (4).

Définition. — Nous ne pouvons définir, en quelques mots, la folie héréditaire, mais nous nous efforcerons de faire comprendre ce qu'on doit entendre par ce terme.

La prédisposition héréditaire domine l'étiologie tout entière de l'aliénation mentale, mais son action n'est pas la même dans tous les cas. Dans les diverses formes

(1) P. Lucas, Traité physiologique et jjhilosophique de l'hérédité naturelle; 1847-50.

(2) J. Moreau (de loms). De Véiioloyie de l'épilepsie; 1854-, — la Psychologie morbide: 1850,

(3) Morel, Etudes cliniques; 1851; — et Traite des maladies mentales ; 1860.

(4j Discussion de la Soc. inéd. psych. dans Annales incd. psych., 1886.

typiques de folie que nous avons étudiées précédemment, cette prédisposition ne se révèle habituellement que par l'accès de folie lui-même. Le malade, avant de devenir aliéné, jouissait d'une intelligence normale, suffisamment équilibrée, et fonctionnant correctement. Si on eût ignoré qu'il avait au point de vue psychopathique, des antécédents héréditaires, rien dans les manifestations de son activité psycho-cérébrale n'eût permis de le deviner et de prévoir l'explosion du délire. Une fois ce dernier disparu et la guérison obtenue, le malade revient à un état mental normal, régulier sous tous les rapports.

Dans un autre groupe très important de faits, cette prédisposition héréditaire se révèle au contraire, dès le début de l'existence psychique, et son action se fait sentir d'une manière permanente pendant toute la vie de l'individu ; le fonctionnement de ses facultés intellectuelles, frappé d'un vice originel, s'écarte toujours plus ou moins de la normale ; il y a entre elles, soit défaut d'harmonie, soit inégal développement. Cette déséquilibration et ce défaut de proportion entre les différentes facultés de l'intelligence forment un fonds commun sur lequel germent incessamment des troubles psychiques excessivement nombreux, excessivement variables ; et ce sont ces deux éléments morbides, l'un fixe et l'autre mobile, qui constituent précisément ce qu'on doit entendre par Folie Ju'rédi taire.

Pour rendre cette idée plus claire^ nous prendrons une comparaison dans la pathologie commune. Parmi les tributaires de la diathèse arthritique, nous voyons des individus vigoureux, d'une santé irréprochable jusqu'au jour où ils sont frappés subitement d'un accès de goutte aiguë; l'accès guéri, ils reprennent, jusqu'à nouvel ordre, leur santé florissante d'autrefois. A côté de ceux-là, nous en voyons d'autres (ce sont en général les descendants des précédents) qui sont nés faibles et chétifs, que la diathèse prend dès le berceau pour les conduire durant tout le cours de leur existence à travers une série d'affections plus ou moins légères, différentes pour la forme et le siège, et qui, suivant l'expression de Pidoux, sont comme les scènes variées d'un seul et unique drame morbide. Ces deux catégories* d'arthritiques répondent exactement à

CONSIDÉRATifc GÉNÉRALES 277

nos deux catégories d'aliénés, soumis eux aussi, à une même prédisposition diathésique, mais dont les effets sont loin d'avoir la môme puissance dans les deux cas.

La folie héréditaire ainsi comprise n'est qu'un mode de la dégénérescence, ce qu'avait déjà établi Morel : un état névropathique des parents peut créer chez les enfants, dit-il, une disposition organique qui se résume dans la manie et la mélancolie, affections nerveuses qui, à leur tour, peuvent faire naître des états dégénératifs plus graves, et se résumer dans l'idiotie et l'imbécillité (1).

La dégénérescence n'étant qu'un processus atrophique ou dystrophique frappant telle ou telle partie de l'organisme, doit se révéler par des lésions matérielles. C'est, en effet, ce qui a lieu chez les aliénés héréditaires : non seulement ils présentent des stigmates physiques, mais encore des stigmates psychiques de dégénérescence, et au dire de quelques auteurs (àrndt, Schultze, Pick) ces derniers doivent être rattachés à des arrêts de développement qui, frappant les éléments anatomiques de telle ou telle partie du système nerveux, les rapprochent de l'état embryonnaire.

Il résulte de quelques-unes des considérations qui précèdent que le terme de Folie héréditaire est inexact en ce qu'il ne s'applique qu'à une partie des héréditaires, ceux qui présentent des signes de dégénérescence. De là les dénominations nouvelles qu'on a proposées, telles que : Folie des héréditaires dégénérés ou simplement : Folie des dégénérés.

Cependant nous avons préféré conserver le terme de folie héréditaire, d'abord parce qu'il est consacré par l'usage; ensuite parce que l'expression de folie des dégénérés est elle-même passible d'objections sérieuses. Comme, en clinique, il n'existe pas de limites tranchées, bon nombre de simples déséquilibrés, qui appartiennent bien cependant à la catégorie des héréditaires, ne présentent pas les signes positifs de la dégénérescence : ce sont, si l'on veut, des dégénérants, ce ne sont pas encore des dégénérés, et l'expression de dégénérés supérieurs qu'on a aussi employée pour les désigner, présente quelque chose

(1) Morcl, Traité des dégénérescences de l'espèce humaine: Paris,

de contradictoire dans les termes. Enfin, on peut être manifestement un dégénéré sans présenter les symptômes de la folie héréditaire ; d'autre part, on trouve même parmi les maniaques et les mélancoliques typiques, ou les délirants systématiques, quelques individus qui présentent les signes de la dégénérescence la plus accentuée.

§ 2. — Conditions étiolooiquEs

La folie héréditaire est le résultat de l'hérédité accumulée et progressive. Sans vouloir rechercher les liens qui unissent les affections nerveuses aux autres maladies chroniques, nous admettons avec la plupart des auteurs qui ont spécialement étudié ce point de clinique, que le principe héréditaire psychopàthique prend sa source dans les états névropathiques ou névrasthéniques des ancêtres. Cet état névropathique est en quelque sorte le germe de troubles mentaux plus graves que l'hérédité fera évoluer s'il est fécondé par de nouveaux éléments morbides.

La folie une fois apparue, elle pourra se transmettre pendant plusieurs générations soit sous des formes variées, soit sous des formes similaires. Si les circonstances de la génération sont favorables, le germe tend à s'affaiblir et à disparaître; si au contraire elles combinent des éléments morbides de même nature, l'hérédité psychopàthique s'aggrave et aux formes pures de l'aliénation viennent se joindre ou succéder les tendances innées aux anomalies intellectuelles et morales, mix divers processus de la folie héréditaire, à l'imbécillité, à l'idiotie et aux lésions congénitales du système nerveux.

Morel donne de l'évolution, de la prédisposition héréditaire aux maladies mentales la description schématique suivante :

« Dans une première génération on n'observera, je suppose, que la prédominance du tempérament nerveux, la tendance aux congestions cérébrales avec ses conséquences naturelles : irritabilité, violences, emportements de caractère. Dans une seconde génération, il sera permis do constater une recrudescence de ces dispositions maladives du système nerveux. On signalera des hémorragies cérébrales, des affections idio])alhiques du cerveau ou, tout

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au moins, quelques-unes de ces névroses capitales qui se relient, bien plus souvent qu'on ne le croit, aux dispositions antérieures des ascendants : épilepsie, hystérie, hypocondrie. Continuons cette progression, car nous supposons que rien n'est tenté pour arrêter l'enchaînement successif et irrésistible des phénomènes. Dans la génération qni suit, les dispositions à la folie seront pour ainsi dire innées; les tendances seront instinctives et de mauvaise nature. Elles se résumeront dans des actes excentriques, désordonnés, dangereux. Elles auront ce caractère spécial qui nous permettra de fixer à ces êtres malheureux la place qui leur convient dans la hiérarchie des intelligences déchues par suite des prédispositions héréditaires de mauvaise nature.

« Enfin, la progression allant toujours croissant, il nous sera possible de suivre la succession et l'enchainement des faits de transmission héréditaire jusque dans leurs dernières ramitications pathologiques, tant au point de vue des dégénérescences de Tordre intellectuel et moral que des dégénérescences de Tordre physiologique : surdimutité, faiblesse congénitale des facultés, démence précoce ; ou existence limitée de la vie intellectuelle, stérilité ou du moins viabilité amoindrie chez les enfants, imbécillité, idiotie, et finalement dégénérescence crétineuse. «

Magnan, dans le même ordre d'idées, établit une sorte de gradation qui, partant de la manie et de la mélancolie simples, passe au délire chronique, puis aux folies intermittentes pour aboutir à la folie héréditaire et aux derniers degrés de la dégénérescence mentale (1).

Mais il faut reconnaître qu'il est un certain nombre de cas où il est impossible de suivre Tenchaînement, la succession et la dépendance réciproque des faits d'hérédité et où la dégénérescence est tellement rapide qu'elle semble échapper à Texplication précédente.

Ces faits ont frappé certains observateurs au point qu'ils se demandent si la folie dite héréditaire est due à une plus forte dose d'hérédité que les autres formes de folie, et si par hasard la dégénérescence dont elle est une des manifestations ne serait pas attribuable à des causes

(1) Déjerine, l'Hér édité dans les maladies du système nerveux ; 1886.

étrangères à la génération. C'est à peu près cette opinion que Cotard a soutenue devant la Société médico-psychologique (1). Pour lui, les héréditaii;es sont avant tout des congénilaux, des infantiles, ou même des juvéniles ; leur propre caractère est d'avoirété frappés pendant la période de croissance et de présenter par conséquent des arrêts de développement et des malformations aussi bien au physique qu'au moral.

Cette opinion mérite d'être prise en considération. Il existe en effet un certain nombre de victimes d'anomalies cérébrales chez qui la dégénérescence n'est pas toujours héréditaire mais peut être acquise. Il faut admettre par exemple que les mauvaises cbnditions du père au moment de la conception et de la mère à ce même moment et pendant toute la grossesse exercent une notable influence sur le développement futur du fœtus. Ainsi on a invoqué les émotions de la femme qui se livre à un coït frauduleux comme une cause du grand nombre d'anormaux que l'on rencontre parmi les enfants naturels. On sait encore que les enfants conçus dans l'ivresse naissent avec de graves dispositions névropathiques ; il en est de même de ceux qui subissent des traumatismes dans le sein maternel. Il semble en outre que tout ce qui trouble la santé de la mère ou impressionne trop fortement son système nerveux soit de nature à retentir sur le fœtus ou à entraver son développement.

D'autre part un enfant né dans de bonnes conditions, et resté normal jusqu'à l'adolescence, peut sous l'influence d'une maladie grave, comme la fièvre t\plioïde, la scarlatine, la rougeole, etc. (2), ou à la suite dune chute sur la tête ou de tout autre cause accidentelle, subir un trouble de nutrition du cerveau qui le fera descendre au rang des dégénérés.

Cependant il ne faudrait pas exagérer l'importance de ces faits ; en présence de ceux où l'action de l'ht-rédité accumulée est manifeste, ils ne forment qu'une faible minorité et ne suffisent pas pour infirmer la dénomination

(1) Cotard, Antuilca nu-d. psych., 1886.

(2) Marie. Xolrs sur I clioloijio de l'Epilcpsie. {T'royrrsmcd'ical,

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de folie héréditaire que nous donnons au groupe tout entier.

g 3. — SYMPTOMATOLOGIE GÉNÉRALE

1° Etat mental des Héréditaires.

Intelligence. — L'intelligence des héréditaires comprend de nombreux degrés que Ton peut ramener à quatre : lo les intelligents; 2» les débiles; 3o les imbéciles, 4° les idiots (1). Les trois derniers groupes seuls relèvent manifestement de la dégénérescence confirmée, mais le premier s'y rattache néanmoins de très près, parce que si ceux qui le composent sont en possession de toutes ou presque toutes leurs facultés, ces dernières sont inégalement développées et leur fonctionnement accuse une déséquilibration plus ou moins accentuée.

On peut être un héréditaire et posséder une grande intelligence, faire un artiste, un savant, un magistrat, un politique remarquable. C'est alors sur les facultés morales que portera le défaut d'équilibre ; c'est par là que cet héréditaire présentera des défectuosités profondes. Moreau (de Tours) relève, dans la biographie de certains grands hommes, une foule d'excentricités et les symptômes d'un trouble mental réel. Morel cite des hommes d'un haut mérite intellectuel qui dans l'intimité de la vie privée offraient les plus singulières aberrations mentales.

Au contraire, tel héréditaire, correct au point de vue moral, offre de véritables trous dans son territoire intellectuel. Il a une mémoire des plus ingrates, est réfractaire à l'étude des chiffres, au calcul, à la musique, au dessin. Bien qu'en possession d'une intelligence moyenne, il se montre cependant absolument nul pour certaines facultés.

Dans d'autres cas, on verra coïncider avec l'insuffisance de l'ensemble des facultés, une mémoire brillante, une facilité étonnante pour la combinaison des nombres, des aptitudes remarquables pour les arts d'imagination, pour les lettres, la poésie. Ces dispositions intellectuelles ou

(1) Mugnan, Société méd. psych.: 1886.

artistiques se rencontrent à tous les degrés de la dégénérescence mentale et jusque chez les idiots.

Il convient de remarquer cette tendance innée de beaucoup d'héréditaires à entreprendre dès leur jeune âge des études au-dessus de leur intelligence ou de leurs lumières; à se livrer à des lectures abstruses; à composer eux-mêmes des élucubrations nuageuses, mystiques, incohérentes, sybilliques ; à voir partout des emblèmes; à découvrir aux choses des significations symboliques ; à faire des prophéties; à composer des vers; à se lancer dans les inventions, à creuser des problèmes insolubles. De là cette masse de ratés et d'incompris qui pullulent dans les bas-fonds de l'art et de la littérature, au sein des grandes cités; ce flot de réformateurs et d'apôtres, de théoriciens, d'inventeurs, de pontifes, de poètes et même de philosophes qui ne sont que des candidats à la folie héréditaire.

Il en est qui présentent dès l'enfance une intelligence très développée ; ils apprennent avec une étonnante facilité et passent pour de petits prodiges ; puis quand arrive la puberté, leurs brillantes qualités s'évanouissent et leur développement intellectuel se suspend définitivement.

Une des facultés les plus profondément atteintes chez les héréditaires est le jugement. Un rien les passionne, les exalte et modifie leurs idées et leurs sentiments. Leurs opinions sont bizarres, originales, hérétiques, paradoxales, toujours en contradiction avec les idées reçues. Leurs jugements, faux ou exagérés, sont exclusivement motivés par leurs passions et leurs idées préconçues. Enthousiastes et primesautiers, ils sont de toutes les exagérations, de toutes les insanités, de tous les fanatismes.

L'intelligence de ces individus est souvent fort active ; ils ont de la facilité, une imagination éveillée, une grande facilité de parole, des deliors brillants. Aussi sont-ils presque toujours méconnus dans le monde où ils passent pour de simples originaux, quand on ne les considère pas conmie des êtres supérieurs. Cependant, ce sont souvent des débiles intellectuels chez qui tout est factice et dont le langage, la tenue et les manières sont copiés sur un modèle toujours le même.

Sensibilité morale : (a) DcséqiuUbraiion morale, — La

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sensibilité morale est profondément atteinte chez presque tous les héréditaires.

Chez les héréditaires de rang supérieur, elle est soumise à des fluctuations incessantes entre l'exaltation et la dépression. Susceptibles, impressionnables à l'excès, ils sont doués d'une véritable diathèse d'irritabilité; ils réagissent vis-à-vis des influences les plus légères. Un changement dans l'état de l'atmosphère, une circonstance insignifiante en elle-même, mais imprévue, un accident dérangeant l'ordre de leurs habitudes les jette dans un trouble pénible. Quelques-uns sont d'une violence, d'une irritabilité telles que la moindre contrariété leur procure des colères épouvantables accompagnées de symptômes convulsifs. Ils passent de Tenthousiasme au découragement avec la plus déplorable facilité. Ce n'est pas seulement dans les circonstances douloureuses, comme les catastrophes domestiques, la mort d'amis ou de proches, que leur sensibilité est mise en émoi ; il suffit pour cela des causes les plus futiles et même les plus ridicules, et tel qui restera presque indifférent au dernier soupir d'une personne chère donnera les signes du plus violent désespoir en apprenant la mort d'un animal favori. L'amour exagéré des animaux a été signalé comme une des bizarreries de caractère de ces individus. Un grand financier, cité par Morel, donnait les signes d'une véritable douleur délirante à propos de la mort d'une des nombreuses grenouilles qu'il élevait dans une mare de son parc.

On observe aussi chez ces individus des sympathies et des antipathies incroyables. La vue, le contact, l'odeur de certains objets est pour eux la cause d'une souffrance morale qui a pour base une crainte aveugle et irrésistible.

(b) Obsessions, idées fixes. — Ils sont tourmentés par des idées fixes, des obsessions bizarres. Le besoin d'accomplir certains actes extravagants est tel, qu'ils ne peuvent, qu'à ce prix, et pour un temps, recouvrer le calme de leur esprit et la libre possession d'eux-mêmes. Mais les idées fixes et les obsessions sont parfois du caractère le plus dangereux, telles sont les impulsions à l'homicide, au suicide, au vol, à l'incendie, aux excès alcooliques, aux actes immoraux ; impulsions qui finissent, dans nombre

de cas, par devenir irrésistibles et entraîner les plus terribles conséquences.

Une marque probante de la nature dégénérative de ces obsessions émotives, de ces impulsions, de ces étrangetés morales, c'est qu'elles se manifestent parfois dès l'âge le plus tendre, et qu'on les a constatées chez des enfants de quatre ou cinq ans (1).

Lorsqu'elles prennent certaines proportions, ces diverses particularités psychopathiques en arrivent à constituer de véritables délires qui se développent, se modifient, disparaissent, reviennent, s'enchevêtrent les uns les autres, chez le même individu, véritables épisodes (2), se succédant sur le fonds continu et invariable de la dégénérescence mentale.

(c) Perversions morales. — Toute une catégorie d'héréditaires est remarquable par de nombreuses défectuosités du moral et du caractère. Ils sont d'un orgueil sans bornes et résument en eux toutes les perfections, toutes les vertus. Leur égoïsme féroce s'allie à la malveillance, à l'envie, à une humeur hargneuse et chagrine.

La plupart n'ont aucun sentiment de la morale et ne s'inquiètent que médiocrement des lois sociales ; ils ont des maîtresses sous le toit conjugal, épousent leurs servantes ou des prostituées, ne reculent pas toujours devant l'inceste, s'abandonnent en secret aux vices les plus ignobles et se livrent avec emportement à tous les excès. Les uns sont dominés par les passions viles, l'avarice, le jeu, la boisson ; les autres sont paresseux, imprévoyants, dissipateurs; tous manquent desprit de conduite et se laissent aller aux écarts les plus dangereux pour euxmêmes et pour les autres.

(d) Idiotie morale. — A un degré inférieur, dans l'échelle des dégénérescences, on rencontre une véritable imhécillilé ou idiotie morale; elle s'accompagne souvent d'une diminution plus ou moins marquée de l'intelligence; mais cette règle n'a rien d'absolu, et il arrive au contraire parfois qu'elle coïncide avec des facultés remarquablement développées.

(1) Magnan, Annales mc'iLpsijch., 1885

(2) Id., ibid.

SYMPTOMATOLOGIE GÉNÉRALE ^85

Dès leur jeune Tige, les individus atteints d'imbécillité morale présentent des instincts pervers, des sentiments dépravés, des penchants mauvais et incoercibles. Ils sont fantasques, excentriques, paresseux, querelleurs, emportés et violents. Ils se font renvoyer de toutes les institutions où on les place. Ils encourent parfois prématurément les rigueurs de la justice et doivent passer par les maisons de détention et de correction. Ils sont réfractaires à toute éducation. La culture intellectuelle la plus complète est elle-même impaissante à modifier leurs instincts pervers, et selon la remarque de Bourdin, les dégénérés instruits et lettrés sont les plus redoutables de tous.

A l'époque de la puberté, ils éprouvent des troubles intellectuels sous l'influence de la moindre cause. Chez les filles, la menstruation s'établit difficilement et donne lieu aux accidents les plus variés : chlorose, hystéricisme, exagération de la sensibilité avec tendance aux larmes, catalepsie, somnambulisme, chorée, émotivité excessive, scrupules exagérés, inquiétudes d'esprit motivant des interrogations sans fin, doute, crainte des contacts, mysticisme, privation volontaire d'aliments, excentricités, et accès de délire agité ou mélancolique. Les jeunes gens sont masturbateurs, vicieux, incendiaires, suicides, nostalgiques. Ils s'abandonnent au vol, au vagabondage et s'affilient aux malfaiteurs. Eux aussi sont parfois choréïques, somnambules, érotomanes, persécutés, scrupuleux ou religieux à l'excès, tourmentés par le doute universel et l'hypocondrie morale. Nous retrouvons ainsi chez ces dégénérés inférieurs, mais avec un développement plus précoce, toutes les particularités psijchopathiqîies que nous avons déjà constatées chez les simples déséquilibrés de rang supérieur.

Une autre particularité spéciale à ces héréditaires, c'est une instabilité mentale incessante. Beaucoup gaspillent leur fortune en vagabondages, en pérégrinations incohérentes et finissent par échouer dans la maison de santé ou l'asile d'aliénés. D'une façon générale, cette instabilité mentale se traduit par l'impossibilité de se fixer dans la vie, de suivre une direction déterminée, d'embrasser aucune profession, de subir les conventions sociales, de se conformer aux lois ou à une discipline quelconque.

Après avoir scandalisé le monde par l'excès de leurs fautes, ils l'étonnent par l'éclat de leur conversion et entrent dans les couvents les plus austères pour en sortir bientôt et reprendre le cours de leurs débordements (1). Ils n'aiment absolument qu'eux-mêmes : « Mauvais fils, amants volages, époux distraits, pères oublieux, ils ont le cœur sec et froid... Etres changeants, versatiles, inconséquents, paradoxaux, ils réagissent toujours d'une manière capricieuse et exagérée. Systématiquement hostiles à toute action moralisatrice, insensibles aux joies de la famille, inaccessibles aux douceurs de l'affection, instinctivement portés à la rébellion, aux extravagances et au scandale, ils sont méchants et font le mal pour le mal (2). »

La vie avec de pareils êtres n'est que luttes cachées, querelles intestines, souffrances morales horribles. Finissent-ils enfin par échouer dans un établissement d'aliénés, ils en deviennent le fléau et y suscitent les désordres les plus multipliés. Habiles à cacher leurs défectuosités morales pourtant si profondes, ils en imposent par leur apparente lucidité à leurs parents, aux magistrats, aux employés eux-mêmes des asiles. A force d'instances, de démarches écrites, de réclamations comminatoires, ils réussissent à recouvrer la liberté, et ne tardent pas à reprendre le cours de leur vie irrégulière et désordonnée.

2° Stigmates physiques.

Les signes pliysiques de la folie héréditaire sont extrêmement variés. En général, la dégénérescence est d'autant plus accentuée qu'ils sont réunis en plus grand nombre chez le même individu.

Tantôt les proportions des diverses parties du corps sont diminuées ou augmentées, la taille trop petite ou trop grande, les membres inégalement développés, parfois frappés de paralysies partielles, le système pileux anormal. Tantôt le oàne présente des malformations diverses, une petitesse ou un volume exagérés, des saillies difformes, des crêtes, des proéminences, des dépressions

(1) J. Falrct, Annales, 18G7.

(2) Lcgrand du Saulle, Annales med. /isyrU., 187G.

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inusitées. Campagne a signalé, comme signe rn''([nenl, presque constant chez les dégénérés raisonnants, un aplatissement de la région postérieure de la tête (1). Les membres sont parfois atteints d'anomalies telles que polydactylie, doigts palmés, pied bot, main bote.

Le visage offre des anomalies nombreuses, un front trop exigu ou trop haut par rapport aux autres parties, une absence d'harmonie dans les traits, des asymétries très développées, des tics, des contractions choréiformes de certains muscles de la face ; ou encore de la langue d'où résulte le bégaiement. Du côté des yeux, on observe du strabisme, du nystagmus, des pigmentations irrégulières et une insertion vicieuse de la choroïde ; des vices de conformation de l'iris. La bouche peut être d'une grandeur exagérée, les mâchoires proéminentes, les lèvres épaisses, la dentition irrégulière, atteinte d'anomalies et frappée de décadence précoce; la voûte palatine asymétrique et resserrée.

Les oreilles sont asymétriques, vicieusement implantées, les pavillons écartés, amincis ou complètement déplissés, les lobules absents.

Les sens sont souvent imparfaits, le goût surtout qui peut manquer totalement.

Des anomalies importantes et curieuses sont celles qui frappent les organes génitaux des deux sexes. Ces imperfections qui sont si fréquentes chez les idiots et les imbéciles, ne sont pas rares chez des dégénérés appartenant à une catégorie supérieure et consistent non seulement en des arrêts mais encore en des anomalies de développement variées (hermaphrodisme, épispadias, hypospadias, atrophie des testicules, stérilité, bassin féminin chez l'homme).

Dans les cas où les organes de la génération sont normalement conformés extérieurement, il n'est pas rare de voir leurs fonctions perverties. C'est l'éveil précoce du sens génital, l'onanisme des enfants et des adolescents, l'excitation anormale des fonctions sexuelles, la frigidité, l'impuissance, les obsessions et les dépravations génésiques chez les adultes.

La santé des héréditaires peut être troublée à chaque

(1) Campagne, Traité de la folie raisoiinante : Paris.

instant par des maladies imprévues qui abattent leurs forces et bouleversent leur système nerveux. Un des accidents les plus communs auxquels ils soient sujets est l'accès congestif, avec ou sans attaque épileptiforme, avec ou sans phénomènes de paralysies ; accès qui peut se produire à toutes les périodes de Texistence. Il en résulte à diverses reprises dans la vie des individus des troubles nombreux du côté de Tintelligence, de la mémoire, de la volonté, de la sensibilité, de la parole et du mouvement. Tout rentre dans Tordre jusqu'à ce qu'un dernier accès, plus grave que les autres, amène la terminaison fatale.

L'enfance des héréditaires est fréquemment marquée par des troubles du système nerveux qui revêtent une forme choréique, convulsive, pseudo-méningitique ou délirante. Comme nous l'avons dit précédemment, l'évolution de la puberté chez beaucoup d'entre eux est lente et difhcile, et c'est souvent à ce moment que se décide leur avenir : ils évoluent définitivement ou vers l'imbécillité confirmée ou vers l'instabilité mentale et la folie héréditaire.

Un autre point a noter, c'est la façon originale dont se comportent les héréditaires vis-à-vis de l'alcool : les uns y sont tellement sensibles qu'ils délirent à la moindre dose de boissons alcooliques; les autres au contraire y sont tellement insensibles (qu'ils ne peuvent s'enivrer et sont réfractaires aux plus forts excès.

Dans le cours de son existence, l'héréditaire peut présenter successivement ou simultanément la plupart des symptômes que nous venons de passer en revue; il pourra éprouver des obsessions, des impulsions irrésistibles, des idées fixes, des perversions morales, de l'excitation accompagnée d'actes incorrects et désordonnés, suivant Tépoque de sa vie où on aura occasion de l'observer. Il est plus ordinaire cependant de voir ces troubles psychiques se grouper de différentes façons chez chaque malade pour former une individualité morbide spéciale.

Chez les uns prédominent les obsessions mentales, avec ou sans impulsions irrésistibles; chez les autres, ce sont

les idées fixes, engendrant des délires systématisés variables ; chez d'autres, ce sont les perversions morales et les désordres des actes; chez d'autres enfin, ce sont des accès de folie polymorphe, revêtant tantôt la forme maniaque, tantôt la forme mélancolique, tantôt l'aspect du délire systématisé, mais avec certains caractères spéciaux qu'il convient de signaler. Nous allons décrire successivement ces quatre modalités différentes de la folie héréditaire.

1° Obsessions mentales. — Impulsions irrésistibles.

Monomanie impulsive des auteurs ; délire émotif (Morel); folie Impulsive (Dagoiiet); folie avec conscience (Falret) ; syndromes épisodiques(Magnan).

Lorsqu'une obsession mentale, après avoir fait irruption dans l'esprit d'un individu, s'y fixe à demeure et s'accompagne de dépression mélancolique, d'angoisse, d'anxiété et d'impulsions irrésistibles, elle cesse d'être le phénomène banal qu'on observe à un moment donné chez tous les prédisposés, pour devenir le symptôme principal d'un état pathologique bien caractérisé.

Cet état psychopathique revêt des aspects très nombreux, et il en est assurément qui ne sont pas encore décrits. Nous nous bornerons à la description sommaire des principaux, tout en faisant observer qu'ils ne constituent pas des formes de folie autonomes, mais de simples syndromes qu'on peut rencontrer simultanément ou successivement chez le même héréditaire. Dans les unes domine V obsession, l'idée fixe, une crainte quelconque avec angoisse progressive ; dans les autres, à l'obsession se joint l'impulsion irrésistible à des actes excentriques ou dangereux, dont la non satisfaction s'accompagne d'une souffrance morale insupportable; dont la satisfaction en revanche, est suivie d'une détente, d'un véritable soulagement.

Magnan a groupé dans un tableau concis et cependant complet, tous les symptômes caractéristiques de ces états psychiques.

^i S M Obsession. \ 30 in-ésistibilité. f '1^ Impulsion. )

^ S 40 Conscience complète de l'état.

\ 5° Angoisse concomitante.

c G"^ Satisfaction consécutive.

GuLLEURE. Maladies mentales. 17

travers un passage de plus en plus étroit, et s'enfuient à travers rues et champs, en proie à la plus violente terreur.

Laguérison de la peur des espaces n'est pas impossible, mais elle est presque toujours momentanée, et la névrose héréditaire ne manque pas de réapparaître soit sou^ cette forme, soit sous une forme nouvelle.

Folie du doute. — Le doute perpétuel est une forme de neurasthénie psychique observée depuis Esquirol (1), et désignée sous des noms divers. Il se combine le plus souvent avec d'autres aberrations mentales, en particulier avec la crainte du contact des objets extérieurs. Il est plus fréquent chez les femmes que chez les hommes, chez les personnes des hautes classes que chez celles qui appartiennent au rang inférieur de la société.

Le mal débute souvent dans l'enfance, ou à l'époque de la puberté. 11 suit une marche insidieuse et peut passer longtemps inaperçu. Ce sont d'abord des scrupules exagérés, des craintes puériles. Le malade n'est plus sur de lui-même, a peur de se tromper, de commettre des fautes; il éprouve le besoin de vérifier à plusieurs reprises la moindre de ses actions, et à s'entourer des précautions les plus minutieuses. Il vit dans une hésitation constante, passe son temps à délibérer sans pouvoir aboutir à une certitude, à se poser des points d'interrogation, à s'irriter contre lui-même et contre sa propre faiblesse, et à pousser jusqu'à l'épuisement un combat intellectuel énervant et stérile. Il a une pleine conscience de son état et en apprécie exactement le caractère maladif. Peu à peu, si la névrose a de la tendance à s'aggraver, il devient ombrageux, craintif, égo'iste et exigeant; tourmente son entourage de ses plaintes et de ses interrogations ridicules, et arrive à un état d'anxiété générale qui rentre de plain pied dans le domaine de la folie.

Si l'on compulse les observations médicales que possède la science de cette forme de trouble mental, on voit que l'ordre d'idées qui obsède le malade est en rapport avec son degré d'instruction, sa condition sociale et le milieu

(1) Esquirol, Maladies mentales; Paris, 1838.

OÙ il vit. Cette sorte de rumination psychologique, ce rabâchage intérieur, porte tour à tour sur Dieu, la Vierge, la naissance du Christ, la création, la nature, la vie, l'immortalilé de l'àme, le soleil, la lune, les étoiles, la foudre, la différence des sexes, la conformation des organes génitaux, la copulation, le sommeil, la mort subite, les précipices, le pardon des offenses , les oublis à confesse, les hosties, etc., etc.

Une dame enceinte, citée par Griesinger (1), était obsédée par toute une série d'idées qui s'imposaient à elle sous une forme interrogative : Comment tout se fait-il sur cette terre? Pourquoi le monde circule-t-il? Pourquoi suis-je assise ici? que signitie cette chaise? Vainement cherchaitelle une réponse à ces questions : il en résultait pour elle un véritable état d'angoisse et de torture intellectuelle. Une première série de questions était-elle résolue, il s'en présentait aussitôt une seconde : Comment les hommes naissent-ils? Pourquoi y a-t-il des hommes? Quel destin est le leur? Ces interrogations arrivaient à l'improviste, avec un caractère d'irrésistibilité absolue, et tinissaient par amener une grande fatigue cérébrale, de l'agitation, de la céphalalgie, de l'insomnie et une véritable crise nerveuse.

La maladie du doute se présente souvent sous la forme de scrupules religieux exagérés. Une Jeune tille éprouvera, dès l'âge de quinze ans, des scrupules de conscience. Elle a ri le jour de sa première communion! elle a dû aussi cacher un péché à son confesseur. Elle n'était donc pas en état de grâce? Que peut-il en résulter? Qu'est-ce qu'un sacrilège? Comment racheter un sacrilège? Serait-elle pardonnée si pendant un an elle ne mangeait que du maigre ?

Il en est qui se tourmentent dès l'enfance pour leurs confessions et leurs communions. Elles croient toujours oublier quelque péché ou craignent de laisser tomber quelques parcelles de Thostie.

Ces malades éprouvent le besoin d'une affirmation étrangère ; et il leur faut quelques paroles rassurantes pour dissiper momentanément la crise.

La maladie du doute est un syndrome paroxystique,

(1) Griesinger, Arcfiiv fin- Ps>/ch latrie, 1868-1869.

travers un passage de plus en plus étroit, et s'entuicnt à travers rues et champs, en proie à la plus violente terreur.

Laguérison de la peurdes espaces n'est pas impossible, mais elle est presque toujours momentanée, et la névrose héréditaire ne manque pas de réapparaître soit sou^ cette forme, soit sous une forme nouvelle.

Folie du doute. — Le doute perpétuel est une forme de neurasthénie psychique observée depuis Esquirol (1), et désignée sous des noms divers. Il se combine le plus souvent avec d'autres aberrations mentales, en particulier avec la crainte du contact des objets extérieurs. Il est plus fréquent chez les femmes que chez les hommes, chez les personnes des hautes classes que chez celles qui appartiennent au rang inférieur de la société.

Le mal débute souvent dans Fenfance, ou à l'époque de la puberté. Il suit une marche insidieuse et peut passer longtemps inaperçu. Ce sont d'abord des scrupules exagérés, des craintes puériles. Le malade n'est plus sur de lui-même, a peur de se tromper, de commettre des fautes; il éprouve le besoin de vérifier à plusieurs reprises la moindre de ses actions, et à s'entourer des précautions les plus minutieuses. Il vit dans une hésitation constante, passe son temps à délibérer sans pouvoir aboutir à une certitude, à se poser des points d'interrogation, à s'irriter contre lui-même et contre sa propre faiblesse, et à pousser jusqu'à l'épuisement un combat intellectuel énervant et stérile. Il a une pleine conscience de son état et en apprécie exactement le caractère maladif. Peu à peu, si la névrose a de la tendance à s'aggraver, il devient ombrageux, craintif, égoïste et exigeant; tourmente son entourage de ses plaintes et de ses interrogations ridicules, et arrive à un état d'anxiété générale qui rentre de plain pied dans le domaine de la folie.

Si l'on compulse les observations médicales que possède la science de cette forme de trouble mental, on voit que l'ordre d'idées qui obsède le malade est en rapport avec son degré d'instruction, sa condition sociale et le milieu

Cl) Esquirol. Maladies inenlalcs: Taris, 1838.

OÙ il vit. Cette sorte de rumination psychologique, ce rabâchage intérieur, porte tour à tour sur Dieu, la Vierge, la naissance du Christ, la création, la nature, la vie, l'irnmortalité de l'âme, le soleil, la lune, les étoiles, la foudre, la différence des sexes, la conformation des organes génitaux, la copulation, le sommeil, la mort subite, les précipices, le pardon des offenses , les oublis à confesse, les hosties, etc., etc.

Une dame enceinte, citée par Griesinger (1), était obsédée par toute une série d'idées qui s'imposaient à elle sous une forme interrogative : Comment tout se fait-il sur cette terre? Pourquoi le monde circule-t-il? Pourquoi suis-je assise ici? que signifie cette chaise? Vainement cherchaitelle une réponse à ces questions : il en résultait pour elle un véritable état d'angoisse et de torture intellectuelle. Une première série de questions était-elle résolue, il s'en présentait aussitôt une seconde : Comment les hommes naissent-ils? Pourquoi y a-t-il des hommes? Quel destin est le leur? Ces interrogations arrivaient à l'improviste, avec un caractère d'irrésistibilité absolue, et finissaient par amener une grande fatigue cérébrale, de l'agitation, de la céphalalgie, de l'insomnie et une véritable crise nerveuse.

La maladie du doute se présente souvent sous la forme de scrupules religieux exagérés. Une jeune fille éprouvera, dès l'âge de quinze ans, des scrupules de conscience. Elle a ri le jour de sa première communion! elle a dû aussi cacher un péché à son confesseur. Elle n'était donc pas en état de grâce? Que peut-il en résulter? Qu'est-ce qu'un sacrilège? Comment racheter un sacrilège? Serait-elle pardonnée si pendant un an elle ne mangeait que du maigre ?

11 en est qui se tourmentent dès l'enfance pour leurs confessions et leurs communions. Elles croient toujours oublier quelque péché ou craignent de laisser tomber quelques parcelles de l'hostie.

Ces malades éprouvent le besoin d'une affirmation étrangère ; et il leur faut quelques paroles rassurantes pour dissiper momentanément la crise.

La maladie du doute est un syndrome paroxystique,

(1) Griesinger, Archiv fur Psychiatrie^ 1868-1869.

rémittent surtout à ses débuts. Il peut même disparaître complètement, ou ne revenir qu'après un intervalle de plusieurs années, soit sous la première forme, soit sous une forme dilférente. Lorsque la maladie est progressive, elle s'aggrave insensiblement jusqu'à V anxiété mélancolique et jusqu'au suicide.

Crainte des contacts. — Délire du toucher. — On a l'habitude d'associer la crainte des contacts à la maladie du doute et de la décrire comme Tun des symptômes de cette dernière. Bien qu'elles soient souvent associées, la crainte des contacts ou flélire du toucher a une existence indépendante et mérite d'être envisagée à part. On la rencontre rarement seule à la vérité ; mais ce n'est pas seulement avec la folie du doute qu'elle aime à s'associer; elle s'unit fréquemment à diverses autres aberrations mentales ou alterne avec elles.

Quoi qu'il en soit, le délire du toucher est constitué dans sa forme la plus simple par la crainte du contact de certains objets. Bien que jouissant d'une intelligence d'ailleurs normale, d'une pleine et entière conscience de l'absurdité et du cachet maladif de ses craintes, un névropathe déclare qu'il a peur de toucher des pièces de monnaie; qu'il lui faut mettre des gants pour recevoir ou compter de l'argent, et qu'il ne toucherait pas le bouton d'une porte ou l'espagnolette d'une fenêtre sans envelopper sa main dans les plis de son vêtement ou de son mouchoir.

On ne peut se faire une idée exacte de la multiplicité des craintes qu'enfante à chaque instant l'imagination de l'individu atteint du délire du toucher : a Ont-ils touché involontairement un objet quelconque avec leurs mains ou leurs vêtements, ils sont obligés de quitter ce vêtement pour ne plus le remettre, ou bien de se laver les mains, et ils passent ainsi une grande partie de leur temps, dans des lavages sans cesse renouvelés. De là naissent de nouveaux doutes, de nouvelles lenteurs dans l'accomplissement de tous les actes de leur vie. Ils se parlent constamment à eux-mêmes, mentalement ou en remuant les lèvres, et se répètent les mêmes mots ou les mêmes idées pour se convaincre que les objets touchés n'étaient pas

malpropres on les lavages insuffisants. Non contents de se parler à enx-mèines, ils éprouvent le besoin de faire répéter aux personnes qui vivent avec eux les mêmes mots ou les mômes membres de phrases, parce que l'assurance réitérée d'autrui leur semble avoir plus de valeur que leur propre affirmation (1). »

Une des formes les plus fréquentes de la névrose qui nous occupe est la crainte des poisons, des venins et des virus. Tel malade refuse de donner la main à son médecin parce qu'il joent avoir manipulé des poisons. D'autres ont la crainte des chiens enragés, des morsures et de la bave rabiques.

Une dame s'imagine que le chien de son mari a été abattu parce qu'il était enragé. A partir de ce moment, ridée d'avoir été en contact avec un chien enragé la hante sans répit. Dans le jardin, il y avait du linge étendu, s'il avait été en contact avec le chien, s'il était imprégné de bave rabique? Ce linge, placé dans l'armoire, n'a-t-il pas contaminé tout le linge de la famille? Mari et enfants ne vont-ils pas avoir la rage? Pendant deux mois elle garde la même chemise et refuse de donner le bras à son mari.

Une jeune fille de la campagne (2) s'imagine qu'un des chiens de la ferme a été en contact avec un chien enragé et qu'il pourrait contracter la rage. D'abord elle évite l'animal; puis elle prend en horreur tous les objets qu'elle supposait avoir été en contact avec lui. Les cordes qui servaient à étendre le linge ayant été jetées près de l'écuelle du chien, elle n'osa plus toucher ni les cordes, ni le linge. Elle éprouvait une répugnance presque invincible à changer de chemise et de vêtements, et passait des heures à se frotter les mains dans un bain de savon pour faire disparaître toutes traces d'un contact suspect. Ses parents, ne s'astreignant pas aux mêmes précautions, elle n'osait ni les toucher, ni s'approcher d'eux. Elle en arriva à regarder comme suspects et dangereux non seulements les objets, mais encore leurs exhalaisons. Un objet de verre ayant été cassé auprès d'elle, elle eut peur d'en avoir absorbé des fragments en respirant. Son père ayant rapporté à la main

(1) J. Falret. De la folie raisonnante. (Anna tes med.psych., 1886.)

(2) Marré, Traite' des maladies mentales; Paris, 1862.

lin serre-tête dont il s'était muni pour consulter une somnambule, la malade en conçut pendant deux ans des appréhensions très vives, craignant que cet objet de toilette n'eût conservé quelque puissance magnétique.

Un trouble névropathique intimement lié à la crainte du contact est ce qu'on pourrait appeler la zoophobie ou horreur des animaux. Nous venons de la constater pour le chien en tant que pouvant donner la rage ; mais elle existe sans cette complication et a pour objet le plus souvent la souris, le rat, la grenouille, le crapaud, Taraignée et autres animaux immondes. Elle s'accompagne d'angoisse et de ce malaise vertigineux dont nous avons parlé à propos de l'agoraphobie.

Enfin la crainte des contacts revêt les formes les plus étranges et les plus inattendues. Magnan cite l'exemple d'un enfant qui est pris d'anxiété à la vue d'un fruit velu, comme une pêche ou un abricot, et qui ne peu toucher ces fruits ou les manger avant qu'ils aient été pelés (1). Une dame, observée par Baillarger, luttait en vain depuis plus de vingt ans contre la crainte extrême de toucher ou même de voir tout ce qui sert à écrire. Cette crainte avait été précédée de celle de faire des fautes d'orthographe et d'être pour ce fait tournée en dérision. Insensiblement, elle en arriva à avoir des crises d'agitation et même de fureur à la simple vue d'un crayon. Elle ne séjournait jamais dans une chambre garnie d'un tapis, car des crayons auraient pu se trouver entre le tapis et le parquet. Dans la rue, elle ne se promenait qu'entre deux personnes qui lui cachaient la vue des boutiques des libraires ou des papetiers. Cette malade était obsédée, en outre, par des idées de doute et des scrupules de tout genre. Elle craignait d'avoir commis des actes d'impureté.

Toute crainte pathologique a sa contre-partie. Vagoraphobie a pour opposé la claustrophobie. La Icleptonuoiie, impulsion irrésistible au vol, a pour contre-partie la kleptophobie, OU crainte de s'emparer de ce qui est aux autres. h'à pyromanie, tendance irrésistible à mettre le feu, a pour pendant la pyrophobie, ou crainte des allumettes et du feu.

(1) DOjcrinc, L'Hc'rc'iHtt' dans les maladies du système nerveux ; Paris. 188f!.

A la zoophobie dont nous venons de parler, nous pouvons opposer la zoophilie, ou amour exagéré des animaux qui a donné à Magnan l'idée de la folie des anlivivisectionnisles. De môme, c'est ainsi qu'à côté de la crainte des contacts impurs, on rencontre quelquefois le besoin irrésistible de toucher des choses malpropres, de manipuler des matières fécales, de collectionner des déchets épidermiques, des excrétions diverses (lochies, sang menstruel, cérumen, etc.) La crainte des contacts présente des phases suspensives, des rémissions plus ou moins longues, mais elle revient presque toujours à la charge et évolue dans le sens d'un état mélancolique incurable.

Onomatomanie. — Cette forme d'obsession mentale a été décrite parCharcot et Magnan (1). Ils désignent sous ce nom un groupe de symptômes dans lequel le?7io^ ou le îîowi joue un rôle prépondérant. Ces troubles psychiques s'observent habituellement chez des sujets très élevés dans l'échelle des dégénérescences mentales.

V onomatomanie peut se présenter sous des formes diverses : 1<> la recherche angoissante du nom ou du mot; 2** l'obsession du mot qui s'impose et l'impulsion irrésistible à le répéter; 3° la signification particulièrement funeste de certains mots ; 4° l'influence préservatrice de certains mots; 5° le mot devenu pour le patient un véritable corps solide indûment avalé, pesant sur l'estomac, et pouvant être rejeté par des efforts d'expuition et de crachement. Dans tous les cas, ajoutent les auteurs, les malades ont une entière conscience de leur état; ils regrettent et déplorent ces idées absurdes, mais ils n'en restent pas moins les esclaves de ces bizarreries.

Pour ces malades, la recherche vaine d'un nom propre, par exemple, s'accompagnera d'obsession, d'angoisse, de serrement épigastrique, de sueurs, de refroidissement des extrémités, de tendances à la syncope. Tel autre est poussé à demander le nom d'inconnus, de gens qu'il rencontre dans la rue, le nom de personnes qui passent en voiture, puis enfin des voyageurs que contient un train. L'impossibilité de réaliser de tels désirs le désole, l'exas-

(1) Charcot et Magnan, Archives de neurologie, t. X.

père, et il finit par se séquestrer pour'se soustraire à l'obsession des noms.

Un malade de Moreau (de Tours), avait pris Thabitude de ne jamais se séparer d'un almanach des '^5,000 adresses, tant l'angoisse qu'il éprouvait était forte quand il était obsédé par un nom propre dont il ne pouvait se souvenir.

A côté de l'onomatomanie, mérite de prendre place Varithmomanie qui n'en est qu'une sorte de variante.

Comme l'onomatomanie, elle coïncide souvent avec les autres syndromes que nous avons décrits. Un malade atteint de la folie du doute était venu consulter Legrand du Saulle. En sortant, il s'écria: Vous avez quarantequatre volumes sur cette table et vous portez un gilet à sept boutons. Excusez-moi, c'est involontaire, mais il faut que je compte. Parmi les arithmomanes les plus curieux doit être rangé M. de W..., dont Trélat a publié Uobservation (1) et qui, enfermé dans son cabinet, passait son temps à compter combien de fois les mêmes lettres, tantôt rs, tantôt le T, tantôt le G, tantôt le Z, etc., sont répétés dans la Genèse, dans VExode, dans le Lévitique, dans les Nombres, dans le Deutéronome, dans lesL/yres des Rois, les Paralipomènes , VEcclèsiaste, le Cantique des Can~ tiques, VApocalypse, etc. ; combien de pages, dans telle édition, commencent par un P, combien par un B, combien par un A, etc.; combien finissent par un T, combien par un G, combien par un E, etc.

Le nombre 13 a le don de troubler beaucoup de psychopathes. Nous rappellerons l'observation si connue de cet élève des Beaux-arts, âgé de 21 ans, à antécédents héréditaires très chargés, qui entre autres syndromes psychopathiques, possédait déjà celui de l'onomatomanie, attribuant une influence préservatrice à certains mots, et prononçant les mots tombeau, linceul, bière, pour conjurer un malheur. Bientôt lui vint à l'esprit l'idée delà fatalité du nombre 13, et quelquefois avant de se coucher il touchait treize fois sa table de nuit, ou treize objets ditïérents épars dans sa chambre. Peu à peu il lui est arrivé de répéter plusieurs fois ces treize contacts et finalement il passait des nuits entières, harassé de fatigue, à

1 TK'lal. Folie lucide: Paris. 1860.

parcourir la chambre pour satisfaire ce besoin de toucher les objets.

Coprolalie. — A côté des formes précédentes mérite de prendre place la Coprolalie, ou besoin irrésistible de prononcer des mots orduriers (1). Elle peut se présenter isolément ou associée à divers troubles nerveux de nature convulsive.

Nous en dirons autant de la manie blasphématoire, signalée par Verga. Certains malades obsédés ne peuvent se livrer à la prière sans qu'il leur vienne à la bouche des blasphèmes.

Impulsions au suicide et âThoraicide. — Le phénomène dont il xà être question dans les paragraphes suivants, n'est en définitive que l'obsession, l'idée fixe que nous venons étudier dans les pages précédentes, l'obsession ayant pour objet, non quelque chose de fâcheux à sabir, mais à accomplir, perdant le caractère passif que nous lui connaissions jusqu'ici pour tendre vers l'état actif. Elle n'est pas continue, mais revient par accès accompagnés de dépression mélancolique, d'anxiété et d'angoisse (2) ; après avoir persisté pendant un temps plus ou moins long, elle disparait complètement, ou pour revenir plus tard ou pour faire place à une autre.

«■ Tous ou presque tous les monomanes homicides, dit Esquirol, étaient d'une constitution nerveuse, d'une grande susceptibilité; plusieurs avaient quelque chose de singulier dans le caractère, de bizarre dans Vesprit. Tous, avant la manifestation du désir de se tuer, étaient incapables de nuire; ils étaient doux, bons, honnêtes gens et même religieux. »

On ne saurait trouver une meilleure preuve de la nature héréditaire des impulsions morbides que celle du suicide. Déjà Voltaire avait signalé ce fait étrange de plusieurs membres d'une même famille se suicidant les uns après les autres; depuis, Gall, Esquirol, J. P. Falret, Moreau

(1) Gilles de la Tourette, Elude sur une affection nerveuse caracte'rise'e par de l'incoordination motrice accompagne'e d'écholalie et de Coprolalie. (Arch. de Neurol. t. IX.)'

(2) J. Falret. De la folie raisonnante; Paris, 1866.

(de Tours), Lucas, Morel et autres ont accumulé des faits du même genre.

Plus que toutes les autres peut-être, la transmission de cette tare psychopathique a un caractère fatal, inéluctable, et les exemples qui en sont cités partout sont de nature à frapper profondément l'esprit le moins prévenu.

Ainsi dans une famille, le grand-père de la mère s'est jeté à l'eau, le père s'est pendu ; deux sœurs de la mère se sont jetées dans leur puits (une autre sœur est morte folle ; les autres parents du côté de la mère ont la tête plus ou moins dérangée) (1).

Dans une autre, composée de six enfants, on voit le plus jeune, âgé de vingt-sept ans, se précipiter du haut du toit de sa maison ; un second frère qui lui donnait des soins faire plusieurs tentatives de suicide et mourir un an après des suites d'abstinence prolongée et répétée. L'année suivante, un autre frère a un accès de manie dont il guérit ; un quatrième frère, médecin, se tue ; deux ou trois ans après, une sœur devient d'abord maniaque et fait mille tentatives de suicide; le sixième frère est à la tête d'un grand commerce, il eût fmi comme ses frères s'il n'était retenu à la vie par ses enfants et par sa femme qui est pour lui un ange tutélaire par ses soins et par sa tendresse.

Dans une observation récente due à Maccabruni (1), on voit le père se suicider à soixante ans d'un coup de pistolet ; deux de ses fils et un de ses petits-fils se donner la mort avec la même arme, une fille s'empoisonner, et un autre lils, poussé comme les autres au suicide, ne résister que par égard pour sa femme.

L'hérédité de similitude dans le suicide est poussée à ce point, que ceux qui en sont victimes recherchent souvent des moyens d'exécution identiques. La pendaison est un des procédés les plus uniformément usités ; vient ensuite la submersion.

Enfin l'hérédité du suicide n'est pas seulement similaire y il lui arrive souvent d'être homochrone, c'est-à-dire de se

(l) Haillargor, Notes au Traite des maladies mentales de Griesinger, d(''jà cité.

(-21 I)(''jcriii('. loc. cil.

manifester chez les descendants an même âge que chez les ascendants.

L'impulsion au suicide, malgré ses caractères d'hérédité de similitude et de fatalité, n'est par elle-mcMiie qu'une manifestation psychopathique d'un état mental plus complexe ; elle coïncide ou alterne avec des troubles de même nature : l'impulsion à l'homicide, les perversions sexuelles, l'impuissance, la dipsomanie, la pyromanie; elle s'accompagne d'un état mélancolique intermittent comme elle-même, et de nombreux cas d'aliénation et de déséquilibration mentale se rencontrent en même temps qu'elle dans les familles où elle se produit.

Vimpulsion à l'homicide est moins fréquente que l'impulsion au suicide ; néanmoins la science en possède de nombreux cas. Parmi les observations si disparates que Marc (1) a réunies sous le titre de monomanie homicide, il en est quelques-unes de caractéristiques. Les malades qui éprouvent cette terrible impulsion ont pleine conscience de sa nature morbide et de son irrésistibilité.

La forme paroxystique des impulsions à l'homicide ressort de l'étude de beaucoup d'observations. L'acte accompli est suivi d'un sentiment de détente, de soulagement, et l'obsession disparait pour un temps. Diverses circonstances physiques, comme l'époque de la puberté, l'éruption des règles, coïncident avec le retour de l'accès.

L'imitation semble jouer un certain rôle dans la naissance des impulsions homicides et suicides, comme en font foi quelques observations d'Esquirol. Enfin, disons que si les impulsions peuvent exister à l'état isolé, elles coexistent souvent avec d'autres troubles mentaux de nature mélancolique. Mais ce qui caractérise dans tous les cas l'homicide impulsif, c'est l'absence complète de motif venant conditionner le crime et la pleine conscience de son état.

Dipsomanie. — L'impulsion irrésistible à boire ne saurait, pas plus que les impulsions précédentes, être considérée comme une affection indépendante.

(1) Marc. De la folie conside'ree dans ses rapports avec les r/i/estions méd ico-judiciaires ; 1840.

302 FOLIE nÉRÉDITAIRE

Le dipsomane, comme l'homicide, le suicide, est un héréditaire, un déséquilibré ; outre le besoin irrésistible et paroxystique de boire, on peut relever chez lui, à diverses époques de son existence, d'autres accès monomaniaques, comme le prouvent les observations citées par les auteurs, et on lui trouve à l'état permanent bon nombre des incorrections mentales qui appartiennent aux dégénérés.

Trélat (1) a fourni en quelques mots qui méritent d'être conservés, les éléments du diagnostic de cet état maladif : Les ivrognes, dit-il, sont des gens qui s'enivrent quand ils en trouvent l'occasion; les dipsomanes sont des malades qui s'enivrent toutes les fois que leur accès les prend.

La dipsoraanie (2) a pour caractère de se traduire par des accès essentiellement intermittents et paroxystiques. L'accès est précédé de prodromes, toujours les mêmes : sentiment vague de tristesse, découragement, dépression croissante, incapacité de tout travail et même de toute réflexion. Puis viennent les idées noires, les obsessions, les perversions du caractère. En même temps, les malades éprouvent de l'anxiété épigastrique, du dégoût pour les aliments, un sentiment d'ardeur et de brûlure à l'estomac et au gosier. Une soif ardente s'éveille, soif particulière, accompagnée du besoin irrésistible de boire quelque chose d'excitant. Désormais rien ne les arrête; les abus de confiance, le vol, la prostitution leur sont bons pour se procurer la boisson désirée.

Les malades ont pleine conscience de leur trouble mental ; ils le déplorent et luttent contre l'obsession qui les envahit. Ils se morigènent, s'encouragent à la résistance, et après avoir succombé se vouent eux-mêmes à l'opprobre et au mépris.

Beaucoup de dipsomanes se cachent et disparaissent de chez eux pendant leurs accès. Toutes les boissons leur sont bonnes : le vin, l'eau-de-vie, l'absinthe, le vulné-

(1) Trélat, Folie lucide.

(i) Mîigiian, Leçons sitr la dipsomanie (Progrès med., 1884); Lasèguo, Archiv. r/dn. de médecine ,\^^)'i; A. Fovillc , !>?>/. de med. et de cidr. prat.

FORME? DE LA FOLIE nÉRÉDITAIRE 303

paire, la teinture de menthe, l'eau de Cologne. La plupart boivent sans choix et au hasard des occasions.

La durée de l'accès n'a rien de fixe; elle est comprise entre deux et quinze jours. Il n'y a aucune périodicité régulière dans le retour de l'obsession, qui peut même ne pas se faire sentir pendant des années. Mais il est plus ordinaire de voir les accès se rapprocher de plus en plus à mesure qu'ils augmentent de nombre.

Les femmes y semblent plus sujettes que les hommes dans une assez forte proportion. Beaucoup de ces malheureuses finissent par tomber dans le dernier degré de l'abjection. Telle qui est chaste et réservée dans ses intervalles de sobriété n'a pas plutôt commencé à boire qu'elle perd toute retenue. Pour im verre d'alcool, elle se donne au premier venu. Elle fréquente les bouges de la plus basse prostitution et s'adonne aux débauches les plus honteuses. Parfois elle est obligée de laisser jusqu'à ses vêtements pour solder sa dépense.

La dipsomanie s'observe encore chez des individus qui semblent exempts de tare héréditaire , mais qui ont éprouvé préalablement des troubles cérébraux congestifs, apoplectiformes ou épileptiformes. On peut dire de ces individus qui répondent au groupe des cérébraux de Lasègue, qu'ils ont en quelque sorte hérité d'eux-mêmes et que leur maladie cérébrale préalable a modifié leur constitution psychique dans le même sens que la dégénérescence originelle.

Outre les tendances suicides et homicides, on retrouve chez ces malades du mysticisme, des impulsions erotiques; une apparition trop précoce ou encore trop tardive de l'intelligence, certains phénomènes nerveux de nature convulsive ou hystérique. S'ils ne sont pas toujours dans un état délirant, ils tiennent toujours un pied dans le domaine de la folie. Ils ont un caractère fantasque, emporté, enclin à l'exagération et surtout à la tristesse.

Kleptomanie. — On désigne sous ce nom une impulsion consciente et irrésistible au vol. Si Ton étudie les particularités mentales des vrais kleptomanes, on voit qu'il s'agit d'héréditaires appartenant aux divers degrés de l'échelle des dégénérés ; principalement aux degrés infé-

rieurs. Ce sont des instinctifs, des semi-imbéciles. Nous retrouverons ce caractère d'infériorité mentale chez les pyromanes qui presque toujours appartiennent à la catégorie des faibles d'esprit.

Dans la kleptomanie comme dans les autres troubles mentaux avec impulsions conscientes, on retrouve l'intermittence, le phénomène du paroxysme, de la crise. L'obsession afflige le patient et quand il y succombe, il éprouve souvent des regrets et même des remords.

Pyromanie. — Bien que l'impulsion à mettre le feu puisse se manifester chez n'importe quel déséquilibré, il est plus ordinaire de la voir se développer chez les individus appartenant à une des catégories inférieures de la dégénérescence mentale. Toutes les fois qu'à la campagne dans un village, dans une commune, des incendies se répètent à des intervalles rapprochés, il faut en chercher l'auteur dans quelque garçon ou quelque fille à développement physique et intellectuel incomplet. Cependant tous les dégénérés qui allument des incendies multiples ne sont pas des impulsifs conscients; les uns, en effet, agissent sous l'influence d'un motif, le plus souvent futile, mais, en l'état de leur intelligence, suffisant pour les déterminer à commettre le crime : ils sont au plus bas de l'échelle intellectuelle ; ce sont des imbéciles, voire même des idiots.

Les autres, en plus petit nombre, et ce sont les plus intelligents, incendient sans motif, mais poussés par une impulsion irrésistible, dont ils ont conscience, contre laquelle ils luttent et à laquelle ils ne succombent qu'après les plus pénibles souffrances morales. L'acte accompli, ils éprouvent immédiatement un sentiment de détente et de soulagement, jusqu'au retour d'un nouvel accès paroxystique. Ceux-là sont de véritables pyromanes.

C'est surtout au moment de l'établissement de la puberté que prend naissance l'impulsion irrésistible à l'incendie. Elle n'est qu'un des mille troubles névropathiques qui accompagnent une évolution difficile de la fonction spermatique et surtout menstruelle, car il est remarquable que la pyromanie véritable se rencontre beaucoup plus fréquemment chez les filles que chez les garçons.

FORMES DE LA FOLIE nÉRÉDITAIRE 305

Aberrations, perversions sexuelles. — Les anomalies, les aberrations et les perversions de l'instinct et de la fonction génésiques sont fréquentes chez les héréditaires. Pour ne pas scinder le sujet, nous les étudierons toutes ensemble, bien que plusieurs d'entre elles appartiennent plutôt à la folie morale.

Une anomalie fréquente est l'excitation sexuelle prématurée, et l'apparition, chez les enfants très jeunes, d'habitudes instinctives vicieuses. Il s'agit chez ces sujets d'une excitation spontanée du centre génito-spinal, provoquant, par une sorte de réflexe, les manœuvres organiques.

Une seconde catégorie comprend certains individus chez qui l'orgasme vénérien se produit spontanément sans provocation aucune. Les approches sexuelles rares ou fréquentes n'ont aucune influence sur cet état indépendant aussi de toute action morale.

Enfin dans un dernier groupe prennent place les individus qui présentent une exagération permanente des appétits sexuels. Cet appétit exagéré peut coïncider avec une intelligence parfaitement lucide, mais viciée pourtant par le phénomène de l'irrésistibilité à ce point que ceux qui le ressentent n'hésitent pas à compromettre leur honneur, leur famille et leur position sociale pour satisfaire leurs désirs.

A l'opposé de l'hyperexcitation sexuelle, on rencontre la frigidité et l'impuissance. Il est fréquent de rencontrer, parmi les dégénérés héréditaires, des individus absolument dénués d'appétit génésique. Nombre de raisonnants^ selon Legrand du Saulle, qui sont en apparence bien constitués, mais qui ont une voix flùtée et eunuchoïde, sont dans ce cas.

Mais ceux qui doivent fixer ici notre attention sont les sexuels obsédés et impulsifs, qui sont de véritables déséquilibrés avec conscience de leur état.

Les uns éprouvent un penchant anormal pour des enfants. Une fille de vingt-nenf ans, citée par Magnan, éprouvait un besoin irrésistible de cohabitation pour un enfant de deux ans et successivement pour tous ses neveux en bas âge. Leur contact lui procurait des sensations voluptueuses, des spasmes et des sécrétions vaginales. Cette malade était désolée et honteuse de ses singuliers désirs.

D'autres sont portés vers les individus du même sexe par suite d'une inversion du sens génital. Cette aberration consiste en ce qu'au mépris des lois naturelles, un sexe se sent irrésistiblement attiré vers le sexe de même nom. On l'a signalé chez quelques femmes :

Westphal et Gock ont observé deux jeunes filles qui, dès leur jeune âge, aimaient à s'habiller en garçon, à jouer aux jeux de garçons, rougissaient auprès des jeunes filles, éprouvaient le désir de leur faire la cour et de leur prodiguer des caresses. D'assez nombreuses observations de ce désordre mental ont pour sujets des hommes.

Comme tous les phénomènes morbides de ce genre, il se présente rarement isolé, et n'est que l'anneau d'une chaîne constituée par une série de troubles intellectvtels et moraux qui se déroule pendant toute l'existence (1).

Cette étrange aberration du sens génital semble plus commune qu'on pourrait le supposer tout d'abord. Nous l'avons vu coïncider avec des impulsions sodomistiques dont le malade, d'une moralité irréprochable, se montrait honteux et désespéré.

En dehors de cette anomalie bizarre, on constate chez les psychopathes lucides des obsessions très variées. Les uns sont irrésistiblement portés à attacher leurs regards sur les parties sexuelles des hommes, sur la région fessière des femmes, sur l'anus des enfants; cet autre est obsédé par la recherché des clous des souliers des femmes et n'est maître de ses aptitudes génésiques qu'en évoquant l'image dune semelle ferrée de bottine de femme; celui-ci est obsédé par l'impulsion à voler des tabliers blancs dans lesquels il se livre à la masturbation ; tel autre, enfin, ne peut accomplir l'acte sexuel sans évoquer l'image d'un bonnet blanc (2).

Il semblerait que certains pédérastes offrissent un état mental voisin de l'inversion du sens génital. On trouve chez beaucoup d'entre eux des signes certains de trouble mental et des antécédents marqués d'hérédité morbide. Selon Rail (3), ils seraient souvent atteints d'épilepsie et

(Ij Chavcot ot Maonan, Des ahcrvalions ilii sens génesique. {Archives de neurolof/ie,i%m.)

(2) Chiircoi cl Magnan, loc. cil.

(3) Bail, fa Folie erotique: Paris, 1888.

leurs accès cVérotisme suivraient une marclio périodique. Ils apportent en naissant une prédisposition cérébrale qui plus tard les rend tributaires d'un vice qui n'est chez eux que la manifestation d'une maladie. Ils présentent dès le principe des tendances etîéminées, aiment la toilette, portent des bijoux, se chargent les doigts de bagues et affectent un langage singulier.

La bestialité me parait, dans certains cas, avoir une origine impulsive. Elle n'est pas rare chez les aliénés.

Guislain a désigné sous le nom de nécroplules des individus que la plus monstrueuse des aberrations mentales pousse à profaner les cadavres. Le plus connu de ces individus est le sergent Bertrand, qui en 1847 et 1848 déterra de nombreux cadavres de femmes. 11 s'acharnait d'abord sur eux à coups de sabre, puis les éventrait, en arrachait les viscères et les souillait parfois d'immondes embrassements. Poussé par une impulsion irrésistible, Bertrand ne reculait pas même devant h, mort quand son accès, annoncé par de la tristesse, de l'angoisse et de la céphalalgie, s'emparait de lui.

2° Délire systématisé des hérétUtaires.

Monoraanies diverses des auteurs.

Le délire systématisé des héréditaires n'a que de lointaines analogies avec le délire systématisé progressif type que nous avons décrit ailleurs. Il ne se complique qu'accidentellement d'hallucinations, n'a pas d'évolution déterminée, et a pour substratum un trouble de la sensibilité morale avec intégrité relative des facultés intellectuelles et du raisonnement. On en peut distinguer plusieurs variétés, selon que le délire roule sur telle ou telle idée fixe; nous les passerons successivement en revue.

Persécutés persécuteurs. — Certains héréditaires présentent une sorte de délire de persécution bien différent du délire de persécution vérital3le. Le persécuté héréditaire est en eéet un être originairement déséquilibré. Dès l'enfance, on a pu constater chez lui les signes delà dégénérescence et du vice phrénopathique. Il présente de l'asy-

308 FOLIE UÉRÉDITAIRE

métrie faciale, des stigmates physiques, a éprouvé des troubles nerveux divers, des explosions délirantes précoces. Aussitôt à rage d'homme, il prend les allures de Texcentrique raisonnant, affiche un immense orgueil et commence à se poser en victime et en persécuté. Ses conceptions, à rencontre de ce qu'on observe chez le persécuté véritable, ne se systématisent que d'une façon imparfaite, elles restent vagues et flottantes, toujours prêtes à s'accrocher atout et à tout venant; elles n'ont pas un cachet délirant bien déterminé, n'ont rien de foncièrement absurde, et puisent leur origine dans un point de départ qui peut être empreint d'une certaine vraisemblance. Il n'éprouve presque jamais dhallucinations ni de troubles de la sensibilité. Les persécutions dont il se plaint sont purement dCordre moral: on lui a porté préjudice, on a nui à sa réputation, à ses succès dans le monde; on lui a volé ses découvertes; on lui refuse justice, etc. 11 n'évolue que rarement vers la dérïience, mais est sujet à subir des accidents nerveux et congestifs et peut finir par l'apoplexie cérébrale. Être demi-fou, demi-pervers, il offre des périodes intermittentes d'exaltation pendant lesquelles il y a une recrudescence de tous les phénomènes psychologiques anormaux, qui revêtent dès lors bien manifestement les caractères de l'aliénation ; dans l'intervalle, tout rentre dans un calme dont un œil exercé peut seul remarquer le caractère relatif et précaire.

Chose remarquable, et qui donne à cet héréditaire son cachet spécial et en fait un type digne d'être isolé, c'est qu'au rebours du persécuté ordinaire, qui se renferme dans une attitude passive dont il ne sort qu'à titre exceptionnel, il met au service de ses dispositions morbides une activité qui ne connaît aucune entrave. Sous prétexte qu'il Q^siperséculé^ il devient le pire des persécuteurs. Lors- ([uil a choisi sa victime, il la poursuit aves un acharnement aveugle et irrésistible. Rien ne l'arrête; son idée le mené, il la suit imperturbable, sans remords, sans scrupules, sans souci des conséquences possibles, plein de lui-même, de ses hautes facultés, de son éducation supérieure, de ses manières distinguées. Il passe ses jours dans les couloirs des ministères, des tribunaux, de la préfecture de police, assiège les hauts personnages, et pro-

digue à tous les représentants de rautorité les flots abondants de sa prose accusatrice. I.orsqu'il est éconduit, il devient dangereux et ne recule devant aucune extrémité : calomnies, chantage, dénonciations, homicide même. Séquestré, il devient la plaie des Asiles.

Processifs. — A côté des persécuteurs, il convient de placer les processifs (1), les individus atteints de ce qu'on a appelé le délire de la chicane.

Chez les processifs comme chez les précédents, il y a, le plus souvent, anomalies du développement du crâne et divers autres symptômes de dégénérescence, indices certains d'un trouble de nutrition congénital. Le sens moral est dévié, car ils sont prématurément immoraux, insoumis, peu scrupuleux du bien d'autrui. La notion du droit n'existe pour eux qu'autant qu'il donne prise sur les autres ; c'est une arme légale, pour parvenir à leurs lins. Pétris d'égoïsme, incapables de la moindre concession, du moindre sacrifice, tout ce qui leur porte préjudice les met hors d'eux-mêmes. Entêtés, emportés, ergoteui^ et présomptueux, ils sont peu intelligents et leur faconde, qui en impose quelquefois pour du talent, ne couvre pas longtemps l'indigence de leur judiciaire. Notons encore un trouble de l'imagination, qui défigure les faits et ne les présente que déformés et altérés à la conscience.

Comme les hystériques et les enfants, ils se mentent à eux-mêmes et ont le travers d'inventer. Pleins d'euxmêmes et de leur infaillibilité, ils ne supportent aucune contradiction, d'où des conflits permanents avec leur entourage.

Un grand nombre de processifs se maintiennent à ce degré de simple anomalie du caractère, véritables fléaux pour ceux qui les approchent. S'ils n'ont pas de procès ou ne peuvent en faire pour eux-mêmes, ils excitent les autres à en intenter et se font alors avocats.

Le véritable délire de la chicane naît sous l'influence du motif le plus futile, la perte d'un procès, quelquefois même, une simple contestation. Alors la passion s'exalte

(1) Krafft-Ebing, Allgemeine Zeitschrift fur Psychiatrie, 1878; et Annales, 1880.

iilO FOLIE HÉRÉDITAIRE

et atteint instantanément à son paroxysme; le processif sacrifie tout, bien-être, fortune, famille, au besoin qui le tourmente de rentrer dans ses droits. 11 s'acharne de plus en plus, et ce qui jusque-là n'était que folle passion devient délire. L'idée ne lui viendra pas que sa cause est perdue parce qu'elle est mauvaise ; il se considère comme martyr ou dupe; les juges sont prévaricateurs, fourbes; il en vient à maltraiter les exécuteurs de la loi. On en voit s'ériger en protecteurs ou avocats interlopes des opprimés; témoin cet homme qui fonda la société des opprimés, c'est-à-dire des évincés juridiques.

Le plus souvent les processifs ne sont reconnus tels que lorsqu'ils ont gaspillé leur fortune en procès, troublé l'ordre public ou même commis quelque crime.

Jaloux. — Parmi les déséquilibrés persécuteurs, il faut faire une place à certains individus qu'un sentiment de jalousie absurde, injuslifié et irrésistible, pousse aux actions les plus coupables et les plus nuisibles.

D'abord accompagnée d'un excès d'amour, la jalousie ne tarde pas à se compliquer de haine, d'une haine aiguisée et investigatrice qui pousse les malheureux jaloux à rechercher jusque dans les détails les jplus secrets de la vie des preuves de leur prétendue infortune. Ils les trouvent dans le parfum inusité d'un vêtement, dans l'expression d'un regard, dans l'inspection des parties les plus intimes du vêtement où ils croient retrouver les traces matérielles d'une odieuse infidélité. Les femmes surtout sont habiles à ces prétendues découvertes.

Enfin, cette passion devient tellement violente qu'elle en arrive à constituer un véritable délire systématisé.

Mystiques. — La passion du merveilleux est une des formes quatfectionne l'excentricité d'esprit. Elle se fait jour dès le plus jeune âge et est affaire de tempérament et de prédisposition héréditaire.

Les mystiques recherchent avidement le bizarre, le mystérieux, l'incompréhensible. Ils sont à l'étroit dans le domaine des réalités; il leur faut le monde des chimères, du faiilasticiue, de l'inconnaissable. Selon les hasards de leur éducation, de leurs fréquentations, de la mode, ils se

FORMES DE LA FOLIE UÉHÉMTAIUE ijll

lanceront à corps perdu dans la religion, le spiritisme, le magnétisme, la magie, les sciences occultes. Ils fonderont des sectes, découvriront des mystères nouveaux, inventeront des miracles, et créeront même de toutes pièces des religions jusqu'alors inconnues.

Le mysticisme religieux est le plus fréquent. Il résiste, chez certains esprits, à la culture la plus variée et la plus complète. On le rencontre à tous les degrés de l'échelle intellectuelle, et s'il est fréquent chez les dégénérés et les imbéciles, il n'est pas rare chez les déséquilibrés supérieurs. Ils se transmet assez souvent par hérédité similaire, et beaucoup de mystiques sombrent défmitivement dans les formes chroniques de la mélancolie et dans le délire systématisé.

Les mystiques s'affilient aux sectes religieuses dont ils forment invariablement le noyau le plus actif. Aucune insanité ne les arrête, et on en voit comme les skoptzy, qui se châtrent pour gagner le ciel. 11 en est d'autres qui tuent dans le but d'être ag-i'éables à Dieu. Un tribunal russe a jugé, il y a une vingtaine d'années, un de ces forcenés qui avait renouvelé le sacrifice d'Abraham.

L'assassinat politique a le plus souvent pour instruments des mystiques fanatisés qui se croient investis par la providence d'une mission spéciale (1).

Lorsque ses tendances mystiques évoluent dans un sens nettement délirant, on voit l'héréditaire en venir peu à peu à se croire inspiré, chargé d'une mission divine ; non seulement il a des extases et des visions, mais encore il met au service de cette disposition d'esprit un zèle aveugle qui ne recule devant aucune conséquence. Ce délire éclate souvent à la suite d'excitations religieuses inopportunes; telles que prédications, missions, jubilés, etc. Lorsqu'il existait antérieurement, il subit alors une recrudescence plus ou moins intense pouvant se compliquer d'excitation maniaque.

Erotomanes.— L'amour platonique poussé jusqu'au délire est ce qui caractérise l'état mental des Erotomanes. Ce sont des extatiques, des mystiques d'un genre particulier»

(l) Voir A. Cullerre, les Frontières de la folie; Paris, 1888.

31i FOLIE HÉRÉDITAIRE

Lérotomanie doit être soigneusement distinguée des troubles mentaux qui sont liés à une perturbation fonctioonelle des organes sexuels. Le culte de Térotomane est pur, exempt de toute arrière-pensée charnelle. 11 s'adresse à un être imaginaire ou à des personnes qui, en raison de leur rang, de leur fortune ou de leur position sociale, ne sauraient l'accepter. Cette disposition morbide est peut-être plus commune chez la femme que chez l'homme. On la rencontre à tous les âges de la vie, mais beaucoup plus fréquemment dans la jeunesse et même dans Tenfance.

L'érotomane ne reste pas toujours dans le domaine do la contemplation idéale; et quand il passe à l'action, c'est parfois pour tomber dans le crime. L'érotomanie mutuelle conduit souvent à un double suicide. C'est bien ainsi qu'on doit qualitier ces catastrophes où la mort, consentie réciproquement, est donnée à un des amants par l'autre qui se tue ensuite ou tente de se tuer.

Souvent l'érotomane deviejit un véritable persécuteur pour l'objet aimé et qui ne le paie pas de retour.

Telles sont les principales formes du délire partiel des héréditaires. Nous répéterons en terminant qu'aucune des descriptions précédentes ne peut être considérée comme une forme distincte d'aliénation héréditaire. Ce sont de simples modalités psychopathiques dont l'évojution ne suit aucune marche déterminée.

3** Manie raisonnante. Folie morale

Folie lucide (Trélal); Folie des actes (Divers); Moral Insanily (Anglais et Allemands).

Manie raisonnante. — On désigne par ce terme, un état mental particulier à beaucoup d'héréditaires qui, tout en conservant en apparence (1) un jugement sain et une grande lucidité de raisonnement, passent leur vie à exécuter des actes bizarres rt nuisibles, se laissent aller à tous les mouvements passionnés, à tous les désirs qui traversent leur esprit, et à la moindre résistance se livrent à des emportements maniaques pendant lesquels

(1; Marcé, /oc. cil.

ils coiiiiuetteiit des actes de la plus liante gravité. Cet état, suivant tous les auteurs, est lié à la constitution ])riniitive des malades et ne se montre que chez les individus prédisposés orii;inellement à la folie, et qui, dès les premières années de leur e^Listence, manifestent des particularités mentales caractéristiques qui les distinguent des autres enfants.

Chez ces malades, il ne semble exister aucune incorrection des idées, mais l'activité présente quelque chose d'exagéré, d'exubérant, de désordonné, allant souvent jusqu'à l'incohérence. En mémo temps la sensibilité morale se montre ou absente, ou profondément pervertie. De là une conduite bizarre , inconséquente , immorale , souvent dangereuse, parfois criminelle ; une instabilité anormale d'impressions et de sentiments chez des gens dont l'intelligence semble correcte et chez qui les facultés syllogistiques sont conservées.

Un caractère important de la manie raisonnante, c'est l'inconscience. Le raisonnant ignore son exaltation et manifeste la plus grande indignation quand on émet le moindre doute sur l'intégrité de son intelligence.

On note chez beaucoup de raisonnants, une sorte d'état rémittent. A certains moments ils sont presque corrects au point de vue des sentiments ati'ectifs et de la bonne conduite; ils s'en rendent jusqu'à un certain point compte et font tous leurs ett'orts pour rester maîtres d'euxmêmes; mais sous l'intluence d'une poussée nouvelle, ils ne tardent pas à reprendre la suite de leurs déportements. On constate alors chez eux quelques signes de congestion cérébrale comme dans la première période de la paralysie générale, et ils tinissent souvent par avoir de véritables attaques congestives ou apoplectiques qui, eu se répétant, entraînent l'atraiblissement de rintelligence et la démence.

Vax résumé, la folie l'aisonnante doit être considérée comme un état intermédviiire entre la raison et la folie conhrmée, à laquelle elle aboutit souvent, en se transformant brusquement et passa^çèrement eu manie simple ou ambitieuse.

Elle présente quelques modalités diverses suivant le caractère des individus, leui's inclinations naturelles, leur

Uii FOLIE HÉRÉDITAIRE

éducation, les circonstances où ils se trouvent : nous en indiquerons les principales, seulement pour fixer les idées et sans vouloir pour cela leur reconnaître une existence propre et en faire des entités distinctes.

Instables, excentriques. — Il en est qui se font remarquer par un goût inné pour lés voyages, les aventures, ou plus simplement par un besoin instinctif de déplacement, de locomotion sans but précis.

Ce besoin irrésistible de locomotion semble être un caractère de dégénérescence mentale avancée. Il se rencontre chez diverses catégories d'individus atteints par le cerveau et principalement chez les instinctifs et les imbéciles qui prennent texte de ces fugues pour inventer des aventures de la plus haute fantaisie.

Mais lorsque Tintelligence atteint un plus large développement, rinstabilité mentale se présente sous une forme beaucoup plus compliquée, et l'appétit de locomotion et des voyages n'est plus qu'un des mille aspects sous lesquels elle se fait jour. Au migrateur succède l'aventurier, le déséquilibré de large envergure.

Chez d'autres, ce qui domine, c'est le désordre des actes, les extravagances pures, une véritable virtuosité dans l'invention d'excentricités inédites; une manière de vivre sordide et bizarre, l'absence de toiW; sentiment des convenances et des tendances marquées à Timmoralité. En même temps, bien que le fonctionnement intellectuel semble intact, on constate sans peine un amoindrissement notable des facultés morales et affectives.

Rien n'égale le cynisme et l'inconscience de ces individus. Après les actes les plus odieux, les plus méprisables, ils étalent un front candide, une ingénuité monstrueuse et se recommandent de leur moralité et de leurs vertus dont ils pensent qu'on ne saurait douter.

Orgueilleux. — Chez quelques raisonnants, l'orgueil domine d'une façon bien extraordinaire. Ces dégénérés plus ou moins intelligents, mais en général indélicats, fourbes, immoraux, aiment à se parer des plumes du paon, à se prêter des talents imaginaires, à afficher de hautes prétentions dans la littérature, les arts, les sciences,

à se faire passer pour des gens du grand monde, à se vanter d'être dans l'intimité des grands personnages, et d'avoir des relations familières avec les ministres, les ambassadeurs et les tètes couronnées.

Ils aiment le luxe et la représentation ; se livrent à des dépenses exagérées, se ruinent et ne reculent pas devant l'escroquerie pour se procurer l'argent dont ils ont un incessant besoin.

Ils ont un dédain superbe pour leurs égaux ou les membres de leur famille. La femme méprise son mari, néglige son ménage, délaisse ses enfants, écrase tout le monde de la supériorité de son intelligence; mécontente de tout, elle exhale ses plaintes à tout venant, annonce des projets xl'une nouvelle vie et son désir de déserter le toit conjugal. Le mari néglige ses affaires, n'a aucune conscience de ses responsabilités de chef de famille, compromet les intérêts communs , s'abandonne à la débauche, et, par son obstination de fer, entraîne tous les siens à la ruine.

Les inventeurs , les utopistes rentrent dans cette catégorie.

Folie morale. — On désigne sous le nom de folie morale, l'état mental des héréditaires dégénérés où prédominent les perversions morales de toute nature.

Ces derniers se distinguent par la précocité de leufs mauvais instincts. Ils se montrent dès l'enfance menteurs, voleurs, cruels, portés à l'onanisme, aux dépravations sexuelles. Ils sont défiants, fourbes, rusés, vindicatifs, simulateurs habiles. Quand ils ne commettent pas de mauvaises actions, ils en inventent ou se font calomniateurs. On trouve chez eux les plus grandes perversions affectives, un manque complet de notions du bien et du mal, un égoïsme absolu, une indifférence profonde pour tout ce qui ne les touche pas de près. On les considère en général comme des vicieux ordinaires, des incorrigibles ; cependant ils diffèrent des vrais vicieux en ce qu'ils n'ont pas conscience de leur dépravation ; devant les actes les plus odieux, leur conscience reste muette, impassible; quand ils commettent quelque action contraire aux lois de la morale, ils ne cherchent en général ni à se cacher.

ni à se soustraire aux conséquences qui doivent en résulter pour eux; de plus, ils ne poursuivent aucun but intéressé ; ne sont poussés le plus souvent par aucun mobile, ou si ce dernier existe il est en général tellement futile qu'on ne saurait lui accorder aucune importance. On voit des enfants tuer, des femmes empoisonner, se prostituer, livrer leurs enfants à la débauche, s'adonner aux actes les plus ignobles sans qu'on puisse invoquer d'autre cause qu'une dépravation instinctive ou irrésistible.

Les individus atteints de folie morale portent manifestement les traces d'une organisation cérébrale défectueuse, soit héréditaire ou congénitale, soit acquise pou de temps après la naissance (convulsions, encéphalites, pseudo-méningites) ; ils appartiennent aux degrés les plus avancés de la dégénérescence et leur casier héréditaire très chargé comprend en général des parents ivrognes, des épileptiques, des aliénés déjà eux-mêmes très tarés.

Selon Kraff't-Ebing (1), ils présentent une disposition encore plus grande que les autres héréditaires aux congestions encéphaliques; ils ont une intolérance frappante pour les boissons alcooliques, et chez eux la folie sous ses diverses formes éclaterait avec la plus grande facilité.

La folie morale, comme la folie raisonnante, n'est pas une entité morbide, mais une simple manière d'être de l'héréditaire dégénéré. Nous ne passerons pas en revue les divers types que peut présenter la folie morale, cela nous entraînerait au-delà des limites de ce travail.

4® Délires polymorphes

Outre les particularités psychopathiques propres à hi dégénérescence mentale, et qui font en quelque sorte partie de la constitution, de la manière d'être de l'individu, les héréditaires peuvent être atteints accidentellemont de (lèlire vésanique à la facondes aliénés ordinaires, mais encore dans ce cas, leur délire quelle qu'en soit la forme, revêt des caractères spéciaux ; il a quelque chose

(\) KralTt-Ebinp. Annales. 1873.

de bizarre, d'incorrect, de mal venu et ne semble obéir à aiicime loi. Ils peuvent être atteints de manie simple ou ambitieuse, de délire de persécution, de mélancolie, mais par poussées, par accès, avec des revirements inattendus, et des formes confuses, vagues, atténuées, se succédant, se superposant ou coïncidant chez le même sujet qui peut ainsi présenter des délires multiples.

La forme des délires vésaniques des héréditaires est le plus souvent commandée par les tendances psychiques et le caractère des individus. Ainsi ceux qui manifestent une grande instabilité mentale deviennent facilement maniaques ; ceux qui ont une tendance à l'hypocondrie, à la tristesse, à la défiance et au soupçon tomberont dans la mélancolie simple ou hypocondriaque, ou dans le délire de persécution. Les orgueilleux pourront être pris de délire ambitieux et les mystiques de folie religieuse. 11 faut encore tenir compte, dans la genèse de ces délires, des influences de milieu social, d'instruction, d'éducation, d'âge et des diverses causes physiques ou morales qui ont la propriété d'imposer une physionomie spéciale à la folie qu'elles déterminent.

Un grand nombre d'héréditaires restent, au point de vue des complications vésaniques, pendant toute leur vie en état d'imminence morbide, sans jamais y succomber. Il en est d'autres qui ne succombent qu'à un âge très avancé ; Morel cite une vieille héréditaire qui ne fut prise qu'à quatre-vingts ans de mélancolie avec impulsion au suicide. L'existence de bon nombre d'autres héréditaires n'est qu'un enchaînement ininterrompu de périodes d'excitation et de dépression avec des rémittences de courte durée, sans que ces périodes atteignent jamais le ton de la folie confirmée. Il en est d'autres enfin chez qui la première atteinte du délire anéantit irrévocablement les facultés intellectuelles, et tous les cas de démence précoce que l'on voit succéder parfois avec une rapidité foudroyante aux formes simples de la folie, appartiennent à des héréditaires dégénérés.

La manie et la mélancolie des héréditaires présentent quelques signes particuliers que nous avons eu soin de signaler en décrivant ces formes typiques d'aliénation mentale. Les idées délirantes qui les caractérisent ont une

318 FOLIE UÉRÉDITAIRE

couleur particulière et une tendance à une vague systématisation (orgueil, mysticisme, hypocondrie, etc.). Les symptômes sont ou très intenses et alors elles évoluent dans un temps très court vers la guérison ; ou bien ils sont peu accentués et dans ce cas la maladie peut persister longtemps sous une forme mal caractérisée.

La mélancolie se combine souvent avec les obsessions mentales et les impulsions irrésistibles que nous avons précédemment décrites, particulièrement avec le délire du doute, la crainte des contacts, Yabonlie ou paralysie de la volonté, les impulsions au suicide. Il en résulte une l'orme clinique spéciale qu'il importait de signaler.

On constate aussi chez les héréditaires dégénérés des délires à évolution chronique mais dont la systématisation en général reste vague, flottante, n'arrive jamais à sa complète floraison. Leur évolution demeure absolument étrangère à la régularité typique du délire systématisé progressif. On n'y trouve en général aucune succession de périodes marquées, et les idées délirantes de toute nature, celles de grandeur comme celles de persécution, peuvent se manifester simultanément. Parfois même un accès de délire ambitieux est le point de départ d'une aliénation qui se compliquera plus tard d'idées de persécution et l'on voit ainsi la mégalomanie inaugurer un délire chronique alors que dans l'ordre habituel des choses, elle n'en est qu'une complication plus ou moins tardive-

Beaucoup d'états délirants chez les héréditaires ont pour caractéristique de survenir brusquement, sans prodrome d'aucune sorte; on les voit, en quelques jours, parfois en quelques heures, éclater de toutes pièces, sans qu'on puisse s'expliquer leur éclosion. On doit à Legrain (1) une bonne description de ces délires d'emblée. ils peuvent prendre pour thème toutes les idées délirantes possibles. Tantôt c'est une idée de persécution; les malades se croient environnés d'ennemis, d'espions, de ])Olicicrs chargés d'épier tous leuis actes; d'autres se disent persécutés par les prêtres, les jésuites ; d'autres sont pris d'idées ambitieuses; ils se croient Dieu, Jésus- Christ, ils s'attribuent un pouvoir divin, une mission

(Ij F.egrain, Du délire chez tes de'tje'nére's, Paris, 1886.

prophétique; ils seront rois ou empereurs, posséderont (rimmenscs trésors. Dans l'expression de ses convictions délirantes, le malade tantôt jouit d'un imperturbable sang-froid, tantôt s'abandonne à l'enthousiasme ou à la crainte la plus vive, suivant l'impression sous laquelle il se trouve. D'autres fois, éclate brusquement un accès de manie avec incohérence et hallucinations multiples ; dans d'autres cas enfin, ce sont des accès de mélancolie anxieuse avec idées de damnation ou hypocondrie spéciale.

Ces délires cVemblée ou encore, si l'on veut, ces bouffées déliranles ne sont bien souvent que l'exagération de l'état mental habituel des héréditaii'es, dont nous avons décrit quelques spécimens. (Délire systématisé des héréditaires, folie raisonnante.)

Un auti'e caractère du délire des dégénérés, c'est sou polymorphisme . Tantôt il change de forme et d'aspect dans le cours môme d'un seul accès ; tantôt, à chaque nouvelle poussée, il revêt une nouvelle physionomie et passe par les formes les plus opposées et les plus variées.

L'action des causes occasionnelles est d'autant plus décisive ({ue la dégénérescence mentale est plus prononcée. Les époques climatériques de la vie sont éminemment favorables à l'éclosion du délire, dont les premiers accès se manifestent souvent à la puberté. Enfin, l'alcoolisme, de toutes les causes déterminantes, semble la plus fréquente et la plus énergique.

fi 0. — Diagnostic '

Le diagnostic général de la folie héréditaire repose sur la connaissance exacte des antécédents des malades, et sur la constatation des stigmates physiques, intellectuels et moraux de cette maladie.

Cependant ces signes ne sont pas toujours assez prononcés pour lever tousles doutes, et d'autre part quelques héréditaires nianifestement dégénérés peuvent être atteints des forn>es typiques de l'aliénation mentale. Il convient donc de voir en quoi les états délirants ou subdélirants de l'héréditaire diffèrent du délire des autres formes psychopathiques.

Certaines obsessions mentales avec impulsions irrésis-

libles s'accompagnent dans leurs paroxysmes d'anxiété, d'angoisse et pourraient être confondues avec la mélancolie type. 11 suffira de rappeler que, dans les premières, les malades ont toujours conscience de leur état et qu'ils n'éprouvent ni troubles de la sensibilité, ni illusions, ni hallucinations, symptômes ordinaires dans la mélancolie. On rencontre fréquemment à la vérité des formes mixtes où les deux ordres de symptômes sont mélangés dans une proportion inégale, suivant les cas.

L'exaltation psychique de l'héréditaire peut être confondue avec la paralysie générale au début, et la confusion sera d'autant plus facile à faire que l'excitation sera plus vive et s'accompagnera d'idées de satisfaction, d'orgueil et d'une activité désordonnée. Parfois même , certains héréditaires présentent en plus quelques signes de congestion cérébrale, ce qui augmente encore l'incertitude. Cependant l'excitation de l'héréditaire est plus cohérente que celle des paralytiques, elle est moins absurde, ne se complique d'aucun phénomène de démence. Elle survient et disparaît brusquement, et quand elle se prolonge, l'absence môme de complication somatique est un élément qui est tout en sa faveur et doit faire exclure l'autre hypothèse.

Le diagnostic des états délirants qui compliquent la folie héréditaire ressort suffisamment des caractères que nous leur avons assignés dans le paragraphe précédent et ne doivent pas nous arrêter plus longtemps.

Où les difticultés. s'accumulent et deviennent parfois insurmontables, c'est quand il s'agit de faire le diagnostic différentiel de la folie morale et du crime.

L'hérédité est un facteur d'une importance capitale, et lorsqu'elle existe, elle constitue une présomption importante en faveur de la folie, bien qu'on ne puisse nier qu'elle se rencontre quelquefois à l'origine du crime. Si, en général, dans l'étiologie de la folie, on tient grand compte de la présence chez les ascendants ou les collatéraux d'un cas d'aliénation mentale, quelle importance ne doit-on pas attacher à la constatation d'un grand nombre de faits d'hérédité dans les antécédents morbides d'un individu, comme il arrive presque toujours dans les cas de folie morale?

Si des antécédents héréditaires on passe aux antécédents personnels, on retrouvera souvent au début de l'existence des fous moraux de graves maladies du système nerveux: les convulsions de Fenfance, des inflammations du cerveau et de ses enveloppes, le retour de phénomènes nerveux inquiétants sous l'influence de la moindre cause. Ces divers accidents laissent après eux une altération permanente des centres encéphaliques, dont dépendront plus tard les désordres de la sensibilité et de rintelligence.

Plus tard à l'époque de la puberté, nous retrouverons chez eux de nouvelles perturbations nerveuses: lachorée, l'hystérie sous ses diverses manifestations somatiques et psychiques ; des accidents vertigineux ou épileptiformes passagers; du délire, de véritables accès de folie.

Plus tard encore ils auront éprouvé des congestions cérébrales, des attaques épileptiformes. La constatation de ces incidents pathologiques est d'une importance capitale pour le diagnostic.

Un grand nombre d'héréditaires, et parmi eux certains fous moraux, présentent à l'état d'ébauche, d'esquisse plus ou moins vague, cet état circulaire des facultés intellectuelles et morales que nous avons signalé dans les folies périodiques. Exaltés pendant des mois et quelquefois des années, on les voit s'enfoncer soudain dans une sorte de somnolence indifférente et stupide qui fait l'illusion d'un naufrage définitif. Hardis, actifs, fiévreux, pleins de confiance en eux-mêmes dans la première période, ils deviennent indécis, tristes et hésitants dans la seconde.

L'intermittence, phénomène habituel dans les maladies nerveuses, est encore un des signes distinctifs les plus importants des psychopathies sans délire. Nous avons vu que certaines modalités de la folie héréditaire étaient essentiellement périodiques, comme la dipsomanie, la pyro manie, la kleptomanie, les monomanies homicide et suicide. La même périodicité s'observe pour certaines crises moins caractérisées, mais tout aussi réelles comme le vagabondage, la perversion des facultés morales, le retour d'instincts dépravés, d'excès ou d'aberrations sexuelles, d'actes malfaisants ou criminels de diverse nature.

Enfin, on peut dire que, si chez le criminel né, le sens moral n'exisle pas, ou n'a que de faibles racines, chez le psychopathe appartenant à la folie morale, il est plutôt perverti. Ce dernier plus encore' que l'autre présente des perversions affectives multiples, un égoïsme outré, un orgueil absurde, une indifférence absolue pour tout ce qui n'est pas lui.

Il faut encore remarquer avec Esquirol et Krafft- Ebing (1) que le plus souvent il agit à rencontre de ses intérêts, néglige toute prudence; que dans ses actes il y a spontanéité, absence de délibération et le plus souvent absurdité évidente; qu'il ne comprend pas l'horreur de son crime devant lequel sa conscience reste impassible et muette; et que non seulement il ne cherche pas toujours à le dissimuler, mais encore qu'il s'en vante comme d'un titre de gloire; sans oublier toutefois que, dans certains cas, il peut obéir aux mêmes mobiles que les autres hommes, et chercher des moyens de défense ou d'excuse comme le premier criminel venu.

Si en dehors du délire caractérisé, pas un des signes que nous venons d'étudier n'est pathognomonique d'un état maladif de rintelligencc et de la sensibilité morale, la réunion de plusieurs de ces symptômes suffit dans la plupart des cas pour porter un diagnostic.

§ 6. — Phoxostic

Le pronostic de la folie héréditaire prise dans son ensemble est toujours très grave, car elle dure autant que l'existence. Dans les cas les plus favorables, il existe entre les diverses exacerbations de la maladie des rémittences qui peuvent avoir une durée plus ou moins longue; mais plus la maladie est ancienne, c'est-à-dire plus le malade avance en âge, et plus ces rémissions ont de tendance à se raccourcir, à être moins parfaites, et enfin à disparaître, quand une démence précoce n'est pas venue clore prématurément la série des phénomènes morbides.

(1; Kraffl-Kbing, for. cil

Traitement 323

^ 7. — Traitement

Nous nous bornerons à (quelques iiuliGations thérapeutiques générales, les seules que comporte le cadre restreint de ce travail.

Les enfants qui présentent les premiers signes de la folie héréditaire doivent être soumis à une éducation rationnelle ayant pour but d'arrêter le développement de leurs dispositions morbides, ou tout au moins de les neutraliser dans la mesure du possible. Les tendances émotives et névropathiques des héréditaires intelligents seront combattues par un entraînement physique bien dirigé, par la gymnastique, les occupations matérielles, une vie active et autant que possible en plein air. Les tendances instinctives des dégénérés plus avancés devront être endiguées par une discipline exempte de dureté, mais dime fermeté soutenue.

Les diverses obsessions, impulsives ou non, réclament surtout, elles aussi, un traitement moral et hygiénique : rendre la confiance au malade, l'empêcher de s'abandonner à ses obsessions en réglant sa vie de façon à ce que tous les instants en soient accaparés par une série d'occupations intellectuelles, de distractions, d'exercices physiques, de pratiques hydrothérapiques : tel est le but à poursuivre. Les résultats obtenus par cette méthode sont presque certains, mais malheureusement n'empêchent pas les rechutes.

Enfin, les complications vésaniques de la folie héréditaire réclament un traitement en rapport avec la forme mentale qu'elles affectent. Nous renvoyons aux chapitres consacrés à chacune d'elles et aux indications thérapeutiques qui s'y trouvent consignées.

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