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MORPHINISME

•^ l". — Di':finitiox

Le morphhu'sme est Tensemble des accidents provoqués par l'usage prolongé et abusif de la morphine (1).

On désigne sous le nom de morphiomanic ou morphuiomanle l'habitude vicieuse qui consiste à s'injecter régulièrement des doses croissantes d'un sel morphinique à titre d'excitant ou de stimulant. C'est une passion analogue à celle de l'ivrogne pour les boissons alcooliques ; ce n'est pas, comme ce nom impropre semblerait l'indiquer, une psycliopathie assimilable à la dipsomanie, affection mentale intermittente et paroxystique dont nous avons donné précédemment la description.

I 2. — Etiologie

L'usage des injections liypodermiques de morphine a été inauguré par Wood en 18o3. Bien que ce soit en Allemagne que ce procédé thérapeutique ait pénétré en dernier lieu, c'est dans ce même pays que la morphinomanie a débuté et a fait jusqu'ici le plus de victimes. L'origine de cette habitude semble provenir de l'usage abusif qu'on lit de la morphine pendant les guerres de 1806 et de 1870-71, pour calmer les douleurs des blessés.

Une fois guéris, plusieurs continuèrent à s'administrer des piqûres de morphine et cet exemple ne tarda pas à devenir contagieux.

L'abus de la morpliine actuellement si répandu est surtout limité aux classes élevées de la société ; cependant il tend à s'infiltrer dans les classes ouvrières et on ren-

(l) B. Hall, /ff Mo)'j,hinomamp. 2» éd.; 1888.

ÉTIOLOGIE oio

(:ontre des morpliinoiiianes jusque dans les prisons et les services hospitaliers.

Le plus souvent c'est par la porte de la douleur qu'on entre dans la morphinomanic. Huit ibis sur dix les malades déclarent qu'ils avaient des névralgies rebelles, des douleurs intolérables pour lesquelles le médecin avait ordonné les injections de morphine. Bientôt il leur a été impossible de se passer de ce médicament et ils ont continué à en prendre en dehors de Tintervention du médecin.

Certaines personnes se morphinisent pour se procurer les jouissances spéciales de l'opium, si recherchées des Orientaux. Quelques autres se font des injections de morpliine pour combattre leurs chagrins, leurs angoisses morales, ou pour neutraliser leur fatigue cérébrale et retrouver la force d'accomplir le labeur quotidien.

Certaines conditions spéciales sont de nature à favoriser le développement de la morphinomanic.

Sur 110 malades, Levinstein compte 82 hommes et 28 femmes; sur ce nombre, il y avait 32 médecins, 8 femmes de médecins, 1 fils de médecin, 2 diaconesses, 2 infirmiers, 1 sage-femme, 1 étudiant en médecine, soit 4o personnes appartenant à la profession médicale. Les cas restants comprennent 6 pharmaciens, 1 femme de pharmacien, 11 négociants, 5 femmes de négociants, 4 femmes d'employés, 2 filles non mariées, 3 rentiers, 2 rentières, 3 propriétaires fonciers, 4 hommes de loi, 1 professeur et 2 institutrices (1). Le plus jeune morphinomane avait vingt et un ans, le plus âgé soixante-cinq ans.

On trouve parmi les morphinomanes des névropathes, des neurasthéniques, des prédisposés à la folie héréditaire, des alcooliques. Un certain nombre, soit parce que l'excitation morphinique ne leur suffit pas, soit dans le but de combattre la dépression qu'elle engendre consécutivement, font usage d'excitants nouveaux; la plupart choisissent l'alcool, d'autres le chloroforme, d'autres le chloral, d'autres enfin la cocaïne qu'ils font, suivant la nature du nouveau poison, alterner avec la morphine, en boisson, en inhalations, ou encore en injections hypodermiques.

(1) Levinstein. Traité de la mor/iliiomanie: 1880.

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Une prédisposition spéciale, d'origine névropathiqiie, semble présider à l'intoxication morphinique. Il semble, en effet, que ceux qui doivent devenir morphinomanes éprouvent dès le début le besoin de renouveler sans cesse leurs piqûres.

La quantité quotidienne de morphine absorbée par les morphinomanes est très variable. Elle peut atteindre et dépasser deux grammes, mais aussi ne pas dépasser quelques centigrammes. Certains morphinomanes ne prenant qu'une dose minime du poison présentent cependant des symptômes absolument semblables à ceux qui en prennent des doses énormes.

§ 3. — Sympto.mes

Deux ordres de symptômes sont à examiner dans l'intoxication morphinique : P les eff'ets de l'abus de la morphine ; 2° les effets de l'abstinence.

A . Phénomèues résultant de l'abus de la morphine ; morphiuisme chronique.

1° Symptômes somatiques. — Beaucoup de morphinomanes n'éprouvent au début que des effets agréables de l'usage delà morphine ; mais au bout d'un temps variable suivant les individus, de six ou huit mois pour les uns, de plusieurs années pour les autres, les inconvénients commencent à s'en faire sentir et les malades éprouvent successivement des désordres plus ou moins graves ayant leur point de départ dans le système cérébro-spinal et le grand sympathique.

L'embonpoint disparaît, la peau perd sa turgescence et sa coloration normale ; le visage devient pâle, d'une teinte gris cendré, la sueur est augmentée, des éruptions diverses se manifestent, il se forme dans les points soumis aux injections des abcès, des indurations plus ou moins étendues.

L'œil est éteint et morne, le regard timide. Une nouvelle injection lui rend un éclat inaccoutumé. Les pupilles sont liabituellemcnt rétrécies ; le pouls est petit et intermittent, parfois liliformc, fréquemment il survient

SYMPTOMES o27

des palpiUUions très pénibles, une dyspnée plus ou moins intense et une raucité particulière de la voix.

Les réflexes sont amoindris ou abolis. La sensibilité tactile est habituellement troublée; le plus souvent il y a de Tanesthésie, plus rarement des hypercsthésies et des névralgies. Le sens de la vue subit parfois nn affaiblissement pouvant aller jusqu'à l'amblyopie etl'amaurose.

Quelques sujets ont l'appétit surexcité et manifestent une véritable boulimie. La constipation est la règle et s'accompagne d'épreintes et de ténesnie; la dysurie est fréquente.

Les dents sont frappées d'altérations profondes, de caries à évolution rapide qui en provoquent la chute, habituellement sans douleur. La chute des cheveux coïncide quelquefois avec celle des dents.

La nutrition générale est de plus en plus altérée et cette altération se traduit par les signes d'une sénilité anticipée. Certains morphinomanes ont des accès de fièvre intermittente absolument semblables à ceux de la lièvre paludéenne.

Les fonctions génitales sont abolies, les hommes tombent dans l'impuissance absolue; chez les femmes on constate l'avortement et l'aménorrhée.

Les fonctions rénales sont perverties, et les urines deviennent albumineuses.

Le morphinomane peut mourir subitement. S'il résiste, il tombe progressivement dans le marasme et succombe à la tuberculose, à la néphrite ou à une affection intercurrente des plus légères*

2° Symptômes psychiques. — Les malades deviennent peu à peu la proie de l'insomnie, des changements d'humeur et de caractère* Ils ont de l'anxiété, des angoisses non motivées, des effrois subits, des lipothymies. Quelquesuns éprouvent, surtout le soir, des hallucinations de la vue; d'autres sont poursuivis par des odeurs fétides, des saveurs désagréables.

Beaucoup de morphinomanes passent leurs nuits à lire; dans le jour, au contraire, ils sont somnolents, ont l'intelligence engourdie et ont la plus grande peine à lixer leur attention.

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Mais lus troubles les plus reuianiuables portent sur le moral et le caractère. Ces troubles consistent en un hébétement progressif, une grande irritabilité, une timidité excessive, de Thypocondrie. Le morphinomane est morose, irritable, égoïste, misanthrope. Il s'abaisse jusqu'aux manœuvres les plus hypocrites, à la ruse, au mensonge, pour se procurer son poison favori. Son moi est engourdi, sa volonté paralysée, il n'a pas l'énergie de secouer sa torpeur et d'abandonner sa funeste habitude ; sa mémoire et son jugement s'émoussent et son sens mol'al s'oblitère.

L'état mental du morpliinisme clironique a en somme de nombreux points de contact avec celui de l'alcoolisme chroni(iue.

B. Plicnomèues résultant de l'abstinence.

1° Symptômes somatiques. — Les effets de l'abstinence se manifestent chez ceux qui résolus à rompre avec leur funeste passion se soumettent à un traitement régulier ou chez les morphinomanes accidentellement privés de leur stimulant habituel.

Quelques heures après la dernière injection survient du malaise et de Finquiétude, de l'angoisse, et quelquefois une agitation extrême, une sensiblerie exag'^i-ée, un besoin de se lamenter, de se plaindre, enfin des hallucinations.

Ces dernières portent surtout sur la vue; les n)alades voient des lumières, des flammes, des ligures grimaçantes; parfois il s'y joint des illusions du goût et de l'odorat, rarement de l'ouïe. A la somnolence pénible des premiers moments succède une insomnie persistante. Certains malades, surtout les femmes, ont des lypothimies, des syncopes qui, exceptionnellement, peuvent être mortelles.

Certains éprouvent des phénomènes épileptoïdes (absences, crises, convulsions); d'autres des spasmes, des crampes, des inquiétudes qui les obligent à remuer constamment leurs jambes; ces mouvements sont parfois si forts que les jambes exécutent comme un roulement de tambour.

Un des symptômes les plus persistants est lliypéridrose. Les malades, que la cessation des injections soit i)rusque ou graduée, ont la peau couverte de sueurs prol'uses. En même temps la face est rouge, empourprée ; toute la peau du cou et du visage est le siège d'un sentiment de chaleur exagéré ; la muqueuse nasale secrète abondamjnent. Quelquefois apparaît un urticaire qui disparaît au bout de peu de temps.

Les pupilles sont dilatées, parfois inégalement ; on constate encore l'alternance de ce phénomène : la mydriase après avoir atteint l'un des yeux, se porte sur l'autre, pour faire place ensuite à l'égalité pupillaire. La parésie de l'accommodation est constante ; la diplopie est plus ou moins accusée ; parfois il y a de l'hyperesthésie rétinienne.

Pendant les premiers jours d'abstinence, on observe parfois une dyspnée nerveuse, une toux sèche, des éternuements répétés, de l'angoisse cardiaque, des palpitations et une telle faiblesse du cœur, que le malade peut tomber dans un coUapsus inquiétant avec irrégularité des contractions et parfois arrêt de l'organe.

La- plupart sont dévorés d'une soif inextinguible, tourmentés par une salivation pénible, des vomissements et une diarrhée violente avec ténesme et épreintes.

Peu après la première semaine apparaissent des douleurs testiculaires, suivies d'érections et de pollutions fréquentes. L'appétit sexuel se réveille avec une énergie inusitée qui ne se calme qu'au bout d'un certain temps. Chez les femmes, les désirs génésiques deviennent, dans certains cas, presque de la nymphomanie, et les malades se sentent profondément humiliées de ces impulsions bestiales qu'elles ont la plus grande peine à maîtriser (Levinstein).

Les urines contiennent presque toujours de l'albumine qui ne disparaît qu'au bout de quelques jours, et parfois de la giycose.

2° Symptômes psychiques. — En dehors de l'excitation anormale de la sensibilité, et de cette nostalgie de la morphine (Bail) qui se traduit par une disposition morale si bizarre, l'abstinence du poison peut provoquer l'explo-

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sion d'un véritable Delirium tremens inorphiniqiio. Il apparaît sept à huit heures après la dernière injection. D'abord inquiets, agités, pris de tremblement, les malades vont et viennent fiévreusement, pleurent, crient et finissent par devenir furieux et par tout casser autour d'eux. Au bout de quelques heures, le calme arrive, mais les hallucinations apparaissent. Ils croient voir des oiseaux au plumage varié , entendent des voix, conversent avec des personnages imaginaires, croient assister à leur enterrement, s'imaginent être en contact avec des objets mouillés, sentent des odeurs de toute nature. Au bout de quarante-huit heures, en général, cet accès de délire disparaît.

Pour le juguler instantanément, il suffit d'une injection de morphine.

§ 4. — Pkoxostic

Le pronostic est favorable si l'on n'envisage que la désaccoutumance à la morphine ; il l'est moins au point de vue d'une guérison radicale, car les récidives sont fréquentes.

La guérison radicale est plus probable chez ceux qui se sont habitués à la morphine pendant une affection aiguë, que chez ceux qui l'ont employée d'abord contre des affections névropathiques ou des maladies chroniques.

Le pronostic est moins favorable aussi chez les personnes âgées et celles qui, comme les médecins et les pharmaciens, sont obligées de manipuler constamment la morphine.

Les récidives n'amènent plus , en général , l'euphorie de la première fois. Elles sont parfois provoquées par le retour, au bout de plusieurs mois d'une santé parfaite, d'un malaise général caractérisé par la perte d'appétit, de l'angoisse, de l'inquiiHude, et un besoin irrésistible de prendre de la morphine (dipsomunie morphinique).

§ u. — Diagnostic

En général, le médecin n'est pas appelé à faire un diagnostic en règle du morphinisme, l'aveu du malade étant presque toujours acquis. En cas de dissimulation, on

peut arriver à la certitiido par Fanalyse chimique des urines. Pourvu que la quantité de morphine soit au moins de iO centigrammes par jour, dit Jeunings (1), on pourra toujours en reconnaître la présence dans l'urine à l'aide de divers réactifs. Quant aux données du sphygmographe, préconisées parle même auteur, elles ne peuvent qu'avoir une valeur très relative, en éclairant le médecin sur l'état du cœur et delà circulation.

§ 6. — Thaitemem

Tous les auteurs sont d'accord pour reconnaître la nécessité de séquestrer le malade dans un asile ou une maison de santé. Après quoi, il faut procéder à la désaccoutumance de la morphine.

Heux procédés sont en présence : la suppression brusque et la suppression graduelle.

La suppression brusque est vantée par les médecins allemands. Selon eux, les accidents consécutifs à la suppression brusque sont d'une grande violence, mais ils sont courts et la guérison plus rapide.

La suppression graduelle est préférée en France. On a vu en effet des morts subites dans le collapsus à la suite de la suppression brusque, et il se produit parfois des accidents tellement inquiétants, qu'il peut y avoir péril à y exposer les malades.

La suppression brusque doit cependant être mise en usage dans les deux cas suivants : 1^ quand les doses employées sont faibles; 2^^ quand le morphinomane tait écliouer la méthode lente par ses superclieries et ses tromperies multipliées.

Pendant le traitement, on pourra soutenir les forces par l'usage de divers stimulants, le café, le thé, l'alcool; mais il faut redouter de substituer une intoxication à une autre et pour guérir le morphinomane de le rendre alcoolique.

Ou a conseillé aussi l'emploi de médicaments divers destinés à contrebalancer les eftets dépressifs de Labstinence. î>all conseille le sull^ate de spartéine en injections

(l) 0. Jountiigs, De la inorphino»ianic. îh'ni/iios/ir. ri-aifmient,

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hypodermiques à la dose de deux à quatre centigrammes pouvant être répétée au besoin, contre l'affaiblissement du cœur. Divers médecins ont conseillé contre la dépression nerveuse, les injections de cocaïne. L'emploi de cette dernière substance a été en général des plus fâcheux, et n'a servi qu'à créer une intoxication plus grave , la morphino-coca'inomanie (1), qui aux accidents morphiniques joint des hallucinations de l'ouïe, et de la sensibilité générale (sensation de corps étrangers sous la peau) ; une grande hyperexcitabilité musculaire, et des attaques épileptiformes.

On a encore conseillé l'éther, la paraldéhyde, l'hypnone, l'atropine, le chloral, la pilocarpine, la valériane, la nitroglycérine. Le mieux est de s'abstenir de tous ces médicaments dont la valeur n'est rien moins que démontrée et dont les dangers, au moins pour quelques-uns, sont évidents. Le morphinomane n'a que trop de tendance à passer d'une intoxication à une autre et à sacrifier par exemple à l'éther et au chloral, sans pour cela abandonner la morphine.

(1) Magnan, Intoxication chronique par la cocaïne [Progrès médical., w" B, 1889).

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