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EXPERTISE

devoir d'éclairer la justice , et de signaler au magistrat que le sujet s'éloigne plus ou moins de la normale, que sa constitution psychique est plus ou moins défectueuse, et partant qu'il ne saurait être assimilé, au point vue de de la responsabilité, à l'individu parfaitement sain d'esprit.

Cette opinion est celle de J. Falret qui, s'il n'admet pas la responsabilité partielle des aliénés, c'est-à-dire une responsabilité portant sur certains faits et non sur certains autres, dans le même moment, est au contraire disposé à l'admettre dans des momoits différents : « Nous sommes tout prêts à proclamer, dit-il, qu'il est des moments dans la vie des aliénés où l'on doit reconnaître, soit leur responsabilité entière, comme dans les périodes de prédisposition, d'intermittence ou d'intervalles lucides, soit leur responsabilité incomplète ou atténuée, comme dans les périodes d'incubation, de rémission plus ou moins complète ou de convalescence. Nous admettons aussi que la question de la responsabilité complète ou incomplète peut être discutée dans certains états de trouble mental, en dehors de la folie proprement dite, comme la démence apoplectique et l'aphasie, l'hystérie, l'épilepsie et l'alcoolisme. C'est sur ce terrain restreint, étranger à l'aliénation mentale ou à la folie confirmée, que nous admettons la responsabilité partielle, incomplète ou atténuée ».

Après un langage aussi net, il est évident que les partisans de la responsabilité partielle n'ont aucune bonne raison de reprocher à leurs adversaires d'accorder le privilège de l'irresponsabilité à ce groupe considérable d'individus incorrects qu'on considère comme étant sur les frontières de la raison et de la folie.

§ 2. — Expertise

Le médecin expert, en matière d'aliénation mentale, doit d'autant plus rester dans les limites exactes de son rôle exclusivement médical, que sa compétence n'est pas toujours admise sans conteste. « L'expert, dit excellemment Linas (1), est moins qu'un arbitre, il est plus qu'un témoin; il diffère du premier en ce que sa décision n'a

(1) Liuas, Dtcl. cncyclop. des se. me'd., V" série, t. 111,

rien d'impératif et du second par rétendue, l'importance et le caractère scientifique de son témoignage.

« Dans aucun cas le médecin expert ne doit sortir du cercle de ses attributions pour usurper le rôle d'avocat, encore moins celui de juge. Il ne saurait prétendre à interpréter ou à appliquer la loi ; c'est la prérogative des magistrats, et il leur est interdit de l'abdiquer entre les mains de qui que ce soit. Certains experts, notamment en matière de folie, comprenant mal leur mission se laissent aller à ces dangereux empiétements. Emportés par un zèle excessif, ils critiquent le code ou l'interprètent à leur manière ; ils développent les généreuses théories d'une jurisprudence personnelle et quelquefois même vont renchérissant sur les exagérations pathétiques de la défense. Il faut bien se garder de ces entraînements. L'esprit de système ou les vaines déclamations siéent mal dans la bouche d'un homme qui doit parler exclusivement au nom de la science et de la vérité. Son langage doit être sévère, froid, calme, dépouillé de tout artifice, dégagé de tout intérêt et de toute prévention. »

Les moyens à l'aide desquels il doit remplir sa mission sont : l'enquête, l'interrogatoire et l'observation directe et suivie.

L'enquête a pour but de réunir tous les renseignements susceptibles de l'éclairer sur l'individu qu'il est chargé d'examiner.

Ces renseignements doivent porter sur la vie entière de l'inculpé, sur ses antécédents héréditaires, sur ses antécédents morbides personnels, sur ses goûts, ses penchants, sur ses habitudes, les modifications qu'elles ont pu subir, l'époque oi^i la folie a éclaté, les symptômes par lesquels elle s'est manifestée, etc. Ces renseignements seront puisés à diverses sources, auprès de la famille, des amis, des voisins; dans les attestations médicales, dans la visite de rhabitation de l'inculpé, dans ses écrits et surtout dans son dossier judiciaire. Bien souvent il suffit d'ouvrir ce dossier pour être sur la voie du diagnostic.

L'examen des écrits est précieux: ils portent souvent le cachet évident et caractéristique du troul)le mental et moteur du sujet examiné (conceptions délirantes, particularités graphiques propres aux aliénés, omissions, etc.).

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La visite et l'inspection du domicile du prévenu n'est pas moins suggestive dans certains cas de délire systématisé dissimulé par le sujet. On trouvera, dit Linas, des portes clouées, des fenêtres barrées, des serrures bourrées de papier, des cheminées obstruées, des meubles bouleversés, tournés à l'envers ou posés sens dessus dessous, des inscriptions bizarres, des objets d'une signification inconnue, des collections de choses innommées, débris de nourriture, excrétions, détritus de toute nature.

Une fois en possession de ces renseignements préliminaires, l'expert pent procéder à V interrogatoire. Certains médecins veulent qu'on y procède avant toute autre information pour éviter les idées préconçues. Ce scrupule est assurément excessif et contraire au but à atteindre, tandis que les avantages de l'enquête préalable sont évidents ; elle évite les longueurs, les tâtonnements et permet d'imprimer à l'interrogatoire une direction plus méthodique et plus fructueuse.

Dans ses rapports avec l'inculpé, l'expert devra éviter tout ce qui pourrait le rendre antipathique. Par une attitude simple, exempte de morgue et de solennité, bienveillante au besoin, toujours pleine de tact, quelquefois ferme et énergique, il arrivera à dissiper ses craintes, à gagner sa confiance et à fixer son attention.

Toutes les fois que l'enquête et l'interrogatoire ne lui auront pas permis d'établir son diagnostic, le médecin devra recourir à un troisième mode d'information, l'observation directe et suivie. Cette observation peut être pratiquée dans le lieu de détention lui-même, par le personnel y attaché, mais plus efficacement dans un asile d'aliénés où le prévenu «devra être admis pour la circonstance. L'observation directe et suivie permettra non seulement de constater l'état mental, mais encore l'état de santé physique du malade, sa constitution et son aspect extérieur, maintien, démarche, gestes, physionomie, difformités, et autres signes physiques de l'aliénation mentale.

Une fois en possession de tous les documents nécessaires pour se créer une opinion raisonnée, l'expert fait son rapport, pièce écrite dans laquelle il consigne le résultat de son examen et les conclusions auxquelles il est arrivé»

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g 3. — Erreurs a éviter

11 est certaines causes d'erreur contre lesquelles Texpert doit être prémuni.

Un acte délictueux ou criminel peut être commis par un individu qui se trouve dans la période prodromique de l'aliénation mentale. Les signes prodromiques de la folie, d'ailleurs variables suivant les cas, ne sont pas toujours faciles à reconnaître, et on s'exposerait en n'en tenant pas compte à déclarer sain d'esprit un sujet déjà gravement atteint dans son intelligence et ses facultés morales.

Une autre cause d'erreur est la folie dissimulée. Beaucoup d'hallucinés, de délirants systématiques, même à une période avancée de leur maladie, peuvent ne révéler leurs conceptions délirantes par aucune parole compromettante, d'autant plus que la logique même de leur délire les pousse à user de réticences, et à refuser de répondre aux questions qu'on leur pose, toute demande d'explication leur semblant un piège dont ils doivent se garder. « Vous le savez aussi bien que moi » est l'expression favorite des persécutés. Dans les cas de ce genre, il devient nécessaire d'avoir recours à l'observation personnelle et soutenue. Quand il ne se sait pas observé, l'halluciné ne manque pas de s'abandonner aux sollicitations de ses sensations perverties; il monologue, gesticule d'une façon bizarre , s'entoure de précautions singulières ; trahit en un mot, par tous ses actes, les préoccupations morbides auxquelles il est livré intérieurement.

Certains aliénés avérés , n'ayant aucun motif de dissimuler, protestent cependant avec une énergie et une persistance incroyable contre l'imputation de folie, alors même qu'ils auraient le plus grand intérêt pour sauver leur honneur ou leur vie, à maintenir cette excuse. Certains mélancoliques, non seulement avouent l'action qui leur est reprochée , mais encore s'accusent de toutes sortes de fautes imaginaires avec les démonstrations les plus vives du remords et du désespoir. Ces deux particularités ne doivent jamais être oubliées du médecin expert.

KRREURS A ÉVITER 565

La /b//t' simifJée est assez fréquente. Les individus qui simulent la folie sont de jeunes soldats qui cherchent par tous les moyens possibles à se faire exempter du service militaire ou des accusés qui espèrent, en se faisant passer pour aliénés, éviter la condamnation qu'ils ont encourue.

Le plus souvent dans Fignorance où ils sont des symptômes propres à la folie, les simulateurs se livrent à des manifestations qui rentrent plutôt dans le cadre de la démence ou de Timbécillité que dans celui des perversions délirantes de rintelligcnce. Ils affectent notamment une amnésie qu'il est facile de percer à jour, car elle ne répond à aucune des formes d'amnésie connues.

Cependant on voit des individus profiter de l'expérience qu'ils ont acquise dans les asiles d'aliénés où ils ont réussi à se faire enfermer pour simuler non plusl'obtusion intellectuelle, mais l'aliénation mentale elle-même dans les formes les mieux définies.

Billod cite un individu assez habile pour s'être fait séquestrer neuf fois dans un asile d'aliénés, bénéficiant d'ordonnances de non lieu, et s'évadant ensuite de l'asile où on l'avait placé pour recommencer le cours de ses crimes (1).

J'ai eu moi-même à examiner un i-epris de justice des plus dangereux, qui ayant séjourné à Saint-Anne, y avait pris des leçons de délire alcoolique et de délire de persécution qu'il simulait avec une certaine habileté.

E. Laurent cite le cas d'un individu qui pendant trois ans simula la mégalomanie à la prison de la Santé et qui ne fut démasqué que parce qu'il eut la faiblesse de faire des confidences à un autre détenu (2).

Les formes de la folie les plus habituellement simulées sont en premier lieu, ainsi que nous l'avons dit plus haut, la démence avec obtusion de l'intelligence et surtout perte de la mémoire ; la manie aiguë, avec excitation désordonnée et langage incohérent ; la mélancolie stupide avec immobilité et mutisme ; les délires partiels avec hallucinations, délire de persécution, délire mystique, délire des grandeurs ; le délire alcoolique avec ses hallu-

(1) Billod, Annales méd. psych., 1868, affaire Jarry.

(2) E. Laurent, IbicL, 1888.

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cinations terrifiantes et ses troubles de la sensibilité tactile ; l'épilepsie et les troubles intellectuels qui raccompagnent habituellement.

En somme, rien n'est plus difficile que de simuler la folie ; les simulateurs en général n'en donnent qu'une parodie burlesque; ils forcent la note, exagèrent les symptômes qui servent de base à leur échafaudage pathologique, ou en associent qui s'excluent dans la réalité. Ils se livreront avec affectation à des actions ridicules, manifesteront une incohérence invraisemblable, feront des réponses absurdes, composées de mots rassemblés au liazard et semblant indiquer qu'ils ne soupçonnent même pas le sens des questions qu'on leur a posées. Or, rien n'est plus contraire à la vérité : en effet, même dans la folie aiguë, un aliéné comprend les paroles qu'on lui adresse et y répond, si non toujours correctement, du moins par des phrases qui se rattachent toujours par quelque côté, au point sur lequel on l'interroge. Si on lui demande son âge, par exemple, il ne répondra pas, comme un simulateur célèbre 242 fr. 3o, ou 5 mètres 75 centimètres. Le simulateur croit, par des lambeaux de phrases absurdes, sans suite et sans lien, dans lesquelles il prend le contre-pied de tout ce qu'on lui demancle, se montrer très habile : en réalité il ne fait que se trahir.

L'individu qui simule un délire partiel ne peut en général soutenir son rôle très longtemps en raison des contradictions dans lesquelles il ne peut s'empêcher de tomber. S'il croit remarquer qu'on admet la sincérité de délire, il ne manque pas de tomber dans la charge, en forçant tous ses effets. Pour peu qu'on l'interroge dans une direction déterminée, il s'empresse d'emboîter le pas à son interJocuteur et de le suivre dans la nouvelle voie qui lui est ouverte. Par cette suggestion indirecte l'expert pourra induire le simulateur inexpérimenté à passer en revue toutes les formes connues de l'aliénation mentale.

Si l'expert, entouré de tous les renseignements de Tonquête et de l'interrogatoire reste dans le doute, son devoir est de provoquer l'admission du prévenu dans un asile d'aliénés, afin qu'il soit soumis à une observation prolongée. On l'observe la nuit et le jour, et à son insu ; car,

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