‹ Traité pratique des maladies mentalesChapitre 52 sur 69 · ERREURS A ÉVITER · texte numérisé non relu

ERREURS A ÉVITER

dès qu'ils se croient seuls, beaucoup de simulateurs cessent leur rôle. On recueillera tous ses gestes, toutes ses attitudes; on lui fera subir des interrogatoires répétés et pressants pondant quelques jours, puis pendant une nouvelle période, on l'abandonnera à lui-même, de manière à endormir sa défiance, on le mettra en contact avec des malades d'un état mental opposé à celui qu'il simule, et souvent il s'empressera de les imiter sans se soucier de la contradiction ; on l'engagera à lire et à écrire ; on créera pour lui quelque situation embarrassante afin d'observer comment il s'en tirera. Enfin on étudiera avec soin les symptômes physiques, car, si on peut, à la rigueur, imiter le délire, il n'en est pas de même de certains phénomènes, comme l'insomnie à laquelle les simulateurs ne songent guère, et qui pourtant ont une valeur considérable au point de vue du diagnostic de la folie ; ou encore l'analgésie, si commune chez les vrais aliénés, les troubles des fonctions digestives, l'anorexie, la constipation, les troubles de la circulation et de la respiration si importants dans la folie générale.

On pourra au besoin, avoir recours aux instruments de précision, au thermomètre et surtout au sphygmographe dont A. Voisin a tiré un si heureux parti dans la simulation de l'attaque épileptique. Parmi ces signes physiques, l'examen du regard a été signalé comme particulièrement instructif. Le regard du simulateur est, ainsi que le fait observer A. Laurent (l),furtif, mobile, sournois. 11 ne saurait lui donner l'expression égarée et excitée qui appartient au maniaque ; l'expression affaissée et indifférente qui appartient au dément et au paralytique ; l'éclat de fierté du mégalomane. Il ne peut dissimuler l'attention qu'il porte à toutes les paroles et à tous les mouvements de l'expert chargé de l'étudier.

11 importe encore de ne pas oublier que la folie peut avoir éclaté après la perpétration de l'acte incriminé et que l'inculpé, déjà véritablement aliéné, peut charger son délire et simuler des perturbations intellectuelles qui n'existent pas réellement .chez lui.

Enfin, certains observateurs ont soutenu avec vraisem-

(1) A. Laurent, Ann. méd.psych., 1863.

o68 MÉDECINE LÉGALE

blance que la plupart des simulateurs étaient des êtres incorrects au point de vue mental, des individus plus ou moins aliénés et prédisposés à la folie.

C'est peut-être ce qui explique pourquoi la simulation prolongée peut exercer une influence fâcheuse sur l'état de rintelligence. Certains simulateurs démasqués ont en effet avoué que dans certains moments, ils éprouvaient des vertiges et de la confusion des idées qui leur faisaient craindre pour leur raison.

Quelques prévenus allèguent la folle, sans la simuler, c'est-à-dire qu'ils prétendent qu'au moment où ils ont accompli l'acte répréhensible, ils avaient perdu la raison. Pour arriver dans un cas semblable à la vérité, ce n'est pas trop de faire la biographie complète du sujet au point de vue pathologique.

La folie transitoire n'est jamais un fait isolé dans l'existence d'un individu. Elle se rattache soit à une prédisposition héréditaire grave, soit à une épilepsie larvée ou vertigineuse, soit à une maladie cérébrale antérieure, à un traumatisme, à des convulsions, soit enfin à un état prodromique, par exemple celui de la paralysie générale. C'est dans ce sens que l'expert devra diriger ses investigations.

^ 4, Questions médico-légales relatives a la folie confirmée

Manie. — L'accès de manie franche s'accompagne rarement d'actes délictueux ou criminels. La perturbation générale des idées du maniaque le met hors d'état de combiner une action dangereuse.

Cependant, les paroxysmes de fureur auxquels il est parfois en proie peuvent avoir pour conséquence des actes de destruction et de violence contre les personnes. En pareil cas, les circonstances mêmes du fait suffisent, en général, à en faire apprécier le caractère.

Dans Vexcitation maniaque, on a rarement à constater des actes criminels ; les périodiques, les circulaires, les héréditaires raisonnants, les hystériques, remarquables par leur perversité morale, ou s'abandonnent à des excentricités inoffensives, ou compromettent par leurs inventions mensongères et leurs astucieuses calomnies, la

QUESTIONS MÉDICO-LÉGALES o69

réputation et l'honneur des gens qu'ils poursuivent de leur haine.

La lucidité apparente de ces malades et l'habileté extraordinaire avec laquelle ils ont combiné leurs actes nuisibles rendent le rôle de l'expert très difficile.

Mélancolie. — Les crimes et les délits sont rares dans la mélancolie. C'est l'impulsion au "suicide qui domine dans cette maladie. Cependant dans certaines formes, on rencontre l'homicide. Certains malades tuent leurs parents ou leurs enfants pour leur éviter les tourments ou les peines dont ils les croient menacés; d'autres, en se suicidant, entraînent avec eux leurs enfants dans l'abîme, afin de ne pas les laisser exposés à toutes les misères de la vie. Certains mélancoliques religieux tuent pour que leurs victimes aillent directement au ciel. Les motifs délirants de pareils actes sont assez évidents en général pour qu'il soit facile d'en faire accepter la nature pathologique.

Délire systématisé. — Dans cette forme d'aliénation mentale, c'est l'homicide qui prédomine presque exclusivement, puis vient l'incendie.

Le persécuté tue soit par vengeance, soit dans le but de faire un exemple et de faire éclater au grand jour les complots dont il se croit victime.

Le persécuté est d'autant plus dangereux qu'il est capable de combiner longtemps à l'avance et avec une grande habileté une vengeance ou un acte d'agression quelconque. « Le persécuté étant absolument capable de tout, dit Legrand du Saulle, le philosophe, le magistrat et le médecin sont tenus à réserver au chapitre des particularités ou des catastrophes, qui échappent volontiers à toute prévision humaine, une page blanche pour lui seul (1). »

L'association du délire de persécution et de l'alcoolisme est toujours redoutable. Il en est de même de celle du délire de persécution et de l'épilepsie.

La lucidité apparente des persécutés soulève souvent des difficultés à l'expert devant la justice, et il lui im-

(1) Legrand du Saulle, le Délire des persecuUoiîs; Paris, 1873.

porte de ne négliger aucun des cléments cliniques qui sont de nature à appuyer ses conclusions.

Le délirant mystique tue pour accomplir une mission divine , pour débarrasser le monde d'un impie ou d'un personnage qu'il considère comme hostile à la cause de Dieu. Il en est qui tuent leurs enfants pour accomplir un vœu, ou renouveler le sacrifice d'Abraham. En général, leur attitude inspirée, la nature de leur délire et les circonstances mêmes du crime suffisent à les faire reconnaître.

Délires impulsifs (folie héréditaire). — Les délires impulsifs avec conservation de la conscience n'engendrent pas autant d'actes criminels qu'on pourrait le supposer, et les véritables homicides conscients, les vrais kleptomanes, les vrais pyromanes sont rares. Une fois l'acte commis, ces sortes de monomanes ne cherchent pas à le dissimuler; ils le déplorent au contraire, Yont se dénoncer à la justice, en racontent tous les détails avec précision et sincérité, et s'excusent même parfois du sentiment de détente et de soulagement qu'ils ont éprouvé; mais le plus souvent ils évitent de succomber à leurs impulsions en avertissant leur entourage. Le rôle de l'expert en pareil cas est extrêmement difficile; il ne devra pas manquer de faire ressortir de quel enchaînement pathologique dépend l'acte incriminé et de prouver que malgré les apparences, le monomane est une intelligence foncièrement pervertie, profondément marquée du sceau de l'hérédité morbide.

Certains héréditaires dégénérés atteiïits de folie morale commettent parfois de ces crimes stupéfiants qui échappent à toute explication ; c'est le crime par instinct, par une sorte d'appétit naturel et inconscient.

L'étude psychologique de cette sorte de criminels démontre qu'ils sont atteints d'une véritable idiotie morale. Ils appartiennent à des familles où la folie, l'épilepsie, rimrnoralité, la débauche et l'idiotie se trouvent réunis. Comment douter de la part considérable que prend l'élément morbide, dans la perpétration de certains actes criminels, quaiul ou voit des jeunes enfants, ignorants encore du bien et du mal, faire preuve d'une dépravation

Page 1