‹ Traité pratique des maladies mentalesChapitre 8 sur 69 · PHYSIOLOGIE PATHOLOGIQUE · texte numérisé non relu

PHYSIOLOGIE PATHOLOGIQUE

le lobe fro'ntal et la région psycho-motrice, estpréciscmcnt celle ou l'intelligence proprement dite et la personnalité agissante sont le plus profondément désorganisées.

En définissant la folie un trouble de la sensibilité de l'intelligence et de la volonté, nous avons conservé avec Esquirol, cette grande division classique des fonctions psychiques en trois facultés principales, d'autant plus volontiers qu'elle répond assez exactement aux données de la physiologie que nous avons précédemment signalées. Ces trois facultés ne sont pas également atteintes dans les diverses formes d'aliénation mentale. Tantôt les troubles de la sensibilité prédominent; tantôt les troubles intellectuels ont la prééminence; tantôt enfin ce sont les troubles de la volonté qui tiennent le premier rang.

Les troubles de la sensibilité sont les plus constants. On les trouve à l'origine de presque toutes les affections mentales. Des changements d'humeur, de caractère, une émotivité exagérée ou une anesthésie morale plus ou moins profonde sont les symptômes prémonitoires des affections mentales légitimes. Ces troubles de la sensibilité morale peuvent être spontanés, c'est-à-dire engendrés dans le cerveau lui-même par les processus psychiques automatiques. Mais le plus souvent ils proviennent du monde extérieur; c'est ainsi que les émotions vives, subîtes ou longtemps prolongées créent dans les régions du sensorium un éréthisme exagéré, persistant et progressif, qui peut aboutir au délire de la folie.

Les troubles de la sensibité générale physique jouent un rôle analogue quoique moins évident. Des expériences physiologiques récentes ont mis en lumière les liens sympathiques qui unissent certaines régions de l'écorce du cerveau aux divers foyers d'innervation des viscères. La faradisation localisée de certains territoires corticaux (Bochefontaine) modifie les mouvements cardiaques, fait contracter la rate, l'intestin, détermine des sécrétions glandulaires, etc. A son tour, l'innervation viscérale retentit par voie centripète sur les centres corticaux de la sensibilité générale et en modifie la tonicité, l'élève, l'abaisse ou la pervertit. Ces faits nous permettent de comprendre Faction réciproque du moral sur le physique et du physique sur le moral ; action si importante dans

la genèse, non seulement des maladies mentales, mais des maladies ordinaires, et qui a exercé la sagacité de tant de médecins pliilosophes.

Les troubles de la sensibilité spéciale, les illusions et les hallucinations que nous étudierons d'une façon particulière dans un autre chapitre, constituent à eux seuls le fonds de nombreux états délirants. Ils naissent spontanément dans les centres corticaux ou peuvent être provoqués par certaines irritations périphériques.

Nous n'insisterons pas — renvoyant le lecteur aux chapitres subséquents de pathologie générale — sur les troubles primitifs de l'intelligence et de la volonté. Les premiers peuvent se manifester isolément, bien que d"une façon peu fréquente. Le type des troubles intellectuels à l'état isolé est l'obsession de l'esprit par certaines idées bizarres qui s'imposent d'une façon irrésistible et sont le point de départ des associations d'idées les plus extravagantes et les plus pénibles.

Quant aux troubles de l'activité volontaire, bien que constants dans la plupart des formes de la folie, ils sont assez prédominants dans beaucoup de cas pour constituer des formes spéciales, telles que le délire des actes et les divers délires impulsifs.

Considérations pathogéniques. — Il n'existe pas de lésion spéci/tfjiie à laquelle on puisse attribuer la production de la folie ; l'^ tantôt le microscope lui-même est impuissant à révéler la moindre lésion dans le cerveau d'un individu qui a été atteint d'aliénation mentale ; 2<* tantôt cette dernière coïncide avec les lésions les plus diverses, lésions conjonctives, parenchymateuses, vasculaires, etc.

De ce que le microscope ne révèle aucune lésion des réseaux cellulaires de la substance corticale dans un grand nombre de cas d'aliénation mentale, nous ne sommes cependant pas autorisés à en conclure que ces lésions n'existent pas. Les cellules peuvent subir dans leur intimité des modifications chimi(|ues ou moléculaires (jui ï-estent inaccessibles à nos moyens d'investigation, mais (jui n'en troublent pas moins leur équilibre fonctionnel. Dans le (k)iiiaiiie de la physi(|U(' et de la chimie, nous constatons à chaque pas, dans les corps, des changements

CONSIDÉRATIONS PATHOGÉNIQUES 33

de propriétés, sans qu'il soit possible de découvrir des changements corrélatifs d'aspect ou de structure; et pourtant ces moditlcations existent. Il est donc probable que tout désordre. intellectuel est le résultat d'une lésion cérébrale réelle, mais cette lésion est encore à découvrir.

Dans beaucoup de cas d'aliénation mentale (folie liéré-ditaire), il semble nécessaire d'admettre une tendance primordiale et spontanée de Télément nerveux à fonctionner pathologiquement. Parmi ces aliénations, les unes apparaissent sans cause, aux époques climatériques, par exemple, comme le produit d'une évolution fatale ; d'autres ne sont que l'exagération pathologique des tendances naturelles du caractère et de l'intelligence.

Le rôle le plus important dans la genèse des troubles intellectuels, est certainement joué par les modihcations de la circulation encéphalique et les perturbations de l'innervation vaso-motrice. On admet généralement — et les examens nécroscopiques autorisent cette opinion dans nombre de cas — que Vhyjjerémie du cerveau et des méninges, la congestion active ou passive de l'ensemble ou de territoires isolés est une des causes les plus certaines de la folie avec excitation. Les hypérémies permanentes entraînent à la longue des lésions irrémédiables ei les formes incurables de l'aliénation mentale. Il faut être plus réservé en ce qui concerne les hypérémies transitoires, qui sont supposées engendrer certains délires violents à durée passagère : par exemple la folie épileptique. Cette opinion, bien que probable, ne s'appuie pas avec la même certitude sur les données de l'anatomie pathologique.

L'anémie cérébrale ne joue pas un rôle moins important que l'hyperémie. L'anémie simple, la chloro-anémie, l'anémie consécutive aux maladies aiguës, aux hémorragies, aux affections diathésiques, est assurément une des causes les plus efficaces des formes dépressives de la folie. On peut y joindre dans une certaine mesure les anémies par altérations vasculaires (athérome, embolie), bien que leur importance soit très probablement moindre que celle des lésions parenchymateuses (dégénérescence graisseuse des cellules, foyers de ramollissement) qui existent en même temps.

De même que nous admettons l'action des hypérémies

transitoires et localisées, en nous basant sur ce que nous connaissons de la physiologie des vaso-moteurs, de môme il convient d'attribuer un rôle du même genre kVischénue spasmodique des capillaires cérél)raux : « Plus d'un trouble passager ne peut s'expliquer, si on ne l'attribue à une cause éminemment fugitive, et cettte cause n'est le plus souvent qu'une ischémie fonctionnelle. M. Bail a relaté plusieurs faits dans lesquels on observait des symptômes qu'on a coutume de rapporter à des lésions organiques, tels que la mutité, la surdité, l'anesthésie cutanée, Thémiplégie, quelques troubles psychiques ; ces phénomènes morbides, qui d'ordinaire survenaient brusquement, se dissipaient aussi brusquement parfois ou bien sous l'influence du traitement (1). »

Enfin les altérations du liquide sanguin ont une action pathogénique dont l'importance ne saurait être méconnue. Ces altérations sont de nature diathésique (uricémie), infectieuse (malaria) et surtout toxique (alcoolisme, saturnisme, morpliinisme, etc.). Des altérations toxiques du sang, nous rapprocherons l'asphyxie lente qui se produit dans la phtisie pulmonaire et dans la période ultime des maladies cardiaques, asphyxie qui entraîne fréquemment des désordres intellectuels et parfois de véritables aliénations mentales.

(1) Rail et Ritli , iJict. cncyclop. des se. me'tfie. 1" sC'ric, l. XXVI, et Rail, Encéphale. 1881.

Page 1