CHAPITRE V
DE LA PEI, L\(iP. E.
Définition. — SympLômes : du coté de la peau, du tube digestif, du sysième nerveux. — Marclit;. — Anatomie pathologique. — Étiologie : alimentation, conditions liygioiiiiiucs, insolation, aliénation mentale. — Diagnostic. — Traitement.
§ l"*. — néfinilion.
La pellagre {pellis nujra, peau malade) est une affection diathésique, endémique ou sporadique, caractérisée par l'apparition successive ou simultanée d'une éruption cutanée spéciale, de trouhles du côté du tube digestif et d'accidents nerveux frappant principalement rinlelligence et la motilité.
La pellagre paraît être restée inconnue en Europe jusqu'au commencement du xviir siècle. Ce n'est guère qu'à celte époque qu'elle a été signalée comme maladie endémique dans les Asturies et surtout autour d'Oviedo [mal d'Oviedo , fnal de la rosa), dans le Milanais, où elle faisait sans doute de grands ravages, puisque Strambio, qui, vers 178/i, en a donné une description si complète, établissait que la pellagre envahissait le vingtième de la population. La maladie a depuis été retrouvée dans les Landes {mol dp la Teste), dans les Pyrénées, la Haute-Garonne , l'Aude , la Marne et dans beaucoup d'autres localités où elle existe, mais à l'état sporadique .Enfin, M. Billod a insisté, dès 1853,
sur une variété de pellagre propre aux asiles d'aliénés, et ne différant de la pellagre ordinaire que par celte circonstance que l'aliénation mentale, au lieu d'y être consécutive à la pellagre, lui est au contraire primitive. Bien ^ue cette proposition ait soulevé plus d'une objection, elle s'appuie dès à présent sur des faits assez nombreux et assez bien observés pour mériter toute l'attention des médecins.
§ 8. — itjmptônies.
La pellagre s'annonce habituellement par un malaise général, de l'abattement, de la tristesse, de l'inaptitude au travail. Ces phénomènes prodromiques, qui se manifestent le plus souvent au printemps et qui durent quelques jours ou quelques semaines , sont bientôt suivis d'accidents plus accentués.
Des trois ordres de symptômes qui constituent la pellagre, symptômes du côté de la peau, du côté du système digestif, du côté du système nerveux, les symptômes cutanés sont habituellement les premiers qui se manifestent. Sur J^O observations de pellagre endémique dépouillées par M. Hameau fils (1), le début par les symptômes nerveux a eu lieu 6 fois ; par le tube digestif, 18^ fois ; par la peau, 9!i fois; par les symptômes nerveux et cutanés à la fois, 12 fois.
L'éruptioji cutanée consiste au début en un érvthème d'apparence érysipélateuse ou scarlatineuse , qui affecte exclusivement les parties exposées au soleil. Cet érvthème qui s'accompagne d'un léger gonflement, est borné d'abord aux poignets; il s'étend ensuite à la face dorsale des mains aux pieds, au visage, au cou où, à la partie inférieure, il est brusquement limité par une Hgne bien tranchée. Quelquefois sur les parties affectées, il se forme une éruption vésiculeuse ou même huileuse; la douleur est constante, elle est
(1) LandiOwiy, De la pellagre. Paris, 1860.
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comparée par les malades à une sensation de brûlure, et tous, en parlant de leur mal, répètent que leur peau a été brûlée. Au bout de peu de temi)S l'épidormc se dessécbe, les vésicules ouïes bulles se rumpenl cl donnent naissance, soit à une desquamation lurfuracée, soit à de larges squames qui se détachent de l'épiderme sous forme de doigts de gant complets. La desquamation, une l'ois opérée, laisse à nu un épidémie fin, sec, luisant et rosé comme une jtelure d'oignon, limité par un bord terne et squameux.
En même temps que ces premiers symptômes cutanés, on observe du côté du tube digestif de l'anorexie, de la boulimie, des vomissements et de la diarrhée; du côté du système nerveux, des vertiges, des éblouissemenls, des douleurs dans la colonne vertébrale , de la faiblesse et de l'incertitude dans la démarche, de la tristesse, de l'isolement, de l'inaptitude au travail, et même des formes variées de folie, hallucinations, manie, mélancolie avec stupeur et idées de suicide, bien qu'en général ces derniers accidents ne se développent que plus tard.
Tous ces phénomènes, assez souvent compliqués de scorbut, diminuent graduellement en automne et ne laissent en hiver que de faibles traces; mais aux printemps suivants on les voit reparaître, de moins en moins prononcés si le mal marche vers sa guérison ; de plus en plus intenses, si la maladie marche vers la terminaison fatale qui lui est habituelle.
C'est ainsi que la peau rougit de nouveau sousl'inlluence des premiers rayons solaires, et devient quelquefois le siège de nouvelles vésicules ou de nouvelles bulles ; puis, au moment de la desquamation, elle prend un aspect sale, rugueux, terreux et s'épaissit en certains endroits, surtout au niveau des articulations digitales, où elle acquiert plus parlicuUèrement l'aspect de la patte d'oie et mérite le nom de peau anshine^ qui lui a été donné par quelques observateurs. Chez d'autres sujets, et j'en ai vu des exemples remar-
quables, chaque nouvel érythème s'accompagne d'un gonflement énorme ; des rugosités, des crevasses se forment au niveau des jointures et se prolongent jusque dans la paume de la main et vers la pointe du pied, justifiant la désignation de lepra asturiemis, lepra lombardica donnée à la pellagre. Enfin, M. Landouzy a particulièrement insisté sur la teinte bronzée que l'on observe dans les érythèmes anciens (érythème crasseux), et qui, tantôt suit les phases de l'affection cutanée, tantôt persiste après elle. Cette teinte bronzée a été rencontrée non-seulement aux pieds et aux mains, mais encore sur d'autres régions, comme l'épigastre, le ventre et les lombes, qui cependant ne sont jamais le siège de l'érythème.
Les symptômes du côté du tube digestif, qui peuvent précéder de plusieurs printemps l'apparition de la dermatose, mais qui parfois aussi ne surviennent qu'à la dernière période, suivent dans la majorité des cas une marche parallèle à celle de l'affection cutanée. La langue elle-même se couvre de fissures profondes ; les gencives se gontlent et se ramollissent ; les dents ébranlées et déchaussées, saignent au moindre contact, d'où le nom de scorbut alpin donné à quelques formes de la pellagre de Lombardie. En même temps qu'un appétit insatiable, il se manifeste de la diarrhée, tantôt séreuse, tantôt bilieuse, s'accompagnant de constriction œsophagienne, de soif très vive, d'un écoulement abondant de salive, remarquable, dit-on, par sa saveur salée {salsedina).
Les troubles nerveux ne se bornent plus comme au début, à des verliges, à de la tristesse, à de la titubation, ils aboutissent à la folie confirmée et à la paralysie. Bien que M. Landouzy ait rapporté un exemple remarquable de folie développée instantanément au miheu d'une santé parfaite en apparence, et suivie un mois seulement après de l'érythème pellagreux, il est rare que l'aUénalion mentale ne soit pas précédée de quelques troubles nerveux, verliges, titubation, tristesse croissante, embarras dans les idées.
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La folie pellagreiise se présente sous des aspects vailles : quel(|uerois sous la forme d'accès de manie très intenses et remarquables parla violence et la nature dangereuse des impulsions; plus souvent sous la forme do délire mélancolique général avec prédominance d'idées religieuses ou d'hallucinations, ou de délire partiel de nature triste. Le délire mélancolique peut être porté jusqu'à l'hébétude et la stupeur la plus profonde; quant au délire partiel de nature triste, il est constitué à la fois par des idées mélancoliques et des idées hypochondriaques.
Les idées de suicide constituent le phénomène le plus saillant de ces deux dernières formes. Bien plus, Strambio a noté que la plupart des suicides cliez les pellagreux avaient lieu par submersion, et il a voulu faire de ce genre de mort, sous le nom à'/ujdromanie, unirait caractéristique de la folie pellagreusc. Il y a là sans contredit une exagération : si les pellagreux qui ont des idées de suicide se noient pour la plupart, ce n'est pas en raison d'une préférence morbide, mais uniquement parce que ce genre de mort est plus à leur portée que tout autre : à la campagne les paysans ont peu d'armes à leur disposition, ils ignorent l'asphyxie par le charbon, leurs maisons sont trop basses pour qu'ils puissent s'en précipiter; ils ont recours à l'eau ou à la pendaison, deux moyens d'exécution faciles et que l'on retrouve dans toutes les statistiques de suicides dans la folie pellagreuse.
Quant à la paralysie que l'on observe chez les pellagreux, elle constitue une espèce à part. C'est une faiblesse générale {debolezza) sans paralysie appréciable du mouvement et de la sensibilité, sans mouvements spasmodiques; cette faiblesse qui ne va pas toujours en progressant, qui peut même guérir lorsque la maladie entre en voie d'amélioration, amène de la vacillation et de l'incertitude dans la marche, et détermine souvent des chutes : jamais elle ne se complique ni de déhre ambitieux, ni d'embarras dans la parole,