‹ Traité pratique des maladies mentales (volume 2)Chapitre 126 sur 141 · PRONOSTIC · texte numérisé non relu

PRONOSTIC

ondulations fibrillaires des muscles vocaux, quelquefois ils n'ont pas de délire et offrent simplement de l'affaiblissement intellectuel, chez d'autres domine le délire hypochondriaque et mélancolique ; plusieurs, enfin, par une sorte de retentissement de l'intoxication primitive, conservent pendant longtemps encore des hallucinations très actives et surtout des hallucinations de la vue; mais, en somme, ces diverses nuances sont insuffisantes pour constituer une espèce à part, et bientôt la maladie retombe dans la symptomatologie habi-, tuelle de la paralysie générale : idées ambitieuses, affaiblissement de la mémoire et de toutes les facultés, embarras très prononcé de la parole, évacuations involontaires et terminaison constamment fatale. Enfin, à l'autopsie, les lésions anatomiques sont exactement les mêmes que celles que nous avons décrites à propos de la paralysie générale, et ce dernier point achève de compléter l'identité des deux états pathologiques.

§ 6 — Pronostic.

La description qui précède indique assez la gravité des accidents que détermine l'intoxication alcoolique. Disons toutefois que, même à un degré assez avancé, les troubles psychiques qui reconnaissent l'alcoolisme pour point de départ sont, toutes choses égales d'ailleurs, d'un pronostic moins grave que ceux qui se développent en dehors de cette influence, la suppression de la cause pouvant même dans des cas très graves, laisser des chances sérieuses de guérison.

Mais, à part cette nuance dans le pronostic, la fréquence toujours croissante de l'alcoolisme, ses conséquences désastreuses au point de vue de l'état physique et de l'état mental, en font une des plaies de la société moderne. Il n'agit pas seulement sur l'individu dont il dégrade le corps et l'intelligence, il poursuit au delà son action si funeste, et con-

*'2/l DE l'alcoolisme.

liibuc puissamment à al)àlarilir l'espèco. Tous les mf'df.'cins d'aliénés qui ont fixé leur attention sur les descendants des ivrognes, ont constaté de la manière la plus saisissante que les enfants issus d'un père ou d'une mère adonnés aux boissons alcooliques, lournissaient une proportion considérable d'aliénés, d'imbécdes, d'idiots, d'épileptiques, de scrofuleux, de sourds-muets. Plus souvent encore les enfants nés dans de semblables conditions sont exposés dans leur bas Age à des convulsions qui les emportent d'une manière presque fatale.

Parmi les faits si nombreux que révèle l'observation de chaque jour, contentons-nous de citer les trois suivants qui frappent par leur netteté.

l^n homme ayant éprouvé à diverses reprises des symptômes d'aliénation mentale dus à des excès alcoohques, se marie deux fois ; avec sa première femme il a seize enfants dont quinze sont morts avant un an, au miheu de convulsions, le survivant est épileptique. Avec sa seconde femme il a huit enfants, sept ont succombé à des convulsions, le survivant est scrofuleux. Il y a eu en outre une fausse couche.

V. .., marchand de vins, quarante-six ans (alcoolisme chronique avec vertiges, idées d'empoisonnement), a eu six enfants : trois sont morts avec des accidents cérébraux, une petite fdle est scrofuleuse, les deux autres sont assez bien portants.

F..., âgé de cinquante ans, entré six fois à Bicêtre pour des troubles cérébraux consécutifs à des excès alcooliques prolongés pendant vingt ans, a eu seize enftmts : quinze sont morts, deux à la suite de la rougeole, deux à la suite de maladies de langueur, tous les autres d'accidents cérébraux ; aucun n'a dépassé trois ans. L'enfant qui reste est épileptique et scrofuleux.

De semblables résultats, que l'on rencontre à chaque instant dans la pratique, n'ont besoin d'aucun commentaire.

Dans la majorité des cas , la folie alcoolique aiguë ne réclame qu'un traitement fort simple : l'isolement, une rigoureuse surveillance, un émétique ou même un émétocalhartique pour combattre l'état saburral, des boissons acidulés données abondamment, quelques bains tiédes, suffisent avec la privation des boissons alcooliques et une bonne alimentation pour que le calme reparaisse, cà mesure que le poison s'élimine ; cependant, quand l'agitation est violente, un traitement plus énergique est indispensable pour abréger sa durée et prévenir toute complication.

Les saignées, bannies d'une manière absolue par certains auteurs, ne méritent pas une proscription aussi rigoureuse. Sans doute, il faut en user avec une grande prudence, car, employées d'une manière intempestive, elles peuvent amener une grande prostration de forces sans calmer le délire; mais les congestions cérébrales intenses que l'on rencontre dans quelques autopsies font pressentir ce fait démontré par la pratique, que chez les sujets replets, pléthoriques, dont la ûice et les conjonctives sont vivement injectées, des émissions sanguines soit locales, soit générales, sont d'une incontestable utilité.

Les bains tiédes seront donnés avec insistance, quand l'agitation sera fort vive ; dans les cas graves, il ne faut pas craindre de recourir aux bains prolongés dont nous avons indiqué, à propos de la manie, les dangers et les avantages. Les affusions froides seront utiles dans la forme mélancolique.

Quant à l'opium, il peut être employé soit comme traitement exclusif du délire, soit à titre d'adjuvant : dans le premier cas, il faut le donner à assez haute dose et aller jusqu'à 20, 30 et hO centigrammes d'extrait thébaïque et

MARCÉ. — MAL. MENT. /j(|

t»2C m: i'alcoolis.ml.

iiièiiic au (Ich'i, tai' 1(3 ui(':dicamenl osl ordinairement 1res bien supporté. Des doses beaucoup moindres sutïisenl lorsqu'on l'adiiiiiiislre concurremment avec les bains et les purgatifs. Tout en reconnaissant les services très réels rendus par l'opium à haute dose, dans certains cas de manie alcoolique, je n'hésite pas à le proscrire lorsque la langue est sèche et râpeuse, lorsqu'il y a pléthore et tendance à la congestion cérébrale, etàle conseiller plutôt connue un moyen accessoire que comme un moyen unique de traitement.

Si les accidents aigus de l'alcoolisme sont en général facilement curables, il n'en est pas de même des Ci\s chroniques qui supposent déjà une modification plus profonde du système nerveux, et qui, une fois développés, s'aggravent de jour en jour par l'abus incessant et inévitable des boissons alcooliques, et par un penchant à s'enivrer qui, sans être de la dipsomanie telle que nous l'avons décrite, est à la fois une passion, une habitude, un besoin physique, et le résultat d'un certain degré d'affaiblissement intellectuel.

Sans parler ici de la séquestration qui est le seul moyen efficace, de l'hygiène, de l'alimentation, de l'hydrothérapie et des moyens spéciaux que réclame chaque forme d'alcoolisme chronique et pour lesquels nous renvoyons à tout ce qui a été dit à propos de la pathologie spéciale, rappelons que Magnus IIuss conseille à titre de médicament héroïque, surtout contre les accidents gastriques, l'huile empyreumatique qui se trouve dans l'eau-de-vie de pommes de terre et qu'il donne à la dose de 5 à 10 centigrammes, répétée cinq à six ibis chaque jour.

M. Marcet (1), de son côté, a expérimenté sur un certain nombre de malades l'oxyde de zinc, qu'il regarde comme très elïicace dans les symptômes nerveux de l'alcoolisme chronique. Il l'administre en poudré, à la dose de 10 centigrammes, deux fois par jour, une heure après les repas, et

(1, .i iv „i,. .,„ u,, j>. ,;..., ^t /.liKce/, 2 avril i85i.

il augmente généralement la dose de 10 centigrammes tous les trois jours, jusqu'à ce que le malade prenne 30 ou hO centigrammes d'oxyde en vingt-quatre heures. Sous l'influence de ce traitement, il a vu des malades recouvrer lo sommeil pendant que disparaissaient le tremblement , la céphalalgie, les vertiges et les hallucinations. La guérison, dit-il, était généralement assurée au hout de six semaines.

Toutes ces médications amènent une amélioration passagère dans laquelle une bonne hygiène et l'isolement jouent peutêtre le plus grand rôle ; mais la facilité avec laquelle se produisent les rechutes, dès que les malades sont rendus à la liberté, fait voir bien vite que c'est moins vers le traitement curatif que vers le traitement préventif, c'est-à-dire vers la destruction du vice hideux de l'ivrognerie, que doivent être dirigés tous les efforts.

C'est dans ce but qu'a été imaginée en Suède, par Schreiber elBerzelius, la méthode qui consiste à soumettre le malade au régime exclusif des boissons et des aliments alcoolisés, de manière à lui inspirer, pour leur odeur et leur saveur, un profond dégoût. On l'isole dans une chambre ; on lui donne à discrétion une boisson contenant deux parties d'eau et une partie d'eau-de-vie ; puis on lui présente du thé, du café, contenant également un tiers d'eau-de-vie. Tous les aliments présentent le même mélange. Le premier effet produites! une ivresse progressive qui étourdit etporte au sommeil. Au bout de cinq ou six jours le sujet repousse toute préparation et aspire à l'eau fraîche; mais il faut se garder de satisfaire ce désir et continuer jusqu'à ce que le dégoût produit soit invincible. La durée de la cure varie de quinze à vingt-huit jours (1).

A côté de cette méthode, qui a été peu expérimentée en

(1) Zeilschrift fiir Psychiatrie und psychisch. geschichtliche Medicin de Damerow, i" cahier, 18^8 (Anv. met/. -psyc/io/., juillet 1850, analyse de M. Renaiifiiii).

028 DE l'alcoolisme. — THAITEMENT.

France, et qui, tout en étant hicii incertaine dans ses résultats, ne me semble pas sans danger, il faut citer les moyens de répression morale qui tendent à détourner les [lopidationsde rivrognerie et à leur inspirer une aversion salutaire pour les boissons alcooliques. Les sociétés de tempérance ont rendu à ce point de vue d'incontestables services.

Fondées, dés 1813, aux États-Unis, ces associations imposent à leurs mendjres l'engagement formel, non-seulement de s'abstenir de toute boisson enivrante, mais encore de n'en point f;iire le commerce, de n'en point offrir à leurs amis, de n'en point fournir à leurs serviteurs, et d'employer tous les moyens pour en faire cesser l'usage. Après s'être multipliées en Amérique, ces institulions se sont propagées en Angleterre, en Allemagne, en Suède, et, sous leur heureuse influence, la consommation des liqueurs alcooliques a <]iminué dans des proportions considérables; en France, malheureusement, elles existent à peine, et la nature trop absolue des règles qu'elles imposent semble un sérieux obstacle à leur développement ; il y a cependant dans le but noble et élevé qu'elles se sont proposé un sujet bien digne de hxer l'attention des médecins et de toutes les classes de la société, et qui nécessitera tôt ou tard l'intervention du législateur.

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