‹ Traité pratique des maladies mentales (volume 2)Chapitre 127 sur 141 · DE LA FOLIE SIMULÉE · texte numérisé non relu

DE LA FOLIE SIMULÉE

passer pour aliénés, éviter une condamnation qu'ils savent imminente : le premier soin du médecin légiste, dans les cas de celte nature, doit être de s'enquérir des motifs et des conditions spéciales qui pourraient pousser un individu à la simulation ; une fois ce point éclairci, on procède à l'examen médical.

En général rien n'est plus difficile à simuler que la folie : les individus qui veulent se faire passer pour aliénés parlent de cette conviction populaire que tous les actes des fous sont extravagants et déraisonnables, que leurs discours offrent une complète incohérence, qu'ils ne peuvent répondre deux mots sensés aux questions qu'on leur adresse. Aussi les voit-on se livrer à des actions ridicules et évidemment affectées, et mettre leurs paroles en complet désaccord avec les questions qu'on leur pose. Si on leur demande leur âge, leur profession, leur domicile, ils feront des réponses absurdes, composées de mots rassemblés au hasard, et semblant indiquer qu'ils ne soupçonnent même pas le sens des phrases qui sont prononcées devant eux : or rien de semblable n'a lieu, même dans la fohe aiguë; un ahéné, quelque soit son état, répond à quelques-unes des questions qui lui sont adressées, surtout lorsqu'on sait réveiller ou fixer son attention. Ses réponses peuvent être empreintes de délire, incohérentes, mais elles se rattachent toujours par quelque côté, au point sur lequel on l'interroge. Cherche-t-on à faire lire ou écrire les simulateurs, leur soumet-on des pièces de monnaies, leur demande-t-on l'heure, le jour, le mois, l'année, on n'obtient que des phrases absurdes, sans suite et sans lien, dans lesquelles ils prennent le contre-pied de tout ce qu'on leur demande et se laissent aller à des inconséquences et à des contradictions systématiques qui mettent bien vite sur la voie de la vérité le médecin expérimenté.

Il faut en outre savoir que dans cette forme de simulation qui offre de lointaines analogies, soit avec la démence, soit

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avec l'imbécillilé, les sujets en arrivent en quelques heures, en queUjues jours, à l'incohérence, et lont des réponses niaises et absurdes, alors même (jue (juelques jours auparavant ils jouissaient de l'intégrité do leur raison ; bien plus, ils répondent sensément pendant (pielijues heures, et reviennent ensuite à rincohérence, selon les besoins de la cause. Or, on sait que la démence et l'imbécillilé ne se développent pas ainsi instantanément , et qu'une fois développées, elles suivent une marche qui exclut tunle inttM"niittence.

Toutes les fois que la simulation se présente dans de semblables conditions, le diagnostic ne saurait oll'rir de sérieuses difficultés; il n'en serait plus de même si un individu ayant quehiues notions sur la folie venait à simuler non pas un afl'aiblissemenl de l'intelligence, mais une idée délirante, une hallucination. Comment constater l'allégation d'un homme affirmant entendre une voix qui le pousse à des actes de violence et d'homicide? Que dire d'un sujet qui se renferme pendant des mois entiers dans un silence obstiné, et dont on suspecte l'état mental?

Dans l'impossibilité de préciser à l'avance toutes ces variétés de simulation, contentons-nous d'indiquer les règles générales qui doivent servir de guide à l'expert dans l'examen médico-légal des cas de cette nature. Il doit, avant tout, s'enquérir des antécédents héréditaires du sujet, des premiers phénomènes morbides qu'il a oiïerts, car jamais la période prodromique ne fait défaut, et de toutes les circonstances qui ont précédé, accompagné ou suivi l'acte incriminé. Dans l'interrogatoire, il amènera la conversation sur des sujets capables d'émouvoir, en ne perdant jamais de vue l'expression de la physionomie et des gestes, et en dirigeant les questions selon la voie que le prévenu trace lui-même par ses réponses. Un ou deux interrogatoires suffisent rarement ; il faut, dans les cas douteux, que le sujet soit mis en obser-

valioli dans un asile où l'on ne perde aucune de ses paroles, aucun de ses gestes; on l'observera la nuit et le jour, et à son insu, car beaucoup d'entre eux cessent leur rôle dès qu'ils se croient à l'abri de tout regard ; en interrogeant les personnes chargées de cette surveillance spéciale, on tiendra très grand compte de leurs appréciations personnelles : les gens de service qui vivent continuellement avec les aliénés finissent par acquérir un coup d'œil qui trompe rarement, et ils distinguent bien vite, au milieu de leurs malades, un individu qui simule la folie. Après l'avoir vivement harcelé pendant quelques jours, on le laissera peu à peu en repos, dé manière à endormir sa défiance et à le surprendre plus facilement; on l'engagera à lire et écrire, on créera pour lui quelque situation embarrassante pour observer sa manière d'agir. Enfin, on ne négligera pas l'examen des symptômes physiques : on peut imiter le déhre, mais il n'en est pas de même de certains phénomènes, comme l'insomnie, à laquelle les simulateurs ne songent guère, et qui est pourtant un symptôme si important dans l'appréciation de la foHe.

L'examen a dû quelquefois être prolongé pendant des mois et même pendant une année entière, ainsi qu'il est arrivé en Allemagne pour le procès de Stockhausen (i), qui a donné heu à tant de débats contradictoires. Chez des sujets moins tenaces, quelques vigoureux moyens de répression suffisent pour mettre fin à la simulation : des cautérisations au fer rouge, des douches interrompues par un interrogatoire pressant, le séjour prolongé au milieu d'un quartier d'épileptiques, ont amené l'aveu forcé d'une simulation qui avait résisté jusque-là à tous les moyens employés. Je mentionne seulement pour mémoire l'éthérisation vantée par M. Morel dans les cas difficiles ; d'après cet auteur, au milieu du délire

{i) Ann. mi'd.-psychol.,p. !i(i9.

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dùl(M'ininr iiililiciclleiiiuiil j»iir les iiilialalions étlit''nM's, on vprrail so produire des manifestations en rapport avec l'état incnlal irrl du sujet : mais ee moyen n'a pas été siifTisammcnt expérimenté pour ({u'on jmisse connaître sa véritable valeur.

11 est assez curieux de noter (pie la simulaliim prolongée de la folie jieut exercer une inlluence fàclieuse sur l'état des facultés inlellecluelles : des sujets qui avaient tenté inutilement de se faire passer pour aliénés, ont avoué euxmêmes que dans certains moments ils éprouvaient des vertiges et de la confusion des idées qui leur faisaient craindre pour leurraison, et l'on rapporte que deux marins français, j)risonniers sur les pontons, ayant simulé la folie pour échapper à la captivité, tinirent à la longue par devenir aliénés.

§ 3. — Questions iiii'(Iico*Ic>gaIes relatives ù la manie.

Manie. — L'accès de manie complet donne rarement lieu à des discussions médico-légales. L'agitation, Je délire, sont des symptômes tellement évidents que nul ne peut songer à les contester, et qu'il faut uniquement se mettre en garde contre des essais de simulation, plus difficiles dans cette forme d'aliénation mentale que dans toute autre, et que l'on découvrira sans peine à l'aide des règles générales que nous avons tracées plus haut.

Mais à côté de l'accès maniaque avec ses symptômes, sa marche et sa tlurée habituelles, on observe des cas de manie transitoire remarquables par l'instantanéité de leur explosion, par leur disparition non moins subite au bout de quelques heures, de quelques minutes, et enfin par les actes de violence qui peuvent être commis pendant leur courte durée. Ces accès passagers, d'autant plus difticiles à étudier qu'ils ne laissent après eux aucune trace, ont été désignés sous le nom général de folie iitslautanvc, folie

RELATIVES A LA MANIE. (5.'i7

transitoire, et leur existence a été démontrée par plus d'un procès célèbre. Soumis à une analyse attentive, ces faits qu'il est impossible de rattacher à une forme unique de maladie mentale, et que cependant nous réunissons ici dans une description et une discussion communes pour mieux faire ressortir leurs analogies, se décomposent, quant à leur point de départ et à leur mode d'interprétation, en un certain nombre de variétés dont la connaissance est importante pour le médecin légiste, car elle lui indique dans quel sens il doit diriger ses investigations.

1° Manie tramitoire simple. — Parmi les faits de folie transitoire, il en est, mais ceux-là sont les plus rares, qui sont purement et simplement des accès de manie dégagés de toute complication, ayant à peine un jour ou quelques heures de durée, et donnant lieu à des actes de violence qui nécessitent l'intervention judiciaire. Une émotion morale très vive, l'insolation, l'époque menstruelle peuvent souvent rendre compte de ce délire passager, facilement reconnaissable à l'incohérence des idées, à la violence aveugle des actes, enfin à tous les traits de l'accès maniaque ordinaire, se développant et disparaissant dans un court espace de temps.

2" Il arrive beaucoup plus fréquemment que la folie transitoire se rattache à la manie épileptiqiie , et que ce point de départ reste quelque temps méconnu ; l'accès épileptique peut ne se produire que la nuit, ou bien, même en plein jour, le vertige est quelquefois si fugitif, si peu accentué, qu'il passe inaperçu et que l'attention se porte exclusivement sur le délire consécutif, caractérisé, comme nous le savons déjà, par son explosion instantanée, par ses impulsions homicides, par son caractère de violence et de fureur, par sa disparition rapide après l'accompUssement d'actes graves dont le malade ne conserve pas le plus léger souvenir. L'épilepsif pst si fréquemment le point do départ d'un accès

038 ai'1'i,[(;ations mkdico-lécalf.s

(le lolie transil(jirt', (ju'il faut toujours iliri|ier de ce côté ses premières recherclies, s'erKjuérir dos accidents antérieurs pouvant avnir qnfhjue analogie avec répile[)sio, reclierclier les morsures jIo la langue, enfin, éclairer à tout prix la question d'éliolojrie, qui à elle seule jupe la question médirolégale. Marc (1) rapporte, d'après un auteur allen»and, le fait suivant comme exemple de folie transitoire : Un fonctionnaire public, généralement estimé, avait toujours joui d'une bonne santé, lorscpi'une nuit il se réveille tout h coup. Sa respiration est sterloreuse; sa femme veut le secourir, mais il l'assaille avec la |)lus violente fureur, la maltraite horriblement et l'ait tout ce qu'il peut pour la jeter pai- la fenêtre. Après une demi-beurc de lutte, il s'alVaiblit et les cris de sa victime font arriver du secours. Un vomitif fait cesser ce court accès de manie, et depuis quatorze ans, il ne s'en est pas manifesté d'autres. Dans cette respiration sterloreuse mentionnée par Marc, sans que son attention s'y soit arrêtée, comment ne pas reconnaître la fin d'un accès d'épilepsie cjui explique ce court accès de fureur?

3" Manie liée au travaiide l'accouchement. — On a cité des cas où le travail de l'accouchement, parles vives douleurs qui l'accompagnent, parl'ébranlenienl profond qu'il imprime au systpme nerveux, avait déterminé un accès passager de manie, et dans certains cas d'infanticide on a cherché à expliquer par ce délire momentané les violences exercées par la mère sur l'enfant qui vient de naître. Osiander (2), Prost (3), Montgomery (A), Helm (5), Cazeaux (6), Boileau

(1) Marc. De la folie considérée dans ^es rapports avec les questions médicojudiciaires, Paris, 18à0, t. il, p. 510.

(2) Voyez D' lorg, Die Zurechtiungsfiiliigkeil der Schivatigern und Gebiirenden. Leipzig, J837, p. 326,327.

(3) Prost, Deuxième discours sur la folie, p. 25. ,

[fi) Dublin journal of médical science, mars et mai, 183/i. (5) Bull, de l'Acad. de médecine, Paris, 1840, t. IV, p. 498. (()) Cazeaux, Traité d'accouchements.

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