‹ Traité pratique des maladies mentales (volume 2)Chapitre 14 sur 141 · PINEL, ESQUIROL ET LEURS CONTEMPORAINS · texte numérisé non relu

PINEL, ESQUIROL ET LEURS CONTEMPORAINS

bution, à visiter ces malheureux qui étaient ainsi donnés en spectacle comme des bêtes rares. Dans toutes les villes de France, en Angleterre, en Allemagne, en Italie, en Savoie, la situation des aliénés n'était pas moins déplorable.

Ce fut alors qu'apparut Ph. Pinel [1755-182t5], Pinel qui inaugura une ère toute nouvelle dans l'histoire de la médecine mentale; on doit l'envisager et comme médecin et comme réformateur.

Comme réformateur, il protesta d'une manière éclatante contre les traitements odieux dont les aliénés étaient victimes, il eut le courage de faire tomber leurs chaînes [1792] et au milieu du mouvement social qui se prononçait de toutes parts, il invoqua en leur laveur les lois de l'humanité. Aux mauvais traitements, aux violences brutales, il substitua des moyens de répression sagement combinés, vanta les effets de la fermeté unie à la douceur et à la patience, et posa ainsi les premières bases du véritable tiaitement moral. Enfin, en insistant sur la nécessité de créer pour les aliénés des hospices spéciaux, en étudiant le plan et la distribution intérieure de ces hospices, en cherchant à classer les malades, à approprier chaque quartier aux divers genres de délire, il fut le promoteur d'une immense réforme matérielle et morale qui ne devait que plus lard prendre tout son développement.

Comme médecin, Pinel posa en principe que l'étude de l'ahénation mentale devait être déduite de la psychologie et d'une connaissance approfondie de la doctrine de Locke et de Condillac. Néanmoins il est facile de voir que la tournure de son esprit le porte principalement vers l'observation médicale. Ce serait, dit-il (1), faire un mauvais choix que de prendre l'ahénation mentale pour un objet particuher de ses recherches, en se livrant à des discassions vagues sur le siège

(l) Pinel, Traiic de la wionie, intioducl. à la première édition, p. 1.

M nisToiiiouE:

ai* IVntendement et la nature de ses lésions diverses, car rien n'i'sl [tins obscur et plus impénétrable. Mais si l'on se renferme dans de sages limites, qu'on s'en tienne à l'étude de ses ciracléres dislinctifs tuanifeslés par des signes extérieurs et (pi'on n'adopte [>our jU'incipesdu traitement que les résultats d'une expérience éclairée, on rentre alors dans l.i marche (ju'on suit en général dans toutes les parties de riiisloire naluieile, et en pi-océdant avec réserve dans les cas douteux , on n'a plus à craindre de s'égarer. » Ailleurs il vante la méthode arfalylique, recommande de s'en tenir strictement k observer les faits avant de s'élever* à ime histoire générale et bien caractérisée de l'aHénatiorl mentale.

Ces principes d'une éternelle vérité, et qui n'étaient que des déductions de la méthode baconienne, renferment en eux tous les progrès réalisés de nos jours. Mais si Pinel a beaucoup lait pour les aliénés et pour leur avenir, on ne peut se dissimuler (ju'il a fort peu ajouté aux notions de pathologie cérébrale que les anciens lui avaient léguées. Ses descriptions sont brillantes et animées, ses observations sont pleines d'intérêt, mais elles ne renferment rien que l'on ne retrouve dans les auteurs qui l'ont j)récédé. 11 distingue quatre formes de folie : la manie, la mélancolie, la démence, l'idiotisme, mais il confond dans ces deux dernières classes deâ formes très diverses, depuis l'idiotie et le crétinismê jusqu'à la démence et la stupeur mélancolique. En jetant d'ailleurs un coup d'œil sur son livre et surtout sur la seconde édition, on voit bien vite qu'il s'est moins occupé de pathologie proprement dite que de la police intérieure et des régies à suivre dans les établissements consacrés aux aliénés, ainsi que des principes généraux du traitement.

Pinel corrigea de graves abus et revendiqua, au nom de la médecine, de malheureux malades regardés jusque-là comme des coupables et abandonnés à la brutalité de leurs

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geôliers. Il t'ul donc avant tout un réformateur, et tel est, au point de vue de l'aliénation mentale, son principal et incontestable titre de gloire.

Esquirol, son disciple [1772-1 840], entra plus directement encore dans cette voie féconde, et donna à l'œuvre à peine ébauchée un développement jusqu'alors inconnu. Son remarquable talent d'observation , son tact exquis , sa nature aimable et bienveillante, son dévouement sans limites, sa vaste expérience, les élèves nombreux qu'il attira autour de lui et dont la plupart tiennent encore le premier rang parmi les aliénisles modernes, lui donnèrent une influence et une autorité dont il usa pour provoquer dans toute la France d'importantes améliorations en faveur des aliénés. Non-seulement il réforma la Salpêtrière et Gharenton, mais encore il vit s'élever sur ses plans, dans les grandes villes, des asiles tels que ceux de Nantes, de Montpellier, de Marseille, etc., et donna dans ce sens une impulsion qui persiste encore et dont nous voyons chaque jour les heureux résultats.

Quant à l'influence exercée par ce médecin éminent sur la pathologie mentale proprement dite, elle ne fut pas moins sérieuse et durable. Bien qu'au début de sa carrière, il crut devoir prendre l'élude des passions comme base de l'étude de la folie, ainsi que le prouve sa thèse : Des passions considérées comme causes, symptômes et moyens curatifs de Valié- ;«ff;z{>«[J805]. Esquirol fut avant tout un observateur, et cette tendance d'esprit se montre d'autant plus prononcée qu'il avance davantage dans sa carrière. Tout en semblant considérer la folie comme la conséquence d'un état normal poussé à l'extrême, tout en négligeant, au point de vue théorique, l'élément morbide qui sert de fond commun à toutes les formes de maladies mentales, Esquirol, dépourvu de toute préoccupation systématique, se consacra surtout à l'examen et à la description des symptômes, les analysa avec une grande sagacité, établit d'une manière irréfutable une foule

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(Je points de délail, cl poila la lumière sur des parties qui jusqu'alors étaient restées confuses et indécises; en créant le mot de monomanie, il mil en relief l'existence d'un délire partiel et en déduisit d'importantes conséquences médicolégales; il sépara nettement l'idiotie de la démence et soupçonna l'existence de la paralysie générale. Au point de vue thérapeutique, tout en vantant les bienfaits de l'isolement et posant les bases de traitement moral qui devait naturellernenl se déduire, selon lui, de l'origine purement morale de la folie, il lut loin de négliger les méthodes médicales, et dans les observations vives et saisissantes que présente son livre, se rencontrent, heureusement associés, des moyens thérapeutiques répondant aux médications tirées à la fois et de l'étal physique et de l'état mental des sujets.

On a reproché à Es([uirol de manquer de principes arrêtés, de largeur et d'élévation dans les vues; on a dit que, tout entier à l'observation des symptômes, il n'avait pas su les coordonner el en déduire une théorie générale, et s'était maintenu dans une voie mixte el indécise indigne d'un esprit supérieur. Ces reproches sont exagérés. Esquirol avait trop de sagacité , trop d'amour de la vérité et d'expérience , pour être doué en même temps de l'ardeur exclusive et de l'entraînement aveugle d'un chef d'école ; la voie qu'il a tracée est la seule (jui ait fait réaliser à la médecine mentale des progrés sérieux, car toute généralisation est prématurée lorsqu'cUe ne s'appuie pas sur des faits précis d'observation , el ces derniers ne peuvent être établis qu'avec l'aide du temps et d'un travail prolongé.

On comprend d'ailleurs sans peine que de l'école d'Esquirol soient sortis des médecins olfranl les tendances d'esprit les plus opposées, chacun d'eux pouvant prendre dans les idées du maitre le côté (jui plaisait le plus à la tournure de son esprit.

En 1820, Georgel [1795-1828] publiait son livre, œuvre

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