CHAPITRE II
Début de la folie. - Syniptonntologie : fonctions nerveuses, fonctions iligeslives,
respiration et circulation, fonctions g^ônitaley-, sécrétions, état du sang. De certains actes délirants, suicide, liomicide, vol, incendie.
Contrairement à l'opinion qui a cours dans le monde, il est rare que la folie débute subitement. On a vu sans doute une vive émotion de joie ou de terreur déterminer en peu d'beures l'explosion d'un accès de manie ou de mélancolie, mais dans l'innnense majorité des cas on constate plusieurs semaines, plusieurs mois avant l'invasion, une modification progressive dans les idées et dans les sentiments; le malade sent en lui des idées bizarres, des penchants insolites dont il a conscience et qu'il ne peut réprimer qu'incomplètement. « Autour » de lui on remarque qu'il se manifeste quelque chose d'ex- » traordinaire dans ses goûts, ses habitudes, ses affections, » son caractère, son aptitude pour le travail; il était gai, )> communicatif; il est triste, morose et fuit la société ; il était » économe, rangé, il est devenu prodigue et fastueux ; depuis » longtemps il se privait des plaisirs de l'amour, il est pris de > désirs insatiables et recherche les approches de l'autre sexe » oii se livre avec fureur à une pratique honteuse ; il était » confiant, il est défiant et jaloux ; la femme voit avec indif- » férence son mari et ses enfants ; le négociant néglige ses » affaires; l'extérieur de la candeur et de la modestie a » fait place à un air de hardiesse qui étonne surtout chez les « femmes (1). » Au milieu de ces modifications du moral et de l'intelligence, on ne larde pas ta voir poindre des idées in-
(1) Georget, Dicl. demedccinc, eu 30 vol., aitic'e Folie.
•^^ DÉnUT l»K LA FOLIE.
exactes, des préoccupalioiis exagôives, cjim jilus lai.l (Joniieroiil au (léliie son cacliet spécial. Tuis viennent les insomnies, le manque d'appétit, les digestions difliciles, la constipation.
Cette période d'incubation peut, au point de vue d(; la médecine lé-ale et de la liberté morale de l'individu ((ui va être frappé de folie, devenir l'objet de doutes nombreux et de contestations très embarrassantes; elle est le plus souvent méconnue des familles qui déplorent ces modilicalions inexplicables du caractère et des habitudes, et ont parfois recours à des mesures de rigueur, lorsqu'enfm une émotion un peu vive, un léger accès de colère ou toute autre cause insignifiante pour un individu bien portant, amènent subitement l'explosion de la folie et en imposent sur la cause véritable et sur le point de départ de la maladie.
L'explosion de la folie, outre qu'elle se manifeste par le désordre des pensées et des actes, et par l'apparition d'idées très nettement délirantes, peut s'accomj.agner encore du côté de l'appareil nerveux de sensations physiques dont les sujets rendent très bien compte, et qui prouvent que, même au début des vésanies, il existe bien évidemment une modification organique du système nerveux dont nous ignorons encore la nature. M. Moreau (1), qui a insisté tout particufièrement sur ce point important, a décrit avec soin les diverses sensations éprouvées par les malades : ceux-ci ont la tête pesante, douloureuse et comme serrée dans un élau; ceux-là éprouvent, soit au front, soit à l'occiput, une douleur vague indéfinissable. Un malade disait avoir ressenti quelque chose de vraiment extraordinaire : il lui semblait que sa létc était traversée par un double courant d'eau chaude et d'eau froide, que son crâne se gonllait, s'élargissait au point de remplir toute la chambre. 11 en est qui ont des soubre-
(l) Mémoires sur les prodromes de la folie. [Ann. méd.-psych., 1852, p. 186.)
sauts nerveux, des secousses analogues aux secousses électriques, (les vertiges, (les boutï'ées de chaleur au visage; ces sensations anormales se portent même quelquefois de la périphérie vers les centres nerveux et présentent quelque analogie avec l'aura épileptique. Tel malade sent une vapeur chaude qui des reins remonte dans le dos, puis derrière la tète ; tel autre éprouve à l'épigastre une vive douleur qui s'irrailie vers la tête, ou bien un refroidissement des extrémités gagnant peu à peu les parties centrales; presque toujours c'est au milieu de ces impressions physiques inaccoutumées, de ces troubles de la sensibilité générale que surgissent les premières idées bizarres, les premiers troubles intellectuels.
SYMPTOMÂTOLOGIK.
La rapidité avec laquelle la folie progresse et se développe, présente, selon les formes de vésanies, une foule de dissemblances. Contentons-nous ici d'envisager à un point de vue général les symptômes de la maladie arrivée à son complet développement.
§ I. — Fonctions nerveuses.
Famltés intellectuelles. — Nous avons vu plus haut que les facultés intellectuelles présentaient des lésions partielles et des lésions générales ; que les lésions partielles étaient des conceptions délirantes, des impulsions irrésistibles et des hallucinations; ([ue les lésions générales étaient l'excitation, la dépression et raffaiblissement. La description de ces éléments pathologiques trouvera naturellement sa place à propos de la manie, de la mélancolie, de la monomanie et de la démence que chacun d'eux sert à caractériser. Disons seulement qu'à part les cas extrêmes, il ne faut pas croire (lue dans l'aUé-
60 SYMPTOMATuLOfJIE.
iialioli iiH'iitalft rassocialion des idées, le jugement, le raisoiiiKMiit'iil, ne conservent aiiciiMc trace de leur lonctionnenienl normal; le plus souvent les pensées s'encliainenl avec une luiiique riiioureuse, mais le point de départ étant Taux, lesconséijuences, quoique déduites lo^i-iquenienl, doivent revêtir le même caractère. Une conception délirante, ainsi que l'a dit M. Falret (1), se déduit d'une conception délirante par là même loi qu'une idée raisonnable engendre une autre idée raisdiinable. C'est ainsi que peu, à peu dans la monomanic, l'aliéné arrive à systématiser son délire et en faire un ensemble très logiquement coordonné, mais péchant par la base; c'est aussi de cette façon qu'il arrive à trouver des explications plausibles, à donner la raison de tous ses actes même les plus monstrueux.
De la conception délirante, dit à son tour M. Parchappe, comme d'un premier anneau, en passant par l'illusion des sens et l'erreur du jugement, se déroule toute la chaîne de sentiments, d'expressions passionnées, de jugements et de volitions qui aboutit régulièrement aux actions les plus insensées (2).
L'incohérence elle-même, à moins qu'il n'y ait affaiblissement intellectuel, est souvent plutôt apparente que réelle ; elle tient a la suppression des idées intermédiaires, à la multiplicité des idées qui se pressent et s'accumulent sans se compléter, conmie dans la manie, ou même parfois à des conceptions délirantes, dont la connaissance aide à expliquer les phrases en apparence les plus décousues. Ainsi, rien n'est plus faux en général que l'opinion que les gens du monde se font de l'état intellectuel d'un aliéné. Pour eux l'aliéné a les discours sans suite, les gestes pleins d'extravagance, et tout dans ses allures dénote l'homme privé de raison. Or, il est loin d'en être toujours ainsi : dans une foule de circon-
(1) De la non-existoice delà monomanie. {Arcliic. méd., août 185i.)
(2) Symptomatologie de la folie. {Ann. méd.-psychoL, 1851, p. 241.)
Stances le malade conserve la conscience de son existence, de son individualité, des lieux qui l'entourent, des personnes qui rap|)roclient. Il montre de la ruse, de la finesse, de la préméditation; il déploie pour l'exécution de ses projets une adresse, une persévérance que rien n'égale, se tient en garde contre ceux qui l'interrogent, et peut même dans certains moments dissimuler son délire. N'ayant pas conscience de son état maladil', il proleste contre sa réclusion, contre les moyens de traitement mis en usage, et réclame énergiquement sa liberté qu'on lui a enlevée iniquement et sans motif. Par un contraste bizarre, tout en ne se sentant pas malade, l'aliéné se rend parfaitement compte de l'état de ses compagnons d'infortune : rien de plus curieux rpie les appréciations que les malades portent les uns sur les autres : ils plaignent leurs voisins, ils les prennent en pitié, ils se moquent de leurs erreurs. Il en résulte que dans les grands rassemblements d'aliénés, la confiance se développe bien rarement d'un sujet à l'autre : cbacun d'eux vit isolé, à de rares exceptions près, et il faut employer les exbortalions et une sorte de pression morale pour obtenir qu'ils se réunissent avec une certaine régularité dans un but commun de travail ou de plaisir. Cette tendance à l'isolement, cette absence de sociabilité qui rend tout complot, toute conspiration impossibles, malgré la facilité de l'exécution, sont un des traits les plus saillants de leur caractère.
Les sentiments affectifs sont abolis, exaltés ou pervertis chez les aliénés : on en voit qui restent indifférents, même vis-à-vis des personnes qui leur étaient les plus chères : aucune nouvelle, aucune catastrophe ne peut les émouvoir; tandis que d'autres présentent une exaltation maladive dans leurshaines ou dansleurs affections habituelles. Quant à la perversion des sentiments affectifs et des instincts, elle est plus commune encore. Les malades, sous le prétexte le plus futile,
62 SYMPTOMATOI.OGIE.
conçoivent des sentimeiils de défiance et d'aversion contre leurs enl'ants, leurs parents, leurs amis, et témoignent à des élrangeis et à des inconnus une confiance sans limites. Si Leaufouf) expliquent leur conduite en mettant en avant des molil's tout à l'ait délirants ou de fausses interprétations données à des laits réels, quel(]ues-uns, au conti-aire, constatent eux-mêmes et avec une vive aflliction le changement qui se produit irrésistiblement dans leurs sentiments et s'étonnent de leur pro|)re transl'ormation.
La perversion des sentiments affectifs qu'il faut surtout étudier dans les actes et dans l'altitude du njalade, peut exister pendant quelque temps en dehors de tout trouble apparent des facultés intellectuelles, mais c'est un svmptôme prodromiijue très sérieux, et chez les convalescents tant qu'il persiste, on ne peut affirmer la réalité de la guérison.
Les troubles de la sensibilité physique, soit générale, soit spéciale, peuvent être également rangés sous trois chefs distincts : ces fonctions sont abolies, exaltées ou perverties.
a. — La sensibilité générale, comme chacun sait, offre diverses variétés : sensibilité de contact, de douleur, de température, d'activité musculaire (1), mais ce sont surtout les deux premières qui peuvent se trouver abolies (anesthésie, analgésie).
L'anesthésie est partielle ou générale : partielle, elle peut être bornée à une surface de quelques centimètres et se rencontre principalement à la partie postérieure des avant-bras, à la nuque, à l'épigastre ; générale, elle peut être étendue à toute la peau et aux nmqueuses. Rien de plus facile que de la constater : il suffît de pincer la peau en la soulevant, de la piquer, de l'irriter à l'aide de décharges électriques, en examinant avec soin l'expression des gestes et de la physionomie. Il est bon toutefois de se mettre en garde contre
(1) V. Marcé, Des altérations de la sensibilité. Thèse d'agrégation, 4860.
certains aliénés qui, dominés par leurs idées délirantes, supportent sans sourciller, à litre d'épreuve ou d'expiation, tous les o-enres de douleur et en imposent quelque temps par leur complète impassibilité.
L'anesthésie et l'analgésie s'observent ebez les stupides, les mélancoliques, et même les maniaques et les monomaniaques dans leurs moments de paroxysmes. On les rencontre encore dans le cours de la paralysie générale et dès son début : ce dernier t'ait, que souvent j'ai eu l'occasion de constater, a été signalé pour la première fois par M. de Crozant : l'anesthésie par son étendue et sa profondeur contraste alors d'une manière saisissante avec le peu de gravité apparente des autres symptômes, et permet de pronostiquer une marcbe rapidement fatale. Il faut, d'ailleurs, ne pas oublier que dans la folie, de même que dans l'hystérie et la plupart des névroses, l'anesthésie est un symptôme fugitif qu'il faut savoir saisir à temps et qui peut cesser d'un jour à l'autre, sous l'influence d'un mouvement fébrile, ou d'une modification dans l'état actuel. C'est ainsi que chez ceux qui offrent une stupeur profonde associée, soit au délire mélancolique, soit aux débuts d'une paralysie gthiérale, l'anesthésie peut disparaître en quelques heures sous l'influence d'un accès d'agitation, pour reparaître ensuite, tandis qu'au contraire chez les maniaques la sensibilité revient à l'étal normal, lorsqu'un violent paroxysme a fait place à un calme relatif. L'existence de l'anesthésie et de l'analgésie rend compte d'une foule de particularités symptomatiques constatées depuis longtemps chez les aliénés. Des déments, des idiots, des mélancoliques ont pu supporter, sans donner le moindre signe de douleur, l'appUcation de vésicatoires, de sétons, de cauléres, ou même des opérations chirurgicales longues et laborieuses, qui n'ont été suivies d'aucune réaction et ont guéri avec une simplicité inaccoutumée. Les monomaniaques, les mélancoliques avec idées de suicide, offrent, surtout
64 SVMPTOMATOLOfllE.
dans leurs iiKuiients do paioxysiiie, une analgôsic complèlo (lui seule peut expliciuer ces alîreuses inulilalious (ju'ils conimeltenl sur cux-uiêuies, et duiiL l'iiisloire de la l'olie rapporte tant d'exemples. On en a vu se laisser consumer sur des brasiers ardents, s'amputer un doi<,^t, se plonj'er un membre dans l'eau bouillante, se détacher presque complètement l'avaut-bras du bras à l'aide de ciseaux de petite dimension, et cela sans témoigner le i)lus léger sentiment de douleur. Des maniaques se brisent la Jambe et marchent sans s'en s'apercevoir sur l'extrémité saillante du libia fracturé. Esquirol a vu une idiote st; percer la joue, et avec un doigt placé dans l'ouverture, finir par la déchirer jusqu'à la commissure des lèvres. J'ai eu l'occasion d'observer un paralytique qui s'extirpa successivement à l'aide de tractions incessantes et avec une indifférence parfaite les ongles de ses dix doigts (1). Chez les femmes aliénées, l'accouchement se fait habituellement sans douleur et pour ainsi dire à l'insii de la malade. Enfin, n'est-ce pas àl'obtusion de la sensibilité qu'il faut attribuer le peu de réaction que les affections viscérales déterminent en général chez les sujets atteints de folie? Tous ces phénomènes, si communs dans les affections nerveuses, n'avaient pas échappé aux observations du xvr et du xvif siècle, qui les expliquaient à leur façon. Lancre, conseiller au parlement de Bordeaux, chargé de poursuivre à outrance et de brûler les sorcières, confiait à une femme et à un chirurgien le soin de chercher sur le corps des filles et des garçons l'endroit où Satan avait mis sa marque. Ce point se reconnaissait à ce qu'il était insensible et qu'on pouvait impunément y enfoncer des aiguilles; tous ceux qui présentaient ce signe étaient livrés aux juges. Les tortures, les supplices de toute sorte les trouvaient impassibles, et plus tard sur le tombeau du diacre Paris, les convulsionnaires
(1) Thèse d'agrégation, p. 37.
pouvaient impunénienl être frappées à outrance et martyrisées (le mille façons. Les progrès de la science permettent maintenant de donner une saine interprétation de tous ces symptômes, bien faits d'ailleurs pour exciter la surprise, et pour lescjuels chacun cliercliait à plaisir des explications surnaturelles.
Il est enfin digne d'inlérêt, selon la remarque de M. Michéa, de Voir l'influence qu'exerce l'anesthésie sur la nature même des idées délirantes. Les malades dont la sensibilité est abolie n'ayant plus avec le monde extérieur leurs relations normales, leurs conceptions délirantes portent l'empreinte de l'imperfection de leurs sens. J'ai soigné longtemps une dame monomaniaque qui sans cesse était tourmentée par la crainte de voir adhérer à ses doigts des aiguilles, des épingles ou des corps d'un petit volume; aussi examinaitelle ses mains à chaque instant de la journée; or, j'ai constaté à diverses reprises que la main présentait une insensibilité complète de la surface cutanée. Le père Lambert, dont parle M. Foville (1), et qui se croyait mort depuis la bataille d'Austerlitz, était complètement anesthésique. Enfin chez ces hypochondriaques qui, sans nier leur existence, affirment cependant qu'ils n'ont plus de bouche, plus de gorge, plus de jambes ; qu'ils ne peuvent ni avaler, ni marcher, j'ai souvent observé que l'anesthésie était étendue aux muqueuses, et que le contact des aliments ne devait être senti que très imparfaitement.
Nous n'avons que peu de mots à dire des perversions et de l'exaltation de la sensibilité chez les aliénés. L'étude des perversions rentre entièrement dans l'histoire des illusions etdes hallucinations ; quant à l'hyperesthcsie, elle s'observeau début et dans la période aiguë de la manie, dans l'hypochondrie, dans quelques intoxications et surtout dans l'intoxica-
(l) Dicl. nicd. et chirurg. pca/jV/m', article Foi.lE.
MAnCÉ. — UAL MENT. 5
6t) SYMPTOMATOLOGIE.
liuii par le hachisch, la hnlhuldiic cl les solanées vireases. J'ai vu <hez de jeunes iiiaiiia(|ii('s iiiio liyperesthésie si vive que le simple contact de l'eau projetée à petite distance provoquait des douleurs intolérahlos : les sens eux-mêmes sont suiexeitésaupoiut que le bruit, laluuiière, les odeurs amènent des impressions qui vont jusqu'à la douleur et réagissent sur tout le système nerveux.
Les troubles de la inotilité ont une importance considérable dans l'étude scmiologique de la folie, puisqu'à eux seuls ils servent à caractériser la folie paralytique. En dehors de cette forme spéciale qui sera l'objet d'une élude détaillée, on trouve la folie associée à des troubles du mouvement dans répilepsie, dans l'hystérie, danslachorée, dansTintoxicalion alcoolique, et en gwiéral on peut dire que cette association aggrave le pronosli€. Dans la mélancolie, la motilité perd de son adiviLé et de son énergie ; elle s'exalte au contraire dans la manie, ainsi que dans toutes les formes délirantes qui s'accompagnent d'excitation, et dans ces deux états opposés communique aux gestes, à l'allure, aux traits, au regard, une expression d'abattement ou d'animation qui forme un contraste saisissant; enfin les mouvements sj)asmodiques se rencontrent fréiiuemment chez les aliénés, soit que ces troubles de la motilité se soient développés en même temps que la folie, soit qu'ils aient pris naissance antérieurement el aient été la première manifestation d'un étatdiathésiciue qui s'est révélé plus lard d'une manière plus complète. Les tics nerveux, les convulsions partielles, le strabisme, le bégayement ne sont pas rares au milieu de la population de nos asiles.
Le sommeil, au début de la folie, est nul ou bien légeret agité par des rêves, par des cauchemars, qui bien souvent présentent le même désordre et la même incohérence que les idées pendant l'état de veille. Il est arrivé que ces rêves ont précédé l'explosion de la folie. M. Baillarger a cité l'histoire d'un négociant (jui, après avoir été longtemps pour-
FONCTIONS DIGESTIVËS. 67
suivi par des rêves dans lesquels il voyait de l'or, des diamants et maniait des millions, tomba frappé de paralysie générale avec le délire ambitieux le mieux caractérisé.
L'insomnie, tenace et continue dans la période d'incubation de la folie, persiste, mais un peu moins pénible, tant que les accidents ont une marclie aiguë. Plus tard, le retour du sommeil, coïncidant avec l'amélioration de tous les symptômes, est d'un excellent augure et doit être considéré comme le tbermomètre de la situation.
Quand l'état mental ne s'améliore pas, un sommeil lourd, prolongé, fait craindre le passage à la démence.
§ s. — Fonction<i« digestives.
\: appétit est très développé chez les maniaques qui, après avoir traversé les premiers jours de la maladie signalés souvent par de l'embarras gastrique, digèrent ensuite avec facilité des- quantités considérables d'aliments : les forces assimilatrices sont stimulées chez eux par une dépense excessive de forces musculaires et par la suractivité de toutes les fonctions. Le mélancolique, au contraire, digère lentement, il mange peu cl avec peine, soit à cause de la nature de ses fausses conceptions, soit en raison de l'inertie de tout l'organisme, dans la démence simple, dans la paralysie générale, où toute activité intellectuelle a cessé, les fonctions nutritives subsistent seules au milieu de l'anéantissement de toutes les pensées et de tous les sentiments, et l'homme, comme certains êtres d'une espèce inférieure, se trouve réduit pour ainsi dire à un tube digestif : l'appétit devient alors excessif, les aliments sont ingérés avec voracité et amènent un embonpoint de fàch'^ùx augure.
La constipation est un symptôme habituel dans la mélancolie et la paralysie générale; elle tient à la diminution delà contractilité de l'intestin et des sécrétions intestinales; elle
68 SYMPTOMATOLOGIE.
peut cic'pendro aussi de la voluiilé de cerlaiiis malades qui, dominés par une idée délirante, sont convaincus qu'ils ne doivent pas aller à la selle el Ibnl des elTorls inouïs pour se retenir. J'ai vu une femme mélancolique s'imaginant que son corps entier s'écoulait par le rectum et (jue chaque évacuation allait la vider ; elle ne laissait aller les matières fécales qu'après avoir résiste jusqu'à la dernière extrémité.
L'excrétion involontaire de l'urine et des malières fécales a diverses significations : on l'observe dans la période aiguë de la manie ; c'est alors un synqjtôme passager et sans gravité qui tient uniquement au profond désordre de l'innervation ; on l'observe aussi dans la stupeur profonde sans qu'on puisse en tirer un fâcheux pronostic, car elle est due à l'allaiblissement de la motililé, à l'anesthésie des muqueuses et de îa peau, et disparaît à mesure que la stupeur perd de son intensité. Beaucoup d'idiots sont galeux, il en est de même des malades atteints de démence sénile chez lesquels la sensibilité, la motilité et l'intelligence sont également affaiblies.
Dans la paralysie générale, l'excrétion involontaire de l'urine et des matières fécales est un fâcheux symptôme qui indique que la maladie fait des progrès et passe de hi seconde à la troisième période.
§ 3. — Circulation et respiration.
Lepouls et la respiration subissent des modifications danfl la folie, mais le docteur Jacobi (1) lui-même qui a fait sur ce sujet de nombreuses recherches, n'a pu rattacher par des liens nécessaires les états pathologiques de l'intelligence et des sentiments aux anomalies de la respiration, de la circulation et de la température de la peau. Aussi faut-il se borner à constater quelques faits isolés démontrés par l'ex-
(l) Jhudes hiiloriqucs et physiologiques sar l'alicnalion, par M. Morel [Ann, 7ncd.-psi/c/». , janvitr 18^8).
CIRCULATlOiN ET RESPIRATION. 69
périence de cliaquo jour, mais qui ne sauraient encore être généralisés.
Au début, quand le cas est aigu, la plupart des aliénés offrent une certaine accélération du pouls qui ressemble à la fièvre, mais qui cède au bout de peu de jours, une fois que la maladie a subi son complet développement. Plus tard, le pouls présente des variations qui se rattachent, soit à des dispositions individuelles, soit à la forme spéciale de maladie mentale. Il résulte des recherches de MM. Leuret et Mitivié (1) que les hallucinés occupent le premier rang sous le rapport de la fréquence du pouls; après eux viennent les maniaques, les] monomaniaques, puis enfin les personnes en démence. Dans la manie, le pouls s'accélère mécaniquement sous l'influence des mouvements désordonnés du sujet, mais il se calme vite ; il est remarquable par sa variabilité et n'est nullement en rapport avec le degré de l'agitation. Chez le mélancolique, le pouls, petit, filiforme, à peine sensible, est quelquefois ralenti, mais bien plus souvent il conserve son accélération normale.
Les mouvements respiratoires, dans la manie, sont proportionnels au nombre des pulsations et ne présentent rien d'anormal; dans la mélancolie ils sont très limités et ralentis, les parois du thorax se soulèvent à peine et le murmure vésiculaire est insensible à l'auscultation : notons enfin les accès d'oppression, les étouffements, les palpitations, qui portent les malades à se découvrir, à rechercher l'air frais, et qui se rattachent non à une lésion organique, mais à une anxiété respiratoire d'origine purement nerveuse.
La caloriftcatiun n'a pas été étudiée chez les aliénés avec la précision que comporterait ce genre de recherches. On sait seulement que chez les mélancoliques, les extrémités sont froides et se réchauffent difficilement ; qu'il en est de même
(1) De la fréquence du pouls chez les aliénés, 1832, p. 75.
70 SYMFTOMATOI.OGIE.
chez les parais liijues à la secuiide ni à la Iroisiôinc période; qiK? !os Dianiaqiios présentent, au contraire, la peau constaiiiiiicnt chaude et couverte de sueur, tandis cpio riiez les monomaniaques on rencontre toutes ces sensations anormales de froid, de chaleur, de frisson qui seinhlcnt plutôt se ratlacher à l'irrégularité des fonctions nerveuses (pi'à des modifications réelles dans la température du corps.
La voix éclatante, criarde ou perçante au début de la manie, ne tarde pas à prendre un timbre rauijue et enroué dû à la violence et à la continuité des cris. Dans la mélancolie, sivrtout quand la stupeur est assez caractérisée, la voix est basse, faible et- comme soufflée, les paroles sont émises avec la lenteur et l'hésitation qui président à toutes les conceptions intellectuelles.
L'examen de la parole, chez les paralytiques, a une telle importance, que nous en ferons plus loin l'objet d'une étude spéciale. Disons seulement ici que l'articulation des mots est chez eux lente, monotone, et qu'elle s'accompagne d'un Ireinblenient vermiculaire des muscles de la langue ou des lèvres, ainsi que d'un embarras spécial qui peut offrir toutes les nuances depuis l'hésitation la plus légère jusqu'au bégayemeni le plus complet.
Le mutisme s'observe à la suite de quelques affections organiques du cerveau, comme la congestion et le ramollissement. J'ai vu une fois dans le cours de la paralysie générale, l'embarras de la parole se transformer en une impossibilité absolue de pailer : le malade encore intelligent s'exprimait par gestes , et tous ses efforts pour articuler n'aboutissaient qu'à quelques contractions spasmodiques des muscles de la face; dans ce cas, les adhérences des méninges étaient exactement limitées aux circonvolutions antérieures. Les idiots au dernier degré ne savent pas parler et ne font entendre que des cris inarticulés. Chez les mélancohques, chez les malades en stupeur, le mutisme est souvent observé ;
CinCULATIO' ET RESPIRATION . 7l
il tient alors au profond affaissement du système nerveux, et est une des manirestations de celle torpeur profonde qui pèse sur toutes les fonctions de relation. On rencontre encore ce symptôme dans quelques cas de démence à forme stupide ; ces malades entendent parfaitement, ils vivent comme les autres, se tiennent convenablement, mais restent impassibles, quelles que soient les circonstances au milieu desquelles ils se trouvent, et il est impossible de leur arracher une seule parole.
Dans tous ces faits, le mutisme est involontaire et tient à l'inertie des sujets ou à la paralysie des muscles phonateurs; mais il est d'autres cas où le refus de parler dépend d'une détermination arrêtée et opiniâtre ; quel(}ues-uns de ces ahénés se renferment dans une immobilité complète et un silence absolu, ils ferment les yeux, s'abstiennent de gestes, et leur visage ne trahit aucune de leurs émotions ; d'autres cherchent à se faire comprendre par signes, ont le regard intelligent et expressif, écrivent des lettres très sensées, et ont recours à la mimique la plus compliquée pour exprimer tous leurs désirs, toutes les nuances de leur pensée. Des faits de ce genre peuvent s'observer en dehors même de la folie, mais ils présentent toujours quelque chose de suspect au point de vue de l'état mental. En recherchant un jour les antécédents héréditaires d'un aliéné auquel je donnais des soins, j'appris que son grand-père qui avait joué un rôle dans les assemblées politi(|ues de notre première révolution, ayant eu plus tard des remords de quelques-unes de ses déterminations, fit vœu de ne plus parler et resta quinze ans dans un silence absolu, vivant à la campagne et ne se livrant, d'ailleurs, à aucun acte déraisonnable.
Ces aliénés, qui gardent ainsi un silence obstiné, obéissent à une idée délirante, à une hallucination, ou simplepient à une fantaisie, à un caprice, à l'esprit d'opposition ; et ce qui prouve que chez eux il n'y a pas incapacité intellectuelle,
l'I SY.MPTOMATf)LO(;iE.
c'est qu'au hoiil (l'un temps plus ou moins long f)n les voit tout d'un coup se mettre fi parler et souvent avec une lucidité (jui ('(onne. J'ai vu un mononiauiacjue refusant à la lois de parler, de manger, de marcher, de s'habiller, qui, au bout | de trois années d'un silence complet, se mit tout à coup à 1 interpeller dans les meilleurs termes les personnes qui l'entouraient. Guislain raconte l'observation d'une fille qui, reçue dans l'établissement de dand, n'avait j)as dit un seul mot depuis deux ans. Y\\ jour on lui permet de se promener en ville; elle se rend chez une personne de sa connaissance et dans la conversation elle s'exprime si bien que cette personne vient le lendemain solliciter la sortie de l'aliénée, tant celle-ci avait montré de rectitude dans le jugement. Une autre malade citée par le même auteur, s'obstinait depuis plus de trois ans à ne pas parler. Par suite du refus de manger il s'était déclaré chez elle un état de marasme. La sœur qui la soignait la pria instamment de l'appeler quand elle sentirait venir les approches de la mort. Et en effet, peu de temps après, au milieu de la nuit, elle éveilla cette sœur qui couchait prés d'elle, et lui dit : Venez, venez, car je vais mourir. Quelques minutes plus lard elle s'éteignit.
§ 4. — Fonc(ion.<« génitales.
Les fonctions r/énitales sont exaltées au début de l'excitation maniaque et de la manie, mais ce symptôme est loin d'être constant, et c'est à tort que l'excitation génitale a été signalée par beaucoup d'auteurs, comme formant un des caractères spéciaux de la manie des nouvelles accouchées, comme si une affection mentale dévelopj)ée sympathiquement sous l'influence d'un état particulier des organes génitaux devait nécessairement emprunter dans les symptômes quelque chose des fonctions de ces organes. Mes propres observations sont tout à l'ait contraires à cette ojti-
FO.NGTIONS GÉNITALES. 73
nion (i). Les fondions i^énitalcs sont exaltées plus souvent et avec plus de force dans la première période de la paralysie générale à forme cxpansive : ce n'est que plus tard, à la deuxième et à la troisième période, que survient l'impuissance. Chez certains sujets monomaniaques et principalement à l'âge de retour, il n'est pas rare de voir des tendances erotiques surgir avec une intensité spéciale et devenir le phénomène saillant de la maladie. Quant aux mélancoliques, aux hypochondriaques, ils sont en général remarquables par l'aiTaiblissement des fonctions de la génération, soit que chez çux la sécrétion spermatique soit diminuée, soit qu'il s'agisse d'une impuissance purement nerveuse.
La menstruation est loin d'être toujours interrompue ou troublée chez les femmes aliénées. Ouand la fohe est ai^uë, quand les malades continuent à se nourrir et gardent toutes leurs forces, j'ai noté un grand nombre de fois que les règles conservaient leur abondance et leur régularité ; j'ai même vu fort souvent les époques se rapprocher et apparaître toutes les trois semaines, tous les quinze jours, alors qu'cà l'état normal la périodicité était mensuelle, résultat conforme à ce que M. llérard a observé dans le cours des maladies aiguës fébriles. Quand la folie se prolonge, quand les malades se nourrissent mal, sont tourmentées par l'insomnie et perdent leurs forces, il n'est pas rare que la menstruation se supprime, non sous l'intluence directe des troubles cérébraux, mais par suite de l'épuisement de toute l'économie. Si la folie passe à l'état chronique et se transforme en démence, toutes les fonctions organiques reprenant leur cours normal à côté des facultés intellectuelles qui chaque jour sont plus affaiblies, la menstruation reparaît à son tour, mais non sans exercer sur la marche de la folie une influence que nous aurons plus tard à apprécier.
(1) Traite delà folie des femmes cnceinles, etc., etc., p. 202.
74 SYMPTOMATOLOCIE.
(ilicz l(»s femmes aliôm-es la fécondation pout avoir li(^ii et la {grossesse suit son cours sans incidonls fâcheux ; il osl mT-me reniar(|iial»lo ((ik; la plupart d'entn; ollcs arrivent à (crint; et seniiilcnl n'IVactaires aux causes haltiliielles de l'avorteiiiont, cointiio si la sensibilité do l'ulérns se trouvait émoussée. J'ai vu deux fois, vers le sixièiue mois de la grossesse, les mouvements actifs du fœtus devenir le point de départ d'illusions assez curieuses : l'une de ces deux malades croyait avoir dans le ventre un ver solitaire ; l'autre croyait receler un serpent (jui, au moment de l'accouchement, devait s'élancer sur les personnes voisines et les dévorer.
§ 5. — Siécrétîona.
Les séa'ctions, qui sont normales ou exagérées chez les maniaques, chez les nionomanes et dans la paralysie générale, sont remarquables chez les mélancoliques par leur peu d'abondance et par la difficulté avec laquelle elles s'exécutent.
Chez ces derniers l'enveloppe cutanée est sèche, rugueuse et a perdu toute souplesse et toute moiteur, le mucus nasal est supprimé, les cheveux sont secs et cassants, la salive est rare, visqueuse, la muqueuse buccale reste sèche, et pendant la mastication les aliments ne s'imprègnent que difficilement de liquide. La sécrétion lacrymale est également tarie. Au mili'feu des préoccupations les plus douloureuses se traduisant par des cris, des gémissements et toute l'attitude du désespoir, l'œil reste sec et pas une larme ne s'écoule. Aussi le retour de la sécrétion lacrymale, de la sueur, ainsi que le ptyalisme, sont-ilsengénéraldes indices du retour à la santé.
Vitrine et Vexcrétion urinaire présentent chez les aliénés quehpios modifications pathologiques, mais ce sujet malheureusement est peu connu et aurait besoin de nouvelles recherches.