CHAPITRE V
Pruiiu»tic, iiiortiililé, anuluuiie piitliuluj^ique, dijj;;iiu$tic.
(loiiriitions qui inlluent sur le pronostic de la folie. — A^'c, sexe, aiitécédenls,
causes, coniplii^ations, forme de la maladie mentale, marche, durée. Proportion des guérisons et des rechutes.
Mortalité chez les aliénés. — Maladies incidentes : pneumonie, !|;an[j;rène du poumon, phthisiu pulmonaire.
Ànatoniie pathologique de la folie.
Diagnostic de la l'olie.
iJEî? CONltlTIONS QUI IM-I.UENT SUR LE PKONOSTIC DE LA FOLIE.
Le pronostic tle la folie se déduit d'un certain nombre de conditions qui sont Vàr/e, le sexe, les antécédents, les causes, les couiplicatiuns, la forme de la maladie mentale, sa marche, sa durée.
1" Age. — Chez un sujet jeune, les chances de guérison sont beaucoui) plus considérables, toutes choses égales d'ailleurs. J'ai vu, comme bien d'autres, guérir des accès de folie chez des vieillards âgés de soixante ans, soixante-cinq ans et même plus. Mais ces faits ne sont pas communs, et, d'après Guislain, si à vingt-cinq ans on guérit 0 aliénés sur 10, à soixante ans on en guérit à peine 30 sur 100. L'aiTaiblissement intellectuel qui survient naturellement avec la vieillesse et la langueur de toutes les fonctions rendent moins vive la réaction de l'organisme et facilitent le passage à la démence.
'1" Sexe. — Le sexe féminin donne un plus grand nombre de guérisons que le sexe masculin, dilTérence qui s'explique sans peine par la rareté de la paralysie générale chez les femmes. Cette même raison fait comprendre pourquoi la mortalité est plus considérable chez
SUli LE l'HUiNOSTlC DE LA FOLIK. l&l
le.s iioiiiiiies. En revaiiclic les ienimes prùsenleii! plus de récidives.
3" Antécédents. — 11 raut tenir compte des antécédents intellectuels du sujet, des conditions héréditaires dans lesquelles il se trouve. Un individu bizarre, capricieux, à esprit faux, gâté dès son enfance et habitué à satisfaire toutes ses volontés, portant en un mot l'empreinte d'une transmission héréditaire fâcheuse, pourra guérir d'un accès de folie ; mais sa convalescence sera incomplète et laissera après elle un étal mental intermédiaire à la raison et à la maladie, qui fera toujours craindre une rechute. Bien au contraire, une intelligence saine et énergique peut se retrouver tout entière, même après un violent accès, et laisser l'espoir d'une convalescence solide.
li" Ganses. — Les causes qui ont provoqué le développement de la folie ont leur importance lorsqu'il s'agit de porter un pronostic. En général, une cause unique et brusqué, comme, par exemple, une vive émoi ion morale, laisse après elle de grandes chances d-e guérison. 11 n'en est pas de même de ces causes multiples, agissant de longue main et ayant ébranlé depuis longtemps le système nerveux : là réaction de l'organisme est toujours dans ces cas moins nette et moins prompte; et, parmi les causes physiques, quelle différence sous ce rapport entre la folie qui survient à la suite de Taccouchement et la folie consi'culivc à des pertes séminales spontanées on provoquées! Dans les troubles intellectuels dus à l'action d'une substance toxique, la connaissance de la cause permet de prévoir une heureuse terminaison de la maladie, alors même que les symptômes observés sont très graves : c'est ainsi que les accidents causés par la belladone, la mandragore, la jusquiame, le hachisch, disparaissent très promptement; la folie alcoolique elle-même guérit sans peine lorsqu'elle est aiguë, et ne devient incurable qu'à la longue, lorsqu'il y a eu une longue série de
\b1 CONDITIONS QUI INFLUENT
rechutes el une persistance opiniâtre clans Talms Ars boissons to\i(iu('S. II est inutile de rrvcnii' sur Cf (|ii(' n(nis av(ms dit plus haut des Iblies dites sympalliiqucs ; leui- existence en ellet n'est prouvée, dans l'immense majorité des cas, que par l'issue même de la maladie; mais toutes les fois (|ue l'on sera en droit de croire à une semblable étiolo;j;ie, le pronostic sera d'autant plus favorable (jue la cause à laquelle est liée l'existence de la folie pourra plus facilement être attaquée.
5° Complications. — Les complications de la folie suffisent parfois à elles seules pour lui imprimer un cachet d'incurabilité : l'épilepsie a, sous ce rapport, une gravité exceptionnelle; elle donne aux accès d'agitation le caractère de la fureur, et hâte le développement de la démence. L'hystérie comporte des accès plus lacilemont curables, tout en offrant une gravité réelle au point de vue des rechutes et de l'étal nerveux consécutif.
6° Formes. — La manie, exemple de toute complication et dans les conditions les plus favorables, présente au moins 7 guérisons sur 10 malades. Si la manie aiguc guérit parfaitement, l'excitation maniaque est plus grave; la manie suraiguë peut entraîner la mort, mais, une fois la période dangereuse passée, elle donne un grand nombre de résultats heureux. Qw^nX à la mélancolie simple, elle offre des chances presque aussi favorables, mais la fréquence des compHcations dans cette forme de maladie mentale rend d'une manière générale le pronostic un peu plus grave.
La démence entraîne toujours avec elle l'incurabilité. La monomanie bien nettement dessinée peut guérir, mais elle doit toujours inspirer des craintes sérieuses; quant à la paralysie générale, bien qu'il existe certains cas de guérison apj)arente (jue nous discuterons plus tard, ils sont relativement si rares, (pie le diagnostic de cette maladie entraîne presque constamment avec lui l'incurabilité et la mort.
sur. L1-: pr.ONosTic uk la. folie. 153
(jiit'Iiiiit'S symplùnios oui p.'ir eiix-mèiiies cl iiidépemlamnieiit (le lotile lornie morbide une certaine valeur au point (le vue de l'avenir : c'est ainsi que les hallucinalions, lorsqu'elles viennent à prédominer au milieu du délire, en dehors de tout état aigu, constituent un symplôme inquiétant; il en est de même des impulsions irrésistibles, des idées de transformations corporelles chez les hypochondriaques, du nmtisme prolongé, de l'absence persistante (h^^ sentiments atTectils. Le délire (|ui a trait exclusivement à des préoccupations religieuses se complique facilement d'hallucinations, de pratiques dangereuses, de privations et de souffrances que les malades s'imposent volontairement, et devient promplement incurable. Le délire ambitievix éveille tout d'abord l'idée d'une paralysie générale, et ce n'est qu'après de longues hésitations et un examen attentif des symptômes concomitants, qu'il sera permis de modilier la gravité du pronostic. Quant aux idées de suicide et au refus d'aliments survenant chez des monomaniaques, ils sont d'un fâcheux augure, autant à cause de la gravité de l'état mental qu'en raison des dangers que court la vie des malades.
7° Marche. — Une invasion brusque , une aggravation rapide des symptômes qui en quelques jours atteignent leur summum d'intensité, laissent de grandes chances de ^uérison. Lorsqu'au contraire la maladie s'est développée graduellement, avec lenteur, et ne fait décidément explosion qu'après une longue période d'incubation, il est à craindre que les désordres intellectuels ne soient plus graves. Si les symptômes restent longtemps stationnaires, si l'état du malade se présente avec une immobilité parfaite, c'est là un signe inquiétant, à moins (ju'une période d'excitation ne vienne modifier l'aspect de la maladie et son pronostic. Les inlcrcaUes liicidra sont toujours d'un bon augure dans la période de déclin d'une maladie aiguë : ils
lô/l CO.NDITIONS on IMLUKNT SUli I.K l'IlO.NOSilC.
se rappiocliciil, se i)niloim<'nl et se Ir.uisluiint'nl bionlôt en une convalescence Iranclic ; mais il laiil liien se garder (Je conlonclre les intervalles lucides avec les sim|)les rémiltences (|ui ont une si grande iniporlance dans l'élude de la paralysie générale.
Lorsque la marche de la maladie, au lieu d'ôlre continue, est franchement intermittente, le pronostic est sérieux. Trois ou ([uatre accès de manie survenant à intervalles réguliers donnent encore une grande proportion de guérisons, mais si la périodicité date déjà de quelque temps, si la régularisation des accès est parfaite, les succès deviennent infiniment plus rares et en tout cas ne surviennent qu'au hout d'un temps très long.
Une terminaison brusque d'un accès de folie ne peut être regardée comme favorable que si l'accès a été très court : dans le cas contraire, la disparition instantanée de tous les symptômes indique une convalescence imparfaite, et doit tenir en garde contre une rechute prochaine ou contre l'existence d'une périodicité jusque-là méconnue, faute de la connaissance des aniécédents.
8° Durée. — Plus une maladie mentale a diiré, plus elle est grave : sur 27 guérisons, Guislain (1) en a com|)té o!x dans le premier semestre, "29 dans le deuxième ; pendant toute la seconde année il n'a compté que 8 guérisons, pendant la troisième "2, pendant la quatrième l\. et ces proportions doivent être regardées comme conformes à l'observation commune. Déjà Esqui roi avait posé en règle générale qu'au delà delà deuxième année les chances d'incurabilité étaient très considérables. On voit cependant des aliénés se rétablir après quinze ou vingt ans de séjour dans des asiles. Pinel a cité l'histoire d'une femme qui guérit au bout de vingtsept ans de réclusion et de manie : « Son délire et sa
(4) Leçons sur les phrcnopathies. Gaïul, 1852, t. II, p. '2H.'S.
."liOl'URTlON DES (,UÉRISO.\> ET DES IIECIIUTES. 15i
lureiir ont été conliuub durant cet espace de temps, au point de déchirer ses vêtements, de rester nue, et de se barbouiller de saletés les plus dégoûtantes. Au moment de la cessation de son délire, elle a paru sortir comme d'un rêve profond, et a demandé des nouvelles de deux eniants en bas âge qu'elle avait avant son aliénation, et elle ne pouvait concevoir qu'ils fussent mariés depuis plusieurs années (1). » J'ai moi-même eu l'occasion de constater mie guérison après dix années de maladie.
Telles sont les conditions qui permettent de porter un pronostic heureux ou défavorable sur la terminaison d'un accès de folie. Il importe maintenant de rechercher quel est, d'une manière générale, le résultat des inoyensde traitement.
PROPORTION DES GUÉRiSONS ET DES RECHUTES.
D'après une statistique anglaise citée par Ferrus (*2), sur 19 516 aliénés il y a eu 5918 guérisons. Le rapport do Desportes sur Bicêtreet la Salpêtrièie donne sur 12 592 malades 5075 guérisons. Enfin Esquirol, dans son établissement privé, a compté 173 guérisons sur 335 malades. Mais il est probable que ces chiftres soumis à une analyse sévère donneraient une proportion de guérisons beaucoup moins élevée.
En prenant la moyenne de huit années dans les asiles de Bicêtre et de la Salpétrière, nous trouvons (3) qu'il y a pour les hommes ! guérison sur 5,75, et pour les femmes 1 guérison sur 8,06. En déduisant fie ce chiffre le nombre des rechutes, on trouve à peu prés 1 guérison sur 6, 43 pour les hommes, 1 sur 12, U pour les femmes, et en moyenne
(1) Pinel, oucr. cilé, p. 88.
(2) Diclionnmre eu 30 vol., art. Foi.ie.
(3) Voy. Rapports annuels du directeur général de V assistance publique.
lô(j J'Ilul'OKTIo.N Di;S (iUÉHlSONS
1 t^iir S,7:î; (111 iic |i('iit dune csprier, (ra|)i'ès ces cliilVrcs, qu'iiiir i^iirrisoii sur i> malades traités.
Celte slalislifiiie, pas plus que les précédentes, ne saurait çtre acceptée dans toute sa rigueur. Et en eflet, parmi les diverses formes comprises sous le nom d'aliénation mentale, il en est une, la paralysie générale, dont la terminaison est constamment mortelle, et qui à elle seule penche dans la balance d'un poids considérable. On reçoit en outre, tant à la Salpètriére qu'à Bicètre, une foule de vieillards tombés en démence à la suite d'afiections organiques du cerveau, dont l'état est nécessairement incurable, et qui ne devraient pas entrer en ligne de compte dans la slatisti(iue de la folie. Aussi les causes d'erreur sont assez importantes pour (pic nous ne donnions qu'avec beaucoup de réserve les cbiffres indiqués plus haut. Plus loin, en faisant l'histoire des diverses formes de maladie mentale, nous indiqueions avec plus de certitude la proportion des résultats heureux que chacune d'elles peut fournir.
A côté des guérisons il faut d'ailleurs signaler les rechutes ; et en effet, il n'en est pas de la folie comme de certaines affections dont laguérison, une fois complète, ne laisse subsister aucune inquiétude pour l'avenir. Ici les rechutes sont fréquentes et multiples.
On a cherché à évaluer quelle pourrait être leur fréquence proportionnelle sur un nombre donné d'admissions. Esquirol, sur 280/i malades en a trouvé 292 qui en étaient à leur second ou leur troisième accès. Ainsi lesrechut.es se présentaient pour lui dans la proportion d'un dixième. Georget a abaissé ce chiffre à un quinzième. Guislain, d'après ses calculs, est porté à admettre 19 rechutes sur 100 admissions. MM. Schrœder van der Kolk et Feith, dans leurs rap[>orts sur les établissements d'aliénés de Hollande, ont trouvé pour les hommes la proportion de IS, et pour 1(3S femmes la proportion de J9 pour 100. M. Parchappe,
ET DES RECHUTES. 'Jô7
à Rouen, est arrivé à lui résultai analogue, 17 pour 100.
Les chiiïres suivants sont extraits de la statistique des asiles de Bicétre et de la Salpêlrière pour l'année 1859 : Sur un total de 1702 admissions, on compte 205 rechutes et 81 malades réintégrés : ce qui donne, sur 100 admissions, 83 malades entrés pour la première fois; 12,04i par rechute et h, 76 par réintégration.
Les 205 rechutes se classent de la manière suivante : 9:5 se sont développées dans la première année de la guérison (70 dans les six premiers mois, 23 dans les six derniers), 39 dans la seconde année, 17 dans la troisième, 12 dans la ([uatriéme, 3 dans la cinquième, 12 dans la sixième, (i dans la septième, 2 dans la huitième, 3 dans la neuvième, 9 dans la dixième. 3 dans la onzième, 2 dans la douzième, 0 dans la treizième et la (juatorzième, 1 dans la quinzième et 3 dans la seizième année. La très grande proportion des rechutes dans la première année qui suit la guérison, et surtout dans les six premiers mois de cette année, est le résultat qui frappe le plus au milieu de cette statistique.
Les rechutes chez les aliénés reconnaissent pour cause outre la prédisposition, le retour au milieu des conditions qui avaient déjà amené le développement de la folie, les émotions morales prématurées, la misère, le manque de soins et les difficultésquerenconfrentsouventles malades au sortir de l'hôpital pour trouver une position, difficultés qui amènent chez eux le découragement, la déliance et le désespoir. Les mêmes conditions organiques ou climatériques qui avaient amené le développement d'un premier accès influent en général sur la production des autres, et si j'en crois les faits (jue j'ai ohservés, c'est presque toujours la même forme de maladie mentale qui se repioduit chez le même sujet dans les accès ultérieurs.