‹ Traité pratique des maladies mentales (volume 2)Chapitre 54 sur 141 · ORGANISATION · texte numérisé non relu

ORGANISATION

rage, il devra se faire à l'aide de lampes isolées, et bien rarement à l'aide du gaz, qui exige une surveillance trop grande et pourrait facilement devenir le point de départ de graves accidents.

Les escaliers seront munis de rampes très hautes, ou même cette rampe sera remplacée par un mur qui supprime totalement la cage. Pour les fenêtres, on a proposé plusieurs modifications tendant à rendre les évasions ou les suicides impossibles, sans nuire à la ventilation ou à la perspective : le plus simple consiste à remplacer le? châssis ordinaires de bois par des châssis de fer beaucoup plus résistants, à rendre immobiles les deux tiers supérieurs de la fenêtre, la partie inférieure étant ouverte à volonté par le malade, mais se trouvant protégée immédiatement à l'extérieur par un ornement de fer, en forme de balcon, qui s'oppose à toute tentative d'évasion ; cette disposition remplace avantageusement les barreaux, ainsi que les fenêtres placées à une grande hauteur, et qui donnent aux habitations un aspect si sombre. Les grillages légers placés au-devant des châssis peuvent être conservés dans quelques cas exceptionnels, pour éviter le bris des vitres, toujours dangereux à cause des blessures qui peuvent en résulter; je les ai vus remplacés avec avantage, dans certains asiles de Hollande, par des plaques de tôle découpées à jour avec beaucoup de légèreté et d'élégance et dont l'aspect est infiniment préférable.

Les portes ainsi que les fenêtres se fermeront à l'aide de serrures qui toutes seront construites sur le même modèle, de manière à pouvoir être ouvertes avec une clef uniforme; il en sera de même des bouches de chaleur et des cheminées, qui seront protégées à l'aide de grillages mobiles.

§ 2. — OrganÎKation.

Un asile bien construit et bien organisé est sans contredit un puissant moyen de traitement; mais il ne faut pas oubHer

UABCÉ. — MAL. MENT. 15

226 ui;s asii.es d aliénés.

(Jue celle queslit)ii «'St encore dominée par tout ce qni se raltatlie à la personne même du médecin : ce dernier, [iréparé de lonj^ue main j)ar de foiles éludes de médecine «générale qu'il a sans cesse à utiliser, doit avoir vécu au milieu des aliénés pour bien connallie leurs moeurs, leurs besoins, leitrs allures; il doit avoir acquis par de longs elforls, la patience, la Ibrce d'attention, la perspicacité nécessaires pour exercer sur ses malades un ascendant moral sulïisant, et pour saisir, an milieu de synqjlômes souvent iricohérents, le point saillant (pii doit siirement conduire au diagnostic. Il doil, dans son asile, consei'ver une su|»réinatie morale iiiconlestée qui lui permette de faire converger vers un but exclusivement médical tous les règlements, tous les détails d'organisation, mais il faut qu'il soit dégagé de toute préoccupation administrative et financière, et laisse à d'autres les moyens matériels d'exécution. «Je veux, dit (luislàin (1), que le médecin reste le représentant de l'art, qu'il conserve intactes ses allures hippocraliques. Se mêler dirèctëiiïent dés rtfTaires du grand ménage, descendre aux détails de l'économie domestique, c'est dépenser son temps en préoccup/itions futiles qui le détournent de l'objet principal de sa mission. »

Au-dessOus du médecin se trouve toute une série d'erriployés dont l'importance est d'autant plus grande que sur eux reposent Ut surveillance, la bonne exécution des prescriptions nrtédicales, la direction morale des aliénés. Les foncliotis de surveillants et de domestiques dans les maisons d'aliénés exigent une réunion de qualités rtiorales et intellectuelles si difficiles à rencontrer chez un même individu, que leur choix doit éveiller la cofistanle sollicitude du médecin : que l'on relise Pinel et tout ce qu'il raconte du surveillant Pussin, de Bicêtre, qui l'aida avec tant d'intelligence à mettre à exécution sa grande réforme des aliénés, etl'oiri verra quels

(1) Leçons oxiles sur les pttrénopatliies, t. UI, p. i47.

DES COLONIES d'aLIÉNÉS. Mi

services peut rendre un homme calme, énergique, plein de cœur, qui vit avec ses malades, leiir consacre tout son temps et toute sa vie, et se fait l'interprète dévoué et intelligent de la pensée médicale.

Les servants doivent-ils être laïques ou appartenir à des corporations religieuses? La solution de cette question déperid d'une foule de circonstances accessoires et rie peut être résolue d'une manière absolue. La religion d'un pays, ses habitudes, ses croyandes plus ou moins ferventes, doivent influer sur le choix à faire. Avec les corporations religietises, il y a plus de moralité, plus de zèle, plus d'ordre et de dévouement, plus d'unité dans le service, mais aussi la subordination à l'autorité médicale est bien moindre. Dans les soins qu'elles donnent aux aliénés, les corporations religieuses font toujours la part des ordres émanés de leurs supérieurs spirituels, et trop souvent elles donnent carrière à un esprit de résistance, à des idées exclusives et peu éclairées qui paralysent tous les efforts de réforme. Aussi, lorsque ces corporations sont admises dans des établissements, il importe de leur enlever toute fonction purement administrative, en leur laissant uniquement la direction des soins domestiques ; il importe aussi de ne s'engager avec elles qu'à l'aide d'un coritl^at qui précise bien nettement les limites de leurs fonctions et de leur d-evoir.

Dans les asiles consacrés à un seul sexe, la prudence ordonne d'éliminer d'une manière rigoureuse tous les domestiques d'un sexe diflérent, ou de ne les admettre que dans quelques services généraux.

DRS COLONIES d'aLIÉNÉS.

Tout le système thérapeutique que nous venons d'exposer repose sur une base essentielle, l'asile clos de murs

'-^'2S i(Es coLOMr;s d'alik.nés.

;Hi(|iit'l une lormc doit rire ;iiiii(;\t''L', ilis|)(»siliuii (Hir l'uii rcnconliv dans plusieurs établiss<'iiii'iits IVaiicais et iiotaiiimenl à Cleniiunt (Oise). Mais nous ne ixaivons passeï- s.ous silence les principes opposés (jiii ont été émis et même expérimentés. On a dit que les aliénés devaient être traités à l'air libre et sans contrainte d'aucune sorte; on a voulu instituer pour eux non plus seulement des Termesasiles, tjui, malgré de grandes apparences de liberté, astreignent les malades à un logement commun, à une règle et à une discipline uniformes, mais bien de véritables colonies d'aliénés, analogues à celle qui existe à Glieel depuis plusieurs siècles.

Glieel est un village de lielgique situé dans la Campine, au nord de la province d'Anvers. Au vir siècle, raconte la légende, un grand nombre d'aliénés y trouvèrent une guérison miraculeuse sur le tombeau d'une jeune fille clirétienne, immolée par son père pour avoir résisté à son amour criminel, et devenue sainte Dympbna. Bientôt ce lieu devint un but de pèlerinage, et les malades qui n'étaient pas guéris par l'intervention de la sainte étant déposés chez les paysans voisins, leurnombre s'accrut pcuàpeu. Lorstju'en 1821 Esquirol visita Ghecl aveCiM. Félix Voisin, il y trouva quatre cents aliénés logés chez les paysans, vivant avec eux, errant librement dans les rues et dans la campagne, sans que personne y parût prendre garde. Tout en témoignant son étonnement à l'aspecl de ce singuher établissement, Esquirol y signala de graves défauts : l'abus des chaînes de fer et des moyens de contrainte, l'insuffisance delà nourriture et du logement, l'abandon presque complet des malades entre les mains de paysans ignorants et cupides, et l'absence totale de soins médicaux (1). Depuis cette époque et après diverses vicissitudes, l'organisation de Gheel s'est amélionV : on apporte un

(I) Esquirol, \oiice aurle villaqe de (iheel, l«38, t. Il, p. 707.

DES GuLOMliS d'aliénés. '2'2i)

giaïul bûin dans le choix des paysans ou des buiirgeuis auxquels les aliénés sont confiés, et dans la surveillance et la mise à exécution des conditions de propreté, de nourriture et de salubrité qui Leur sont imposées par les règlements (1); les nourriciers sont récompensés ou punis selon le soin qu'ils apportent à leur tâche ; une inspection régulière signale les abus et s'efforce de les prévenir. Enfin, une infirmerie centrale destinée aux malades et aux agités est actuellement en voie de construction. L'aUéné vit au milieu de la famille, prenant son repas et travaillant avec elle, s'occupant des travaux du ménage, circulant librement au milieu des femmes et des enfants, et maniant à volonté les outils les plus dangereux. Et néanmoins les accidents ne sont pas fréquents ; il y a peu de suicides et les évasions sont difficiles en raison de la surveillance réciproque exercée par les habitants sur une vaste surface de pays ; le nombre des grossesses chez les femmes aliénées est rare, si on le compare à ce qu'il semblerait devoir être avec le degré de liberté dont jouissent les malades et avec le mélange continu des sexes jusque dans la même maison.

Mais, ainsi que l'a fait ressortir M. Jules Falret avec beaucoup de justesse, malgré ces avantages qui frappent au premier coup d'oeil, les colonies d'aUénés, comparées aux asiles, offrent sous beaucoup de rapports une notable infériorité : les malades dangereux ou agités y sont soumis à des moyens de contrainte beaucoup plus rigoureux , et lorsqu'on songe à la difficulté que l'on éprouve, même dans des agglamérations d'aliénés, pour prévenir tout sévice de la part des gardiens vis-à-vis de ceux qui leur sont confiés, on devinera sans peine les abus qui doivent se produire quand malades et gardiens sont disséminés sur une vaste étendue de terrain et soumis seulement à un contrôle passager. Le bien-être

(1) fiapporl de M. J. Falret. mr la cdonic de Gheel, séuricc iJu oO dccciiibre 186Î de la Sociélc médico-psychologique.

'i;>0 DES CdLOMKS d'aLIÉNÉS.

malérici (.'sl rolalivoinciit iiilérieur à celui îles a^||es. Ajoutons enlin, et eu point a imu iniporlance du preinier ordre, (|ue la (lissûiiiiiialioii dr.s malades est la né^Mlion pi'rscjue absolue du traileiiieiil iiiédical : cuuuiient les médecins pourraient-ils, malgré tqql, leur zèle, suivre le traitement individuel de six ou sept cents individus dispersés suy une commune de neuf lieues de pourtour? (Juelle action exercer sur des aliénés qui ne sor^t soumis à aucune régie, à aucune discipline, et se trouvent abandonnés à la libre et coujplétc manilestation de leur délire ?

En résumé, les colonies d'aliénés ont l'incontestable avantage de démontrer que beaucoup de ces malades sont moins dangereux ipj'on ne le suppose; elles prouvent qu'on peut, sans nuire à la sécjjfité de tous, leur donner une somme de liberté pluç grande que celje qui lei^r est généralen)ent apcordée, mais un esprit inexpérimenté peut seul voir dans ce mode d'organisation une méthode également applicable à toutesles catégories d'aliénés. « La colonie, dit avec raison ^\. ,1. Falret, peut convenir aux aliénés arriyés i\ ux\e période avancée de chronicité, qui sont généralement tranquilles et inofténsifs, qui ne présentent que de loin en loin des paroxysmes d'agitation, et qui n'e^igeijt ni des spins ou un traitement assidus, ni des moyens de répression énergiques. Mais pour les malades qui, dîjns les périodes aiguës de leur afiéction, offrent de véritables dangers pour eux-mêmes ou pour la sécurité publique, pour ceux dont l'état maladil" réclame des soins de chaque instant ou un traitement médical suivi avec persévérance, aucun moyen ne pourri» remplacer les avantages moraux et matériels que les aliénés trouvent dans des asiles bien organisés i^l) . »

(1) Loc. cil.

DES HALLUCINATIONS. — DÉFINITIOiN. 281

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