CHAPITRE yill
Des liallucinations et des illusions. — Hallucinations. — Définition. — Description. — Fréquence rehitive et mode d'association. — Physiologie pathologique. — Des rapports de l'hallucination avec la l'olie : Hallucinalions conil)atihles avec l^a raison ; des hallucinations dans les diverses formes de lolie. — Étiologie : causes prédisposantes ; causes occasionnelles de l'ordre moral et de l'ordre physique. — Diagnostic et pronostic.
Illusions. — Définition. — Division. — Description.
Traitement des hallucinalions et deg illusions.
AirncLE I.
§ I. — lléfinîlioii.
Les hqllucimtions sont des sensations externes ou internes peirues par le malade en l'absence des excitants spéciaux destinés à agir sur nos sens. Leur histoire appartient à la syi)iptoniatologie de la folie, mais l'importance exception.nelle de ce phénomène exige qu'on lui consacre un chapitre à part que nous n'avons pas voulu, en raison de son étendue, intercaler au milieu de l'étude de la pathologie gépérale de la folie.
A l'état physiologique, trois conditions sont nécessaires pour la production d'une sensation. 11 faut : 1" l'impression médiate ou immédiate d'un corps ambiant sur un organe sensible; 2" la transmission de cette impression au cerveau par les nerfs conducteurs ou par l'axe encéphalo-rachidien ; 3° sa réception au cerveau, lequel en a conscience, et croit irrésistiblement à l'existence et aux diverses propriétés du corps qui s'est ainsi révélé à lui : c'est là ce qu'on appelle la perception, bien diflérente de la sensation, laquelle n'est pas autre chose que l'impression brute, non réfléchie, non perçue. (Condillac, disons-le tout de suite pour éviter toute méprise, appelait sensations des impressions perçues, et telle
•2S2 l)i;S IIAI.I.ULl.NMlO.NS.
a (ité la caiix' d'iiiM' loiilc de malentendus daiivla discussion de ce sujet.) Or, dans rhallucination les deux premiers temps manquent : la sensation est pereue sans qu'il y ail eu impression sur les sens, sans que celle impression .lil été transmise au cerveau.
\' illusion, que nous étudierons plus lard, diflère de l'hallucination en ce qu'elle a son point de départ dans une impression réelle, modifiée ensuite par la réaction d'un cerveau en délire ; c'est une sensation transformée.
Un individu, alors (ju'autour de lui tout est en réalité dans un profond silence, entend des voix ({ui le menacent, lui donnent des ordres, l'appellent traître et assassin : voilà une hallucination de l'ouïe; un autre prend le bruit du venl, le son des cloches ou des cris lointains et inarticulés, pour des voix injurieuses qui le poursuivent et l'obsèdent : voilà une illusion du même sens.
Il est peu de symptômes (jui aient, autant que les hallucinations, attiré l'attention des médecins aliénistes. Leur formes si diverses, leurs connexions avec le délire, leur physiologie, tout a été étudié et analysé à des points de vue divers. Avant d'exposer le résultat de ces recherches, décrivons lout d'abord les divers aspects sous lesquels ce symptôme peut se présenter.
^2. — Ikosoriptiitii.
Tous les sens peuvent être atteints d'hallucinations : les hallucinations de Vouïe sont de toutes les plus comm.unes, et se rencontrent dans les deux tiers des cas. Les malades (entendent des bruits de soufflet, des bruits de cloches, quelquefois même des sons musicaux. J'ai vu une femme hallucinée qui, dans certains moments, ravie en extase, entendait les concerts des anges et une nmsique céleste que rien n(^ pouvait ('galer. Mais les voix sont de toutes les formes d'hallucinations la plus commune ; elles sont nettes, distinctes, parfaitement semblables à la voix articulée nor-
DESCRIPTION. -o3
iiiale, eL rien n'égale la précision avec lacjuelle les malades les décrivent. C'est parfois une voix bien connue, celle d'un parent, d'un ami, d'un ennemi; parfois au contraire une voix inconnue dont le timbre varie : celle d'un homme, d'une femme, d'un enfant. Bien différentes des voix vagues et confuses qui, partant de l'abdomen, du cœur, de l'épigastre, sont, nous le verrons plus tard, des hallucinations purement intellectuelles, les véritables hallucinations de l'ouïe ont leur point de départ en dehors de l'individu. Tantôt les voix semblent venir d'une personne présente à laquelle naturellement le malade attribue les paroles qui résonnent à son oreille; tantôt des murs, des rideaux, d'une armoire, d'un arbre, d'un animal ; et telle est chez le patient l'ardeur delà conviction, que, bouleversant ce qui l'entoure, il cherche par tous les moyens possibles à mettre la main sur ces personnages cachés qui l'obsèdent et qu'il désigne habituellement par des termes vagues et indéterminés : ils me disent des injures, oit me menace, ce sont eux qui me tourmentent.
Les hallucinations de l'ouïe consistent souvent en interpellations personnelles : on adresse aux malades des reproches sur certains incidents de leur vie passée; on les accuse de quelque méfait, on leur crie à haute voix un secret qu'ils s'étaient toujours efforcés de conserver. Dans quelques cas, les hallucinations consistent en des ordres donnés impérieusement : la voix défend de manger, de s'habiller, de marcher; elle ordonne de se jeter par la fenêtre, de tuer, et ces ordres finissent presque toujours par entraîner chez l'aliéné des actes irrésistibles conformes aux avertissements émanés de cette puissance inconnue. Bien rarement les hallucinations de l'ouïe annoncent au malade des choses agréables; cependant, dans certains cas, elles soutiennent le pour et le contre, et reflètent les combats de la conscience ; une voix conseille le bien, l'autre le mal. Certains aliénés s'entretiennent
âjiA UKS ll^JXLGlNATIo.NS.
SUCpessivi'iiK'iil avec trois, (jiialre un nirmc dinm; un ([uinze ii^lefloculems invisibles iloiil iU préleiidcnl «lisUuguer aisiinitinl les (JinV-rriitcs iiiloiialioiis ; mais il est (jijiiiedc iT'inanjue (jue les hallu»:iiiatiuiistlc' l'ouïe, à inesmiMm'clleéilevienuL'nt jnoins intenses, perdent de leur précision; les voix sont alors confuses, inarticulées, et riiallucinc ne peut en saisir le se/js. Elles deviennent également moins distinctes (piand la lanj^iie dans )a(juelle elles se produisent est peu lamilière an malade. Ks^juirol rapporte (1) l'histoire d'un halluciné chez lerjnel les voix se servaient indistinctement de toutes les langues de l'Europe ; une ^cule était entendue niQJns nettement parce (|u'elle empruntait l'idionie russe que le malade parlait moins distinctement nue les autres. .M. Cerise a cité un lait semblable; j'ai obscryé )[î]oi-mênie un jeune homme halluciné parlant très facilement l'anglais, l'italien et le français, mais ignorant l'allemand. Or pendant un voyage de plusieurs semaines qu'il lit en Allemagne, ses hallucinations disparurent presque complètement.
Le plus souvent les deux oreilles perçoivent à la lois les hallucinations ; il est cependant quelques cas fort rares où les malades n'entendent les bruits que d'un seul côté. M. Moreau parle d'une jeune aliénée qui disait entendre de l'oreille droite seulement le bruit d'une voix imaginaire (2). Il rapporte aussi le cas d'un malade de Bicétre qui entendait des sons lantasti(jues, tantôt par l'oreille droite, tantôt par l'oreille gayche, etjamais par les deux à la fois(o). M. Calmeil cite des cas analogues (h). Ces hallucinations, auxquelles M, Michéa donne la désignation impropre d'hallucinations dédoublées (5), ont une certaine importance au jjoint de vue
(1) Des maladies mentales, t. H, p. iGO.
(2) Psychologie morbide, p. 33 1.
(3) Ouvr. cite, p. 35G.
(4) Dictionnaire en 30 vol., Hallucinations.
(5) Micliéa, Du délire des sensations, y>. 10§.
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(le la théorie de rhallucination, el nous aurons occasion de les rappeler; mais s'ils semblent donner une grande importance à l'intervention de l'organe sensorial dans la production de l'hallucination, n'oublions pas que la surdité est loin d'être incompatible avec l'hallucination; bien plus, que la plupart des aliénés qui sont sourds finissent tôt ou tard par être liallucinés de l'ouje.
Les hallucinations de la vue sont moins graves au point de vue du pronostic; elles sont aussi variées à l'infini. Tantôt les malades voient des ombres, des fantômes vagues, mal dessinés; tantôt au contraire les visions sont plus nettes et plus précises, et se comportent exactement comme des objets dont l'existence est réelle. Gruthuisen a vu des cas dans lesquels ces images couvraient les objets extérieurs; dans d'autres cas, sous l'influence d'un strabisme momentané, ces images étaient vues doubles et de arandeur naturelie : ce sont des personnages dont les traits sont connus, des aiiimaux effrayants, des diables, des créatures fantastiques. J'ai soigné une jeune femme hystérique qui, pendant plusieurs n^ois, voyait devant elle la mort, telle que les peintres la ^"eprésentent, et la voyait avec tant de netteté, qu'elle aurait liu, disait-elle, reproduire sou portrait. Une autre refusait de manger parcp qu'elle apercevait des yeux, des figures menaçantes sur tous ses aliments. Dans le délire alcoolique, les hallucinations de la vue prédominent: les malades voient autour d'eux, sur leur lit, sur les murailles, des animaux, des chiens, des chats, des rats, des serpents, des lézards, des grenouilles, et ce symptôme, (]ue nous décrirons plus tard avec soin, est tout à fait pathognomonique de l'intoxication alcoolique.
Au lieu d'être isolées, les hallucinations de la vue peuvent s'associer entre elles et s'enchaîner de iiianiére à constituer une série de visions se rattachant à la même idée prédominante. C'est ce qu'on observe dans l'extase, et surtout dans
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les récits <jiii imus (Hitôlé transmis sur les surcirr^ du mou'ii Age. Pendant IV-xtaso où ils étaient jetés par la mandragore ou la belladone, des scènes entières se déroulaient ilevant leurs \eux; ilsvoyaient le démon, et assistaient auxcérénionii.'s du sabbat qu'ils décrivaient plus lard avec des détails infinis.
De même que les hallucinations de l'ouïe, les hallucinations de la vue peuvent ne se produire que d'un seul côté. Marcel Donat a connu une malade qui voyait sans cesse passer devant ses yeux des araignées, des spectres, des tombeaux. Ces visions ne se manit'eslaient que lorsqu'elle ouvrait l'œil gauche, le droit étant fermé. Une jeune épileptique, avant d'avoir des attaques, apercevait une roue dentée, au centre de la(juelle se trouvait une ligure hideuse : l'œil gauche seul était frappé de cette vision (1).
A côté de ces faits, dont l'importance théorique est incontestable, n'oublions pas de mentionner la fréquence assez grande des hallucinations de la vue chez les aliénés aveugles.
Les hallucinations de Vodorat et du go/'/t, communes au début de la folie, coexistent fréquemment avec un état saburral des voies digeslives,et entraînent avec elles le refus d'aliments. Les malades sentent des odeurs d'arsenic, d'ammoniaciue , de vapeur de charbon , l'atmosphère est empestée, les aliments sont empoisonnés ; bien rarement ils croient respirer des odeurs suaves, et trouvent à leurs aliments une saveur exquise inaccoutumée.
Ces hallucinations sont habituellement fugaces, passagères. J'ai observé cependant chez un hypoehondriaque que j'ai perdu de vue, et qui est probablement resté incurable, une singulière hallucination de l'odorat qui persista pendant des années entières. 11 était convaincu qu'il exhalait une mauvaise odeur; que cette odeur infectait ses habits, ses meubles, la maison et tous les endroits où il séjournait
(1) Maisonncuve, Obiervalions sur répilepsie, \>. 295.
quelques instants. Il analysait et décrivait ces exhalaisons, se fâchant contre ceux qui combattaient son opinion, et en était arrivé à fuir le monde, à vivre isolé, changeant à chaque instant de vêtements, de place et de domicile.
Les hallucinations de la sensibilité générale sont très communes. On voit des malades qui, soit pendant l'état de veille, soit au moment du sommeil, se sentent pinces, piqués, torturés de mille façons. M. Calmeil parle d'un halluciné qui, à chaque instant, se frappait les membres et tout le corps, cherchant à tuer des rats qu'il sentait courir entre ses vêtements et la peau. Berbiguier (l) croyait que des farfadets allaient et venaient continuellement sur son corps. Pour se défendre contre leur puissance, il imagina de les saisir sous son linge avec dextérité, et de les fixer à ses matelas avec des miniers d'épingles, ou bien il les mettait en bouteilles.
D'autres malades ressentent des secousses, des commotions qu'ils cherchent à expliquer par le magnétisme ou l'électricité; quelques-uns se sentent transportés dans les airs, emportés avec la rapidité d'une flèche. M. Calmeil rapporte l'observation d'un vétéran (jui se sentait chaque soir clouer dans une bière, emporter sur des bras d'hommes par une voie souterraine, de Charenton à Vincennes, où une messe des morts lui était chantée dans la chapelle du château. Les mêmes personnages invisibles le rapportaient ensuite et le déposaient dans son lit.
Chez quelques-uns, on constate des hallucinations de la sensibilité interne qui offrent un cachet tout particulier et sont peut-être d'un pronostic plus grave. Ils se croient dédoublés, ou bien se sentent grandir et rapetisser. Tout le monde sait avec quelle richesse d'images les hypochondriaques décrivent leurs innombrables douleurs : ils sentent leur cerveau se dessécher, leurs nerfs se racornir, leurs
(1) Tome I", p. 126.