‹ Traité pratique des maladies mentales (volume 2)Chapitre 56 sur 141 · DKS lIAf.i.l'CINATIONS · texte numérisé non relu

DKS lIAf.i.l'CINATIONS

inieslins se lordio, ot dans Icilts descriptions si vives, il y a bien évideiiiiiiciil aiilrc chose (|ue de sim|)les conreplions délirantes.

lîliiliii les lialiiicinations, surtout clie/ les teiiunes, jjeuvenl avoir leur siège dans Vappnjeil génital. Qui n'a vu des hallucinées se plaignant le malin d'avoir été outrageusement violées la nuit par tel individu qu'elles désignent nominalivrmeiit? Oui n'a lu Iiîs récits des sorcières entrant en commerce avec le diable, et iacoutant les soullrances (|ue leur faisaient éprouver sa sëmenée froide et son pi'-nis rugueux? Plus d'un auteur rappoHe des observaliorls d'aliénées se croyant enceintes, éprouvatit toutes les douleiirs de l'enTantement, parlant des enfants (ju'elles viennent de mettre au monde, et chez lesquelles ces hallucinations se sont reproduites tin certain nombre dé fois.

^3. — Fréqueiioi' rolatiic et mode «l'association.

Les hallucinations peuvent être bornées à un seul sens ou s'étendre à plusieurs sens à la fois.

Sur J06 cas d'aliénation mentale avec hallucinations, recueillis par M. Micliéa, ce médecin distingué a trouvé 58 fois des hallucinations limitées à un seul sens, et /I8 fois des halhicinations étendues à plusieurs sens à la fois.

Les hallucinations limitées à un seul sens se sont ainsi réparties :

Hnlliiciiiations île l'ouïe 27

— lie la vue 24

— du toucher 4

— (lu goût 2

— de l'odorat \

Sans donner ces cliiffres comme ayant une Valeur absolue, nous pouvons dire cependant qu'ils représentent d'une manière approximative la Iréquence com|»aialive des diverses liallucinalioiis. lis mettent surtout en évidence un l'ail

FRÉQUENCE RELATIVE ET MODE d'aSSOCIATION. 239

que la pratique confirme chaque jour, c'est-à-dire le nombre relativement très considérable des hallucinations de l'ouïe et de la vue.

Dans les 48 cas où les hallucinations se sont étendues à plusieurs sens, voici, d'après le même auteur, comment elles se sont combinées : Les hallucinations de la vue et de l'ouïe se sont montrées réunies '11 fois ; celles de la vue et du tact, (j fois; celles de l'ouïe et du tact, \ fois; celles de la vue et du goût, 1 fois; de l'ouïe et de l'odorat, 1 fois ; de l'odorat et du tâfet, \ fois; de l'ouïe, de la vue et du tact, 5 fois; de la tue, de l'odorat et du tact, 1 fois; de la vue, de l'ouïe et de l'odorat, 1 fois; de la vue, de l'ouïe, de l'odorat et du tact, h fois.

Quand l'hallucination est limitée à un seul sens, les autres sens ne sont pas complices de la fausse perception et servent jusqu'à un certain point à la rectifier. C'est ainsi qu'un malade halluciné de la vue, mais frappé peu gravement encore, avance les mains vers la vision qui l'obsède, cherche à s'assurer de son existence, et ne percevant que le vide, arrive à reconnaître son erreur; quand la folie est grave, quand les fausses perceptions se systématisent et s'étendent chaque jour, les hallucinations gagnent aussi de proche ell proche et envahissent successivement tous les sens. En général, c'est l'ouïe qui est la première atteinte, les autres sens se prennent consécutivement et dans la direction des idées déhrantes prédominantes. Un individu croit à des ennemis qui le poursuivent. Un jour il entend leurs menaces, bientôt il les verra, il seritira les coups et les souffrances qu'ils lui infligent, il percevra la saveur des poisons qu'ils mêlent à ses ahments, l'odèur méphitique des miasmes qu'ils dirigent contre lui. Quand l'hallucination est ainsi complexe et systématisée, les malades font de grands efforts d'irrtaginatioil pour attribuer à une cause logique toutes ces sensations inexplicables qui leur arrivent. Ils parlent de ventriloques, de porte-voix,

2A0 Di:s HALLUCINATIONS.

d'influences électriques ou nia^néliiiues; ils croiml (iiif !)•> murs et les plafonds sont creux et recèlent des ennemis; ils en arrivent à adniellre l'existence d'êtres mystérieux (ju'ils entendent, (ju'ils voient et par lest|uels ils sont niaityiisés de mille façons; beaucoup d'entre eux se croient possédés du diable et lui attribuent toutes leurs soulFrances. Berbiguier avait ses farfadets qu'il rej^ardait comme la cause de tousses maux. Un malade d'Esquirol parlait de ses bavardes ; Socratc avait son démon. J'ai encore dans mon service de Bicètre un balluciné, malade depuis plus de dix ans, qui écoute les ordres et les avertissements d'un personnage invisible qu'il appelle Subtil. Subtil lui parle, le tounnente, le félicite et dirige son existence.

(^ 4. — Pliysiologic patliol«»^ii|UP.

Sans aborder encore l'analyse psychologique de l'hallucination, si nous recherchons quelles sont les facultés qui lui fournissent ses éléments constitutifs, nous arrivons à constater que ces derniers proviennent tous, tantôt de la mémoire, tantôt de rimaginalion, tantôt de ces deux facultés à la fois.

'\" Ils proviennent de la mémoire, car souvent les hallucinations de l'ouïe, de la vue, de l'odorat, rappellent des sons, un limbre de voix, un visage, une odeur déjà connus du malade et dont le souvenir fournit les éléments avec une exactitude parfaite. Dans beaucoup de cas ce point de départ se constate avec une grande netteté. « Au début de mes études médicales, dit M. Andral (1), je fus vivement frappé de voir dans un des coins des salles de dissection de la Pitié, le cadavre d'un enfant à demi rongé par les vers. Le lendemain matin, en me levant etm'approchant de la cheminée pour rallumer mon feu,je vis ce cadavre; il était bien là. Je sentais son odeur infecte, et j'avais beau me dire qu'il était impossible qu'il

(1) Andrai, Valhologie interne, t. \\l, p. 484. '

PHYSIOLOGIE PATHOLOGIQUE. 5/il

en fût ainsi; celto hallucination dura un quart d'heure.

M. Baillarger a rapporté l'histoire d'une malade qui, traversant une rue, fut blessée à la tète et renversée par un pot de fleurs tombé d'une croisée. Après être restée plusieurs jours en stupeur et avoir vu guérir un érysipèle qui s'était formé autour de la plaie, la malade semblait entrer en convalescence, lorsqu'elle commença à éprouver une hallucination des plus bizarres. 11 lui semble tout à coup recevoir encore le pot de fleurs comme au jour où elle a été renversée. La douleur lui arrache un cri, et à peine elle a été frappée, qu'elle entend bien distinctement le bruit du pcft qui se brise en éclats sur le pavé. Elle reste un instant dans un tremblement général avec de fortes palpitations, puis, quand elle est un peu remise, elle cherche autour d'elle les fragments du pot brisé et s'étonne de ne pas les trouver. Cette hallucination si pénible du toucher et de l'ouïe se répète dix, quinze, vingt fois par jour, et chaque fois avec les mêmes circonstances.

Voilà deux exemples remarquables, et l'on pourrait en citer bien d'autres, dans lesquels la mémoire fournit à elle seule tous les éléments constitutifs de l'hallucination.

2° Quelquefois c'estdans l'imagination que sont puisés exclusivement les éléments de l'hallucination; et alors les conceptions délirantes, avec leurs variétés infinies, avec les créations innombrables que peut enfanter un esprit en délire, précédant presque toujours la production de l'hallucination, lui communiquent la richesse et la vivacité de leurs couleurs. M. Michéa (1) rapporte l'histoire d'une couturière de vingthuit ans qui se trouvait à la Salpêtrière, atteinte d'érotomanie. Elle était éperdument éprise du prince de Joinvifle. Elle pensait exclusivement à lui, au point qu'avant son entrée à l'hôpital, elle abandonnait la coulure, son unique ressource, et

(1) Michéa, Du dcUre des sensations, 18''i8, p. 59.

SlAnCK. — MAL. MENT. 10

"llli DES HALLUCINATIONS.

slalionnail on inilail tous les jours, du malin au soii-, aux alentours dos Tuileries, dans l'espérance de voiisorlir ou leiitrer le prince et lie lui déclai'ei- son amour, soit verbaleinenl, soit par écrit. A la Salpètrière elle entend des voix (jui parlent du prince, et lui disent : « Monseigneur est en ce moment à sa toilette, . . Monseigneur va au bal . . . Monseigneur va à la chasse. . . Monseigneur s'enil)an|ue demain sur la Jic/lf -Poule, v V(jilà des hallucinations dont le point de départ est exclusivement dans l'iinaginalion.

3" Enfin, dans la grande majorité des cas, pour peu que l'hallucination soit complexe et provienne d'individus dont l'éducation a reçu quohjuc culture, c'est à la fois et dans la mémoire et dans Timaginalion tju'elle va puiser ses éléments constitutils. La réunion de ces deux éléments s'observe chaque jour dans la prati(jue, même i)our des hallucinations fort simples; mais parfois aussi elle donne lieu h une richesse d'images, à une fécondité d'idées dont on retrouve un exemple remarquable dans l'observation suivante que j'emprunte à M. Faire t (1) :

In homme d'un âge mùr, d'une grande richesse d'rniaginalion et d'un esprit très distingué, s'imagina pendant les .grandes chaleurs de l'été, et au milieu d'une belle journée, assister à la formation du monde. Placé au sommet d'une tour élevée, il croyait dominer sur toute la nature et contempler toutes les puissances (|ui travaillaient à la création du monde. Dans son imagination la création s'opérait d'une manière assez conforme à celle qui est racontée dans les Kciilures, mais il s'y mêlait des fables assez semblables à celles qui remplissent les livres orientaux et certains contes des Mi/ie et uni' nuits. Par exemple, au sommet de la tour sur laquelle il était placé, habitaient des génies et des fées (|ui en partaient pour aller vivilier la nature et être dans les

(^■1) Fairet, OUI')-, cite, p. Ii8.

PHYSIOLOGIK PATHOLOGIQUE. S/lS

différents mondes les ministres du Très-Haut. 11 voyait aussi auprès de lui, comme deux œufs énormes qui, placés au sommet de la tour, étaient pour ainsi dire chauffés et couvés par l'ardeur du soleil, et qui, venant à éclore, donnaient naissance à l'homme et à la femme, mais à un homme et à une femme fort supérieurs à ceux que nous voyons et qui ressemblaient plutôt aux habitants du ciel, tels qu'on se les figure, brillants de jeunesse et d'immortalité, portant des ailes et prêts à s'élancer dans les airs. En même temps il se croyait environné de quadrupèdes et d'oiseaux au-dessus des dimensions ordinaires, et dont les formes et les couleurs lui causaient de la surprise, de l'admiration et parfois aussi de la frayeur, quand ces animaux étaient des lions et des tigres ou des bêtes féroces de cette espèce. Il vit aussi le Père éternel, qui lui apparaissait sous la forme d'un vieillard vénérable, plein de force et de vie, siégeant à l'une des extrémités de la tour sur un trône éclatant, et recevant autour de lui les anges et les génies, auxquels il communiquait ses ordres. Quand ils étaient partis, le Père éternel restait dans une solitude absolue, environné d'une lumière éclatante et voisin des astres. Il tenait à la niain un grand livre où étaient écrites les destinées, et ne ressemblait pas mal à la belle figure du Père éternel dans le beau tableau de la Création de Raphaël, ou au Dieu de tous les mondes, tel que le représente l'auteur de la Henriade. Quant aux ministres de ses volontés, les génies, les anges et les fées, ils lui semblaient aller et venir du sommet de la tour dans les différentes parties de l'univers, comme pour y porter la lumière et la vie. 11 les voyait, ou s'élancer de la tour dans les airs et planer sur un ciel bleu au milieu des astres et des étoiles, ou revenir se poser légèrement près de la place où il se trouvait. Les formes sous lesquelles ils lui apparaissaient étaient celles que leur prête d'ordinaire la poésie; elles étaient variées : c'était tantôt la forme humaine, tantôt celle de superbes

2/|/| DKS HALLUCINATIONS.

oiseaux OU (l'aiUrcs lormcs sini^nlièros; ils parlai(;nl ci rlaionl (loui's d'uni' iul('lli|^on(.'csui)'''iii'ur('. (Jucllf rtait leurlanj;iio? C'est ce (innl noire malade n'avait aucun souvenir. Mais il se rappelle très dislinclement (pril vivait au milieu de ce monde imaginaire, couché sur celle toiu' élevée, suspendu avec elle au milieu des airs, bercé par le soulïle embaumé des vents, et éclairé d'une lumière éclatante qui lui permettait d'observer le cours des astres et le passage de quelquesuns d'entre eux assez prés de la place qu'il occupait.

D'où ont pu venir chez ce malade ces idées singulières, dit M. Falret, et comment expliquer cette longue hallucination? Il est possible que cet homme distingué s'étant occupé assez longtemps, dans ses études antérieures, de l'histoire de la féerie, et ayant même écrit sur ce sujet, son esprit en ait conservé une impression profonde, dont les images se sont renouvelées et se sont combinées ensemble pour former ce tableau singulier et cette explication poétique de la création. Elle est une sorte de mélange confus des idées de la Bible et de celles de la poésie orientale. Ainsi l'idée de celle tour d'où il dominait sur toute la nalure, et du haut de laquelle il contemplait autour de lui tous les mondes, a jiu lui venir de la tour de Babel ou des jardins suspendus de Babylone et de Ninive. Peut-être aussi la lecture des ]\JilIc et une ?wits, et des fables de l'Orient sur la création, a pu lui suggérer l'idée de ces œufs énormes que chaufTaitlc soleil, et d'où il voyait éclore deux créatures humaines. On trouve, par exemple, dans un conte des Mille et une nuits qu'un oiseau gigantes(|ue, appelé le roc, se balit un nid au sommet des montagnes, y dépose ses œufs, les y laisse éclore aux ardeurs du soleil, et qu'il en naît des génies. Celle hallucination ressemble beaucoup à celte fable, et les circonstances que nous venons de rappeler en rendent un compte sinon satisfaisant, du moins assez vraisemblable.

phvsiologil: PAiiiOLOijigui-:. 2/i5

Après avoir décrit les variétés nombreuses que présentent les hallucinations, après avoir indiqué dans quelles facultés elles puisent leurs éléments constitutifs, pénétrons plus avant et recherchons quel est le mécanisme physiologique de ce phénomène.

Peu de points ont été plus discutés ; on peut cependant réduire à trois les théories admises par les auteurs. 1" Les uns regardent l'hallucination comme se passant exclusivement dans l'organe sensoriel ; 2" les autres la considèrent comme un phénomène purement intellectuel; 3" les derniers enfin, tout en regardant certaines hallucinations comme intellectuelles, admettent dans l'immense majorité des cas la présence de deux éléments, un élément sensorial, un élément intellectuel : passons successivement en revue ces trois opinions.

i" L'idée de l'intervention des sens dans la production de l'hallucination devait naturellement venir à l'esprit. Et en eftet, les aliénés entendent, voient, sentent, perçoivent, en un mot, toutes leurs hallucinations comme s'il s'agissait de sensations réelles. Rien de plus saisissant que leurs réponses lorsqu'on s'évertue à leur prouver que leurs visions n'existent pas, que les voix qu'ils entendent sont chimériques : mais alors, disent-ils au médecin, je ne dois croire ni à votre existence, ni à vos paroles, puisque je vois, j'entends, je touche ce que vous appelez mes hallucinations, comme je vous vois, vous touche et vous entends.

A l'appui de cette opinion de l'action unique de l'organe sensorial, quelques faits physiologiques et pathologiques ont été invoqués. On a dit qu'en irritant par un moyen quelconque les nerfs des sensations spéciales, on ne produisait pas la douleur comme dans les autres nerfs, mais bien des sensations lumineuses pour le nerf optique, des bourdonnements, des sons pour le nerf auditif : on a rappelé que certains états pathologiques des appareils sensoriaux provoquent de véritables hallucinations, comme, par exemple, chez un sujet

observé |);ir le dortour (jiiépin il) : In inalafln atteint d'ulcère scroriiloiix (!o la cornée et de rétinile, iiflril, pciidaiil la durée de sa maladie, les hallucirtalions de la vue les plus caractérisées. Enfin, on a insisté sur ces faits vraiment remarquables dans lesquels Icsliallucinations restcnl limitées, soit h une seule oreille, soit à un seul œil, ou disparaissent conq^létement alors que les oreilles sont bouchées ou que les yeux sont fermés, comme dans une observation (pie rapporte Esquirol.

Tels sont les motifs mis en avant i)ar ceux qui ont adopté cette opinion exclusive (jue les hallucinations résidaient dans les nerfs sensoriaux. Mais des objections d'un grand poids ont été faites à cette théorie : on a rappelé lout d'abord que les hallucinations de l'ouïe et de la vue étaient communes chez les sourds et chez les aveugles aliénés; bien plus, que des hallucinations peuvent exister là où, après la mortjl'anatoniie pathologique révèle une désorganisation complète dans une partie ou dans l'ensemble du trajet d'un nerf sensorial. Esquirol (2) a trouvé deux fois les nerfs optiques atrophiés chez des lialliuinés de la vue. M. Calmeil (S) a constaté un lait analogue, et M. Foville (/i) dit avoir rencontré chez une aliénée tourmentée par des hallucinations de la vue, les nerfs optiques demi- transparents dans la plus grande partie de leur épaisseur, depuis l'orbite jusqu'à l'origine crânienne du nerf.

Dans tous ces cas, l'hallucination ne peut ('videmment siéger dans un organe sensorial désorganisé et incapable de fonctionner.

Quant aux arguments puisés dans les phénomènes que

(1) Étude philosophique sur Vœil et la vi^io» {l\evu' philosophique et religieuse, janxier 1859, p. 179).

(2) Esquirol, lue. cit., 188-196.

(3} Calmeil, Dictionnaire eh oO vol., art. Hallucinations.

('i) Foville, Dicl. de niddeçine et de chirurgie pratiques, art. Aliénation

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