PRONOSTIC
en tenant compte d'ailleurs des conditions qui influent d'une manière générale sur le pronostic de la folie. Guislain comptait 7 guérisons sur 10 malades, et l'on peut, sans rien exagérer, regarder la guérison comme certaine dans les deux tiers des cas, si l'on a soin d'éliminer tous les faits qui ne sont pas autre chose que le début delà paralysie générale et qui autrefois étaient confondus avec la manie.
Sur 269 guérisons obtenues par Esquirol, 27 malades guérirent dans le premier mois, 32 dans le deuxième, 18 dans le troisième, 30 dans le quatrième, 2li dans le cinquième, 20 dans le sixième, 20 dans le septième, 19 dans le huitième, 12 dans le neuvième, 13 dansle dixième, 23 dans le douzième. La seconde année ne voit que 18 guérisons, et l'on n'en constate que 13 les années suivantes.
Sur 28 accès de manie dont j'ai recueilli l'observation, je vois 2 cas de mort, l'un par suite de complication choréique, l'autre par une affection organique du cerveau intercurrente. Un seul cas est passé à l'état chronique, tous les autres ont guéri, c'est-à-dire 25 sur 28. Sur ces 25 malades, il en est 6 qui ont guéri en moins d'un mois, 8 en un mois à peu près, 6 entre deux et trois mois, 3 en quatre mois, 2 en cinq mois, statistique qui concorde par les points principaux avec les données fournies par Esquirol.
Ainsi, au delà de la première année le pronostic s'aggrave, au delà de la seconde il devient très défavorable; il importe toutefois de savoir que la manie, tant qu'elle n'est pas compliquée de démence, n'est jamais rigoureusement incurable, et que l'on voit à rares intervalles et après plusieurs années de durée, survenir des guérisons tout à fait inespérées.
La saison influe sur le nombre des guérisons. En général, les maniaques guérissent peu l'hiver, le chiffre des guérisons s'élève au printemps, s'accroît pendant l'été, saison où s'achèventles convalescences du printemps, pour atteindre son maximum à l'automne. Sur 269 guérisons, Esquirol en a ron-
SO'i DE LA MANIK.
staté /|5 ni mars, avril et mai, (>l ri\ juin, jiiilli-l cl août, 07 en seplciiilu'c, octobre et iiovciiiIjii', d .'î' sçiileiiienl «-n hiver. Les rocliules, se j)roiluisanl suus rinllueuce des causes qui ont amené le premier accès, comme les excès alcooliques, l'étal puerpéral, le leloiirdu priiil('m|is, sont plus IVéquentes dans la manie (jue dans toute aulre forme de folie, et aj'g-ravenl le pronostic lorstiu'elles se reproduisent un grand nombre de fois : « On yuéril IVéïiuemment d'un second accès, dit Esquirol, tandis (jue la guérison devient infiniment plus douteuse, passé le quatrième accès. Sur '279 maniaques guéris, dont je peux rendre un comj)te exact et détaillé, 132 étaient à leur premier accès, 77 au second , 3*2 au troisième, 18 au (luatrième; 10 en avaient eu un plus grand nombre. »
§ lO. — Uiagnostio.
A mesure que nous avancerons dans l'étude de l^i pathologie spéciale, nous aurons soin de distinguer la manie des diverses formes de folie a^vec lesquelles elle peut être confondue. Contentons-nous ici de signaler les différences qui la séparent des affections délirantes autres que les vésanies, et surtout des délires symptomatiques.
La /lèvre typhoide, la /^/^e^/mome s'accompagnent parfois à leur première période d'un violent délire, délire purement sympathique, mais qui masque les symptômes essentiels de la maladie, et concentre sur lui toute l'attention du médecin : aussi, plus d'une erreur de ce genre a été commise, et bien souvent on dirige sur Bicèlre ou sur la Salpèlrière des malades en proie à un délire bruyant, et chez lesquels la marche de la maladie et trop souvent l'autopsie révèlent l'existence d'une lésion viscérale méconnue. Le mouvement fébrile qui accompagne à la fois le début de la manie et les délires symplomaliquc? rend la confusion plus facile encore. Dans les faits de celle nature, il fauls'entjuérir avec le plus
DÎAGNOSTIC. 303
grand soin des antécédenis du innlade; dans la manie, le mouvement fébrile ne se développe qu'au moment où le délire est dans toute son intensité. Les délires sympathiques, au contraire, sont toujours précédés d'une période fébrile plus ou moins longue ; ils ne compliquent la pneumonie ou la fièvre typhoïde qu'au moment où ces dernières se sont déjà révélées par certains symptômes bien accentués. L'auscultation des malades, l'examen attentif de tous les appareils, examen qui ne doit jamais être négligé, mettront bien vite sur la voie de la vérité.
Disons cependant que la manie puerpérale qui coexiste fréquemment avec de la sécheresse de la langue, de la douleur abdominale, de la fièvre, peut, à son début et quand le délire est peu intense, donner pendant quelques jours l'idée d'une fièvre typhoïde. J'ai vu plusieurs fois commettre cette erreur.
On voit que dans l'énumération des moyens de diagnostic nous omettons à dessein l'examen du déHre considéré en lui-même.
Et en pffet, s'il est possible, comme l'a fait Georget, de poser des limites naturelles entre le délire et la folie comprise dans son sens le plus général, il n'en est pas de même lorsqu'il s'agit de séparer la manie du délire. Entre le délire systématique et ori^anisé de certains monoraaniaques et le délire général et incohérent, qu'il soit sympathique ou symptomatique, il existe sans doute de profondes différences, mais entre ce dernier et la manie la séparation est impossible : l'incohérence des idées, les hallucinations, la surexcitation des facultés intellectuelles, tous les éléments symptomatiques sont les mêmes, aussi faut-il chercher ailleurs, dans l'examen des antécédents et des divers appareils organiques, les éléments d'un diagnostic différentiel.
La méningite et certaines congestions cérébrales délirantes peuvent facilement, surtout à leur début, être con-
ruiulucs avec un accès tle manie, cl récipi'uqut'iiieiil. iMai^ dans la inéninjiile le pouls esl furl, plein, cl Ires l'élirile, longtemps avant que le délire ail toute son acuilt' : il y a des vomissements, une ccplialali^^ic peisislante, et bientôt du strabisme, des soubresauts tendineux, de la contracture des muscles du cou, du coma, des paralysirs. Dans la manie, le pouls offre, il est viai, au déhui un peu d'accélération, mais celle accélération tombe bientôt malgré la gravité cruissanle du délire : les vomissements manquent, il y a peu de céplialalgie, et il n'y a ni soubresauts, ni conlractui'e, ni coma.
Le delirium tremens, dont une des formes offre avec la manie plusieurs symptômes communs, s'en distingue par le tremblement de la langue et des extrémités, par la prédominance des hallucinations de la vue et l'aspect spécial de la physionomie. Quant à la manie chronique causée par l'abus des boissons alcooliques, elle ne peut être distinguée de la manie chronique ordinaire que par la connaissance des antécédents du sujelet par la facilité avec kujuelle elle se complique de démence.
Le délire consécutif à X etnpoisoîinemenl par lajusquiame, la mandragore ou la belladone, est associé le plus souvent à des mouvements convulsifs, à de la dysurie, à des vomissements, à des superpurgations et à divers accidents du côté du tube digestif. Il est remarquable, en outre, par son début subit, par la dilatation de la pupille, ainsi que par la multiplicitédesillusionset des hallucinalionsqui l'accompagnent.
S 11. — Traitement.
Tout ce que nous avons dit de l'isolement nosocomial, des moyens de contention applicables aux malades agités, de l'heureuse inlluenco d'un local disposé convenablement, est ])iincipalcment applicable aux maniaques, et nous ne saul'inns revenir sur ce snjcl di'-jà longuement exposé. Quant
aux moyens thérapeiUiques proprement dits, ils sont nombreux et variés, et, comme il arrive toujours dans les alTections qui donnent un nombre considérable de guérisons, chacun d'eux a été préconisé comme un remède héroïque. Une thérapeutique rationnelle, fondée sur les indications que donne chaque cas individuel, est la seule que puisse adopter une pratique éclairée et prudente; mais, avant d'exposer sur quels principes elle repose, passons successivement en revue les diverses méthodes vantées d'une manière exclusive, en étudiant simultanément leurs inconvénients et leurs avantages.
1" Les émissions sanguines locales et générales ne peuvent être eraployéesque chez des sujetsjeunes, pléthoriques, dont l'agitation s'accompagne d'une vive injection de la face et d'une grande plénitude du pouls. On voit encore, à l'âge de retour ou lorsqu'il y a suppression momentanée de la menstruation ou d'une hémorrhagie périodique, des exacerbations mensuelles qui s'améliorent et disparaissent sous l'influence d'application de sangsues h la vulve ou cà l'anus ; à part ces circonstances spéciales, la saignée ne sera jamais conseillée comme méthode générale de traitement. Elle peut amener une rémission passagère dans le délire et dans l'agitation, mais peu d'heures après, ces symptômes reparaissent avec une acuité plus grande, sans que de nouvelles pertes de sang puissent les modifier d'une manière plus durable ; bien plus, Pinel avait remarqué, et ce fait a été confirmé par l'expérience générale, que les saignées trop abondantes affaiblissaient rapidement les malades, diminuaient les chances de guérison et hâtaient l'arrivée de la démence.
Dans des cas de manie intermittente, on a noté et j'ai vu moi-même qu'une saignée préventive pouvait faire avorter l'accès; mais on se décidera, dans les cas analogues, d'après
MARClî. - MAL. MENT. 20
;^0() DE LA MANlJi.
l'ctal jiénéral (lc§ sujets, et on aura soin de n'user de ce ninyen qu'avoc beaucoup de réserve.
2" Les pïivtjdùfs onl élé préconisés comme méthode exclusive dans le traitement de la manie : au début ils scint indiqués ((inlre l'embarras frastiique et l'état saburr.il ilr la langue; plus lard, en coinbatlanl la conslipalion, en exerçant sur le tube intestinal une révulsion énergique, ils aident puissamment à la guérison ; et même pour certains sujets, c'est le seul moyen qui parvienne à calmer l'agitation et à ramener le sommeil. Il faudra pioportionner leur emploi à la furee des malades et à la manière dont ils supportent le médicament, et surtout déployer toutes les ressources de la pharmacologie pour l'aire accepter à des sujets indociles des substances dont le goût amer et désagréable peut réveiller de vives répugnances. Les purgatifs résineux et aloétiques ont le grand avantage de congestionner la muijueuse du rectum, de favoriser le développement des hémorrhoïdes et de s'associer avantageusement aux émissions sanguines locales pratiquées vers l'anus ou la vulve.
3" Les vomitifs, l'ipéca, le tartre slibié, donnés isolément ou associés l'un à l'autre, modifient avantageusement l'état saburral, et même exercent une action sédative d'une puissance incontestable , car on sait que le ralentissement du pouls, les sueurs profuses et une dépression portée parfois jusqu'à la lipothymie, peuveat suivre les efforts réitérés de vomissements.
Employé en lavage, à la dose de 5 centigrammes [)Our un litre d'eau, le (j/rtre sli//ip est un médicament très utile. Il est pris sans difficulté à cause de sou peu de saveur, et détermine du côté du tube digestif une révulsion modérée, mais permanente , que quelques médecins allemands ont singulièrement préconisée. Donné à dose rasorienne, il agit d'une façon tout autre, mais non moins efficace, par ses propriétés hyposthénisantes ; il déprime directement le
ïràîtèment. âO^
Système nerveux sans déterminer dans l'organisme une spoliation aussi énergique que les émissions sanguines, soit locales, soit générales. Le tartre stibié à dose contro-stimulante a été préconisé par le docteur Weisener, par le docteur Elsœner (1), et expérimenté par Guislain (5). Je l'ai essayé un "rand nombre de fois à Bicêtre sur des malades violemment agités, n'oiïrant aucune complication gastro-intestinale. Quelquefois il a échoué, mais aussi à diverses reprises, quand la tolérance s'établissait, quand les malades continuaient à se nourrir, j'ai vu, sous l'influence de doses qui n'ont jamais dépassé 50 centigrammes, l'agitation tomber en deux ou trois jours, et la convalescence s'établir avec une grande rapidité. . , , -
. li° Les bains tièdes sont, à juste titre, la base du traitement de la manie. De tous les moyens que nous avons indiqués jusqu'ici, aucun n'est plus universellement employé, aucun ne donne des résultats plus positifs et plus constamment favorables.
On usera des bains tièdes avec sobriété chez les individus âgés, affaiblis par la misère et les privations, et présentant de l'incohérence dans les idées et de la tendance au délire chronique, plutôt qu'une excitation nette et franche; mais chez les sujets jeunes et vigoureux , quand la manie est récente et a fait brusquement explosion, quand l'insomnie est très marquée, on insistera sur l'emploi de ce moyen qui diminue l'éréthisme général, ramène le calme et le bien-être,rétablit le sommeil, rafraîchit la peau inondée de sueur.
La température de l'eau variera selon la saison et la complexion des malades : en moyenne elle doit être de 28 à 30 degrés centigrades; une température plus élevée excite plutôt qu'elle ne calme, et elle dispose aux congestions cérébrales, surtout si l'on n'a pas soin, pendant toute la durée
(1) Revue de Ihi'ra-peulique médico-chirurgicale, juillet 1857.
(2) Guislain, Des phrénopathies, p. 437.