CHAPITRE IL
Délinilion. — Causes. — Début. — Symplùmes inlellecluels et somatiques. — Formes de mélancolie : mélancolie sans délire, mélancolie avec délire, mélancolie avec stupeur. — Marche. — Terminaisons. — Pronostic. — Diagnostic. — Traitement.
§ fe*. — Déflnition.
La mélancolie est une affection mentale caractérisée par des idées déhrantesde nature triste et par de la dépression portée parfois jusqu'à la stupeur.
Ces deux éléiTienls, délire de nature triste et dépression, s'associent, mais dans des proportions inverses, pour constituer la mélancolie : plus le délire triste a d'activité, moins la dépression est accentuée; plus la dépression est profonde, iiiuins les idées délirantes ont d'énergie et de netteté; elles se perdent alors au milieu du vague et de la confusion de
l'esprit, et ne se révèlent que par des manifestations automatiques sans enchaînement ni vigueur.
En donnant cette acception au mot mélancolie, nous nous éloignons sensiblement de la signification que lui avait assignée Esquirol. Cet auteur, nous l'avons vu, divisait la monomanie en monomanie proprement dite, ayant pour signe caractéristique un délire partiel et une passion excitante ou gaie ; et en mélancolie ou lypémanie caractérisée par un délire partiel et une passion triste et oppressive. A l'exemple de M. Baillarger, nous séparons la mélancolie du délire partiel ou monomanie en raison de l'existence , dans la mélancolie, d'un état général, la dépression, qui tantôt précède le délire, tantôt se surajoute à lui, et dans tous les cas lui communique, ainsi qu'à toutes les fonctions de l'économie, un cachet d'inertie qui le distingue nettement de toutes les formes de maladies mentales.
§ 2. - Causes.
A part les cas assez rares où une émotion morale violente amène un brusque début, les causes de la mélancolie agissent, en général, avec lenteur et préparent de longue main l'explosion de la maladie. Ce sont des chagrins prolongés, des luttes morales incessantes, qui ébranlent le système nerveux et le maintiennent dans un état perpétuel de tension et de fatigue : c'est ainsi que, parmi les causes de la mélancohe puerpérale, il faut assigner un rôle important aux chagrins qui peuvent surgir pendant la grossesse. Les causes physiques les plus actives sont encore des causes débilitantes, les fatigues, les privations, la misère, une alimentation insuffisante, des pertes de sang considérables, ou bien des affections fébriles ayant profondément affaibli l'économie : cette influence plus spéciale des causes dépressives sur le développement de la mélancolie mérite d'être notée en raison de l'analogie qui semble
exister entre la nature de la causée! la nature dt* la maladie. De toutes les allectiuiis iiieiitales, la inélaiicolie est celle qui est le plus souvent synipatliiciue d'une lésion viscérale éloi^^née.
«; 3 - IK'biit.
La mélancolie, comme la manie, peut débuter brusquement; on a vu dans (juebpies cas une vive impression de terreur amener presque instantanément un accès de stupeur mélancolique. Plus communément, la maladie se développe avec lenteur, et après avoir offert les prodromes habituels de la folie. Tantôt c'est une idée fixe de nature triste, qui s'implante dans l'esprit, gagne peu à peu du terrain, et finit par envahir l'intelligence en communiquant à toutes les conceptions une nuance triste uniforme. Tantôt, au contraire, il y a dés l'origine un assemblage confus d'idées délirantes disparates s'accompagnant d'une vive agitation. Ce n'est qu'au bout de plusieurs jours de cet état intermédiaire,' que la mélancolie se dessine nettement par la généralisation et la teinte plus prononcée des fausses conceptions. Souvent le pouls s'accélère, il y a de la céphalalgie, un malaise général, des enduits muqueux et bilieux de la langue, de la constipation, de l'insomnie et tout un appareil symptomatique qui peut rendre le diagnostic douteux et éveiller l'idée de quelque fièvre continue compliquée de délire. Mais au bout de quelque temps, les symptômes accessoires disparaissent, et la persistance du délire ainsi que la nature des fausses conceptions ne laissent aucun doute sur l'existence d'une affection mentale.
§ 4. — Symptômes.
Deux sortes de symptômes doivent être étudiés dans la mélancolie, symptômes de l'ordre intellectuel, symptômes de l'ordre somatique.
1" Symptômes de l'ordre intellectuel. — Le délire des mélancoliques offre, chez tous les sujets, de grandes analogies : les malades se croient ruinés, perdus, déshonorés; ils s'accusent de crimes imaginaires, se reprochent comme des forfaits impardonnables les circonstances les plus insignifiantes de leur existence; ils font, disent-ils, le déshonneur de leur famille et sont, pour tous ceux qui les approchent, un objet de réprobation. Ils sont damnés, ils sont voués à la guillotine, les domestiques cfui les entourent sont des geôliers, la maison qu'ils habitent est une prison ; aussi vivent-ils au milieu d'une anxiété poignante, ressentant toutes les angoisses morales de la situation que leur crée leur délire, voyant partout autour d'eux des signes de mépris, des menaces de mort, des pronostics sinistres pour l'avenir.
■ Des illusions et des hallucinations se surajoutent au délire et provoquent des accès de panophobie. Les malades entendent des voix qui les accusent et les injurient, ils voient des figures menaçantes, perçoivent des sensations étranges, et leurs actes ainsi que leurs déterminations portent bien vite l'empreinte de ces troubles intellectuels si profonds : c'est ainsi qu'ils refusent les aliments, soit parce que, étant ruinés, ils craignent de ne pouvoir payer leur nourriture, soit parce qu'ils leur trouvent une saveur empoisonnée. Quelques-uns veulent se laisser mourir de faim, afin d'échapper à un supplice ignominieux; chez d'autres, les idées de suicide ont pour mobile le désir d'éviter à leur famille la honte et le déshonneur; elles se révèlent par des tentatives de toute nature et exigent la plus rigoureuse surveillance. Ce qui caractérise à un degré plus avancé l'état intellectuel des mélancoliques, ce n'est pas seulement la nature toute spéciale de leurs conceptions délirantes, c'est encore la monotonie cl la passivité de leur délire : chez eux, l'imaûinatioii a sinnulièrement perdu de son activité. Loin de
•"^ll^ DE LA MÉLANCOLIK.
tlisciUiT If'uis fausses conceptions, loin de chercher à les élayer tic raisons ingénieuses et variées comme le font les monomaniaquos, les mélancoliques, o[)prossés par la nature de leurs idées, se ijornenl à répéter les niènies mois et les mêmes phrases. Si vous essayez de les convaincre, de leur démontrer la fausseté de leurs terreurs, ils ne discutent jamais, el, loin de s'animer, répondent par des négations monotones à tous les efl'orls de logique cpie vous tenterez près d'eux. A un degré plus îivancé, non-seulement le délire roule dans un cercle restreint d'idées délirantes, mais encore les idées deviennent confuses, incohérentes, à mesure que la dépression intellectuelle se prononce davantage. Cet enchaînement de symptômes se comprend sans peine si l'on songe à l'action oppressive que la tristesse et le chagrin prolongé exercent, même à l'état normal, sur rintelligence.
Au déhre mélancolique s'associent quelquefois des idées hypocliondriaques qui lui donnent encore plus de gravité. Les malades croient avoir le tube digestif obstrué, ils se plaignent de ne pouvoir uriner, d'avoir le fondement renversé, se préoccupent vivement des fonctions de tel ou tel organe, et trouvent dans ces craintes sur l'état physique de leurs viscères, un nouvel élément de délire. Quelques-uns sentent telle ou telle partie de leur corps se transformer ou s'anéantir, ils croient qu'on a changé leur sexe, ils répètent qu'ils n'ont plus de bras, qu'ils n'ont plus de jambes, qu'on leur a mis une tête d'animal, que leur corps a été métamorphosé. Chez d'autres, Tidée hypochondriaquc s'associe plus intimement encore au délire mélancolique : au milieu du désordre de leur intelligence, prédomine cette idée que leur corps est décomposé, qu'ils exhalent une mauvaise odeur, c'est pour cela qu'ils fuient le monde, qu'ils sont couverts d'opprobre, qu'ils veulent mettre fin à leurs jours. Enfin, il arrive que le délire, poussé à sa limite extrême, amène, chez les malades, un sentiment si profond
(l'anéantissement qu'ils croient être morts. On les voit alors muets, les yeux fermés, immobiles dans le décubitus dorsal, ne répondant ni par parole ni par gestes aux interpellations de ceux qui les entourent, refusant de manger et répétant seulement à voix basse et à longs intervalles qu'ils sont morts.
2° Symptômes de l'ordre somatique. — ■ A côté de ces conceptions délirantes, qui, malgré leur nombre et leur variété, présentent toutes une teinte uniforme caractéristique, il se produit chez les mélancoliques un ensemble de moditicationsdes fonctions organiques qui peuvent se résumer dans un seul mot, la dépression. Ces modifications, plus dilTiciles à saisir dans les cas où la dépression est légère, se retrouvent, mais beaucoup plus accentuées, lorsque la dépression très profonde arrive jusqu'à cet état désigné sous le nom de stupeur ou stupidité. Mais, quel que soit son degré, les modifications qu'elle détermine, malgré leur intensité variable, sont toujours identiques avec elles-mêmes et indiquent l'action d'une cause uniforme agissant à la fois sur tout l'individu.
Le faciès est un des premiers symptômes qui attirent l'attention. Les traits grippés, contractés, expriment l'anxiété et la souffrance ; les sourcils sont froncés, le regard abaissé vers la terre, et la figure, immobile et insensible, indique une profonde concentration de la pensée ; dans la stupeur complète, celte immobilité des traits devient telle, qu'un masque semble placé sur le visage, la bouche est entr'ouverte, la lèvre inférieure pendante et fuligineuse; les narines sont pulvérulentes, le regard est terne étonné et hébété; c'est, à s'y méprendre, le visage des individus frappés de fièvre typhoïde.
L'attitude indique également un grand affaissement : les mouvements sont lents et indécis, la marche se fait à petits pas, les pieds se soulèvent à peine de terre, et il faut incessamment exciter les malades pour les déterminer à s'habiller, à marclier, à exécuter quelque mouvement. Plus tard , si la dépression s'aggrave, ils restent immobiles, la tête
31s DK LA MÉLANCOLIE.
inclinée sur la poitrine, les hius tombant incrics le long du corps, les i;enoux à moitié fléchis. Ils semblent à peine pouvoir se soutenir, cl cepeudaiil, lors(|u'ou les pousse, ils oscillent comme (les masses inertes et linissenl par i ('trouver leur l'ijuilibre sans tomber, comme cela arrivei'ail aux paralyti(|ues. Sont-ils assis ou coucbr?, la prostration est la même, et ils ont une tendance invincible à conserver indéfiniment la même posilicm. Lorsqu'on tente de faire exécuter aux membres ([uelques mouvements partiels, tantôt on trouve les muscles dans un état de résolution complète, tantôt, au contraire, ils sont roides et cimtractés. Tout en perdant de leur force, les mouvements musculaires perdent aussi de leur précision et de leur régularité ; la main tremble en soulevant un objet un peu lourd, et même chez quelques malades j'ai constaté de la manière la plus positive des mouvements vermiculaires de la langue, du tremblement dans le sillon naso -labial au moment où la bouche s'ouvre pour parler, et par suite, un peu d'hésitation dans la parole. Il suffit de menticmner ce fait pour faire voir son importance au point de vue du diagnostic, souvent fort difficile au début, de la mélancolie avec stupeur et de la paralysie générale à forme mélancolique.
Chez les mélancoliques la voix est habituellçment monotone, peu élevée et lente comnne la pensée; quand la dépression va jusqu'à la stupeur, elle est éteinte, voilée et comme étranglée. Il est évident que les cordes vocales vibrent rnoins énergi(iuement, et que le courant d'air expiré est moins rapide en raison de l'afTaibUssement des forces actives de la respiration.
Enfin, cetétat de résolution musculaire, associé d'ailleurs à l'insensibilité de la peau et des muqueuses, peut arrivera un tel degré qu'il y ait excrétion involontaire et habituelle de l'urine et des matières fécales, symptôme toujours sérieux, car il est l'indice d'une dépression profonde sous
rinfluence de laquelle les moindres complications peuvent acquérir une gravité inaccouUiméc.
Du côté de la sensibilité générale et de la sensibilité spéciale, les troubles ne sont pas moins caractérisés. L'anesthésie, l'analgésie, sont des phénomènes que l'on constate chaque jour chez les mélancoliques. Cent fois il m'est arrivé d'interroger par tous les moyens possibles la sensibilité de la |)eau, même dénudée de son épiderme, et presque constamment je l'ai trouvée ou abolie entièrement ou alTaiblie d'une rnanière très sensible : quelquefois la sensation de douleur est produite, mais elle ne se manifeste que quelques secondes après le moment où un excitant quelconque est appliqué sur la peau, comme si la transmission par les cordons nerveux s'était faite avec plus de lenteur : il faut, comme nous l'avons déjà dit, dans les explorations de ce genre, se mettre en garde contre l'impassibilité du malade provenant non de l'absence de douleur, mais d'une idée délirante de supplice ou d'expiation comme en ont les mélancoliques. La sensibilité spéciale offre des modifications analogues : plusieurs fois j'ai constaté des troubles dans la vision, une diminution de l'ouïe et de la sensibilité olfactive.
Le sommeil est nul, ou bien léger et facile à troubler; souvent il est agité par des- rêves et par des mouvements automatiques.
La respiration et la circulation subissent une notable perturbation dans leur rhythme et leur fréquence relative. Ces modifications sont très sensibles dans la stupeur, elles sont moins accentuées dans la mélancolie simple, néanmoins elles se présentent avec un caractère de généralité qui leur donne une valeur réelle.
Dans la stupeur, les inspirations, au lieu de se faire avec ampleur et régularité, au lieu de s'accompagner d'un soulèvement règvdier des parois thoraciques et d'un murmure vésiculaire perceptible à l'auscultation, perdent tout à fait
leurs caractères physiologiques. I.c lliorax se soulève ù peine et le niurmure vésiculaire est i»aiTuis Iclloment aflaildi (|u'il devient dillicileinent perceptible : dans certains cas, six ou sept inspirations très faibles sont suivies d'une inspiration plus forte; dans d'autres cas, l'inspiration est hiibituellement peu longue, mais elle se fait d'une manière saccadée, comme si elle se composait de plusieurs petites insjjirations secondaires.
Non-seulement les inspirations perdent de leur ampleur, mais encore elles se ralentissent d'une manière très sensible relativement au nombre des pulsations. A l'état [)hysiologique, il existe entre le nombre des pulsations et le noinbre des respirations un rapport parfaitement déterminé, et ce rapport varie suivant l'âge des sujets, suivant le nombre des pulsations (1). Or, en examinant chez des mélancoliques en état de stupeur le pouls et la respiration, et en comparant leur rapport au rapport normal, on constate de la manière la plus évidente que, lorsque la stupeur est profonde, le nombre des respirations relativement au nombre des pulsations est de beaucoup inférieur à la moyenne physiologique. Quand la dépression devient moins intense, les rapports normaux entre le pouls et la respiration reparaissent; lorsqu'elle s'aggrave, la circulation s'accélère sans que le nombre des respirations augmente proportionnellement , ou bien encore la respiration se ralentit sans aucune modification dans la circulation. Dans les deux cas, le résultat est le même, et il est facile d'en prévoir toutes les conséquences : l'équilibre se trouve rompu entre la quantité de sang que le cœur envoie au poumon et la quantité d'air qui arrive par les voies respiratoires, et ce n'est pas impunément qu'il y a par minute dix et même (juinze respirations de moins. L'oxygénation du sang dcvii-nt plus lente et plus incomplète, le sang
(l) Le loblcau suivant, cmiinirilô à un travail que j'ai publié en juillet 1855 dans le-j Archives de m'Uledn'', iiMliiiuf d'une manière soinniairo et en luenant
veineux stagne dans ses vaisseaux et arrive au poumon avec moins de liberté ; peu à peu les capillaires sont distendus par un sang charge d'acide carbonique; d'où la cyanose des mains, du nez, des lèvres, que l'on observe chez les sujets atteints de mélancolie avec stupeur, d'où l'œdème et la bouffissure de la face, le refroidissement des extrémités, la langueur de toutes les fonctions, enfin cet état d'asphyxie incomplète qui s'explique par le ralentissement de l'hématose.
J'ai cherché avec soin chez divers sujets l'état de la calo-
la moyenne d'une très grande quantité de faits, le nombre de respirations qui, à Tétat physiologique, correspond à un nombre donné de pulsations :
à 43 pulsations correspondent 16 respirations.
Voici, par comparaison, quelques résultats fournis par l'examen quotidien du pouls et de la respiration chez des mélancoliques.
Homme, 50 ans, étal de stupeur s'aggravant chaque jour :
77 puisât. 14 respirât.
Homme, 50 ans, mélancolique : 10G puisât. 21 respirât.
Homme, 17 ans, stupeur profonde :
lOf) puisai. 20 respiral.
Homme, 25 ans, stupeur et dômence :
84 pul^at. 14 respiral.
Homme 28 ans, mélancolique :
lie puisai. 28 ies[iiial. j stupeur 72 — 17 — ) profonde. 02 — 17 — / légère 90 — 21 — i cxcilalion
M.^nÇK — MAL, MEXT.
Femme, stupeur profonde :
112 puisai. 22 respiral.
90 — 22 — I légère 78 — 21 — \ excitation.
stupeur.
Femme, 35 ans, alternalive de stupeur el d'excitation :
75 puisai. 10 respirât, i
71 puisai. 23 respiral, i
74 — 20 — > excitation. 78 — 18 — )
Femme, 22 ans, stupeur avec délire mélancoliqiii':
120 puis. 24 resp.
90 — 18 — 'i cessalion de la S4 --> 1 { s'"licur.
" fpeisisiance du dé-
°" ■"* "2 — j Yn-p niél.infoHqiie,
:V>*2 bE LA MÉI.ANCOI.IE.
ritiralion : maintes l'ois j'.ii pu ronstalcM' qiit! li.'s cxlrôinités iHaitMil l'ioiflf's, et présentaioni une diflérence cIp 2 h 3 d«»^rés comparées aux autres parties du corps; mais le thermomètre appliiiué vers les parties centrales m'a donné toujours utje teui|)ératnre égale ou même supérieure à 'MS degrés centigrades, en sorte (ju'on ne peut rien conclure de ce résultat trop f)eu accentué.
Les fonctions digestives présentent à leur tour de notables niodificalions : les lèvres, les gencives, sont encroûtées de luliginosités, phénomène qui, de même que la pulvérulence des narines, tient à l'immobilité absolue des malades et rappelle ce qui se passe dans les lièvres typhoïdes ; plus rarement la langue est sèche, souvent même quand la stupeur est profonde, elle reste humide et le malade la tire hors de la bouche avec lenteur et hésitation.
L'appétit est toujours peu développé et la quantité de nourriture ingérée fort peu considérable. En raison de l'inertie qui les domine, la plupart des malades conservent en présence de leurs repas cette lenteur et celte hésitation qui caractérisent tous leurs mouvements : il faut à chaque bouchée redoubler d'instances auprès d'eux, et bien souvent, malgré de grands efforts, on n'obtient qu'une alimentation insufïisanle qui contribue à aggraver l'élal général des sujets par la débilité qu'il entraîne; d'autres, en raison d'idées délirantes spéciales, luttent avec une certaine énergie, et crachent les aliments (ju'on est parvenu à introduire dans la bouche. Quand la stupeur est profonde, celte résistance est bien rare : les malades se laissent faire, et pour peu que les aliments aient été portés assez profondément, la déglutition s'opère chez eux par un véritable mouvement réflexe et sans leurparticipation active. Non-seulenientla nourriture estingérée en petite (juanlité, mais encore la digestion se fait avec lenteur, et l'assimilation est très incomplète, d'où l'anémie, la décoloration des trails, la langueur de toutes les fonctions.
Enfin, la constipation est un phénomène qui ne fait jamais défaut : elle tient à la fois à la petite quantité des aliments ingérés, à la diminution des sécrétions du tube digestif, et à l'alTaiblissement de la contraclilité des tuniques musculaires de l'intestin ; elle doit attirer d'une manière spéciale l'attention du médecin, car elle exerce une fâcheuse influence sur les fonctions nerveuses, et en la combattant avec énergie et persévérance on obtient des résultats remarquables et inattendus.
Les sécrétions chez les mélancoliques présentent certains troubles qui sont en relation parfaite avec l'état des autres fonctions; la salive visqueuse et peu abondante s'écoule quelquefois involontairement, du moins chez les malades en stupeur, au-dessus de la lèvre inférieure pendante et renversée. L'urine, rare et sédimenteuse, peut être excrétée involontairement dans les cas de stupeur profonde, mais jamais elle ne contient de sucre ni d'albumine. La peau, froide, sèche, un peu visqueuse, rappelle la sensation que donne le contact de la peau des cholériques; elle a perdu son élasticité et sa souplesse, et il est évident que les fonctions perspiratoires sont nulles ou peu énergiques ; les sécrétions du cuir chevelu subissent également une diminution notable, et les cheveux otTrent une sécheresse, Uù aspect terne et rugueux qui contrastent avec l'état physiologique.
En étudiant isolément chez les mclancohques d'un côté la nature du déhre, de l'autre la dépression de toutes les fonctions, nous avons procédé par voie d'analyse, et afin de. rendre notre description plus complète, nous avons réuni dans un même tableau des traits qui d'ordinaire se trouvent épars dans un grand nombre de sujets. Il importe maintenant de savoir comment s'associent entre eux ces deux éléments pathologiques, afin de donner naissance aux diverses formes de la mélancolie.
324 DE LA MÉLANCOLIK.
§ 5. — FurnK'M dr la niélanrolle.
Lorsque la dépression est très profonde, lorsqu'elle est portée jusqu'à la stupeur, l'activilé des idées délirantes est prescjue nulle, à tel point que beaucoup d'auleurs admettent dans les faits de ce genre une suspension totale des actes intellectuels; dans d'autres cas plus nombreux, la dépression et le délire mélancolique s'associent dans des proportions à peu prés égales. Enfin, il peut arriver que la dépression existe seule, sans conception déliianto à proprement parler, d'où il résulte trois formes ou trois degrés de mélancolie, correspondant jusqu'à un certain point aux formes que nous avons admises dans la manie : 1" mélancolie sans délire, 2" mélancolie simple, 3" mélancolie avec stupeur.
1° Dans la niélancolie sans délire^ on ne constate aucune fausse conception : la dépression existe seule et elle amène une telle impuissance, un tel anéantissement, qu'elle détermine un véritable état d'aliénation mentale : les malades conservent une appréciation assez nette de leur position, ilc la déplorent, ils se lamentent sur leur impuissance, et néanmoins ils opposent une force d'inertie invincible à tous ceux qui essayent de les faire sortir de leur immobilité. On les voit négliger leur toilette, les soins de leur ménage, leurs affaires les plus importantes, rechercher le silence, l'isolement, et faire en vain des efforts pour secouer le poids qui pèse sur leur intelligence. J'ai vu, entre autres, une malade qui, à la suite d'un accès de mélancolie délirante avec agitation, passait ses journées inoccupée, debout, immobile dans un coin de sa chambre, demander d'une voix dolente à rester en repos, pleurant, résistant et se désespérant toutes les fois qu'il fallait se lever, s'habiller et manger. Pour la faire agir, pour obtenir d'elle un mot de réponse, il fallait des excitations incessantes, jamais elle ne s'exprimait autrement que par monosyllabe?, et cependant les conceptions
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délirantes avaient totalement disparu : elle appréciait nettement sa situation, ainsi que les affaires de famille qui lui étaient soumises, écrivait à ses enfants des lettres très sensées et leur donnait les meilleurs conseils. Après plusieurs mois, cette malade finit par entrer en convalescence.
Pour Guislain (1), cette dépression sans délire est la mélancolie dans sa plus grande simplicité : C'est, dit-il, un état de tristesse et d'abattement avec ou sans écoulement de larmes, sans aberralion notable du jugement et de l'intelligence. Le malade a conscience de ce qui se passe autour de lui, il apprécie plus ou moins sa situation, reconnaît ses amis, ses ennemis; mais une crainte, une peur, un désespoir le dominent, il est absorbé dans ce sentiment douloureux.
2° Dans la mélancolie simple, le délire triste et la dépression existent simultanément, mais se trouvent associés dans des proportions toujours inverses, variant singulièrement selon cbaquc sujet. Plus la dépression est intense, moins le délire a d'activité Lorsque, au contraire, les idées délirantes sont remarquables par leur ténacité, leur nombre et leur fécondité, la dépression est remplacée par une excitation qui n'est plus l'activité exubérante du maniaque, mais bien une agitation automatique, souvent sans but et sans direction, qui pousse les malades à errer çà et là, à résister à tout ce qu'on leur demande, à lutter énergiquement toutes les fois qu'on veut les habiller, les déshabiller, leur faire prendre leurs repas. Abandonnés à eux-mêmes ces mélancoliques restent inquiets, irrésolus, et dans un état d'anxiété qui se traduit par l'aspect de la figure, par les gestes, les phrases entrecoupées qui laissent la pensée incomplète et comme en suspens. Chez d'autres, l'agitation se manifeste sous forme de paroxysmes signalés par des cris, des lamentations, des visions terrifiantes, des tentatives de suicide, et pendant lesquels réapparaissent en foule et avec une inten-
(1) Traité des phrénopalhie^i \). 187.
silù nouvelle loLilcs les idées déliraules assou|)i(;s munienlanérueiit |)enilaiil les luomenls de calme. C'est en se luiidant sur la |)ié(l(iininance do tel ou tel île ces synifitômes (pi'un a décrit comme variétés distinctes la méluncoUe buicide^ la mc/'incolic anxieuse, la nunùc mélancolique^ la niélaucolie '/mnuijhohique.
â" Dans la troisième forme, mélancolie avec stupeur^ ce ()ui domine, c'est la dépression. Ce sont ces malades qui, niuels, immobiles comme des statues, semblent j)résentcr un anéantissement complet de toutes les Fonctions d'innervation, et offrent au plus haut degré les modifications fonctionnelles (jue nous avons indiquées précédemment.
Celle forme de mélancolie tout à fait remarquable était confondue par Pinel avec l'idiotisme; Esquirol la décrivit sous le nom de démence aiguë ; Georget, le premier, en fit un genre particulier de folie qu'il appela stupidité, lui assignant comme principal caractère l'absence accidentelle de la manifestation de la pensée, .soit que le malade n'ait pas d'idées ou qu'il ne puisse les exprimer. M. Etoc, en 1838, dans sa thèse inaugurale, admet aussi que la stupidité a pour caractère principal la suspension ou l'embarras de l'intelligence , et Ferrus, à son tour, définit la maladie, la suspension rapide apvrélique et curable de toutes les tacullés cérébrales. En lS/i3, M. Baillarger reprenant l'étude de cette question, a prouvé par des observations nombreuses que derrière cette torpeur et cet engourdissement apparent de l'intelligence, il existait toujours un délire d'une grande activité ; en interrogeant ces malades au moment de leur convalescence sur les sensations qu'ils avaient éprouvées, il a trouvé que la plupart étaient en proie à des illusions et à des hallucinations de tous les sens donnant naissance aux idées délirantes les plus bizarres, que tous, malgré l'embarras et la confusion des idées avaient un délire de nature exclusivement Iriste, souvent accompagné d'idées de suicide; qu'ils avaient perdu la con-