‹ Traité pratique des maladies mentales (volume 2)Chapitre 73 sur 141 · DE LA FOLIE A DOUBLE FORME, OU FOLIE CIRCULAIRE · texte numérisé non relu

DE LA FOLIE A DOUBLE FORME, OU FOLIE CIRCULAIRE

Définition. — Historique. — Description des périodes, leur durée. — Passage d'une période, à l'autre. — Pronostic — Diagnostic. — Terminaison. — Traitement.

§ fer Définition.

On désigne sous le nom de fo/ie à double forme, de folie circulaire, une forme spéciale d'aliénation mentale caractérisée par deux périodes régulières, l'une d'excitation, de manie; l'autre de dépression, de mélancolie, dont la réunion constitue un accès; de même que le frisson, la chaleur, la sueur, sont trois stades dont se compose l'accès de fièvre intermittente. Chaque accès complet peut être séparé pai- un intervalle lucide (folie à double forme-, ou bien les accès se succèdent immédiatement et sans aucune rémission dans les symptômes (folie circulaire).

§ 8. — Historique.

Il y a quinze ans à peine que la folie à double forme a été décrite comme maladie distincte. Sans doute ce n'est pas une affection nouvelle, et, dans plus d'un auteur, orf trouve mentionnée comme assez fréquente la transformation de la manie en mélancolie, op réciproquement. Mais il est évident qu'on avait vu là deux affections distinctes se succédant plus ou moins régulièrement, mais non pas deux périodes d'un même accès.

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Tli. \Villis commt'iice ainsi son arliclo sui- la manie (1) : c Postinchnichulia))! scfjtiitur (n/cmlmn dcnuniin qiup isti in tantum affuùs est, ut lil a/fectus sœpe vices commutent et altentter in alteruirum trameat , nmn diatliesis melancolica in pejus evecta furorem ncccrsit; atquc fur or deferhetis non raro in diatliesinatrabilariam desinit. » 11 est impossible de désigner plus clairement rallernance et la succession de l'accès maniaque et de l'accès mélancolique. 11 n'est pas rare, dit à son tour Esquirol (2), de voir la manie alterner d'une manière très régulière avec la phthisio,riiYpochondrie et la lypémanie; et il insiste, dans plus d'un passage, sur la stupeur profonde qui précède pendant plusieurs mois l'explosion de la manie.

Griesinger, en 1845, dans un passage cité par M. Haillarger (3), regarde comme très ordinaires la Iransilion de la mélancolie à la manie et l'alternance de ces deux formes. « Il n'est pas rare, dit-il, de voir toute la maladie consister dans un cycle des deux formes qui alternent souvent très régulièrement. D'autres observateurs et nous-même avons vu des cas dans lesquels une mélancolie survenue en liiver est remplacée par une manie au printemps, qui, en automne, se transforme de nouveau en mélancolie. Les accès de manie avec agitation alternent souvent avec im état de mélancolie. Quelquefois il y a entre ces deux formes une alternance régulière, pour celles, par exemple, qui débutent à une certaine époque de l'année.... » En 1851, M. Falret (/i), insistant sur ce caractère de cycle indiqué par Griesinger, caractère exact, puisque la maladie passant sans cesse de la manie it la mélancolie et de la mélancolie à la manie, roule

(1) Th. Willis, opéra onmia, 1681, p. 255.

(2) Des maladies menlaks, t. II, p. 170. (3)i4nn. méd.-psuchoL, 1854, p. 37i.

(4) Falret, Leçons cliniques de médecine mentale, 1854 , p. 249, et DuUelin de l'Académie de médecine, 1854, t. XIX, p. 382.

IIISTUUIQUE. 3/il

en elFet dans une sorte de cercle, a cru devoir en tirer la désignalion spéciale de circulaire, qu'il applique à un type spécial ditïérent du type intermittent : « La transformation de la manie en mélancolie, et réciproquement, dit M. Falret, a été signalée dans tous les temps comme un fait accidentel ; mais on n'a pas assez remarqué, ou du moins on n'a pas dit d'une manière expresse, qu'il existe une certaine catégorie d'aliénés chez lesquels cette succession de la manie et de la mélancolie se manifeste avec continuité et d'une manière presque régulière. Ce fait nous a paru assez important pour servir de base à une forme particulière de maladie mentale que nous appelons folie circulaire, parce que l'existence de ce genre d'aliénés roule dans un même cercle d'états maladifs qui se reproduisent sans cesse, comme fatalement, et ne sont séparés que par un intervalle de raison de courte durée. »

Enfin M. Baillarger, envisageant la question à un point de vue différent, a le premier fait voir (i) qu'entre la période maniaque et la période mélancolique, il n'existait, à proprement parler, pas d'intervalle lucide ; que l'association de ces deux formes constituait l'accès, et que l'intermittence, lorsqu'elle existait, ne s'observait qu'après l'évolution complète de cette double période, d'où le nom de folie à double forme qu'il a donné à la maladie.

Je n'hésite pas à accepter cette dénomination pour les cas où les accès à double période sont séparés par une intermittence bien accusée; mais je pense que le terme de folie circulaire s'applique avec plus d'exactitude aux faits encore nombreux où les accès se succèdent sans la moindre intermittence, et où la maladie roule indéfiniment dans le même cercle; un sujet offre une période mélancolique qui se prolonge pendant un mois et qui est suivie im-

-1) Baillarger, Bullelin dcCAcad. de méd., 31 janvier 185i, t. \IX,p.340.

r>/i2 l)F I.A F(tI.IE A noirtl.F. F(»nME.

uiédialeiiiL'iil d'uni,' jjL'riudc luaijiiKjuc d'iiiK; duréi; à peu prés égale : ces deux périodes, coiisliluaul l'accès, sont séparées par un intervalle lucide de plusieurs semaines du retour de la période luélancoliiiue, voilà la folie à double forme. Mais que le nouvel accès survienne innuédiatement après l'autre, voilà la forme qui peut, avec justesse, être désignée sous le nom de folie circulaire.

§ 3. — lleneription.

Nous devons étudier dans la folie à double forme l'aspect des deux périodes, leur durée, le passage de l'une à l'autre, le pronostic et le traitement.

La dépression d'un côté, l'excitation de l'autre, tels sont les éléments opposés qui constituent l'essence des périodes alleniatives delà maladie. L'excitation arrive habituellement jusqu'à l'accès de manie tel que nous l'avons décrit, tandis <|ue la dépression revêt tous les caractères de la stupeur mélancolique, sans que rien dans l'état physique et intellectuel des sujets permette de distinguer ces états des accès simples et isolés de manie et de mélancolie. On a vu cependant dans quelques cas exceptionnels la période maniaque caractérisée par du déhre ambitieux et un léger embarras dans la parole, disparaissant au moment de la période de dépression pour reparaître à un accès ultérieur (1), tandis que dans un autre fait dû à M. Renaudin, c'est pendant la période de dépression qu'apparaissaient des symptômes très graves de paralysie générale, embarras de la parole, évacuations involontaires, faiblesse des mouvements, anéantissement de l'intelligence ; ces symptômes s'évanouissaient au printemps de la manière la plus inattendue. Ces observations sont très rares et doivent être accueillies avec une grande réserve ; mais ce qui est infiniment plus commun, c'est de voirl'exci-

(1) Baillarger, De la dcmar.ce paralmique et de la manie ombilieuse {Anu. vinl.-psychoL, 1858, p. 402).

tation et la dépression, sans aller jusqu'à l'état maniaque ou mélancolique, constituer simplement des différences dans le degré de l'activité intellectuelle, à tel point que la maladie peut rester méconnue et être longtemps regardée comme une simple bizarrerie dans le caractère et la manière d'être. C'est ainsi que, pendant la période d'excitation, les sujets se sentent plus d'intelligence qu'à l'étal normal; ils écrivent, composent et parlent avec une facilité inaccoutumée ; on les voit, pleins d'entrain et d'expansion, former des projets hardis qu'ils exécutent avec une verve et une activité infatigables, ne douter de rien, et adopter sans critique et d'enthousiasme les idées qu'on leur propose : chez quelques-uns l'excitation, au lieu de revêtir le caractère d'une bienveillance inusitée, se traduit par de l'irritabilité, par de la tendance aux actes méchants et malicieux, par des propos mordants et agressifs envers tous ceux qui les entourent, et quelquefois par une excitation génitale qui se révèle tantôt par des excès vénériens, tantôt simplement par une conversation plus libre, et chez les jeunes filles, par des idées de mariage ou une coquetterie plus accentuée. Les fonctions de la vie organique participent à cette surexcitation : dans (|uelques cas, rares il est vrai , on a vu de la dipsomanie reparaître à chaque période expansive. Mais habituellement l'appétit est augmenté, les malades prennent de l'embonpoint, leur sommeil est profond et réparateur, leurs mouvements sont précis et énergiques, et ils se sentent doués d'une vitalité exubérante. Celui qui les observe pour la première fois et sans connaître leurs antécédents, ne voit en eux pas autre chose que des sujets actifs et entreprenants, exempts de tout délire.

Mais lorsque arrive la période de dépression, la scène change, et plus on prolonge son observation, plus on reste confondu de la transformation intellectuelle qui s'est opérée en peu de jours, ou même en [»eu d'heures. L'audace e[

^flh 1>E I.A l'Ul.lK A DOlItîE Fon.ME.

rcsj)iil d'ciitiepiist' ont disparu |)uiir l'airt* plact* au dccoulageiiient, à la trislesse, à l'iiicrlie; les malades doutent d'eux-mêmes, se sentent incapables de rien exécuter, deviennent avares, indécis, irrésolus, faciles à diiiger. Leur imagination s'est éteinte, leurs conceptions intellectuelles manquent d'élan et de vigueur; souvent même en proie aux idées les plus sombres, ils regrettent amèrement les résolutions (ju'ils ont prises pendant l'autre période, cherchent à les réparer, et n'ont plus que dégbijt et indiiïérence pour ce qui leur causait tant d'enthousiasme. Un malade que j'ai longtemps connu désignait lui-même ces deux périodes sous le nom de o^ise rose et de crise noire, qui les caractérise parfaitement. Au physique, la langueur des fonctions digestives, la constipation, l'insuffisance du sommeil, indiquent que tout l'organisme est à la fois atteint.

Ces individus vivent dans le monde, qui s'étonne de l'inégalité de leur humeur sans rien soupçonner au delà; mais en les suivant de près, on constate bien vite que l'excitation et la dépression, modérées eu certains moments, offrent de temps à autre des paroxysmes qui entraînent les malades à de véritables actes délirants, soit à des dépenses exagérées, à des achats déraisonnables, à des entreprises ruineuses et mal combinées ; soit, au contraire, à une inertie, à un découragement qui les rendent incaj)ables de diriger leurs alïaires, les poussent aux idées tristes et les mènent quelquefois jusqu'au suicide. En somme, ces individus chez lesquels l'équilibre intellectuel n'existe jamais, ne doivent à aucune période de la maladie être considérés comme jouissant de la plénitude de leurs facultés, et ne sont par conséquent nullement responsables de leurs actes.

Le double accès que nous venons de décrire répond à la forme la moins accentuée de la maladie ; mais bien souvent il arrive de voir un accès maniaque complet suivre ou précéder un accès de stupeur mélancolique. Il ne faut pas croire

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