MARCK. — MAI. MI.NT
;{0/| UES MOM (MANIES.
(l'hallucinalioiis, et riiallucinuliori, niênif primitive, entraîne j)res(|ue n«'!cessairenient avec elle Imilr mie S(':rie d'idées déliraiilcs; loutelois ces deux rnniics iiciuciil cxisli'i' à Tt-lal sim|ilc, et d'ailleurs les halluciiiaUniis se liadiiisant par des svmplùnies spéciaux, il est plus pratique, une t'ois ces léserves faites, de consacrer à chacune d'elles une descriplion isolée, tout en les étudiant ensemble au point de vue du dia-. gnostic et du traitement.
Les monomanies intellectuelles sont pour ainsi dire innombrables, puisqu'on en compte autant qu'il peut germer d'idées fausses ou de fausses séries d'idé(!S dans l'esprit bumain.
« Un pourrait admeltre à priori, dit M. Parcbappe'(l), autant d'idées fixes, et par conséquent autant de délires partiels et dominants, qu'il y a de directions principales dans l'activité humaine. L'observation justifie à posteriori celte vue. Et en effet, les délires partiels et dominants dans les asiles d'aliénés représentent, sauf la raison, les préoccupations partielles et dominantes dans la société. Et les auteurs ont consacré l'existence de monomanies dans lesquelles dominent, avec des manifestations délirantes, les passions (jui agitent et dirigent les hommes dans l'état de raison : monomanies erotique, amoureuse, ambitieuse, religieuse, suicide.» Au milieu de cette grande variété d'individualités morbides, il est toutefois certaines analogies, certaines lois qui réunissent les faits isolés et que nous allons exposer brièvement.
l" Début. — Les mononianies intellectuelles peuvent débuter de plusieurs façons : a. elles peuvent être consécutives à un trouble général de l'intelligence; b. elles peuvent être
(1) Parcliappe, Ann. mcd -psychuL, 1851, t. XV, p. ()3, Symptomatologie de la folie.
MÔNOMANIES iXTELLECT|IELLES. ^>5,âr
primitives et débuter soit rapidement, soit lentement -et par l'intermédiaire d'idées fixes.
a. M. Moreau a signalé certaines idées délirantes qui persistent après la guérison d'un accès de manie ; l'agitation disparaît, le sommeil est calme, les allures redeviennent régulières, mais il reste des fausses conceptions isolées, plus tenaces que la maladie première, et qui donnent au délire une tournure nouvelle et plus limitée : nous savons aussi que, consécutivement à l'état d'hébétude et de stupeur intellectuelle de la fièvre typhoïde, il pouvait survenir des idées déhrantes isolées plus ou moins tenaces; c'est alors, comme l'a dit M. Moreau, l'idée principale d'un rêve qui survit au rêve lui-même. Ce début des monomanies est loi» d'être le plus fréquent.
h. Quand les monomanies surviennent lentement, elles débutent en général par Vidée fixe. Chez un individu prédisposé, faible de caractère, doué d'une sensibilité vive, un mot, une émotion, une crainte, un désir laissent un jour une impression profonde. La pensée née de cette, façon se présente à l'esprit d'une manière importune, elle^ ne le quitte plus, elle l'obsède, elle domine toutes ses conceptions : pendant quelque temps l'individu peut avoir, conscience de tout ce que cette idée fixe a d'absurde, de déraisonnable ou de criminel : il cherche à la surmonter, il lutte contre elle et reste pendant des mois et même des années entières dans un état d'angoisse morale qui ne lui enlève pas encore la fibre direction de ses actes et de sa volonté ; ou du moins, si la conduite et la pensée sont déjà influencées, il n'y a pas encore de délire; dans ces cas, cependant, dit M. Parchappe, la limite qui sépare la raison de la folie est difficile à déterminer pour l'observateur et facile à franchir pour le malade.
Voici trois exemples bien nets d'idées fixes que j'emprunte au même auteur :
356 Dns MONOMANIKS.
Un rnaj^islrat donl rintellijK^ence élail nicdiocre, (iuoi(|iio saine, sT-lait persuadé (|uc l'usage des ustensiles de cuivre dans les cuisines, et des robinets de cuivre dans les appareils de conduite pour les liquides, était tellement préjudiciable à la santé qu'il lallail lui rapporter la plupart des maladies dans les maisons particulières et surtout dans les établissements publics.
Van Swieten cite un cas curieux d'idée fixe cliez un homme à tout autre égard fort sensé. Ayant entendu dire que plusieurs personnes mordues par un chien enragé étaient devenues hydrophobes, malgré l'emploi de la saignée et des meilleurs remèdes, cet homme se frappa l'esprit de cette opinion, que si les chirurgiens s'étaient servis des mêmes lancettes pour pratiquer d'autres saignées, le virus avait dû, sans qu'on s'en dout.'U, être inoculé à un grand nombre d'hommes qui dès lors pourraient le communiquer à d'autres. Pour se préserver d'un si grand malheur, il résolut de ne se laisser toucher dorénavant par personne, et, malgré sa tendresse pour sa femme et ses enfants, il ne put se décider à faire exception en leur faveur.
Une jeune dame, sous l'influence habituelle d'un sentiment exalté de jalousie, offrait une disposition extraordinaire à concevoir des i^ées fixes se rapportant à sa passion, toutes les fois que quelque circonstance venait à exagérer la tension nerveuse (jui lui était ordinaire. Une fois, après s'être livrée avec ardeur à un travail artistique, elle éprouva un retard de menstruation et en même temps sa passion jalouse s'étant exaltée au plus haut point, elle se trouva pendant quelques jours incessamment tourmentée de l'idée fixe qu'elle devait tuer, qu'elle allait tuer l'objet de sa jalousie ; mais elle jugeait sainement cette disposition de son âme, qu'elle rapportait à une disposition maladive et sa raison demeura intacte.
2° Mode de développement, — L'idée fixe peut donc no
pas francliir les limites de la folie, mais dans la majorité des cas elle n'en est que le premier degré. Acceptant ce point de départ comme nécessaire et irrévocable, l'esprit en déduit logiquement toutes les conséquences jusqu'aux dernières limites et même au delà, jusqu'au délire; les actes euxmêmes ne tardent pas à se conformer à ces préoccupations maladives, ils deviennent absurdes et extravagants. Bornée d'abord à une idée ou à une série d'idées, la folie gagne de proche en proche, occupe chaque jour un point nouveau, et par une série de déductions légitimes finit par rayonner sur toutes les pensées, sur toutes les actions. Je ne puis mieux faire pour donner une idée de celte progression de la monomanie, que de rapporter ici succinctement deux observations dont la première m'est personnelle, et qui font parfaitement comprendre le mécanisme de cette marche envahissante.
Obseryation. — Une jeune fille delà campagne, n'offrant pas d'antécédents héréditaires fâcheux, présente depuis l'âge de seize ans une grande tendance à se préoccuper des choses les plus futiles, et beaucoup d'hésitation et d'incertitude dans le caractère. Plusieurs mariages qu'elle manqua par suite de ses irrésolutions la rendirent inquiète, portée à la mélancoHe, et ces dispositions morales furent loin de s'améliorer à la suite d'une affection aiguë des bronches compliquée de pleurésie qui altéra beaucoup ses forces. C'est en ce moment qu'elle vint à entendre parler d'un chien enragé qui, disait-on, courait dans le pays et venait de mordre un des chiens de sa ferme. Le chien mordu ne devint pas malade, elle resta néanmoins frappée de l'idée qu'elle pourrait gagner la rage, et dès lors cette pensée ne la quitta plus. D'abord elle évita avec soin l'animal suspect, puis elle en vint à prendre en horreur tous les objets qu'elle supposait avoir pu être en contact avec lui. Les cordes qui servaient à étendre le linge ayant été jetées prés de f'écuelle du
S58 Di:S MONOMAMES.
chien, ollo n'osait j)lus toucher ni les cordes ni mônio le linjj^e : chaque fois qxi'û l'alhiit changer de vêtements, elle éprouvait une lépii^mance (ju'on ne pouvait vaincre qu'au prix des |)lus vives instances, et quand, par malheur, elle avait posé la main sur un objet suspect, elle passait des heures entières à se frotter et h se laver dans un hain de savon. Son père et sa mère néi^ligeanl de prendre les mêmes précautions qu'elle, elle n'osait ni les toucher ni s'approcher d'eux, et bientôt sa répulsion s'étendit à tous les objets de son entourage qui pouvaient directement ou indirectement avoir touché un objet contaminé. Au bout d'une année les idées délirantes gagnèrent encore du terrain : un médecin avant été appelé près d'elle, elle le soupçonna de vouloir l'empoisonner et devint déliante vis-à-vis de lui ; eile en arriva à regarder comme dangereux non-seulement le contact des objets suspects, mais encore leurs exhalaisons : c'est ainsi que pendant plusieurs jours elle lut très inquiète, parce qu'on avait cassé auprès d'elle un objet de verre qui se brisa en un grand nombre de morceaux : elle craignit d'en avoir introduit des fragments par les voies aériennes, en respirant. Son père ayant été un jour pour consulter une somnambute, rapporta dans sa poche, sans l'avoir enveloppé, un serretète que la devineresse avait dû toucher pour donner son opinion : la malade conçut à la suite de cette circonstance et pendant plus de deux ans les plus vives appréhensions, redoutant qu'on eût conservé sur elle quelque pouvoir magnétique par l'intermédiaire de ce bonnet qu'on avait omis de brûler.
X en proie à des souffrances morales très vives, restait chez elle des journées entières, n'osant ni sortir, ni s'asseoir, ni lire, ni écrire, ni manger ; debout, innnobile, inoccupée, ne voulant toucher à rien, elle parvenait à peine à finir sa toilette pour la fin du jour. Lorsqu'on la contraignait à mettre la main sur les objets de sa répulsion, il survenait
des paroxysmes avec cris, angoisses précordiales et malaise physique qui se prolongeait pendant plusieurs jours.
Lorsque je vis cette jeune fille, cet état avait déjà plus de deux ans de durée, et la vie était devenue insupportable autant pour elle que pour les siens. Un traitement tonique et ferrugineux, car la malade était anémique, des affusions froides, l'isolement, une direction morale à la fois bienveillante et énergique continuée pendant plusieurs mois, amenèrent à la longue une certaine amélioration dans son état : ses répugnances étaient moins vives, elle s'habillait })lus vite, consentait à toucher à certains objets, sortait régulièrement, mais cette amélioration resta toujours bien loin de la guérison. J'ai su que plusieurs années après, l'état mental était le même, à quelques nuances près.
J'emprunte à M. Lasègue (1) le résumé d'une observation qui peut être donnée comme le type d'une forme de monomanie, désignée par cet auteur sous le nom de délire de persécution; monomanie très commune, et qui, malgré certaines nuances dépendant de la position du malade, de son entourage, des diverses circonstances de sa vie, se présente avec un ensemble symptomatique d'une uniformité remarquable.
Observation. — M..., cinquante ans, employé dans une administration publique, caractère habituellement capricieux et irritable. Les premiers symptômes du délire se manifestent dans ses rapports avec le public ; il croit que les gens qui s'adressent à lui pour alTaire? veulent le sonder; il les accuse d'être salariés pour surveiller sa conduite : on est obligé de le faire passer clans un bureau où il travaille seul ; en même temps on augmente ses appointements en raison
(i) Lasègue. Archives de médecine, 1852, Du délire de peru^ution, ohsç]:-' vation IX.
360 DES MONOMAMKS,
(Je ses longs servkes administratifs. Il voit dans celte laveur
unoraisoiurinquiétiuio. Ses nouveaux collèi^ues l'accueillent mal à ce (ju'il suppose ; il entend à travers une cloison des propos injurieux; ces conversations se répètent, il les écoute aux portes, ou l'accuse d'être un mallionnête homme. Les garçons de bureau parlent sans cesse de lui; on le montre au doigt dans l'administration; on le dénonce à ses chefs comme un voleur. Ouehiues-uns des papiers qu'il a trans- [)orlés par erreur, en changeant de cabinet, doivent être le prétexte de ces calomnies; on fait sans cesse allusion à ces papiers; on lui reproche un vol. Tout le monde le fuit. iM...., malgré toutes les instances, refuse de continuer son emploi; il vient jus(iu'à la porte de l'adminisli-alion, conduit par sa femme, et n'ose pas franchir le seuil dans la crainte d'être injurié et arrêté comme voleur. Bientôt les persécutions le suivent jusque dans les rues; ses ennemis ont organisé un complot; la police est sur ses traces; il refuse de sortir. Pas d'hallucinations; insomnie par intervalles, accidenls nerveux, faiblesse des extrémités inférieures avec léger tremblement. IndilTérence absolue pour sa famille qu'il oblige à de grandes privations en cessant de remplir ses fonctions.
Tel est le mode de développement des monomanies. Une fois que le délire partiel est organisé et systématisé, il présente une ténacité désespérante : le malade interprète toutes les paroles, toutes les actions, même les plus insignifiantes, dans le sens de ses fausses conceptions. Veut-on discuter avec lui, lui démontrer qu'il est dans l'erreur, en vain on épuise tous ses arguments, en vain on lui fait toucher du doigt la vérité. L'aliéné combat, résiste et se retranche derrière ses convictions avec une inébranlable opiniâtreté. Parvient-on à lui faire avouer que ses ennemis sont iuuiginaires, que tel individu (ju'il soupçonne est au
MÛ.NOMAMES LNTELLECTUELLES. 301
contraire son ami le plus sûr, que telle invention qui absorbe son intelligence est irréalisable, on croit à sa guérison, on reçoit les promesses les plus formelles; mais une heure après, les hésitations, les inquiétudes, les mêmes convictions reparaissent. On connaît l'histoire do cet inventeur du mouvement perpétuel que M. Trélat conduisit chez Arago. Aux déclarations nettes, positives et précises du grand savant, notre inventeur resta comme atterré et fondit en larmes en voyant s'évanouir sa chimère. On le crut guéri, le lendemain il répétait qu'Arago était dans l'erreur.
Loin de guérir les monomaniaques, la discussion les excite, leur fait chercher de nouveaux arguments pour consolider leur thèse, et incruste plus profondément que jamais leurs idées délirantes. Ce n'est guère que chez les convalescents qui doutent et hésitent que celte manière de procéder peut être de quelque utihté.
3° Symptômes et marche. — La symptomatologie des monomanies varie singulièrement selon le degré de réaction que déterminent les idées délirantes. Certains individus, tout en ayant des idées d'empoisonnement, des scrupules portés jusqu'au délire, ou même la crainte d'ennemis imaginaires, peuvent dissimuler devant les étrangers leurs fausses conceptions et vivre dans le monde qui remarque en eux des bizarreries, des singularités, sans se douter des idées étranges qui servent de mobile à leurs apparentes originalités. Interrogés et serrés de prés, ces malades avouent et discutent leurs idées fausses, et alors donnent pleine carrière à leur délire; mais placés sur un terrain différent, ils raisonnent souvent avec justesse, conservent sur une foule de points des appréciations exactes, et semblent jouir d'une santé intellectuelle parfaite.
Chez d'autres, la réaction est plus active, les moments de calme alternent avec des paroxysmes survenant sous l'influence d'une émotion morale, des grandes chaleurs ou des
grands froids, de la ri'ftrislniatit'n, cl (iii<M(|ii('rois morne sans cause appréciable. Pendant ces j)aroxysmes le délire s'étend, se {iénéialise et [x'rd son caractère de délire pailiel : cette phase de la maladie, jointe à son caractère essentiellement proi^ressir, a singulièrement l'rappé les auteurs qui nient l'existence de la monomaiiie; ils ont été frappés de la dilï'Usion (jue suhil aioi's un délire limité à son ori|;iiie, oubliant que cet étal est passager, (jue, pendant les périodes de rémission, les délires accessoires disparaissent pour laisser isolées et prédominantes les conceptions ipii tout d'abord donnaient à la maladie son cachet spécial; c'est, en un mol, une rivière qui déborde do temps à autre, mais finit par rentrer dans son lil.
Les moments de paroxysmes dans les jnonomanies ne sont pas habituellement dangereux et exigent seulement quebjues moyens sédatifs et un redoublement de surveillance. Ils peuvent toutefois j)rendre un aspect plus grave et offrir tous les symptômes du délire aigu; si le délire aigu guérit, il peut arriver que de nouvelles idées délirantes ou des hallucinations, développées pendant le paroxysme, persistent même après la disparition de la période d'exaltation; la monomanie reparait alors, augmentée de nouveaux symptômes qui modifient, et, le i)lus souvent, aggravent son pronostic et sa physionomie.
On a pensé que ces délires généraux qui surviennent dans le cours des monomanies pouvaient exercer sur sa marche une heureuse influence; on a espéré qu'après avoir imprimé aux fonctions intellectuelles une secousse violente ils pourraient peut-être, en disparaissant, entraîner avec eux ces idées délirantes isolées implantées dans l'esprit. On a même cherché dans ce but à provoquer, à l'aide de substances toxiques, des délires généraux artificiels, passagers comme la cause qui leur aurait donné naissance. Le succès n'a pas réalisé ces espérances, et après chaque paroxysme provoqué,
le délire primitif a reparu, de même que la raison revient chez l'homme sain d'esprit, après le délire produit par des liqueurs enivrantes.
A part les moments de paroxysmes, les monomaniaques peuvent ne présenter aucun trouble somatique; sans doute ils ont quelquefois de l'insomnie, des accidents nerveux de toute sorte, de la chloro-anémie, de la pléthore ; sans doute aussi les recrudescences dans le délire peuA^ent être dues à des troubles de la digestion, de la menstruation, de la circulation cérébrale, mais il n''existe pas ici, comme dans la manie ou la mélancolie, un état général, soit d'excitation, soit de dépression, qui domine nécessairement l'état mental. Une fois la période aiguë passée, le monomaniaque vit comme les autres hommes, sa santé physique peut être parfaite, et son déhre ne réagit plus que de temps à autre sur l'organisation.
A" Pronostic. — D'une manière générale, la monomanie est beaucoup plus grave que la manie ou la mélancolie, et c'est là un fait qui étonne, car un délire hmité semble comporter un pronostic moins grave qu'un délire qui envahit à la fois toute l'intelligence ; cependant lorsque la monomanie est récente, lorsqu'elle est peu étendue et n'a pas encore eu le temps de se systématiser, lorsqu'elle a débuté brusquement et n'est pas le résultat de préoccupations datant déjà d'une époque éloignée, elle est susceptible de guérison ; cette guérison survient progressivement et peut être complète, mais pas plus que dans les autres formes de la folie elle n'est exempte de rechutes.
Quand la monomanie ne guérit pas, elle se prolonge indéfiniment, pour ainsi dire, au milieu d'alternatives de calme et d'agitation, et de péripéties sans nombre; les idées conservent à quelques nuances près, le même caractère qu'au début de la maladie ; à la longue cependant, elles perdent un peu de leur activité. Elles deviennent moins nombreuses, moins
'M]h UKS MONUMANIES.
récondes tl s'ciicliaiiicnl avec moins de vigueur : le malade ii'iiiv('iile|iliis rien, il cniploieles mêmes expressions et tourne toujours dans le même cercle ; son délire est stéréotypé, selon l'expression d(î M. Falret.
Ceci dénote déjà un léger degré d'aiïailjlissement intelleclucl. Oiianl à la démence proprement dite, elle arrive fort tard et jamais elle n'est complète : on \pil des monomania(iues incurables (|ui, au bout de vingt années, consenent encore une certaine vigueur d'esprit, comme si cliez eux l'exercice régulier d'un ceilain nombre de lacultés retardait les progrès del'alTaissementde l'ensemble de l'inlelligence.
0" Diagnostic. — Comment distinguer les monomanies des deux Termes de maladies mentales étudiéesjusqu'ici, de la manie et de la mélancolie? Dans la manie, il existe un état général d'excitation qui se traduit i^on-seulement par un délire général, incoliérenl, mais encore par une suractivité de toutes les ibnclion« organiques : la mélancolie se caractérise à son tour par un état général tout opposé, par de la dépression pouvant aller jusqu'à la stupeur cl envahissant l'économie entière. Tout dans l'attitude du malade, dans ses gestes, dans ses paroles, révèle ces deux états opposés, excitation, dépression, dont on n'a pas encore saisi la cause organique, mais qui semblent correspondre à un trouble matériel du système nerveux. Dans les monomanies, rien de semblable ; le malade n'est excité ni déprimé, il vit en apparence comme tout le monde, conserve un degré normal d'activité, et souvent dans ses allures rien ne trahit, au premier abord, l'existence d'un trouble intellectuel. Un homme peut avoir une idée lixe de nature mélancolique, il peut croire, par exemple, qu'il est ruiné : Si, tout en ayant cette conviction fausse, tout en conformant sesactions à ses préoccupations délirantes, il peut encore aller et venir et porter son attention sur les choses usuelles de la vie, il reste atteint de monoraanie triste. Si, au contraire, l'idée fausscs'élend, envahit toute l'intelligence, amène
la dépression, l'inertie, la stupeur, c'est de la mélancolie.
Cet élément de diagnostic est le premier qui se révèle au coup d'oeil de l'observateur. En interrogeant ensuite le malade, on constate que son délire, tout en ayant une certaine extension, n'entrave pas les operationsintellectuelles.il n'est ni incohérent comme celui du maniaque dont les idées sont multiples, rapides, inaciievées; ni confus comme celui du mékincolique qui se borne à des idées monotones, vagues, mal raisonnées. Loin de là, le délire des monomanes est logique et parfaitement systématisé : tout s'enchaîne et se coordonne, et l'on voit bien vite qu'il n'y a plus ici de lésion générale qui exalte ou obscurcisse le fonctionnement intellectuel : tout en donnant des résultats vicieux en raison de la fausseté des points de départ, les lois qui régissent la formation de la pensée restent les mômes qu'à l'état normal.
Une fois cette question résolue, il reste d'autres points à préciser, et d'abord quelle est l'étendue du délire? Pour éclairer ce côté du diagnostic, il faut bien se garder d'un seul examen ou d'un examen superficiel. Tel malade raconte de lui-même ou ses idées tixes ou ses préoccupations délirantes. Tel autre, et cela se rencontre surtout chez les hallucinés, se tient en garde contre le médecin qui l'interroge, dissimule ses impressions maladives et ne donne son secret que poussé à bout et dans un moment d'oubli. Ces malades ont des phrases spéciales qui ne trompent guère le médecin exercé : leurs accusations sont vagues et toujours semblables : on les tourmente, on les persécute, on ne cesse pas un instant de les poursuivre. Un mot de ce genre séiisi dans un interrogatoire met bien vite sur la voie et permet de découvrir une trame dont on ne soupçonnait ni l'étendue ni la complexité.
6" Formes principales des monomanies . — Toute classification ou même toute énumération complète des monoma-
'SM r»KS MONOMAMIS.
nies iiilellcctuolles est iiiipnssihlt'. Klles sont si n(»iiil)r<'use3 et si diverses, surtout dans l;\ classe de la socirti'; dont l'esprit est cultivé, qu'on peut dire ici plus (|ue jamais qu'il n'existe pas deux sujets atteints d'uu (lélirc identique. Toutefois les conceptions délirantes préseiilcut, (mi l'énéral, l'eiupreinle du milieu dans lequel vit le malade, et varient singulièrement selon les époques, les préjugés sociaux, les idées régnantes. Dans les temps antiques, les lypémaniaques se croyaient poursuivis j)ar la colère des Euménides on des dieux infernaux, ou al teints par les flèches de Diane : au moyen âge, la croyance aux sorciers, aux esprits diaboliques, aux revenants, donnait aux monomanies un aspect caractéristique. De nosjours, des formes gouvernementales nouvelles, une surveillance plus grande exercée sur tous les citoyens, et, dans un autre ordre d'idées, des découvertes merveilleuses en chimie, en physiijue, ont substitué aux idées superstitieuses du moyen âge la crainte des persécutions de la police et cette croyance, si commune chez les hallucinés, qu'on les tourmente à l'aide de la physique et de l'électricité. La forme du délire change donc avec les siècles, mais au fond les éléments du délire restent les mêmes.
En relatant plus haut deux observations de monomanie, l'une caractérisée par des idées de persécutions, l'autre par des répugnances maladives, par des scrupules, par des craintes de contamination portées jusqu'au délire, nous avons déjà fait connaître deux formes, la première très fréquente, la seconde assez rare, de monomanie intellectuelle. Mais il en est d'autres encore qui doivent être signalées.
La monomanie religieuse si commune au moyen âge, devenue plus rare de nos jours, se rencontre en général chez des sujets d'un esprit faible et borné, élevés dans des habitudes de dévotion peu éclairée, adonnés outre mesure à des études théologiques : un zèle outré dans les exercices
MÔNOMANIES liNTELLËCtUELLES. 307
religieux, des scrupules incrssants à propos des actions les plus simples de la vie, caraclérisc-nl les débuts de cet état mental qui ne tarde pas à se compliquer d'hallucinations de divers sens : les malades entendent la voix de Dieu ou des saints qui leur transmettent des ordres, ils ont des révélations célestes et conforment leur genre de vie aux règles de l'ascétisme le plus désordonné. Rien de plus grave que cette forme de délire. Moins que tous les autres, ces aliénés sont accessibles à la persuasion ou à l'intimidation : mis en présence d'autorités religieuses compétentes, ils discutent avec ardeur et placent bien vile leurs convielions délirantes au-dessus des conseils plus sages qui leur sont donnés; contraints de vivre autrement qu'à leur guise, ils se posent en martyrs et sont presque toujours inébranlables : c'est plus particulièrement dans cette catégorie d'aliénés qu'o^n observe le refus obstiné d'aliments, les idées de suicide et d'homicide, les mutilations graves, les supplices volontaires. Aussi, a-t-on dit non sans raison, que les Ihéomanes étaient des aUénés toujours dangereux et que chez eux l'incurabililé était presque la règle. En outre, de tous les délires le délire religieux est celui qui se transmet le plus volontiers par la contagion : il suffît de rappeler ici ces épidémies nerveuses du moyen âge, si complexes au point de vue nosologique, qui envahissaient non-seulement tout un couvent, toute une ville, mais encore des contrées entières, et prenaient les aspects les plus variés. Dans la dêmonolàlrie^ les hallucinés croyaient assister au sabbat et adorer le démon; dans la démonopathie ils sentaient, eux, les souffrances causées par la présence du diable. Les zoanthropes, dont on trouve des traces dans l'histoire de Nabuchodonosor, les lycanthropes, les cynanthropes se croyaient transformés en loups, en chiens. La nuit, après avoir laissé croître leurs ongles, leurs cheveux et leur barbe, ils parcouraient en hurlant les campagnes, et au sortir de leurs hallucinations s'accusaient
^^<>S DKS MONOMANins.
(levant les triliunaiix de crimes atroces, de menrlros, d'aclffs (ranthr(ipo[)Iin,L>ic. qu'ils n'avaient jamai;5 commis (jiic pendant le (lélir(; de leurs rêves.
Dans la monomanie ambitieuse , les malades, se disant issus d'une illustre orij>ine, se forgent une liisloire^ui élonnepar la minutie et la précision des détails ; ils racontent leur éducation, leur entourage, groupent autour de leur idée première tous les noms, tous les incidents qu'ils ont pu recueillir, fatiguent de leurs réclamations les magistrats, les autorités, et finalement, séquestrés dans un asile, se considèrent comme spoliés et ne cessent de protester contre leur détention arbitraire cl conti'e les embûches dont ils sont victimes. Les anciens auteurs, en décrivant la iiiononianie ambitieuse, ne manquaient pas de signaler ces aliénés qui, rois, papes, empereurs, poètes et musiciens distingués, parlent sans cesse de leurs millions, de leurs diamants, de leurs palais, forment des projets gigantesques, distribuent autour d'eux des distinctions et des honneurs. L'expérience a prouvé que dans la majorité des cas, cette forme de déhre se rattachait, non à la monomanie, mais à la paralysie générale. Mais c'est là un point important sur lequel nous aurons à revenir plus tard.
Les monomaniaques inventeurs, ceux, par exemple, qui croient avoir trouvé le mouvement perpétuel, se rencontrent de temps à autre épars dans les asiles d'aliénés. Borné d'abord à celte idée prédominante, le délire chez ces malades ne tarde pas à s'étendre. Courant de porte en porte, entraînés dans des démarches incessantes, mais toujours rebutés et découragés, ils se regardent connue victimes et comme persécutés, et bientôt en proie à des illusions et à des hallucinations, ils trouvent dans cette complication un nouvel aliment pour leur délire.
Dans la monomanie triste^ les malades sont domines par une idée délirante de nature mélancolique qui s'implante au milieu de rinlelligence, mais en restant limilée cl sans
MONOMA>ME EROTIQUE. 36Ô
se généraliser. J'ai eu l'occasion d'observer quelques monomaniaques qui, à la suite d'une perte d'argent peu importante, étaient convaincus qu'ils étaient ruinés et conformaient leur genre de vie à cette nouvelle position, tout en conservant sur beaucoup de points des appréciations exactes ; d'autres, vivement frappés d'une contrariété, d'une situation morale pénible ou délicate, craignent d'avoir manqué à l'honneur, et rien ne peut rassurer leur esprit ébranlé. Il en est enfin qui sont en proie à des terreurs imaginaires, à des hésitations, à des incertitudes, à des scrupules qui influent sur toutes leurs déterminations, sans cependant entraver leur activité intellectuelle. La monomanie triste peut facilement conduire aux idées de suicide et à des actes dangereux; en se généralisant elle se transforme en mélancolie.
La monomanie erotique^ ou érotomanie, qu'il faut bien se garder de confondre avec le satyriasis, est caractérisée par un amour excessif, tantôt pour un objet connu, tantôt pour un objet imaginaire. L'intelligence seule se trouve alors atteinte, il n'y a aucune intervention des désirs vénériens. « L'érotoraanie, dit Esquirol, est à la nymphomanie et au satyriasis ce que les affections vives du cœur, mais chastes et honnêtes, sont au libertinage effréné ; tandis que les propos les plus sales, les actions les plus honteuses, les plus humiliantes, décèlent la nymphomanie et le satyriasis, l'érotomaniaque ne songe pas même aux faveurs qu'il pourrait attendre de l'objet de sa folle tendresse, quelquefois même son amour a pour objet des êtres inanimés. Alkidias, de Rhodes, est pris de déhre erotique pour la statue de Cupidon de Praxitèles; Variola raconte la même chose d'un habitant d'Arles qui vivait de son temps. »
L'érotomanie reconnaît pour causes prédisposantes toutes celles qui président en général au développement de la folie : on a noté qu'elle se rencontrait principalement chez les âmes tendres, contemplatives, exaltées par la lecture des romans,
MAUCÉ. — M.a. \\V.\T, 2i
parles récits d'aventures amoureuses et chevaleresques. Elle
est plus fiT(pionte chez les femmes que eh».'z 1rs hommes, surtout chez les lilles et les veuvus (jui vivent (•liaslemenl : on l'observe à tous les .'iges, depuis la j)uberté jus(iu'à la vieillesse; Esquiidl a rapporté une curieuse observation d'érotomanie survenue chez une fenune de (jualre-vingls ans. Dans plusieurs circonstances, chez des femmes ayant défiasse l'âge critique, on a observé que cette monomanie coïncidait avec le retour inattendu de la menstruation ou un état Ihixionnaire des seins qui sécrétaient une petite quantité de. colostrum. (Guislain.)
L'éiotomanc est uniquement absorbé par la pensée et la contemplation de l'objet de son culte ; il cherche à se parer, à s'embellir, à se couvrir de bijoux, sa voix a une intonation émue, ses gestes respirent une langueur amoureuse; des hallucinations et des illusions se joignant bientôt à son délire, il entend la voix de l'objet aimé, il cause avec lui, il entend ses paroles d'encouragement, il remarque et interprète dans un sens lavorable ses traits et ses gestes, il célèbre sa passion en vers, en prose, abandonne ses affaires et ne recule devant aucune extravagance pour suivre ou entrevoir la personne aimée. Dans d'autres circonstances, Térotomanie se traduit beaucoup moins par les actes extérieurs et revêt celte forme, moitié amoureuse, moitié contemplative, qui entre pour une certaine part dans les élans mystiques de la vie religieuse.
L'érolomanie, dont l'immortel auteur de don Quichotte a donné une description si parfaite, s'accompagne d'insomnies, de paroxysmes d'agitation, et offre tous les caractères symptomatiques des monomanies; c'est d'ailleurs une forme qu'il est rarement donné d'observer à l'état de simplicité.
La mono7nanie hypocJiOiidriaqiie, hijpuchottdrie délirante , ou nosomaîiie , peut être définie : une forme de monomanie dans laquelle le sujet présente de fausses concep-
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tiens et des préoccupations délirantes au sujet de sa santé.
Cette définition s'éloigne tellement de l'acception attribuée ordinairement au mothypochondrie, que quelques mots d'explication sont nécessaires pour la justifier.
Sous le nom d'hypochondrie, Sauvages, Cullen et plus récemment Frank, Georget, Brachet, MM. Falret, Dubois (d'Amiens) et Michéa ont confondu deux maladies parfaitement distinctes; l'une, l'état hypochondriaque, l'hypochondrie deWillis, d'Hoffmann, d'Hygmore, n'est pas autre chose qu'une sorte d'état nerveux s'accompagnant, au milieu de symptômes très complexes, d'une tendance de l'esprit à exagérer le mal ressenti ; l'autre est une véritable forme d'aliénation mentale, avec illusions, hallucinations et conceptions délirantes. Toutes deux ont un caractère commun : la tendance à se préoccuper de la santé; mais dans un cas cette tendance est un phénomène accessoire qui ne s'élève jamais jusqu'au délire; dans l'autre, elle devient le point de départ d'un état complet de folie et donne au délire une tournure spéciale qui le rattache complètement à la classe des monomanies.
Ces deux états morbides s'associent souvent l'un à l'autre, ce qui rend leur confusion plus facile encore ; mais, ainsi que l'a dit M. Beau (1) qui a jeté une vive lumière sur ce point de nosologie, on doit comprendre les rapports de l'hypochondrie et de la nosomanie de la même manière à peu près que l'on comprend ceux de la rage et de l'hydrophobie. En effet, on sait que la rage a l'hydrophobie pour symptôme, mais on sait aussi que l'hydrophobie peut exister sans être liée à la rage, et que même la rage ne s'accompagne pas toujours et nécessairement d'hydrophobie. Eh bien ! on peut en dire autant de l'hypochondrie et de la nosomanie.
Pour rendre notre pensée plus complète , nous dirons quelques mots de Yhypochondrie simple, de ïétat hypochon-
(1) Archives générales de médecine, 4*^ série, 18i0, l. VIII, IX, X, XI, Traité expérimental et clinique d'auscultation, p. 478.
</n«ç'//<?, avant (l'aborder l'élude delaïuonomaniehypochondna(|ue, ou liypocliundrie délirante.
L'état liypocliondriaque dont les principaux traits se retrouvent dans Boerhaave, Lorry, CuUen, Sydenham, Willis et surtout dans Hygmore (I), qui a été décrit depuis sous le nom d'état nerveux (Sandras), de névropalliie protéifonne (Cerise), se manil'este au dél)ut par des symptômes gastrointestinaux : appétit capricieux, diç(3Stions pénibles accompagnées de renvois gazeux, bouche pâteuse, vomissement, malaise épigastrique, coliques sourdes, constipation habituelle. M. Beau (2), qui réunit tous ces symptômes sous le nom de dyspepsie, et qui a noté en môme temps chez ces malades la fréquence des bruits artériels anémiques, n'hésite pas, par une déduction qui me semble exagérée, à trouver dans ces caractères la définition de l'hypochondrie qu'il appelle : une dyspepsie flalulente, se liant à l'existence de bruits artériels avec prédominance de dilïerents symptômes nerveux, parmi lesquels il y a assez souvent de la nosomanie.
Après une période intermédiaire dans laquelle prédominent surtout les troubles de la nutrition et les symptômes de l'anémie, dyspnée, palpitations cardiaques, diminution des forces musculaires, pâleur de la face, on ne tarde pas à voir survenir les phénomènes nerveux de l'hypochondrie, l'analgésie, l'anesthésic, la toux nerveuse, la dysphagie, et enfin ces névralgies intercostales qui, s'élendanl au dos, à la poitrine, et surtout aux hypochondres, avaient attiré de tout temps l'attention des médecins par leur constance, par leur ténacité, et avaient fini par imposer à la maladie son nom d'hypochondrie. A cette série de symptômes se rattachent encore les modifications de l'état moral, la tristesse, la tendance à voir tout en noir, à exagérer les souffrances, à en
(1) Hygmori, Exercilaliones duœ : 1" de passionc hyslericâ; '2" de affectione hypochondriacd. AmsteloJaiui, 1G(JG, in-l'i.
(2) Beau, Traité d'auscultalion, Paris, 1850, p, 497.
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parler sans cesse. Mais cette exagération n'est pas du délire; elle peut sans doute y conduire, mais elle laisse au malade la libre conscience de ses actes, et n'impose à son esprit aucune fausse conception.
Je n'ai pas à insister ici sur les relations de l'état hypochondriaque avec la pléthore abdominale et l'existence habituelle d'un écoulement sanguin bémorrhoïdaire, survenant à des époques périodiques, véritable menstruation qui en offre à la fois et les dangers et les avantages ; je ne fais également que mentionner les lésions organiques, comme la cirrhose, les cancers du foie, les dégénérescences des viscères abdominaux, qui ont été signalées comme une des terminaisons de l'hypochondrie. Les indications que nous venons de donner suffiront pour rappeler à l'esprit la différence qui existe entre l'état hypochondriaque et la monomanie hypochondriaque qui rentre plus particulièrement dans le sujet de nos études.
Les causes prédisposantes de la monomanie hypochondriaque, parmi lesquelles domine l'hérédité, ne sont pas autres que celles que nous avons assignées à la folie en général, et cette analogie est une preuve nouvelle des connexions qui unissent ces deux états pathologiques. Les causes occasionnelles n'ont, dans tous les cas, qu'une valeur secondaire ; lorsqu'elles exercent leur action indépendamment de toute prédisposition, elles ne déterminent que des états peu graves au point de vue du pronostic. C'est ainsi que chez les gens du monde, la lecture inconsidérée des livres de médecine ; chez les étudiants, les premières études médicales, amènent des préoccupations hypochondriaques passagères qui leur font éprouver successivement tous les maux qui passent sous leurs yeux.
La nosomanie peut prendre naissance dans une préoccupation purement imaginaire, mais souvent aussi elle procède d'une maladie réelle qui, exagérée et amplifiée par un cer-
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veau malade, devient le point de départ d'une foule de conceptions délirantes : pour" quelques-uns, le délire s'organise autour du moindre boulon, de la tumeur la plus insignitiante ; chez d'autres, ce sont des douleurs d'estomac, des angines chroniques à forme iiranulcuse, des affections des organes génito-urinaires qui, légères par elles-mêmes et incapables de compromettre la santé, concentrent toute l'attention des malades et exercent sur l'intelligence le retentissement le plus fâcheux.
Quelle que soit son origine, la monomanie hypochondriaque présente plusieurs périodes dans son déveloiipenient.
1" A la première période, ce n'est encore qu'une idée fixe : les malades ne délirent pas, ils conservent le libre exercice de leurs facultés intellectuelles; ils peuvent travailler et remplir les devoirs de leur profession, et leurs appréciations sur les choses de la vie restent saines et justes; mais l'idée qui les obsède commence à influer sur leurs actions. Sontils préoccupés de leur gorge, de leur nez, de leur larynx, ils se latent, s'inspectent et s'examinent sans cesse; ils prennent une foule de précautions pour leur santé, courent de médecin en médecin, de remède en remède, crédules, dociles, faciles à décourager et à tromper, inventant des théories médicales et lisant les livres de médecine avec une ardeur que rien ne lasse. Parmi ces monomaniaques, les syphilophobes, si bien connus de M. Ricord, ne sont ni les moins curieux ni les moins rares : ce sont des individus, souvent affaiblis et épuisés, qui, n'ayant jamais présenté de symptômes syphihtiques, ou bien ayant eu dans un passé lointain des accidents vénériens qui leur reviennent en mémoire, sont dominés par la terreur de la vérole. Chaque matin, ils recherchent à l'extrémité de la verge la gouttelette de mucus, indice de leur blennorrhée; la moindre rougeur, la moindre tache les met en éveil, et leur activité intellectuelle se concentre peu à peu autour de cette idée lixe. La plupart,
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lorsqu'on les examine avec soin, présentent, outre ces préoccupations maladives, une grande impressionnabilité, de l'insomnie, des douleurs erratiques, et cet ensemble de symptômes nerveux que nous avons signalés à propos de l'état hypochondriaque.
La première période peut, chez certains sujets, guérir sans laisser de traces fâcheuses après une durée de quelques mois; mais elle peut aussi se prolonger pendant des mois, des années et même indéfiniment. Tant que l'état est stationnaire, tant qu'il ne s'agit que d'une idée fixe, on ne peut dire, au moins d'une manière générale, que l'individu soit aliéné; mais bien souvent cette limite est franchie, et des irradiations délirantes s'étendent et sur les actes et sur l'inteUigence.
'2" A la deuxième période, des illusions et des hallucinations de tous les sens, et surtout de la sensibilité générale, viennent donner un nouvel aliment aux fausses conceptions; les malades ne savent où trouver des expressions pour peindre les sensations qu'ils éprouvent : on leur coule du plomb fondu dans les veines, leurs nerfs sont tordus et déchirés, ils sentent des tisons ardents qui brûlent leur estomac; rien n'égale la richesse de leurs images et la vivacité et la subtilité de leurs descriptions. Le médecin doit bien se garder de regarder toutes ces souffrances comme purement imaginaires, car elles correspondent à des illusions qui font bien réellement percevoir aux malades toutes les sensations qu'ils décrivent : on les voit d'ailleurs, à ce degré, passer leur vie dans la contemplation et l'examen scrupuleux de leur personne; ils se tàtent le pouls, écoutent les battements de leur cœur, examinent leur langue, passent en revue l'urine, le sperme, les matières fécales, la sueur, les crachats , et, absorbés par ces soins, négUgent leurs affaires les plus importantes, se séparent de leur famille et de leurs affections les plus tendres et bientôt même se laissent aller à des actes
unij)reinls d'un profond déliio. Ils reriiscnl de se lever, s'aslrei<;nont à un ré^^iine oxtraoïdinairc, iircnnciil des tics l't des liabiludes bizarres qu'ils juslilicnl toujours par le soin de leur santé et par le soulagement qu'ils disent en ressentir. Tel se masturbe pour calmer ses nerls, tel autre se désliabille et cbercbe à rester nu pour tempérer l'ardeur qu'il ressent dans ses entrailles. J'ai connu un hvpocliondriaque qui, poursuivi par des odeurs fétides dues à des hallucinations de l'odorat, croyait (jue ces odeurs provenaient de son corps gangrené : il fuyait la société, changeait à chaque instant de logement, convaincu qu'il empestait tout autour de lui, et chaque nuit étalait à ses fenêtres le linge qu'il avait porté pendant le jour, afin de détruire les exhalaisons qui s'en échappaient. Celui-ci refuse de parler parce qu'il n'a pas de larynx, celui-là marche sur ses talons ou se laisse porter parce que ses jambes seraient incapables de soutenir le poids de son corps. On en voit (jui manient à plaisir leurs matières fécales et cherchent minutieusement, au milieu de leurs excréments, les vers, les crapauds, les grenouilles qu'ils sentent remuer dans leur corps et auxquels ils attribuent tous leurs maux. Certains d'entre eux, dans un but thérapeutique, se laissent aller à des excès alcooliques effrénés, d'autres s'imposent des jeûnes prolongés, ou même en arrivent à un refus absolu d'aliments. J'ai insisté (1 ) sur une forme particulière de monomanie hypochondriaque dans laquelle les sujets, gastralgiques au début, s'apercevant qu'en diminuant la (juantité d'aliments ingérés, ils atténuaient leurs douleurs d'estomac, arrivent à cette conviction qu'ils ne peuvent pas manger, qu'ils ne doivent pas manger, et finissent par succomber dans le marasme si l'on n'intervient pas énergiquement près d'eux. Quelques hypochon-
(I) Note sur une forme de délire hypochondriaque consécutive aux dyspepsies et caractérisée principalement par le refus d'aliments {Ann.-méd. psychol., 1860, p. 15).
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liriaques répètent que leur estomac est bouché, que l'inlestin est renversé, qu'ils ne peuvent ni manger, ni boire, ni uriner, ni aller à la selle.
3° A sa troisième période, la nosomanie n'est plus limitée à la sphère individuelle; elle s'étend au delà, et le délire hypochondriaque s'associe à des idées mélancoliques ouii des idées de persécution. Non-seulement l'hypochondriaque est affecté de mille maux, mais encore il est ruiné, il est perdu, il est déshonoré, on le montre partout au doigt ; les sensations maladives qu'il éprouve, les illusions qui le tourmentent, il les attribue à des poisons, à des substances malfaisantes qui sont mêlées à ses ahments, d'où ses idées de haine envers ses parents, ses amis, son médecin, (jui deviennent quelquefois victimes de sa vengeance, ainsi que la science en possède plus d'un malheureux exemple. Enfin, les hypochondriaques , sous l'influence du dégoût et du découragement qui les poursuivent, peuvent arriver aux idées et aux tentatives de suicide. On a dit que ces malades, tout en répétant incessamment qu'ils désirent la mort, qu'ils veulent se tuer, reculent toujours devant une tentative sérieuse : cette assertion est exagérée, et l'on voit des hypochondriaques réaliser à la fin leurs menaces et finir par le suicide.
La nosomanie se termine de la même façon que tous les déhres partiels : lorsqu'elle se présentée l'état aigu et qu'elle s'accompagne d'une vive excitation, elle peut guérir dans un espace de temps assez limité ; lorsqu'elle passe à l'état chronique, elle acquiert une extrême gravité. Si elle ne franchit pas le premier degré, les malades conservent longtemps la hbre direction de leurs actes, et, tout en faisant le tourment de ceux qui les entourent, continuent à gérer leurs affaires et à vivre dans la société. Mais, arrivée à une période plus avancée, l'hypochondrie s'associe à la mélancohe, aux délires partiels de toute nature, finit par la démence, et alors, au milieu même de l'affaiblissement intellectuel, se retrouve
encore la trace des idées délirantes spéciales qui avaient signali' le début de l'afTection.