‹ Traité pratique des maladies mentales (volume 2)Chapitre 83 sur 141 · DE LA PARALYSIE GÉNÉRALE · texte numérisé non relu

DE LA PARALYSIE GÉNÉRALE

Historique. — Définilion. — Description : période inodromique ; période de début et ses quatre variétés : expansive, mélancolique, paralytique et congestive ; période moyenne; période terminale. — Durée. — Rémitlences. — Marche aiguë. — Complications : congestions cérébrales, tumeurs sanguines de l'oreille. — Anatoinie patiiologique. — Fréquence. — Causes prédisposantes : hérédité, âge, sexe, climat; causes occasionnelles : travaux intellectuels, émotions morales, pellagre, syphilis, plomb, alcool. — Diagnostic. — Traitement.

§ 1*'. — Historique.

La paralysie générale desahénés, ow folie paralytique^ n'est connue et décrite comme m;iladie distincte que depuis une

'il "2 Dt l.A I'AIIAI.Y^IL; (.KMiiHALE.

(jiianiiilaiiie (raimées, cl copeiulant, sous le rappoil des s\ iiiplôrnes, de la inarcheeldel'anatoniie palhologi{iue, c'est une des formes les mieux caractérisées de la pathologie mentale ; c'est éj^alomt'iil l'une des plus Civcpicntes, car [)artout les asiles sont encombrés de ces malades voués dès le début à une incurabilité presque certaine. Aussi l'on se demanderait chaque jour avec étonnement comment une semblable allection a échappé si longtemps à l'attention des médecins, si l'on ne savait (ju'il en a été ainsi de toutes les découvertes nouvelles, prés desquelles on a passé pendant îles siècles jusqu'à ce qu'un observateur plus habile les ait le premier signalées.

Ilaslain, le premier, dans son livre sur la folie et la mélancolie publié à Londres en 1798, parle de la fréquence de la folie comme cause des affections paralytiques : il remarque (lue ces malades ont des idées d'orgueil, qu'ils sont incurables, qu'ils tombent dans l'imbécillité et le marasme, et meurent subitement d'apoplexie.

Esquirol, dés 1805, signale l'incurabiHté de la folie compliquée de paralysie. Dans son mémoire sur la démence (181 /i) il envisage toujours la paralysie comme une complication de la folie et non comme une affection distincte. Quant à la description plus complète que l'on retrouve dans ses œuvres (1838), elle est postérieure aux travaux de Délaye, de Bayle, de M. Calmeil.

Georget conserve la même doctrine. Pour lui, la paralysie est consécutive à la folie : «le cerveau, d'abord affecté presque exclusivement comme agent intellectuel, finit par être attaqué comme agent nerveux : de là les paralysies fréquentes chez les aliénés (1), » et ailleurs : « le plus ordinairement, c'est dans la démence, lorsque la maladie fait des progrès en mal, que les muscles se paralysent (2). »

(1) De la folie, Paris, 1820, p. 213.

{2J Loc. cil., p. loi.

Bayle, en 1822 (1), admet le premier que le dérangement des facultés intellectuelles et la paralysie marchent d'un pas égal et proportionnel, il les attribue à l'inflammation chronique de l'arachnoïde, signale les rapports de la congestion et de la paralysie, et, d'après six observations, donne une description exacte et complète de la maladie qu'il appelle arachnitls chroniqw^ et qu'il divise en trois périodes.

Deux ans après, M. Délaye, dans sa thèse inaugurale : Sur une espèce de paralysie qui affecte particulièrement les aliénés (mil), décrit cette affection comme une maladie à part et la sépare de la folie; il constate qu'elle n'est pas tout à fait exclusive aux aliénés; il décrit sa marche, fait voir qu'elle débute par la faiblesse et la perte de la mémoire, la regarde comme incurable et lui attribue comme cause organique le ramollissement, l'endurcissement ou l'atrophie "du cerveau avec adhérence des méninges.

Bayle, dans un second travail publié en 1825 (2), et plus lard dans son Traité des maladies du cerveau et de s'es membranes (1826), revient sur ses premières recherches et les complète : il établit la connexion du déhre des grandeurs et de la paralysie générale, et admet dans la maladie les trois périodes suivantes : 1" congestion, monomanie ambitieuse avec pai-alysie incomplète; 2'' manie, inflammation des méninges; 3" démence avec paralysie générale plus marquée due à l'exhalation séreuse, et de plus un affaiblissement considérable des facultés intellectuelles avec mouvements convulsifs et attaques épileptiformes. L'inflammation chronique des méninges est, au point de vue anatomopathologique, le caractère essentiel de la maladie. Générahsant outre mesure cette doctrine, Bayle essaye de rattacher à la méningite, non-seulement la paralysie générale, mais encore toutes les maladies mentales.

(1) Thèse sur l'arachnilis.

(2) Xouvelle doclrim des maJadies menlale?.

llih DE LA P.VRALYSIF, GKNÉRALE.

En 1826, M. Calmeil (1) décrit la maladie d'une manière complète et établit que la lésion anatomique principale n'était i>as l'inflammation des méninjîes et sa réaction sur la couche corticale, comme l'avait soutenu Bayle, mais l'inflammation de la couche corticale elle-même; que la paralysie n'était pas due à la compression exercée par l'épanchemenl séreux sur le cerveau, mais à la désorijanisation de la couche grise elle-même. L'ouvrage de M. Calmeil marque une date importante dans l'histoire de Ja paralysie générale; il est à remarquer toutefois que l'auteur trouve les altérations analomiques insuflisantes pour expliquer la maladie, qu'il ne les regarde pas comme constantes, et qu'il admet, outre la lésion des couches corticales, une modification identique du cerveau qui doit exister, bien qu'il n'ait pu l'apprécier (2).

Enfin M. Parchappe (15) formule de la manière suivante sa doctrine sur la paralysie générale : « 11 existe une espèce de fohe dans laquelle il y a lésion simultanée de l'intelligence et de la motihté; qui a une marche généralement aiguë, quoiqu'elle puisse passer à l'état chronique ; qui a une terminaison constamment fâcheuse, et avec laquelle coexistent dans l'encéphale plusieurs altérations pathologiques parmi lesquelles il en est une constante, pathognomonique, le ramollissement de la couche corticale...» Si l'on ajoute à ces caractères ceux qui peuvent être déduits de la nature des symptômes, on obtiendra un ensemble de caractères différentiels plus que suffisants pour fonder une espèce d'aliénation mentale distincte de toutes les autres qu'on peut appeler folie paralytique. »

Ces divers travaux ont définitivement constitué la paralysie générale comme entité morbide et lui ont donné une

(1) De la paralysie considérée chez les aliénés.

(2) Pages lilb, 416, Conclusions.

(3) Des altérations de l'encéphale dans l'aliénation mentale, 18:^8, p. 160 el lûO.

Historique. A15

place assurée dans le cadre nosologiqiie, mais bien des points secondaires ont été depuis discutés et élucidés. En I8/16, M. Baillarger (1) cherche à démonti'er que chez les paralytiques ahénés, les lésions du mouvement et surtout l'embarras de la parole précèdent le plus souvent les symptômes de délire. Il regarde la maladie comme n'étant ni une complication de la fohe, ni une forme particulière d'aliénation mentale, mais comme une maladie spéciale et indépendante, ayant pour caractère essentiel la lésion des mouvements, pouvant se comphquer d'une aliénation mentale secondaire, mais pouvant aussi exister seule. La même année, Requin (2) attaqua le nom de paralysie générale des aliénés et se basant sur la double tendance de la maladie à se généraliser et à progresser, et sur sa nature inflammatoire, il en fil une espèce spéciale d'encéphalite chronique à laquelle il reconnaissait deux formes, l'une accompagnée d'aliénation, l'autre sans aliénation. M. Lunier, à son tour, défendant l'opinion émise par M. Baillarger et par Requin publia plusieurs observations de paralysie générale sans ahénation (3).

Nous aurons occasion de revenir plus lard sur ces points cunteslés et de rappeler comment MM. J. Falret, Moreau (de Tours), Brierre de Boismont et récemment encore M. Calmeil dans un ouvrage admirable par le choix et la précision des observations (Zi) ont contribué à élucider les points les plus difficiles de l'histoire de la paralysie générale. Disons seulement par avance et pour donner plus de clarté à notre description, que nous regardons la paralysie générale comme une maladie une et identique, constituée par quatre éléments distincts associés entre eux : i" des troubles de la motihté; 2" de l'affaiblissement intellectuel; 3° du

(1) Ann. méd.-psychol., 1847, p. 3Ù3.

(2) Éléments de pathologie, t. II. p. 00.

(3) Ann. méd.-psychuL, 184'.l.

(4) Calmeil, Traité des maladies infiammatoires du cerveau. Paris, 1859, 2 vol. in-8».

'll<> Di: l.A PARALYSIE OKNKRALE.

ili'Iiic <|iii, (l.iiis la majorité des cas, osl caractérisé par de l'excitalioii el des idées ainbitiouses, mais qui peut être aussi simplement maniaque, mélancolique ou livpoeliondriaque et lait 1res rarement défaut ; /r une lésion organi(jue constante, l'adhérence des méninges à la couche corticale des circonvolutions.

§2. — WéGnidon.

Nous définirons donc la paralysie générale : une affection caractérisée anatomiquement par les adhérences des méninges et une congestion chronicpie de la substance corticale, et symptomatiquement par des troubles de la motilité, de la démence, et un délire variable mais souvent de nature ambitieuse.

C'est la même maladie que M. Parchappe appelle folie parali/tlquc, que M. Calmeil désigne sous le nom de péri otn'phalite chronique diffuse^ que Bayle appelait ynénlngite chronique avec aliénation.

§ 3 — Desoription.

Nous distinguerons dans la paralysie générale une période prodromique, une période de début dont la symplomatologie est très variée, une période moyenne et une période terminale.

Période prodromique.

Plusieurs mois avant l'inviision de la paralysie générale, on voit se manifester des changements de caractère, d'habitudes, qui étonnent singulièrement et dont on recherche vainement la cause. Tantôt c'est une irrilabililé qui se traduit par (les violences et que réveille la cause la plus futile; tantôt, au contraire, une ])lacidité, une apathie qui rendent impossililc tonte occupation sérieuse, ou bien des perversions des facultés morales ei affectives qui, sans empêcher

PÉRIODE DE DÉRUT. — VARIÉTÉ EXPANSINE, /jl/

les sujets de s'acquitter de leurs fonctions, amènent des actes d'indélicatesse, d'improbité, de débauche, que nul antécédent ne faisait prévoir, et sur lesquels M. Brierre de Boismont (1) a justement appelé l'attention des médecins. Les familles s'affligent de ce changement, cherchent à réparer les scandales commis, et ne comprennent la valeur de ces modifications de l'état moral que lorsque la maladie a pris une tournure plus accentuée et est entrée dans sa première période.

Période de début.

Cette première période s'annonce d'une manière très variable, et il est vraiment digne d'intérêt de voir la paralysie générale qui, arrivée k son développement complet, olfre un appareil symptomalique assez uniforme, se révéler à son début par les aspects les plus opposés. A l'exemple de MM. Jules Falret (2) et Linas qui ont élucidé ce point avec une grande netteté, nous admettons que la paralysie générale présente à ses débuts quatre variétés de marche bien distinctes, deux dans lesquelles prédominent les symptômes physiques, variété paralytique et variété congestive, et deux qui sont surtout caractérisées par des troubles intellectuels, variété expansive et variété mélancolique. La forme expansive avec délire ambitieux est sans doute la plus fréquente, mais elle n'est pas spécifique comme Bayle l'avait pensé (.S), et les autres doivent être décrites avec d'autant plus de soin qu'elles ont été l'origine de la plupart des controverses qui se sont élevées sur cette maladie.

1° Psous décrivons la première, comme étant la plus commune, la variété expansive.

a. Après une période prodromique dont la durée est variable, les malades déjà violents, irritables, acquièrent peu

(1) Acad. des sciences, 24 septembre ISGO.

(2) Thèse inaufjurale, cl Société méd.-pjychol., 20 juillet I8ôs.

(3) IJayle, ouvrage cité, p. 537.

MAUCr. — MAI-. MF.NT, 97

/|18 DE LA rAK.\I.\Sli; GÉNÉRALK.

à peu une activité qui dépasse les limites de l'étal normal, lis écrivent, parlent, composent, a},nss(;nl, font sans cesse de nouveaux projets et ne jugent rien impossible ; en même lemp:^ leur mémoire s'allaiblit, ils oublient ce qu'ils ont lait ou décidé peu d'beures auparavant. Sans avoir encore le cacbet du délire ambitieux, leurs conceptions sont dilïîciles à réaliser, basées sur des fondements peu solides cl l'ont un contraste lVap[»ant avec les habitudes de toute leur vie. Du côté des Fonctions organiques, l'excitation se traduit par des symptômes non moins accentués : les malades ne j)euvent rester un instant en place; ils sentent le besoin de marcher, de courir, et sont inl'aliiiables; j'ai vu un propriétaire, à cette période du début, frotter avec ardeur, faute de pouvoir se livrer à un autre exercice, les meubles et l'escalier de la maison ({u'il habitait. 11 en est chez lesquels on observe une excitation génésiiiue tellement insatiable qu'ils ne respectent rien pour la satisfaire et sont entraînés, même en public, aux actes les plus cyni(iues ; chez d'autres se fait sentir un besoin excessif de buissons alcoohques qui aggrave encore leur excitation. Il en résulte une manière de vivre irréguliére et désordonnée, des excès de toute nature et des actes délirants qui attirent l'attention. Ces malades quittent leursdemeures, s'égarent dans les rues et dans les champs, se déshabillenl, couchent en plein air, entrent dans des cafés, prennent des voitures qu'ils gardciit des journées entières sans pouvoir payer, ou même commettent des vols d'une nature toute particulière, faits sans intention et comme par mégarde, à une devanture de boutique ou à l'étalage d'un marchand. C'est encore à cette période que, sous l'intluence du besoin d'activité qui les domine, de cet entrain qu'ils mettent en toute chose et qui les rend hardis, audacieux et disposés à ne douter de rien, les sujets même les plus avares, les plus mesquins dans leurs habitudes, s'élancent inconsidérément dans les spéculations hasardeuses et élrangères à

PÉRIODE DE DÉBUT. — VARIÉTÉ EXPANSIVE. hiS)

leurs allures prudentes et méticuleuses, réalisent des projets d'embellissement pour leur intérieur, pour leurs propriétés, font des commandes, des cadeaux, des achats de toute sorte, et arrivent ainsi en peu de jours à dépenser des sommes considérables et hors de proportion avec leurs ressources.

Une fois l'excitation cérébrale arrivée à ce degré, elle ne tarde pas à prendre les proportions d'un véritable délire maniaque et alors éclate dans toute sa [)lénitude le déUre des grandeurs, si curieux, si caractéristique, si variable dans ses manifestations. Le plus souvent, les idées dominantes sont des idées d'argent et de richesses. Les malades refusent de travailler; ils gagnent 20 francs, 100 francs, 100 000 francs par jour. Sans transition, ils passent de 100 000 francs à des sommes plus élevées, et les mots de millions, de milliards reviennent sans cesse à leur bouche. Ils possèdent des châteaux, des terres immenses; ils parlent d'or, de diamants; ils regardent les murailles, les meubles, les objets qui les entourent comme formés de métaux précieux ; dans leur expansion que rien ne limite, ils font des présents considérables à leurs parents, à leurs amis , et promettent des sommes fabuleuses pour le plus léger service. Aux idées de richesses s'ajoutent les idées de gloire, d'honneur, de puissance. Ils sont présidents, rois, empereurs, selon les idées politiques dominantes et le système gouvernemental de leur, époque ; ils s'affublent de rubans de toutes couleurs, de titres de noblesse, se donnent une naissance illustre, ou même, allant plus haut, se regardent comme doués d'un génie su-, périeur, d'une puissance surnaturelle, ils sont Dieu luimême. Rien n'égale leurs conceptions grandioses et leurs projets gigantesques ; ils vont changer la surface de la terre; ils donnent un banquet à l'univers sur une table de raille lieues de long ; ils vont créer des hommes de 30 coudées de haut; ils peuvent guérir les malades et ressusciter les raorts. Au début de la paralysie générale, quand l'intelli-

/riO DE l-A rAIlALYSlK (iKNÉIlALE.

I^once conserve eiicun' une cerlaiiio lorce, ce délire peut se produire avec une ricliesse d'irnaj;ination,avec une vivacité de couleurs qui arrive aux conceptions les plus étranges et les plus faiila^>li(|ues , aboutissant toutes en général à un état de bonlicur, de richesse, de puissance, non-seulement pour les malades, mais encore pour tous ceux qui les entourent. Un paralytique me racontait ({u'il venait de créer un nouvel univers parcouru par des fleuves immenses remplis de poissons monstrueux, par des vallées d'une fertilité prodigieuse; tous les hommes habiteraient des palais, auraient 100 000 francs de rente et vivraient dans un bonheur absolu. Lui-même serait Dieu et sa femme grande déesse.

Ce délire ambitieux, (jui peut varier à l'infini, n'arrive pas d'emblée à son développement complet; il peut être au début fort modeste et énoncé avec une certaine réserve, et ce n'est que progressivement (jue les malades montent en grade. Le pauvre ouvrier, interrogé sur sa fortune, double le prix de ses journées et se donne quelques ressources qu'il n'a pas; mais ses prétentions sont si peu élevées qu'il faut des renseignements exacts pour constater qu'il exagère. Le marchand, le fabricant attribuent à leur industrie des proportions qui sont au-dessus de la vérité, mais qui n'ont rien encore d'irréahsable. Ce n'est que progressivement que ces exagérations en arrivent à un degré extrême et frappent tout d'abord par leur invraisemblance.

A côté de ce délire ambitieux si complet, il existe une variété qui, bien que moins accentuée, possède une valeur sémiologique tout aussi considérable ; les malades qui en sont atteints, n'ont pas de conceptions délirantes à proprement parler, mais ils vivent dans une béatitude, dans un contentement d'eux-mêmes que rien ne peut altérer. Ils ont des prétentions à la poésie, à la littérature, à la force; ils se sentent vigoureux, doués d'une santé de fer, jamais ils ne se sont mieux portés. Ils mettent leurs brns à nu, admirent

Page 1