DE LA FOLIE A DOUBLE FORME
inédiatemenl d'une période maniaque d'une durée à pou près égaie : ces deux périodes, constil.uanl l'accès, sont séparées par un intervalle lucide de plusieurs semaines du retour de la période mélancolique, voilà la folie à double forme. Mais que le nouvel accès survienne immédialemciit après l'autre, voilà la forme qui peut, avec justesse, être désignée sous le nom de folie circulaire.
§ 3. — DcHcription.
Nous devons étudier dans la folie à double forme l'aspect des deux périodes, leur durée, le passage de l'une à l'autre, le pronostic et le traitement.
La dépression d'un côté, l'excitation de l'autre, tels sont les éléments opposés qui constituent l'essence des périodes alternatives delà maladie. L'excitation arrive habituellement jusqu'à l'accès de manie tel que nous l'avons décrit, tandis que la dépression revêt tous les caractères de la stupeur mélancolique, sans que rien dans l'état physique et intellectuel des sujets permette de distinguer ces états des accès simples et isolés de manie et de mélancolie. On a vu cependant dans quelques cas exceptionnels la période maniaque caractérisée par du délire ambitieux et un léger embarras dans la parole, disparaissant au moment de la période de dépression pour reparaître à un accès ultérieur (1), tandis que dans un autre fait dû à M. Renaudin, c'est pendant la période de dépression qu'apparaissaient des symptômes très graves dé' paralysie générale, embarras de la parole, évacuations involontaires, faiblesse des mouvements, anéantissement de l'intelligence ; ces symptômes s'évanouissaient au printemps de la manière la plus inattendue. Ces observations sont très rares et doivent être accueiUies avec une grande réserve;mais ce qui est infiniment plus commun, c'est de voirl'exci-
(1) Baillarger, De la démence paralytique et de la manie cmbilieuse {Ann. vu'd.-psychol., 1858, p. Û02).
tation et la dépression, sans aller jascju'à l'élal maniaque ou mélancolique, constituer simplement des différences dans le degré de l'activité intellectuelle, à tel point que la maladie peut rester méconnue et être longtemps regardée comme une simple bizarrerie dans le caractère et la manière d'être. C'est ainsi que, pendant la période d'excitation, les sujets se sentent plus d'intelligence qu'à l'état normal; ils écrivent, composent et parlent avec une facilité inaccoutumée; on les voit, pleins d'entrain et d'expansion, former des projets hardis qu'ils exécutent avec une verve et une activité infatigables, ne douter de rien, et adopter sans critique et d'enthousiasme les idées qu'on leur propose : chez quelques-uns l'excitation, au lieu de revêtir le caractère d'une bienveillance inusitée, se traduit par de l'irritabilité, par de la tendance aux actes méchants et malicieux, par des propos mordants et agressifs envers tous ceux qui les entourent, et quelquefois par une excitation génitale qui se révèle tantôt par des excès vénériens, tantôt simplement par une conversation plus libre, et chez les jeunes filles, par des idées de mariage ou une coquetterie plus accentuée. Les fonctions de la vie organique participent à cette surexcitation : dans quelques cas, rares il est vrai, on a vu deladipsomanie reparaître à chaque période expansive. Mais habituellement l'appétit est augmenté, les malades prennent de l'embonpoint, leur sommeil est profond et réparateur, leurs mouvements sont précis et énergiques, et ils se sentent doués d'une vitaHté exubérante. Celui qui les observe pour la première fois et sans connaître leurs antécédents, ne voit en eux pas autre chose (jue des sujets actifs et entreprenants, exempts de tout déhre.
Mais lorsque arrive la période de dépression, la scène change, et plus on prolonge son observation, plus on reste confondu de la transformation intellectuelle qui s'est opérée en peu de jours, ou même en peu d'heures. L'audace et
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l'cspril d'onlreprise ont disparu pour faire place au découragement, à la tristesse, à rincrlie; les malades doutent d'eux-mêmes, se sentent incapables de rien exécuter, deviennent avares, indécis, irrésolus, faciles à diriger. Leur imagination s'est éteinte, leurs conceptions intellectuelles manquent d'élan et de vigueur; souvent même en proie aux idées les plus sombres, ils regrettent amèrement les résolutions qu'ils ont prises pendant l'autre période, cherchent à les réparer, et n'ont plus que dégoût et indifférence pour ce qui leur causait tant d'enthousiasme. Un malade que j'ai longtemps connu désignait lui-même ces deux périodes sous le nom de crise rose et de crise noire, qui les caractérise parfaitement. Au physique, la langueur des fonctions digestives, la constipation, l'insuffisance du sommeil, indiquent que tout l'organisme est à la fois atteint.
Ces individus vivent dans le monde, qui s'étonne de l'inégalité de leur humeur sans rien soupçonner au delà; mais en les suivant de près, on constate bien vite que l'excitation et la dépression, modérées en certains moments, offrent de temps à autre des paroxysmes qui entraînent les malades à de véritables actes délirants, soit à des dépenses exagérées, à des achats déraisonnables, à des entreprises ruineuses et mal combinées ; soit, au contraire, à une inertie, à un découragement qui les rendent incapables de diriger leurs affaires, les poussent aux idées tristes et les mènent quelquefois jusqu'au suicide. En somme, ces individus chez lesquels l'équilibre intellectuel n'existe jamais, ne doivent à aucune période de la maladie être considérés comme jouissant de la plénitude de leurs facultés, et ne sont par conséquent nullement responsables de leurs actes. %
Le double accès que nous venons de décrire répond à la forme la moins accentuée de la maladie ; mais bien souvent il arrive de voir un accès maniaque complet suivre ou précéder un accès de stupeur mélancohque. Il ne faut pas croire
d'ailleurs, comme on serait porté à le supposer, qu'il y ait toujours une corrélation parfaite entre l'intensité de l'agitalion et l'intensité de la dépression. A un accès mélancolique, où la stupeur était profonde, j'ai vu correspondre une période d'excitation caractérisée uniquement par de la suractivité intellectuelle, et réciproquement il peut arriver qu'un accès de violente agitation maniaque soit remplacé par un stade mélancolique, offrant uniquement de l'inertie, de la tristesse, de l'inaptitude au travail.
§ 4. — Dïiréc.
Rien n'est plus variable que la durée de ces périodes. Dubuisson, cité par M. Baillarger, a donné l'observation d'une dame qui, pendant trois ou quatre ans, était un jour mélancolique et un jour maniaque. M. Brandeis a rappelé une observation analogue. M. Morel parle d'une femme de Saint- Yon qui, plongée un jour dans un état de dépression mélancolique qui va jusqu'à la stupeur, incapable de répondre, en proie à une terreur indicible, le lendemain crie, vocifère, est dangereuse en ses actes, sans qu'aucun traitement ait pu modifier les phases alternatives de la maladie. Habituellement les périodes sont plus longues, elles peuvent durer trois jours, huit jours, un mois, six mois, une année même, ainsi que j'en possède des exemples : il peut arriver aussi que les périodes augmentent de longueur à mesure que la maladie devient plus ancienne, et se prolongent pendant plusieurs mois après n'avoir eu d'abord qu'une durée de quelques jours.
De même qu'une période maniaque où l'excitation est légère, correspond quelquefois à une période de stupeur profonde, de même aussi une période de manie très courte peut être suivie d'une période mélancolique très prolongée. Les cas où chaque période a une durée fixe et invariable sont de beaucoup les plus rares; et dans les observations